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Le Bruit & la Fureur - William Faulkner

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Masques de Venise
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MessageSujet: Le Bruit & la Fureur - William Faulkner    Lun 9 Juil - 17:52



The Sound & the Fury
Traduction : Maurice Edgar Coindreau


ISBN : 9782070361625

Notre Opinion
Extraits
Personnages




La première fois qu'on lit ce livre, on se concentre tellement sur la nécessité de ne pas perdre le fil de l'intrigue et, avant même de le perdre, de l'identifier clairement, qu'il est pratiquement impossible d'accommoder sur les détails. Oh ! bien sûr, on en saisit certains mais enfin, cette tornade prodigieuse qui naît de tous ces flux de conscience essayant bravement de garder le cap au milieu des vagues déchaînées des bouleversements de la chronologie nous permet, tout juste et avec quelles difficultés ! de ramper, à moitié sonnés, jusqu'aux dernières pages du roman. Là, on reprend son souffle et on se dit : : "Voilà ! J'y suis arrivée ! Peut-être n'ai-je pas tout compris mais, en gros, j'ai saisi de quoi il en retourne et cette histoire est sublime. Aussi sublime, aussi tragique que Shakespeare aurait pu la rêver. Il y a de quoi en rester à genoux, en train de pleurer sur tous les malheurs du monde. Mais je sens pourtant qu'il faudra bien que je le relise. La prochaine fois, je tricherai un peu, rien que pour voir déjà ce que cela fait quand on remet toutes les pièces du puzzle en place."

Seulement, relire "Le Bruit & la Fureur" ... Encore faut-il en avoir le temps - et s'en sentir le courage. Car lire la partie qui plonge dans l'esprit de Ben peut se révéler particulièrement pénible. Cet être si sensible, si pur même - personnellement, je conserve des doutes quant à la tentative de viol qu'on lui prête, je n'y vois qu'une interprétation, faite par un entourage hostile et par conséquent erronée, de son désir de communiquer avec une fillette qui lui rappelle Caddie - n'a pour l'aimer et veiller sur lui que son père - qui meurt - sa soeur - qui s'en va - et Dilsey - la seule qui lui reste mais la pauvre femme n'est pas éternelle ... Tous les autres ne voient en lui au mieux qu'une présence gênante qu'il convient d'éviter par tous les moyens, au pire qu'un débile dont la place est à l'asile de fous. Luster, le jeune Noir qui s'occupe de lui une partie de la journée, n'hésite pas à le maltraiter dès que Dilsey a le dos tourné : maltraitances physiques - il lui brûle la main ou le gifle - et morales - il lui chuchote plusieurs fois le nom de Caddie, sachant bien que le pauvre Ben, qui ne comprend pas pourquoi sa soeur n'est plus là, va se mettre à gémir et à hurler.

C'est de la fiction, direz-vous. Soit. Mais Faulkner ne fait que rapporter des pratiques courantes à l'époque - et encore Ben fait-il relativement figure de privilégié puisqu'il vit encore dans sa famille - et qui ont survécu au temps. Allez voir dans certaines institutions dites spécialisées et dans certaines familles ...
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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

Celui qui n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire n'a rien fait.
Charles Pathé


La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.
Jean Hougron



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MessageSujet: Re: Le Bruit & la Fureur - William Faulkner    Lun 9 Juil - 18:25

Toutefois, dès qu'on remet en place les trois premières parties du roman - la quatrième partie est dès le début à celle qui lui convient - on sort de la tornade. Ou plutôt il n'y en a plus. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait plus déstabilisation du lecteur. Les flux de conscience, surtout ceux de Quentin et de son frère Ben, possèdent une logique bien à eux dans laquelle on doit faire l'effort de rentrer. Pour Jason, le troisième frère, il a à vrai dire un esprit bien trop pragmatique pour qu'on ait vraiment du mal à le suivre dans ses pensées et ses rancoeurs. Quant à la quatrième partie, rappelons qu'elle est écrite à la troisième personne et se contente de "coller" à la réalité qu'elle décrit : c'est certainement la partie la plus claire du livre.

