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Tandis Que J'Agonise - William Faulkner

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Masques de Venise
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MessageSujet: Tandis Que J'Agonise - William Faulkner   Lun 30 Juil - 18:40



As I lay dying
Traduction : Maurice-Edgar Coindreau
Préface : Valéry Larbaud
Postface : Michel Gresset


ISBN : 9782070363070

Notre Opinion
Extraits
Personnages




En principe, "Tandis Que J'Agonise" est de lecture plus aisée que "Le Bruit & la Fureur."
Pourtant, Faulkner n'a pas lésiné sur les différentes "voix" qui racontent cette histoire tenant à la fois de l'absurde, du grotesque et de la tragédie : sauf erreur toujours possible, j'en ai dénombré quinze - celles de tous les membres de la famille, y compris Addie, la défunte, auxquelles s'ajoutent celles des différents observateurs : voisins bien sûr mais aussi le médecin (le même Dr Peabody que dans "Sartoris") et quelques citadins.

Fait plus accablant pour certains lecteurs, ces narrateurs appartiennent presque tous à la classe des "petits Blancs" du Sud. D'où un langage simple, des contractions fréquentes et des répétitions tout aussi nombreuses. Enfin, sans tenter une exploration aussi radicale que celle accomplie dans "Le Bruit & La Fureur", Faulkner joue à nouveau la carte du "flux de conscience". Sans oublier - parce qu'il est incorrigible sur ce point - quelques manipulations chronologiques, bien plus discrètes et plus menues que dans son livre précédent mais qui n'en perturbent pas moins le lecteur.

"Tandis Que J'Agonise", ce "tour de force" que rêvait de réaliser l'auteur américain, n'est donc pas, au final, aussi simple qu'on pourrait le penser. Il est vrai qu'aucun texte de Faulkner ne peut vraiment prétendre à la simplicité, et surtout pas dans sa construction.

Le thème central paraît pourtant d'une simplicité enfantine : un paysan prend la route pour aller enterrer sa défunte épouse dans la ville où elle était née, soit à plus de quarante miles de sa propre ferme. Là où les choses commencent à se compliquer, c'est que, bien que l'action se déroule en plein mois de juillet, notre paysan, prénommé Anse, ne songe pas un seul instant à faire embaumer la malheureuse. Là où elles tournent au délire, c'est quand, devant la crue trop brutale du fleuve qu'ils doivent traverser, Anse y voit un mystérieux signe de la volonté divine et, au lieu de tourner bride, décide de passer, envers et contre tout (et tous). Et là où elles fusionnent avec la tragédie, c'est quand les mules sont emportées par le courant tandis que le fidèle Cash, l'un des fils d'Anse, dans ses efforts pour sauver le cercueil de sa mère, se casse une nouvelle fois la jambe.
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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

Celui qui n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire n'a rien fait.
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Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.
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MessageSujet: Re: Tandis Que J'Agonise - William Faulkner   Jeu 2 Aoû - 8:53

La folie plane d'un bout à l'autre sur "Tandis Que J'Agonise", non pas une démence franche, avec ses crises et sa propension à se donner en spectacle, non pas la folie douce qui affiche son innocence et sa quiétude, mais quelque chose de larvé, d'insidieux, de méchant, dont les racines s'enfoncent dans le mode de vie des Bundren.

Fierté mal placée ou conscience d'une différence sur laquelle ils étaient bien incapables de mettre un nom, Addie et Anse ont vécu, on le sent, plus en retrait de leurs voisins que ne le font en général les gens de leur sorte. Oh ! bien sûr, ils ne leur auraient jamais refusé un coup de main pour retaper une grange ni une aide quelconque pour cueillir le coton mais ils le faisaient en ne cessant pas un instant de faire sentir qu'ils étaient à part et entendaient le rester. Attitude qui ne pouvait que déteindre sur leurs enfants.

