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Denis Diderot

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MessageSujet: Denis Diderot   Denis Diderot Icon_minitimeMer 17 Aoû - 15:44

Les bijoux indiscrets


Denis Diderot 20807010

Ce roman a été écrit fin 1747. En janvier 1748, Les Bijoux indiscrets sont imprimés en deux volumes. Cependant, le 29 janvier, un libraire, Bonin, les dénonce à la police. Il envoie une seconde dénonciation le 12 février. Tout ceci n'arrange pas Diderot qui avait vu ses Pensées philosophiques condamnées à être brûlées en 1746. Il sera par ailleurs arrêté et enfermé à Vincennes en 1749 après avoir publié, suite aux Bijoux indiscrets, des Mémoires sur divers sujets de mathématiques, avec une dédicace à Mme de P***, et, de façon anonyme, une Lettre sur les aveugles, à l'usage de ceux qui voient.

Les Bijoux indiscrets appartient à la littérature dite libertine. Ceci explique que le roman se passe dans un pays exotique, ce qui était de mise à l'époque. Mais il s'agit ici d'un pays fantaisiste, comme celui que fera apparaître, en 1759, Voltaire avec Candide. Le roman commence à la façon d'un Rabelais avec la naissance de Mangocul, le futur sultan, au Congo (on pourra noter les références à l'Afrique, à l'Asie, à l'Inde, d'où ce pays imaginaire). L'histoire est finalement assez simple : le sultan désire passer du bon temps en ayant connaissance des aventures qu'ont et qu'ont pu avoir les femmes de sa cour. Le génie Cucufa lui offre alors une bague. En tournant le chaton vers la femme qu'il désire faire parler, son bijou (entendons par là sa partie intime) racontera tout. Bien entendu, Mangocul ne va pas se gêner pour s'en servir et mettre ces dames dans des situations bien embarrassantes. Les seules, finalement, qui ne seront pas embarrassées seront les religieuses. Et ceci n'est pas dû à leur chasteté ! Loin de là ! Car ce que racontent leurs bijoux ferait rougir n'importe qui. Le sultan prend cela à la fois comme un jeu (il ira jusqu'à vouloir faire parler le bijou d'une jument) et comme un pari avec sa favorite (ce qui rappelle Les Liaisons dangereuses (1782) de Choderlos de Laclos)

Ce qui est intéressant, à mon sens, dans ce roman, c'est que nous ne sommes pas du tout dans de la pure pornographie. Tout est en retenue (enfin, tout est relatif quand même). Le style n'est pas non plus ampoulé. Il s'agit d'un conte qui se lit aussi bien que le Candide de Voltaire et que je rapproche car on peut y trouver le même style d'humour, satirique. Je ne sais pas d'ailleurs si Voltaire a été influencé. Il s'agissait disons d'une norme de l'époque. Diderot entendait brosser le portrait de ses contemporains, leurs travers et le ridicule de certaines situations.

On a souvent tendance, lorsqu'on parle de cet auteur, à penser de suite à Jacques le Fataliste et son maître. Cependant, Diderot a écrit d'autres œuvres telles que celle-ci ou encore La Religieuse, qui sortent un peu des sentiers battus, ce qui en fait toute leur force.
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MessageSujet: Re: Denis Diderot   Denis Diderot Icon_minitimeMer 17 Aoû - 15:58

Les extraits sont ici.
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Itsumo-yo
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MessageSujet: Re: Denis Diderot   Denis Diderot Icon_minitimeJeu 18 Aoû - 11:22

C'est un récit de Congo laid !
Non, blague à part, c'est assez drôle... mais un peu lourd, comme souvent chez Diderot. Voltaire eût été plus léger dans la touche, il me semble.
Tu as très bien choisi les extraits, Lydia.
Ainsi, on remarque ici une critique des deux grandes tendances philosophiques de l'époque classique, celle de la démarche déductive (cartésienne, ensuite kantienne) depuis les lois abstraites en "descendant" vers les faits, et c'est Olibri, et celle de la démarche inductive (Hume et les empiristes) depuis les faits et leur incohérente multiplicité en "remontant" vers des lois d'ensemble, et c'est Circino. Normalement Diderot penche pour les seconds, mais ne le montre pas trop. Sinon que le nom "Olibri" évoque immédiatement le très falot et incapable empereur romain Olibrius - ou Olybrius - dont par parenthèse j'aimerais tant trouver un portrait (j'ai ceux de pratiquement tous les empereurs romains, sauf Carus et lui).