La partie consacrée à Quentin est chronologiquement la première : elle se déroule en 1910. Elle alterne descriptions de scènes non dépourvues de comique - comme toute l'aventure de Quentin avec la petite fille italienne qu'il croit perdue - et souvenirs d'enfance et de jeunesse. Ces derniers sont les seuls à se manifester sous la forme de ce que Woolf avait baptisé "le flux de conscience." Chez Quentin, ce flux-là sombre souvent dans l'incohérence. Car le garçon, s'il est brillant, est aussi handicapé par une hypersensibilité et une tendance excessive au romantisme et à la rêverie. Ces deux caractéristiques constituent sa part d'héritage des troubles profonds de la personnalité qui accablent sa mère, Caroline Compson, née Bascomb.

La révélation brutale du "passage à l'acte" de sa soeur avec l'un de ses soupirants, Dalton Ames, a gravement perturbé l'équilibre de Quentin. Trop proche de sa soeur, l'indépendante et téméraire Caddie, il lui voue une affection si trouble qu'il va même tenter d'endosser la paternité de l'enfant qu'elle attend. Leur père ne s'y laisse pas prendre et le renvoie à l'université avec d'excellents conseils. Mais quelque chose s'est définitivement brisé en Quentin et le pire, c'est que le reste de la fragile mécanique qui lui sert de personnalité, continue à s'émietter inexorablement. S'il perd Caddie, Quentin ne peut plus vivre.

Le temps que le lecteur aura passé avec Quentin lui aura quand même permis de se faire une première idée de la famille Compson. Une famille d'aristocrates sudistes, certes. Mais, à l'encontre de celle des Sartoris, elle n'a plus que de mauvaises raisons pour s'enorgueillir de son passé. Comme le dira si bien Dilsey à la fin du roman, en parlant de ses maîtres : "J'ai vu le premier et j'ai vu le dernier ..."

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MessageSujet: Re: Le Bruit & la Fureur - William Faulkner    Jeu 12 Juil - 17:11

La seconde partie, chronologiquement parlant, est celle que Faulkner place en troisième position. Ce bond en avant de dix-huit ans nous fait faire connaissance avec Jason, le troisième et dernier fils Compson. Un personnage amer, aigri, obsédé par l'argent, jamais satisfait et qui n'aurait rien de sympathique si le lecteur ne comprenait que, tout comme Ben mais d'une autre façon, il a été sacrifié aux études de Quentin et au mariage de Caddy.

Pour être exact, ces considérations ne le rendent pas vraiment plus sympathique. Mais le plus partial des lecteurs ne pourra s'empêcher d'admettre que Jason, si égocentrique qu'il soit, n'a pas tout à fait tort de se considérer comme une sorte de bouc émissaire. Pour les études de Quentin, ses parents avaient déjà vendu des prés qui, logiquement, auraient dû revenir plus tard à Benjamin. Pour la dot de Caddy, on peut supposer des tractations similaires. En outre, le fiancé de la jeune fille avait promis d'offrir un poste à Jason dans la banque qu'il était censé diriger. Mais depuis lors, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts et le mariage n'était pas célébré depuis un an que le mari jetait Caddy à la porte de chez lui. Envolées alors, envolées pour toujours, dans l'âcre courant d'air provoqué, toutes les belles promesses relatives à l'avenir de Jason.

Ce dernier s'est vu réduit à accepter un emploi de vendeur dans la droguerie locale. Il s'y rend tous les jours que Dieu fait, avec une résolution à la fois aigrie et vénéneuse, et s'y tient résolument, conscient de la nécessité de ce travail dont les revenus, ajoutés aux débris tout aussi maigres de la fortune familiale, permet à la maisonnée de tenir encore la tête haute. Mais il a une conscience douloureuse de ce qui aurait pu - de ce qui aurait - être. Lui, Jason Compson, aurait dû siéger à un poste d'importance dans une grande banque, ou encore régner en seigneur sur l'exploitation paternelle. Mais jamais, au grand jamais, il n'aurait dû atterrir derrière ce misérable comptoir qui, pour lui, ne vaut pas mieux que la grille d'un pénitencier.
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MessageSujet: Re: Le Bruit & la Fureur - William Faulkner    Jeu 12 Juil - 17:52

Pour des raisons qu'on ne connaîtra pas mais qu'on peut imaginer - son apparence physique ou encore la manie détestable qu'a sa mère de le déclarer comme le seul Bascomb de la famille, le seul qui, selon elle, lui ressemble - Jason semble avoir toujours occupé une place à part au sein de la fratrie. Quentin et Caddy formaient un duo. Ben, envers qui sa soeur se comportait comme une vraie mère, était admis à les suivre. Mais Jason, qui s'opposait à sa soeur aînée et lui vouait ce qui ressemblait déjà à de la haine pure, était laissé - et se maintenait aussi, il faut bien l'avouer - à la traîne.