Parmi eux, Darl est tenu pour le plus différent. Il a ce "quelque chose" d'indéterminé et de hautement suspect que l'on observe tour à tour avec méfiance et respect. Personne ne le définit en termes clairs mais tout le monde le constate : c'est un peu comme s'il voyait ce qui demeure invisible au tout venant. Et quand les Bundren reviendront au logis après avoir - pour diverses raisons - abandonné le malheureux à l'asile de Jackson, il y a gros à parier qu'aucun voisin ne s'étonnera.

Pourtant, c'est à Darl, le seul qui ose se rebeller vraiment contre le diktat démentiel d'Anse, cet incroyable voyage d'un corps en putréfaction, à peine isolé de l'implacable soleil de juillet par quatre planches de bois, que va toute la sympathie du lecteur. Darl possède une intelligence à laquelle l'instruction seule aurait permis de prendre pleinement son essor. La chose s'étant révélée impossible, sa sensibilité a pris le relais et c'est cette sensibilité qui le pousse à tenter de mettre un terme à l'épouvantable randonnée. Sans pouvoir l'exprimer, Darl sait tout ce qu'il y a d'inutile et de tristement obscène à promener ainsi dans une boîte en bois le corps à demi liquéfié de celle qui fut sa mère. Toutes proportions gardées, il y a de la Cassandre en ce personnage et nul n'ignore que le destin des Cassandre en ce monde est de se dénouer dans le malheur. Il y a aussi, dans sa livraison - il n'y a pas d'autre mot - aux infirmiers de l'institution où il finira vraisemblablement ses jours, quelque chose qui rappelle la remise du Christ aux autorités romaines, dans le jardin des Oliviers. Certes, à la différence du personnage messianique, Darl tente de se défendre mais la haine de ses deux Judas - Jewel et Dingley Dell - est si brutale, si intense qu'il préfère, en définitive, se résigner.
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MessageSujet: Re: Tandis Que J'Agonise - William Faulkner   Mar 21 Aoû - 18:27

Le personnage de Jewel, le fils favori de la disparue - probablement parce qu'elle l'avait eu d'une liaison aussi brève que torride avec le pasteur Whitfield - est sans doute le plus énigmatique du lot. Joli garçon au caractère sauvage, sa blondeur et la couleur de ses yeux étonnent au sein de la fratrie Bundren. Enfin, tout le monde sait que la Nature a ses caprices ...

Anse en tous cas, le père légal, ne se doute de rien. Trop de certitudes en sa valeur personnelle le portent ainsi tout au long de son existence comme elles ne cessent de le porter du début jusqu'à la fin du roman. L'idée qu'Addie ait osé tromper le mari extraordinaire qu'il fut ne l'effleure pas, ne l'a même jamais effleuré et, quand il regarde Jewel, il reconnaît en lui, avec la cécité terrible des vaniteux, son propre sang et sa propre chair. Comme tout le monde, il juge les idées du jeune homme parfois bien bizarres mais les idées, comme chacun sait, ça va, ça vient. Et puis, qui dit que ça ne vient pas du côté de la famille d'Addie ? Après tout, déjà, quand il l'a rencontrée, elle faisait l'école pour les enfants du coin, signe évident, s'il en est, d'une bizarrerie congénitale.

Le plus curieux dans l'histoire, c'est que les voisins, race pourtant bien connue pour son amour universel de la médisance, ne se sont jamais répandus en commentaires sur le contraste physique existant entre Jewel et les autres Bundren. Le lecteur en déduit que la morte devait inspirer soit beaucoup de crainte, soit beaucoup de respect - et peut-être les deux. Le seul reproche qui lui est fait - par Tull, le mari de Cora la bigote - c'est d'avoir toujours été derrière son mari, à le forcer à se remuer un peu plus qu'il ne l'aurait fait s'il avait été laissé à lui-même. Encore ce reproche est-il inspiré par le manque de soumission qu'il laisse présager chez une femme envers son époux. Bien que tout le monde admette communément le penchant à la paresse et à la procrastination d'Anse, il ne convenait pas à une femme, encore moins la sienne, de la combattre. D'ailleurs, la Bible ne dit-elle pas, etc, etc ...
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MessageSujet: Re: Tandis Que J'Agonise - William Faulkner   Ven 24 Aoû - 18:38

Jewel parle peu et semble plongé dans une colère perpétuelle. Pas seulement contre le cercle familial mais contre l'entourage et même bien plus loin, contre le monde entier. Peut-être a-t-il, obscurément, une conscience trop aiguë d'une différence qu'il perçoit sans se l'expliquer.

