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La Convocation - Herta Müller

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Masques de Venise
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Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
Date d'inscription : 06/05/2005

MessageSujet: La Convocation - Herta Müller   Ven 14 Sep - 18:25



Heute wär ich mir lieber nicht begegnet
Traduction : Claire de Oliveira

ISBN : 9782757820148

Notre Opinion
Personnages


Citation :
[...] ... Le lendemain, le soleil étendit ses doigts vers notre lit, des piqûres de moustique me démangeaient, deux sur le bras, une sur le front, une autre sur la joue. La veille, Paul avait sombré dans le sommeil à cause de l'eau-de-vie, tandis que j'y avais été rapidement entraînée par la fatigue avant l'arrivée du moustique sur moi. J'avais perdu l'habitude, avant de m'endormir, de demander comment on doit tenir sa tête pour qu'elle supporte les jours, parce que je l'ignorais. Se poser cette question pouvait faire oublier comment on s'endort et je n'étais pas sans le savoir. La première semaine après les bouts de papier, quand je fus convoquée trois jours d'affilée, je ne parvins pas à fermer les yeux la nuit. Mes nerfs devenaient du fil de fer scintillant. Il n'y avait plus ce poids que ma chair aurait dû peser, mais seulement de la peau tendue et de l'air dans les os. En ville, je devais prendre garde à ne pas échapper à moi-même comme le souffle nous échappe en hiver, et à ne pas m'avaler moi-même en bâillant. J'ouvrais la bouche toute grande mais sans jamais atteindre les proportions de ce froid que je ressentais à l'intérieur de moi. Je commençai à me sentir portée par quelque chose de plus léger que moi et à y trouver du plaisir, à mesure que je devenais sourde en mon for intérieur. J'avais pourtant peur de voir ces jeux fantomatiques gagner en beauté, peur de ne rien entreprendre pour lutter contre eux et pour revenir. Le troisième jour, le chemin du retour à la maison après Albu [= l'officier de la Securitate chargé de son interrogatoire] m'entraîna dans le parc. Je me couchai dans l'herbe, le visage tourné vers le bas, mais sans m'en apercevoir. Avec quelle indifférence aurais-je aimé être morte là-dessous, moi qui aimais diablement la vie. Je voulais pleurer tout mon soûl, mais j'eus une de mes crises de fou rire au lieu d'une crise de larmes. Heureusement que la terre assourdit les sons, je ris jusqu'à l'épuisement. Quand je me relevai, je fus coquette comme je ne l'avais pas été depuis longtemps. Je rajustai ma robe, j'arrangeai ma coiffure, je regardai si j'avais des brins d'herbe dans les chaussures, les mains vertes ou les ongles sales. C'est seulement après cela que je sortis du parc et de sa chambre verte pour gagner le trottoir. L'instant d'après, il y eut un crépitement dans mon oreille gauche, un insecte avait rampé à l'intérieur. C'était un bruit clair et fort, j'avais dans toute la tête des claquements d'échasses parcourant une salle vide.

Oui, le moustique m'avait préférée et j'avais capitulé. Nous ne devions pas nous déranger mutuellement. J'aurais dû lui interdire mon visage. A la lumière du jour, les croûtes que Paul avait sur le front et le menton avaient l'air d'un tamis sale dont personne ne savait ce qui resterait dedans et ce qui tomberait par les trous. ... [...]

_________________
"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

Celui qui n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire n'a rien fait.
Charles Pathé

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle



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MessageSujet: Re: La Convocation - Herta Müller   Ven 14 Sep - 19:04

Après un interrogatoire durant lequel la narratrice s'est absentée cinq minutes pour se rendre aux toilettes, laissant son sac à main seul dans le bureau où se tenait Albu :

Citation :
[...] ... Je me retrouvai dans la rue, en train de marcher, le soleil avait fini de se teinter de rouge, tout était en place pour la nuit, chaque ombre de la vaille s'était couchée. Je portais dans ma tête mon grouillement sous un cuir chevelu relâché, et le vent, lui, portait les cheveux qui poussaient dessus. Le vent est fait pour voler, les feux rouges pour s'allumer, les voitures pour rouler, les arbres pour se dresser. Faut-il y voir un sens ou une simple occupation ? La langue me montait au cerveau et, en apercevant le stand d'un kiosque, je me figurai que j'avais faim ou que je devrais avoir faim. Je demandai une part de gâteau au pavot et fouillai dans mon sac pour trouver mon portefeuille. Ma main tomba sur un papier dur qui ne m'appartenait pas. Je parcourus quelques mètres jusqu'à un banc, posai le gâteau sur mes genoux et sortis le papier du sac. Un bonbon aux extrémités bien tortillées, enveloppé dans du papier d'emballage gris-jaune, et à l'intérieur, quelque chose de dur, emballé sans être trop serré. J'ouvris ce petit paquet en faisant travailler mes yeux. Ce que je vis n'était ni une cigarette, ni un bout de branche, ni du persil, ni un bout de patte d'oiseau, c'était un doigt à l'ongle d'un noir bleuté. Je le fourrai vite dans mon sac. A l'arrière du kiosque, des rayons de soleil se faufilaient par les interstices des planches, je tenais le gâteau au pavot devant ma bouche comme si j'avais donné à manger à une malade. Le kiosque se mit à glisser dans ma direction, tiré vers l'avant par les rayons du soleil. Je mâchais lentement, les grains de sucre me crissaient jusque dans le front, je ne pensais à rien, ou soudain, tout m'était indifférent. J'étais en bonne santé en fin de compte, et c'était une femme diminuée qui mangeait le gâteau, elle se croyait obligée de manger et le faisait pour sauver sa peau. Moi, je la persuadai que le gâteau au pavot lui semblait bon jusqu'à ce qu'il ne reste plus une miette dans ma main. Ensuite, j'enveloppai le doigt dans le papier d'emballage, refermai les extrémités en tournant, mais en mon for intérieur, j'étais sciée en deux. La mort que l'on convoite secrètement de temps à autre afin de l'effaroucher pouvait oser s'avancer et repérer une date, à moins que cette dernière n'eût été entourée sur le calendrier d'Albu. Le kiosque resta en place, le banc resta vide, je marchai sans m'arrêter. Je voyais les morts maigres et grasses chercher ma date dans la ville, avec tous leurs cheveux et une raie, une couronne de cheveux ou une calvitie. Je voyais des chemises boutonnées et ouvertes, des pantalons et des shorts, des sandales et des chaussures basses, des sacs en plastique, des sacs à main, des filets à provisions, des mains vides. Chacun à sa manière, les passants aidaient la mort à chercher ma date. ... [...]

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