A la mort de son père et sans sa mesquinerie naturelle, Jason adulte aurait pu tenir avec bonheur le rôle du pilier de famille. En ces temps de rigide moralité et de crainte suprême du qu'en-dira-t-on, sa seule rivale potentielle, Caddie, s'était disqualifiée avec l'histoire de sa grossesse et de son mariage. Il ne lui restait donc qu'à reprendre les rênes de l'équipage et à le guider avec justesse, fermeté et tendresse, qualités propres aux bons paterfamilias. Mais Jason, trop sevré d'amour - ce n'est pas parce qu'elle le proclame à tous les échos de la maison que l'amour de sa mère lui est chose acquise - et qui a passé son enfance et son adolescence à se percevoir comme une quantité négligeable pour les siens (encore plus que Ben peut-être car la nécessité de veiller tout le temps sur le petit handicapé confère en quelque sorte à celui-ci une importance à laquelle Jason ne saurait prétendre) est incapable d'apprécier la noblesse de ce rôle. Jason est un pilier par défaut, un pilier qui soutient à contre-coeur et ne songe qu'à placer un maximum d'argent de côté pour pallier tous les torts qui ont été faits à ce qu'il nomme, de manière étonnamment vague et pourtant emphatique, "sa position." Sa mère morte, on est en droit de penser qu'il placera son frère à Jackson, dans une institution bas-de-gamme, renverra les Noirs, vendra la maison et les terres et trouvera encore le moyen de disputer âprement leur part légale à Caddy, à Ben et à Quentin, sa jeune nièce.

Jason est l'un de ces personnages qu'on rencontre quelquefois, au hasard des aléas de l'existence : ils vous repoussent et l'on tente cependant d'aller vers eux, on cherche à les comprendre parce que l'on croit discerner en eux les germes de qualités que l'on a impitoyablement étouffés dès leur enfance.
Dans certains cas, le miracle se produit : la qualité devinée finit par se révéler. Le plus souvent, c'est l'échec total, irrémédiable : tout est mort et bien mort. Chez Jason, personnage de fiction pour qui son créateur avait des projets bien précis, il n'y a plus rien à espérer : brutal, concentré sur lui-même et sur le meilleur moyen de retrouver la "position" dont l'ont privée les carences familiales, prêt à écraser plus faible que lui et parfois même seulement pour le plaisir, sadique donc mais masochiste aussi dans sa façon de se présenter comme une espèce de martyr immolé sur l'autel des Compson, on l'abandonne sans regrets à son sort. Ce qui n'empêche pas de s'attendrir au passage sur le fantôme de celui qu'il aurait pu être.
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MessageSujet: Re: Le Bruit & la Fureur - William Faulkner    Jeu 19 Juil - 17:40

La troisième partie - la première quand on ouvre le livre - se situe également en avril 1928. Comme nous plongeons ici dans l'esprit de Ben, trente-trois ans pour l'Etat-civil mais cinq ou sept ans d'âge en réalité, le naïf pourrait craindre une chute dans l'incohérence et la discontinuité de la pensée, si ce n'est du discours - Ben ne parle pas. Mais Faulkner est loin de partager les a priori habituels et si l'on fait abstraction de la trop grande facilité avec laquelle les pensées du personnage se déplacent dans le temps, passant avec naturel, au gré d'un mot prononcé, d'une senteur saisie au vol, voire d'une couleur qui lui attire l'oeil ou d'un bruit qui le rassure ou l'effraie, du passé au présent et vice versa, la vision que porte Benjamin Compson sur le monde qui est le sien est peut-être plus juste que celle de son entourage.