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MessageSujet: Re: Denis Diderot   Denis Diderot Icon_minitimeJeu 18 Aoû - 11:27

Bravo pour ce jeu de mots Itsumo-Yo ! Denis Diderot Rirejenp
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Itsumo-yo
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Denis Diderot Vide
MessageSujet: Re: Denis Diderot   Denis Diderot Icon_minitimeDim 21 Aoû - 20:54

Merci ! lol!

Diderot, auteur du bimestre, eh ben j'en ai acheté un petit :
Regrets sur ma vieille robe de chambre, suivi de La promenade Vernet, dans le même petit volume de poche.
Comme Mme Geoffrin, riche protectrice de Diderot, lui a offert une très belle robe de chambre en soie rouge vif, et pas mal de choses qui "présentent bien", Diderot se lamente de tout ce bouleversement dans son gourbi très simple (toutefois, il a des statuettes de Falconet, des estampes, des tableaux, notamment de Vernet). Et surtout il regrette sa vieille robe de chambre tout usée "qui s'était faite à mon corps, et lui à elle". Le ton est d'une très parodique grandiloquence ; Diderot certes a des goûts simples, mais il mêle adroitement l'humour et la sincérité. Il clame "Instinct funeste des convenances ! Tact délicat et ruineux ! Goût ! Goût sublime qui changes, qui déplaces, qui édifies, qui renverses, qui vides les coffres des pères, qui laisses les filles sans dot, les fils sans éducation, qui fais tant de belles choses et de si grands maux, c'est toi qui perds les nations !", mais l'hyperbole est trop constante et trop ironiquement construite pour être prise au sérieux. On se demande même si Diderot ne se moque pas ainsi de Rousseau, qu'il n'aimait guère.
Quant à La Promenade Vernet, c'est remarquable sur le plan philosophique. Diderot y prétend fictivement aller passer un séjour à la campagne, entre mer et montagne, et y faire plusieurs promenades-randonnées en compagnie de "l'abbé", instituteur des deux enfants de la maison. Le rôle de celui-ci est clairement de n'être qu'un repoussoir, passant son temps à s'extasier sur la somptueuse nature, expression de l'indépassable oeuvre divine devant laquelle l'Homme ne peut que s'humilier et abandonner ses ridicules industries et arts (là aussi, on pense à Rousseau) pour la "retrouver"; le narrateur Diderot le flanque en l'air à chaque fois, en lui prouvant que le monde n'est que représentation subjective humaine, et culturellement orientée par l'art et l'artifice (deux synonymes au 18ème siècle) ; et lui au contraire projette de l'art, interprète et "rectifie" en tout ce qu'il voit par l'intermédiaire de l'art paysagiste de Vernet, qu'il adore.
Ne pas confondre les 3 Vernet : ici il s'agit de Joseph, un très bon paysagiste en effet, mais un peu trop "poétique" pour le goût moderne : ses pêcheurs ont la voile affaissée juste ce qu'il faut pour mettre une chouette contre-courbe au bon endroit, et le chapeau cabossé dans un pittoresque idéalement théâtral. Un grand sens des arrières-plans tout de même.
Le fils, Carle Vernet, fut un peintre de l'épopée napoléonienne non dénué de talent, expert sur les chevaux, passion commune avec son ami Géricault ; bon caricaturiste et dessinateur
surtout.
Le petit-fils, Horace Vernet, le moins bon peintre du trio, était un bonapartiste attardé et pontifiant, encensé par Louis-Philippe mais copieusement sifflé par Baudelaire. Il est le principal auteur de la très ennuyeuse Galerie de l'Histoire de France du château de Versailles, c'est tout dire.
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MessageSujet: Jacques le fataliste et son maître   Denis Diderot Icon_minitimeLun 12 Sep - 10:49

Diderot a entrepris la rédaction de Jacques le fataliste et son maître en 1765. Il l'a achevée en 1783, l'année qui a précédé sa mort. Sa composition a donc duré près de la moitié de sa vie d'écrivain, commencée en 1743. On sait toutefois que les œuvres devenues classiques - Le neveu de Rameau, La religieuse, Les bijoux indiscrets- n'avaient pour leur auteur qu'une importance relative auprès de son travail d'encyclopédiste. On remarquera également que la rédaction du roman a commencé deux ans après la publication de Vie et opinions de Tristram Shandy. Il serait dommage de ne pas rappeler le joli dialogue imaginé par Nerval dans Angélique :