A-t-il aimé ou non sa mère ? D'abord tenté de répondre par la négative, le lecteur réalise très vite que Jewel l'a tant aimée qu'il accepte la vente de son cheval - son seul bien personnel, qu'il a travaillé dur pour acquérir en cachette de son abruti de père - pour remplacer les mules emportées par le fleuve en crue. Cet être facilement irascible ne se révolte pas contre l'entêtement imbécile d'Anse, lequel pourrait bien accepter la proposition de l'un ou l'autre de ses voisins, désireux de lui prêter une paire de mules pour finir le voyage funèbre. Tout au plus, quand il comprend qu'Anse a vendu son cheval sans le consulter, a-t-il, comme un enfant sauvage et solitaire, le réflexe de vouloir s'éloigner du convoi familial. Le temps d'un chapitre, on espère alors qu'il s'est libéré, qu'il a fui toute cette sottise, toute cette ignorance, toute cette insanité en marche vers Jackson. Mais non : Jewel tient vraiment à ce que sa mère trouve le repos en cette ville et on bute sur lui, en un lieu-dit, en train d'attendre la charrette et les mules obtenues par le sacrifice de son cheval.

Jewel est un personnage si secret et si contradictoire qu'on s'interroge longuement sur la haine qu'il laisse éclater contre Darl dès qu'il apprend que celui-ci a voulu mettre le feu à la grange où reposait le cercueil - et mettre ainsi un terme rationnel au pèlerinage macabre. On songe tout d'abord que, coléreux comme il est, Jewel n'en veut à son frère que parce que celui-ci s'est attaqué - en tous cas à ses yeux - à leur mère.

Mais une relecture du roman, tous ces non-dits et ces demi-mots, tous ces indices que Faulkner sème au gré de son écriture (et qui la rendent justement aussi riche, aussi profonde), suggèrent que, d'une manière ou d'une autre, Darl est au courant de la naissance irrégulière de Jewel. Pour le lecteur, il ne fait aucun doute que, même si l'hypothèse se vérifiait, Darl n'en dirait jamais un traître mot, surtout pas à Anse. Mais pour un caractère tel que celui de Jewel, ce savoir est comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête blonde. Révéler la supercherie serait souiller la mémoire d'Addie et, tout comme il a sacrifié son cheval bien-aimé pour le salut de la dépouille mortelle de sa mère, Jewel est prêt à sacrifier un frère pour lequel il n'a pas d'amour particulier afin que celui-ci ne soit pas tenté, quelque jour, sous le coup de la colère par exemple, d'entacher l'honneur posthume d'Addie.
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MessageSujet: Re: Tandis Que J'Agonise - William Faulkner   Ven 24 Aoû - 19:20

La haine de Dewey Dell envers Darl est celle qui se comprend le plus difficilement. Faulkner le dit à plusieurs reprises - ou plutôt le fait dire aux intéressés eux-mêmes : c'est de Darl que Dewey Dell paraissait la plus proche.

Jusqu'à ce qu'elle tombe amoureuse du fils d'un voisin et que le couple concrétise un peu trop tôt. Résultat : la jeune fille tombe enceinte. Son chevalier servant lui conseille alors de se procurer une drogue abortive, puis prend plus ou moins le large.

Or, Darl est au courant de la liaison de sa soeur. Ce n'est pas à un fils de fermier qu'on va faire croire que deux jeunes gens qui se rencontrent plusieurs fois dans un coin tranquille, loin de la maison familiale de l'un comme de l'autre, se réunissent uniquement pour bavarder. Mais curieusement, Dewey Dell ne cherche ni conseil ni soutien auprès de ce frère qu'elle semble pourtant avoir toujours préféré. Elle se met à le fuir. Comme si elle lui en voulait de la situation dans laquelle elle se retrouve. La honte est comme la reconnaissance : elle se transforme parfois en colère, en rejet - en injustice.