Ben ne parle pas, c'est vrai mais est-il dans l'impossibilité réelle de le faire, ce n'est pas médicalement prouvé. Il peut aussi juger la parole inutile ou secondaire ou encore, ne la maîtrisant pas comme il le souhaiterait, avoir renoncé à s'en servir. Avec bien des décennies d'avance, Faulkner nous démontre que, si retardé, si mutique qu'il soit, Ben est capable d'observer le monde qui l'entoure avec attention et patience et d'y saisir bien plus de choses qu'on ne l'imagine. Même si elle ne suit pas les procédures habituelles, sa mémoire est bel et bien là et enregistre une pléthore fabuleuse de détails qu'il aime à évoquer et ressasser parce qu'ils lui permettent de mieux s'encrer dans le réel. Thésaurisation d'une importance capitale pour le lecteur. En effet, aussi paradoxal que cela soit, c'est Ben, avec ses flux de conscience flottant paresseusement au fil des mots et des émotions pris dans la toile d'araignée du temps, qui renseigne le mieux le lecteur sur l'enfance des jeunes Compson et, partant, sur le couple que formaient leurs parents.

C'est Ben qui nous fait voir la petite Caddy, s'improvisant chef de la petite fratrie en dépit de la résistance précoce d'un Jason qui menace déjà de dénoncer tout le monde et pour qui un cent est déjà un cent. Comme il nous fait toucher du doigt le lien, fait d'émulation et de fascination, qui la lie à Quentin, l'amour réel de leur père pour tous ses enfants sans exception et enfin la tragique, l'exaspérante névrose de leur mère, entée sur un narcissisme irrécupérable de "Belle du Sud" uniquement préoccupée de se dénicher un mari et de rester jeune et belle. C'est lui qui nous entraîne au mariage de Caddie, spectateurs clandestins et impuissants de la douleur qu'il éprouve lorsqu'il réalise, en la serrant contre lui, qu'elle n'est plus vraiment cette soeur qu'il aimait, cet être de pureté et de tendresse que l'accession à l'âge adulte et aux mystères de la chair a expulsé pour toujours de leur enfance commune. C'est lui encore qui nous fait entendre par bribes hachées les crises de nerfs de Mrs Compson, ses disputes avec son mari, son snobisme intolérable, son art de l'auto-apitoiement et de la culpabilisation d'autrui, autant de craquements inquiétants du navire familial s'enfonçant peu à peu dans l'eau de la débâcle. Et c'est lui évidemment qui nous fait plonger dans ces éclairs d'émotion brûlants, dans ces instants de bonheur vrai mais aussi d'insupportable douleur, dans ces épouvantables moments où, ayant perdu Caddy, il dérive droit sur le néant.
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MessageSujet: Re: Le Bruit & la Fureur - William Faulkner    Jeu 19 Juil - 18:17

Ben est comme l'aveugle qu'on croit sourd, comme le voisin qu'on n'entend pas mais qui sait tout sur vous, comme le témoin qu'on n'attendait pas. Parce qu'il souffre d'un handicap mental grave, on en a conclu, de manière très présomptueuse et parfaitement stupide, qu'il ne voyait rien, n'entendait rien et, bien entendu, ne comprenait rien. Du coup, on ne se gêne guère devant lui : à certains moments, c'est presque un meuble et Faulkner nous montre d'ailleurs les uns et les autres, y compris les plus attentionnés, emmenant Ben par ici, le ramenant par là, tentant de lui trouver la place idéale où il ne gémira plus, ne pleurera plus - n'éprouvera plus rien.

Toutes tentatives vouées à l'échec, cela va sans dire. Seulement, pour le comprendre, il faut ou bien bien connaître le phénomène du handicap mental, ou bien déborder d'empathie pour son prochain. Chez les Compson, comme c'était fréquent à l'époque, on a honte du handicap de Ben, on s'attendrit parfois sur lui, on le déplore, c'est évident mais l'étudier, penser qu'un contact peut s'établir malgré tout entre Ben et les autres, il n'en est pas question. Dilsey mise à part et Caddy envolée, le lecteur en arrive même, non sans une certaine réserve, à la conclusion que Jason se montre le plus miséricordieux lorsqu'il affirme que son frère serait mieux à Jackson, avec d'autres handicapés, dans une institution. Bien que ses raisons soient d'ordre bassement matériel et se doublent sans doute du désir de ne plus voir celui qu'il considère - à l'exemple de sa mère d'ailleurs - comme la preuve vivante de la dégénérescence de sa famille, Jason exprime ainsi, sans s'en rendre compte un seul instant, l'hypothèse d'un lien éventuel entre Ben et ses pairs. (Mais tout porte à croire que, s'il était sûr de voir son frère plus heureux en institution, il le garderait au domaine.)