Citation :
«Et puis… (C’est ainsi que Diderot commençait un conte, me dira-t-on.)
— Allez toujours !
— Vous avez imité Diderot lui-même.
— Qui avait imité Sterne..
— Lequel avait imité Swift.
— Qui avait imité Rabelais.
— Lequel avait imité Merlin Coccaïe…
— Qui avait imité Pétrone…
— Lequel avait imité Lucien. Et Lucien en avait imité bien d’autres»…

Diderot n'a d'ailleurs jamais caché sa dette envers Sterne. Nous ne saurons presque rien de la vie et rien du tout des opinions de Tristram Shandy (en revanche nous connaîtrons le nom de la bien-aimée de Sterne-Tristram). Nous ne saurons rien des amours de Jacques, présentées au début comme le sujet du roman. Quant au "maître", c'est Jacques qui lui enseigne sa philosophie (qui ne semble guère convaincre le maître, surtout avide d'histoires) et qui lui impose son bavardage (notons toutefois que Jacques, au tout début du récit, reçoit le fouet). Le maître ne cesse de réclamer à Jacques le récit de ses amours, qu'il ne connaîtra pas : c'est lui qui racontera les siennes à son valet. Enfin il est banal de souligner que malgré sa profession de foi Jacques, qui ne cesse de s'émouvoir, de s'indigner de se lamenter au gré des événements et des récits, n'est en fait guère fataliste.

Comme d'autres œuvres majeures de Diderot (Le neveu de Rameau!), le roman fut publié en France à titre posthume, en 1796. Curieux destin d'une œuvre traduite en allemand, par Schiller, dès 1785, et "festin" littéraire pour Goethe dès 1780 : des versions manuscrites non définitives circulaient à travers l'Europe. On peut supposer que Diderot aurait accueilli avec joie l'écriture en ligne, où s'illustrent certains de ses héritiers, comme Martin Winckler ou Éric Chevillard. Mais après tout qu'aurait-il eu à y gagner, puisque ces simples manuscrits suffirent à atteindre et enthousiasmer Goethe et Schiller?

Et c'est à un Français né en Bohême, Milan Kundera, qu'on doit d'avoir écrit en français la pièce Jacques et son maître. Voyons à ce propos ce qu'écrit Kundera en 2005 dans Le rideau, où il commente avec une surprise ironique les résultats d'une enquête réalisée "avant la fin du siècle dernier" auprès de trente intellectuels en vue invités à désigner "les dix plus grands livres de l'histoire de France" (si vous voulez connaître ces résultats, voyez le chapitre "Le provincialisme des grands" dans Le rideau). "Il est des chefs-d'œuvre qui ne figurent pas parmi les cent livres élus" ; parmi eux, Jacques : "en effet, dit Kundera, ce n'est que dans le grand contexte de la Weltliteratur que peut être appréciée l'incomparable valeur de ce roman". Je vous renvoie pour le reste à la belle préface de Jacques et son maître qu'il faudrait sinon citer intégralement, et que je paraphrase beaucoup ici sans l'avoir voulu.

Un seul élément permet de situer l'action de Jacques le fataliste dans le temps : Jacques a été blessé au genou lors de la bataille de Fontenoy; le récit se situe donc après 1745. Le maître n'est jamais décrit. Est-il noble ou bourgeois, nous ne le saurons pas non plus. Jacques ne nous est pas décrit par le narrateur. Le maître donne son signalement alors qu'il le recherche : "un homme grand et sec". Nous savons également que Jacques, depuis sa blessure, boite (Toby Shandy, l'oncle de Tristram, ancien soldat comme Jacques, boite lui aussi depuis qu'il a été blessé lors du siège de Namur en 1695. Fontenoy et Namur sont toutes deux situées dans un pays qui n'existait pas du temps de nos deux auteurs : la Belgique) (comme je parle ici de Jacques le fataliste, il est tout à fait naturel que je me laisse aller aux digressions et anecdotes. Ah mais!). Pas de descriptions des lieux : une route, une maison, une ferme, une rue de Paris, voilà tout le décor.

Les dialogues ont l'apparence de dialogues de théâtre mais c'est un leurre : on ne cesse de passer dans les conversations, par une sorte de fondu-enchaîné imperceptible, du récit au présent, sur la route, à l'auberge, au temps et au lieu des anecdotes :

Citation :
Le maître. Je suis pressé depuis si longtemps de vous faire une question, peut-être indiscrète, que je n’y saurais plus tenir.

L’hôtesse. Faites votre question.