Pour se procurer la drogue abortive, il faut une pharmacie. Et, de pharmacie, il n'y en a de digne de ce nom qu'à Jackson. Aussi, sa mère à peine décédée, Dewey Dell devient-elle l'une des partisanes les plus farouches du pèlerinage en carriole, avec le cercueil bringuebalant de-ci, de-là. Toutes les fois qu'une voix s'élève pour tenter de convaincre son père de la folie de son projet - chose à vrai dire impossible mais que la jeune fille redoute tout de même - Dewey Dell bondit, sort ses griffes, tempête et en appelle au ciel des dernières volontés de la disparue.

Lorsque Darl tente de les débarrasser à tout jamais du cercueil, il va trop loin pour Dewey Dell. Mise au courant par Vardaman - l'enfant a vu Darl s'introduire dans la grange sans comprendre ce qu'il allait y faire - elle n'a de cesse de prévenir Jewel. L'union fait la force, dit-on. De fait, le frère et la soeur n'ont pas grand mal à convaincre le reste de la famille que la folie seule a entraîné Darl à accomplir pareil acte. Le propriétaire de la grange, qui pose l'internement de Darl comme condition à son refus de porter plainte auprès des autorités policières, fait le reste. Le dernier acte peut donc se jouer sur le théâtre de Jackson et Darl y endosser son rôle de victime quasi christique.
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MessageSujet: Re: Tandis Que J'Agonise - William Faulkner   Mar 28 Aoû - 20:16

Les monologues intérieurs de Cash comptent certainement parmi les plus simples - et les plus rares - du roman. Cash, très manuel, est celui des enfants Bundren à qui Anse a confié la tâche de tailler et d'ajuster le cercueil d'Addie alors que celle-ci n'était pas encore morte et de façon que, couchée sur le lit qui n'allait pas tarder à devenir son lit de mort, elle ne perdît pas une miette du spectacle. Comme on le voit une fois encore, en fait de mari attentionné, Anse n'a pas son pareil.

Si simple qu'il paraisse, Cash est pourtant un personnage intéressant. Lui non plus ne parle guère mais il observe beaucoup et surtout, c'est un brave garçon, entièrement dévoué à un père que, aussi étrange que la chose puisse paraître, il vénère. Tout au long de l'hallucinant pèlerinage, Cash fait tout pour que la situation chaotique dans laquelle il se trouve plongé avec sa famille n'empire pas - ou alors le moins possible. Lorsque son père tente de passer le fleuve en crue, il se cramponne de toutes ses forces au cercueil maternel, tant et si bien que, entraîné avec lui dans sa chute, il se casse une seconde fois la jambe qui venait à peine de se remettre. Une belle, une franche cassure qui le fait évidemment horriblement souffrir mais dont il ne se plaint jamais. De temps à autre, dans les pire moments, tandis qu'une sueur épaisse lui dégouline sur le visage, il serre les dents et c'est tout. On peut compter les fois où il ose dire que oui, en fin de compte, c'est un peu gênant, tout de même, cette jambe cassée, et qu'il est bien embêté de causer du dérangement à tout le monde. (!!)

Le comble est atteint quand le vieil Anse, modèle de père autant que d'époux, imagine, pour soulager les souffrances du malheureux, de faire couler du ciment sur la plaie par un vétérinaire de campagne. La scène est-elle atroce ou ridicule, comique ou incroyable ? Un peu de tous sans doute. Le lecteur en reste pantois, ne sachant trop s'il doit rire ou pleurer. Et même lorsque, revenu à la civilisation, Cash est enfin déposé chez le Dr Peabody - personnage récurrent déjà rencontré dans "Sartoris" mais aussi au début de "Tandis que J'Agonise", lorsque Anse le fait enfin appeler pour une Addie qui n'est pratiquement plus - il ne se plaint toujours pas. Pas un mot ni contre la folie paternelle, ni contre l'ignorance fraternelle - Dewey Dell a rajouté du ciment pour soulager cette fois-ci la douleur que la gangrène commençante libérait dans la blessure. Et quand Peabody lui dit sans ambages qu'il aura bien de la chance s'il retrouve l'usage de sa jambe, Cash baisse la tête et se résigne.