Témoin muet et pour ainsi dire invisible, en tous cas ne portant pas à conséquence, Ben voit et entend bien plus de choses que ne se l'imaginent les siens. Quant aux émotions ... Ben ressemble à ceux, handicapés reconnus ou pas, que la Nature a créés incapables de développer une carapace suffisante pour les protéger des sentiments. Par bien des côtés, cet hypersensible s'apparente à une éponge psychique. Il enregistre et ressent avec une intensité maximale. Si le sentiment est positif ou agréable, cela ne lui cause pas de problème. Dans le cas contraire, comme toutes les fois qu'on lui rappelle la disparition de Caddie ou qu'il se heurte au manque d'amour de sa mère, le résultat est déchirant.

Tout cela amène à le considérer comme le personnage le plus authentique, si ce n'est le plus important de la famille. Quentin, son frère aîné, a passé comme le faible qu'il était. Caddy n'est pas parvenue, en dépit de sa vaillance apparente, à se relever de son statut de femme. Jason, lui, n'a pas pu - ou su - conférer à une haine légitime de bouc-émissaire le caractère excessif, passionnel qui l'aurait ennoblie. Laissé à lui-même, abandonné à son handicap, Ben a réussi à survivre. Certes, il n'en a pas plus conscience qu'il n'est capable de concevoir des abstractions. Mais il a survécu. Non sans souffrance puisque la survie est avant tout combat et souffrance mais qu'importe ? En songeant à lui, le lecteur peut se demander si, avec un cerveau mieux construit ou un handicap mieux pris en charge, Ben n'aurait pas été le seul Compson à s'en sortir vraiment.
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MessageSujet: Re: Le Bruit & la Fureur - William Faulkner    Sam 21 Juil - 18:34

La quatrième et dernière partie de l'oeuvre ne change pas de place. En un "final" crépusculaire (rédigé à la troisième personne), Faulkner prête enfin des traits à certains de ses personnages. Parce qu'il les tient pour plus importants que les autres ? Plus vraisemblablement parce que cela lui permet de donner un point d'ancrage classique à une histoire qui, jusqu'ici, n'était que flux de conscience, pensées tronquées et émotions vagabondes ?

On se rappellera la tête de coiffeur 1900 de Jason, ses petits yeux marron et ses cheveux bruns - le legs des Bascomb maternels - répartis avec un soin maniaque de part et d'autre d'une raie tracée au milieu du crâne. Un physique qui correspond au personnage. Pour Ben, prisonnier d'un corps puissant mais mou, comme absent, Faulkner choisit la blondeur, le début de calvitie et les yeux bleus et vides de celui qui est là sans y être vraiment. Un physique pour ainsi dire "normal", que trahit seul le fait que Ben bave parfois, comme un enfant. Enfin, il y a la maigreur harassée et pourtant pleine de dignité de Dilsey, ses traits sévères et bons, ses gestes précis et apaisants. Un physique qui sied à cette espèce d'ange noir et patient, égaré dans le triste monde sudiste des Compson.

Ce trio-là, il semble que Faulkner nous le place d'emblée à part. Malgré l'intervention de tel ou tel second rôle, qu'il s'agisse de Mrs Compson ou de Luster, le petit-fils de Dilsey, toute l'action du final repose en effet sur leurs épaules : Jason parce que sa nièce, en fuyant avec un amant de rencontre la maison familiale, vient de lui dérober ses économies, ce qui l'amène à se lancer illico à ses trousses ; Ben parce que, bien que vivant dans son monde personnel, le corps balourd dont il est l'hôte forcé ne quitte pour ainsi dire jamais les lieux et assiste à tout ce qui s'y déroule, et Dilsey parce que, première levée, elle est évidemment la première à prendre le pouls de la maison et à avoir vent de la fièvre brutale qui s'empare de Jason dès qu'il découvre l'ultime mauvais tour que lui a joué Quentin.
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MessageSujet: Re: Le Bruit & la Fureur - William Faulkner    Sam 21 Juil - 18:47