Le maître. Je suis sûr que vous n’êtes pas née dans une hôtellerie.

L’hôtesse. Il est vrai.

Le maître. Que vous y avez été conduite d’un état plus élevé par des circonstances extraordinaires.

L’hôtesse. J’en conviens.

Le maître. Et si nous suspendions un moment l’histoire de Mme de La Pommeraye…

L’hôtesse. Cela ne se peut. Je raconte volontiers les aventures des autres, mais non pas les miennes. Sachez seulement que j’ai été élevée à Saint-Cyr, où j’ai peu lu l’Évangile et beaucoup de romans. De l’abbaye royale à l’auberge que je tiens il y a loin.

Le maître. Il suffit ; prenez que je ne vous aie rien dit.

L’hôtesse. Tandis que nos deux dévotes édifiaient, et que la bonne odeur de leur piété et de la sainteté de leurs mœurs se répandait à la ronde, Mme de La Pommeraye observait avec le marquis les démonstrations extérieures de l’estime, de l’amitié, de la confiance la plus parfaite. Toujours bien venu, jamais ni grondé, ni boudé, même après de longues absences : il lui racontait toutes ses petites bonnes fortunes, et elle paraissait s’en amuser franchement. Elle lui donnait ses conseils dans les occasions d’un succès difficile ; elle lui jetait quelquefois des mots de mariage, mais c’était d’un ton si désintéressé, qu’on ne pouvait la soupçonner de parler pour elle. Si le marquis lui adressait quelques-uns de ces propos tendres ou galants dont on ne peut guère se dispenser avec une femme qu’on a connue, ou elle en souriait, ou elle les laissait tomber. À l’en croire, son cœur était paisible ; et, ce qu’elle n’aurait jamais imaginé, elle éprouvait qu’un ami tel que lui suffisait au bonheur de la vie ; et puis elle n’était plus de la première jeunesse, et ses goûts étaient bien émoussés.

« Quoi ! vous n’avez rien à me confier ?
— Non.
— Mais le petit comte, mon amie, qui vous pressait si vivement de mon règne ?
— Je lui ai fermé ma porte, et je ne le vois plus.
— C’est d’une bizarrerie ! Et pourquoi l’avoir éloigné ?
— C’est qu’il ne me plaît pas.
— Ah ! madame, je crois vous deviner : vous m’aimez encore.
— Cela se peut.
— Vous comptez sur un retour.
— Pourquoi non ?
— Et vous vous ménagez tous les avantages d’une conduite sans reproche.
— Je le crois.
— Et si j’avais le bonheur ou le malheur de reprendre, vous vous feriez au moins un mérite du silence que vous garderiez sur mes torts.
— Vous me croyez bien délicate et bien généreuse.
— Mon amie, après ce que vous avez fait, il n’est aucune sorte d’héroïsme dont vous ne soyez capable.
— Je ne suis pas trop fâchée que vous le pensiez.
— Ma foi, je cours le plus grand danger avec vous, j’en suis sûr. »

Jacques. Et moi aussi.

L’hôtesse. Il y avait environ trois mois qu’ils en étaient au même point, lorsque Mme de La Pommeraye crut qu’il était temps de mettre en jeu ses grands ressorts. Un jour d’été qu’il faisait beau et qu’elle attendait le marquis à dîner, elle fit dire à la d’Aisnon et à sa fille de se rendre au Jardin du Roi. Le marquis vint ; on servit de bonne heure ; on dîna : on dîna gaiement. Après dîner, Mme de La Pommeraye propose une promenade au marquis, s’il n’avait rien de plus agréable à faire. Il n’y avait ce jour-là ni Opéra, ni comédie ; ce fut le marquis qui en fit la remarque ; et pour se dédommager d’un spectacle amusant par un spectacle utile, le hasard voulut que ce fut lui-même qui invita la marquise à aller voir le Cabinet du Roi. Il ne fut pas refusé, comme vous pensez bien. Voilà les chevaux mis ; les voilà partis ; les voilà arrivés au Jardin du Roi ; et les voilà mêlés dans la foule, regardant tout, et ne voyant rien, comme les autres…

Lecteur, j’avais oublié de vous peindre le site des trois personnages dont il s’agit ici : Jacques, son maître et l’hôtesse ; faute de cette attention, vous les avez entendus parler, mais vous ne les avez point vus ; il vaut mieux tard que jamais. Le maître, à gauche, en bonnet de nuit, en robe de chambre, était étalé nonchalamment dans un grand fauteuil de tapisserie, son mouchoir jeté sur le bras du fauteuil, et sa tabatière à la main. L’hôtesse sur le fond, en face de la porte, proche la table, son verre devant elle. Jacques, sans chapeau, à sa droite, les deux coudes appuyés sur la table, et la tête penchée entre deux bouteilles : deux autres étaient à terre à côté de lui.