Mais attention : ce n'est pas par sottise. Cash est simple, certes mais il n'est pas sot pour autant. Plus que tout, il est bon, d'une bonté effarante qui n'est pour ainsi dire pas de ce monde, pas plus que Cash n'est tout à fait de ce monde quand il se met à rêver à ses calculs, à ses angles et à ses travaux de charpentier - le seul univers où il se sente exister, à l'abri des chiffres et des figures géométriques.
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MessageSujet: Re: Tandis Que J'Agonise - William Faulkner   Jeu 30 Aoû - 10:56

Intervenant trois ou quatre fois, observé également de l'extérieur et non sans inquiétude par les époux Tull, chez qui il se réfugie une nuit d'orage après la mort de sa mère, le jeune Vardaman symbolise à la fois la fraicheur innocente de l'enfance et son incompréhension devant la Mort et le coin d'ombres (génétique ?) où se tapissent la folie et le mal de vivre des enfants Bundren.

Le jeune garçon, et c'est compréhensible, a un certain mal à réaliser qu'il ne reverra plus sa mère vivante mais, l'information comprise, il est pris d'une sorte de crise de démence passagère. C'est le refus de la Mort dans toute sa gloire et ses excès. Ne va-t-il pas jusqu'à percer des trous dans le cercueil si bien ajusté par Cash pour permettre à sa mère de respirer ? Détail horrible, en forant l'un des trous pour les yeux, il blesse sans le vouloir le visage de la disparue.

Lorsque le cercueil prend l'eau et que, par la suite, un clapotis étrange se fait entendre toutes les fois qu'on le change de place, les angoisses de Vardaman reprennent de plus belle. Mais Darl, toujours aussi à l'aise quand il faut ressentir de l'empathie, a la bonne idée d'aborder la question avec lui en la dédramatisant.

Il obtiendra ainsi moindre mal : l'enfant se réfugiera dans l'idée que sa mère est devenue un poisson, même si se mêle à cette certitude rassurante le souvenir d'un poisson qu'il a lui-même dépecé le jour de la mort d'Addie.

Petit personnage émouvant et rêveur, toujours à la limite de deux univers et risquant de basculer carrément dans celui des ombres, Vardaman apparaît comme un double miniature de Darl. Aura-t-il le même destin, là est la question.
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MessageSujet: Re: Tandis Que J'Agonise - William Faulkner   Lun 24 Sep - 18:49

Les points de vue faisant intervenir les voisins comme les Tull ou encore les fermiers et autres que le cortège croise dans son périple sont là pour assurer un minimum de recul par rapport à l'étonnante famille Bundren. Mais même avec ce recul, rares sont ceux qui soupçonnent la véritable nature - rusée, matoise, égocentrique - d'Anse. Un brave homme, c'est ainsi qu'en général on le considère. Ou alors un pauvre homme, qui a le malheur d'avoir perdu une femme qui le menait à la baguette : la preuve, jusque dans son cercueil, elle continue à le régenter, lui imposant de faire reposer sa dépouille mortelle à des miles et des miles de leur ferme. Ah ! oui, quel brave homme, cet Anse !

La vérité, c'est que, avec sa façon de se répandre en gémissements et en plaintes et de toujours rejeter toute responsabilité, Anse Bundren est l'un des personnages les plus abominables que Faulkner ait jamais créé. Nous l'écrivons comme nous le pensons : à côté de lui, le Popeye de "Sanctuaire" a quelque chose de réconfortant et de rassurant. Enfin un homme qui s'assume ! Dans le Mal, certes, mais au moins, il ne cherche pas à se cacher. Anse, lui, se dissimule tout le temps derrière les autres, à commencer par ses propres enfants, geignant avec une si majestueuse conviction - et mentant avec un si tranquille aplomb - que la réalité se trouble et finit par prendre la couleur qu'il désire lui voir prendre.