En suivant Dilsey dans l'escalier, le lecteur tombe nez à nez avec Mrs Compson. Emmitouflée dans sa vieille robe de chambre grise et traînant sa bouillotte, l'ancienne "Belle du Sud" n'est plus qu'une caricature grincheuse, dolente. Son seul plaisir réside dans les insinuations mesquines qu'elle lance à ses domestiques et dans ses sempiternelles jérémiades d'Argan femelle. Si cette femme a jadis été belle, personne ne s'en souvient. Maigre elle aussi, non de la maigreur sacrifiée de Dilsey mais de celle, maussade, hautaine, revêche, de celle qui n'a jamais pensé qu'à elle-même, elle manie tour à tour le fer d'une langue acérée et le chantage affectif culpabilisateur. On l'avait déjà compris mais ici, le phénomène crève les yeux : Caroline Compson est une redoutable mouche-du-coche, tout à fait inapte à gérer la maisonnée et le domaine et si pauvre, émotionnellement parlant, si sèche qu'il ne faut plus s'étonner du sort réservé à sa progéniture.

Que le handicap de Ben l'ait touchée, c'est certain. Mais avant tout, à notre avis, dans sa fierté de Bascomb. Cette naissance n'a pas été pour elle un choc dont on ne revient pas : il est clair en effet qu'elle ne voit en son fils infirme qu'un nouveau moyen de s'apitoyer sur elle-même. C'est sur elle qu'elle pleure et non sur lui : on ne pleure pas sur un objet.

Trait selon nous particulièrement révélateur de la personnalité de Mrs Compson : le petit Ben avait été prénommé Maurice à sa naissance. Maurice comme Maurice Bascomb, le frère de Caroline, un pique-assiette fini encore très vert qui cherche depuis une éternité l'affaire qui le rendra riche et qui, en attendant, abuse allègrement de la générosité de sa soeur. (Inutile de vous dire qu'il n'est vraiment pas en odeur de sainteté auprès de son neveu Jason. ) Mais lorsqu'on comprit que le petit n'était pas normal - sans doute lorsqu'il atteignit ses trois ans - il ne fut plus question de lui laisser un prénom si distingué. Pour complaire à sa mère, on le rebaptisa Benjamin, qui devint Benjy, puis Ben.

Avec de tels procédés, qui pourra encore croire que Mrs Compson aimait son dernier enfant ?

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MessageSujet: Re: Le Bruit & la Fureur - William Faulkner    Sam 21 Juil - 19:59

Quand on relit "Le Bruit & la Fureur", on est frappé par ce titre, issu d'une pièce de Shakespeare qui rejoint, dans sa théâtralité, le final du roman.

La course effrénée mais vouée à l'échec de Jason, cette boucle qui commence dans la salle-à-manger de la résidence Compson et s'achève à la grille du domaine ; la journée de Dilsey, levée à l'aurore pour veiller sur "Mademoiselle Caroline" et les siens, et qui trouve tout juste le temps de se rendre à l'église - où elle emmène d'ailleurs Ben ; ce fil tendu entre la réalité et le rêve qui constitue de son côté la journée de Ben et qui doit s'achever par sa visite hebdomadaire au cimetière ; l'ensemble sur ce paysage de verdure et de poussière que Faulkner nous dépeint une fois encore dans une langue poétique, imagée, originale, tout cela, on y assiste bien comme s'il s'agissait d'un spectacle théâtral avec, çà et là, inspirées par le personnage de Caroline Compson, des réminiscences d'un Sud littéraire postérieur à Faulkner mais tout aussi névrosé : celui de Tennessee Williams.

Ce désir de lier la vie au théâtre culmine dans le moment-clef du final, à l'Eglise des Noirs. Dans cette ambiance survoltée, unique de ferveur et de transe, une seule phrase, répétée de façon hypnotique par le prédicateur, permet à Dilsey de "voir" - de voir réellement - la grandeur et la chute de la famille qu'elle sert depuis sa naissance et pour laquelle elle reste prête à se sacrifier. Sa vision est aussi la conclusion de l'oeuvre : c'est des fantasmes de gloire, des désespoirs, des échecs, des outrances, des petitesses quotidiennes, des ignominies larvées, de leur orgueil aux pieds d'argile et de leur mépris infondé envers les autres - tout ce bruit, toute cette fureur - qu'est née et s'est nourrie la décadence des Compson. On n'échappe pas à son destin.
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Le Bruit & la Fureur - William Faulkner

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