Jacques est une œuvre joyeuse, souvent drôle, parfois gaillarde : le récit du dépucelage à répétition de Jacques est digne des exploits de Panurge. N'oublions pas toutefois qu'en adaptant avec beaucoup de fidélité l'histoire de Mme de la Pommeraye, centrale dans l'architecture du roman, Cocteau a permis à Robert Bresson de réaliser Les dames du bois de Boulogne, une parfaite tragédie. Mais le début de ce sombre récit est, dans le roman, sans cesse interrompu par les employés de l'auberge qui viennent poser de triviales questions de service à l'hôtesse : l'art du contrepoint flaubertien s'annonce (vous vous souvenez des comices agricoles de Madame Bovary : le tendre entretien d'Emma et de Rodolphe alternant avec les échos bourgeois de la fête). Le maître et le valet quant à eux commentent les actions et motivations de Mme de la Pommeraye et de M. des Arcis, Jacques et l'hôtesse s'enivrent dans la grande tradition rabelaisienne...

Et le narrateur? Le narrateur, c'est Diderot : il serait externe au récit (extradiégétique, pour reprendre la terminologie initiée par Gérard Genette) si ce dernier n'était que ce pour quoi il se donne : les aventures de Jacques et de son maître, le récit de leurs amours, de la vengeance de Mme de la Pommeraye, des manigances de l'abbé Hudson, du capitaine de Jacques et de son ami.... Mais Jacques, c'est aussi le récit de l'écriture de Jacques. Le narrateur est donc intradiégétique et non omniscient, puisqu'il ne sait jamais quelle direction le récit va prendre. Diderot met également en scène le lecteur dès les premières lignes du roman :

Citation :
Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut.

Ce début semble récuser à demi-mot un bon siècle de roman à venir, "concurrence à l'état-civil" et vastes descriptions de la Comédie Humaine, auteur présent partout, visible nulle part du roman flaubertien, hérédité des Rougon-Macquart... Éric Chevillard dit ça beaucoup mieux avec beaucoup moins de mots, dans son éloge de Sterne. Encore Sterne...

La postérité de Diderot est à chercher dans l'œuvre d'auteurs plus proches de nous dans le temps : John Fowles (dans Sarah et le lieutenant français les digressions sur l'ère victorienne, les interrogations de l'auteur sur la conduite et la nature même de son récit, les deux dénouements possibles, le second offrant à son tour deux possibilités...), les meilleurs romans de Paul Auster (Moon Palace en particulier). Notons que ces deux auteurs, Fowles et Auster, ont étudié et enseigné la littérature française. Il y a Kundera bien entendu : je n'y reviendrai pas. L'infinité de récits contenus dans La vie mode d'emploi, le livre-puzzle de Perec, le placent aussi dans cette lignée. L'année dernière François Taillandier a bouclé le cycle de La grande intrigue, cinq volumes qui, nous précise-t-il, peuvent être lus dans n'importe quel ordre. Le réalisme, l'actualité (11 septembre, 21 avril, télé-poubelle, littérature jetable) côtoient le conte (un personnage perd son ombre). L'incipit balzacien d'Option paradis n'empêche nullement l'auteur et un de ses personnages de correspondre par courriel. A la fin du quatrième volume publié Taillandier s'interroge sur son œuvre, sur la vieillesse qui s'annonce. Le titre? Les romans vont où ils veulent.

Diderot n'est pas Léonard de Vinci, mais il a tout de même inventé, outre l'encyclopédie et la critique d'art, le roman postmoderne.
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"Let the blow fall soon or late,
Let what will be o'er me;
Give the face of earth around,
And the road before me.
Wealth I ask not, hope, nor love,
Nor a friend to know me.
All I ask, the heaven above
And the road below me.


Dernière édition par Eustrabirbéonne le Jeu 4 Oct - 14:43, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Denis Diderot   Denis Diderot Icon_minitimeLun 12 Sep - 12:07

Eh bien, ça c'est complet ou je ne m'y connais pas ! Denis Diderot Chapeau2
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MessageSujet: Re: Denis Diderot   Denis Diderot Icon_minitime

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