Le lecteur a tout le roman pour en prendre conscience. Certains se retrouveront cependant sans voix devant la fin du livre, lorsque Anse, toujours aussi humble, toujours aussi geignard, se ramène triomphalement avec un dentier flambant neuf et, au bras, celle qui doit succéder à Addie - Addie qu'il vient juste d'enterrer ...
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MessageSujet: Re: Tandis Que J'Agonise - William Faulkner   Lun 24 Sep - 19:32

Quelques "flux de conscience" sont là pour permettre au lecteur de connaître le dénouement d'une situation non pas extérieure au clan Bundren mais ignorée de la majeure partie de ses membres. Il en est ainsi pour le pharmacien Moseley et pour McGowan, l'employé de drugstore qui abuse de la naïveté de Dewey Dell. Sans eux, on ne saurait pas si, oui ou non, la jeune fille parvient à régler à son avantage la question de grossesse non désirée.

Le passage réservé au pasteur Whitfield démontre une fois de plus l'hypocrisie de tout ce qui entoure la chair pour un homme d'église. Comment un personnage aussi mou peut-il être le père de Jewel, la chose demeure pour ainsi dire inexplicable. A moins que - ce qui reste très probable - Jewel n'ait tout hérité de sa mère.

Car la voix d'Addie - laquelle, en s'élevant au beau milieu du voyage, alors que la malheureuse est morte depuis plusieurs jours, justifie le titre du roman - est celle d'une femme forte et intelligente à qui la vie n'a pas fait de cadeau. Pourquoi Addie a-t-elle épousé ce boulet vivant qu'est Anse Bundren ? Le sait-elle elle-même ? Lassitude d'être seule, désir passager et vite évanoui dans les grossesses successives, soumission à la société, à la tradition ? Quoi qu'il en soit, une fois, une seule fois, Addie a voulu vivre autre chose, une expérience condamnée par la Bible et par son milieu mais pour elle, enfin, une authentique aventure. Elle a pris des risques et elle en a retiré une récompense : quelqu'un à aimer, cet enfant aux yeux bleus et aux cheveux dorés, si différent des autres par ses silences maussades et son caractère emporté - cet enfant qui accepte de se soumettre peut-être une dernière fois (on peut l'espérer) afin de s'assurer qu'elle repose en paix là où elle le souhaitait.

On parle souvent de la misogynie de Faulkner, misogynie réelle et liée à une sorte de puritanisme anglo-saxon dont il était le premier à avoir conscience. Par bien des côtés, cette misogynie est comparable à celle d'un Maupassant. Ces deux auteurs, qui, à des titres divers et dans des sociétés très différentes, considéraient avant tout chez la Femme sa fonction sexuelle et, par là, sa fonction de génitrice, parlent aussi magnifiquement de son courage, de son infinie patience et de tout ce qu'elle doit subir dans un monde exclusivement patriarcal. Sans aucune pitié pour leurs congénères, Maupassant et Faulkner dénoncent les excès de la lâcheté et de l'égoïsme masculins.

En dépit des apparences, "Tandis Que J'Agonise" est donc bien le livre d'Addie et non celui d'Anse. Oh ! certes, celui-ci est omniprésent - rares sont les scènes où il n'apparaît pas ou où on ne l'évoque pas - et Faulkner, le bon apôtre, le laisse avoir le dernier mot. Mais c'est un cadeau empoisonné : c'est pour Addie que ses enfants - y compris, malgré tout, Dewey Dell - acceptent de se lancer dans ce voyage absurde, non pour Anse. Le plus amusant - le plus cruel, le plus féroce - dans l'affaire, c'est qu'Anse ne le saura jamais. Ce qui, à notre avis, a d'ailleurs dû combler d'aise son créateur.
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