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La mort de Balzac - Octave Mirbeau

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MessageSujet: La mort de Balzac - Octave Mirbeau   Sam 18 Mai - 17:39



En 1907, Octave Mirbeau publie un récit intitulé La 628-E8, titre bien mystérieux correspondant, en fait, à la plaque d'immatriculation de sa voiture. Ce qui aurait pu être un récit de voyage bien anodin est un document inclassable dans la mesure où Mirbeau se fait fi de la réalité, de la véracité des choses et mêle allègrement le vécu et le fantasme. Au beau milieu de ce texte, se trouvaient les pages concernant la mort de Balzac. Là encore, la réalité ne l'intéressait pas. Il ne voulait pas, disait-il, en faire un document, un témoignage.

Oui mais voilà... ces pages (formant trois chapitres) firent l'effet d'une bombe. Mirbeau réglait ses comptes. Non pas avec Balzac pour qui il éprouvait une profonde admiration, ce qu'il indique d'ailleurs dans le premier chapitre : "J’adore Balzac. Non seulement j’adore l’épique créateur de La Comédie humaine, mais j’adore l’homme extraordinaire qu’il fut, le prodige d’humanité qu’il a été." Mais dès le deuxième, intitulé La femme de Balzac, cela se corse. Mirbeau était frustré et aigri par ses échecs amoureux. Il rejeta alors tout ce qui avait trait à Cupidon. Sa misogynie le poussa alors à transférer sa haine sur la pauvre Mme Hanska : "Et me voici au drame le plus et aussi le moins connu de la vie de Balzac : son mariage. (...). Ils revenaient mariés et ennemis. De tout ce grand amour, qu’avaient surexalté quinze ans d’absence, il avait suffi de quelques mois de vie commune pour qu’il ne restât plus rien… plus rien que de la déception, de la rancune et de la haine. On peut dire que leur véritable séparation date seulement de cet instant où ils entrèrent, rivés l’un à l’autre, dans la maison." Enfin, dans le dernier chapitre, il fait raconter la mort de Balzac par... l'amant de Mme Hanska, le peintre Jean Gigoux. Pendant qu'il rendait son dernier souffle, les deux tourtereaux étaient dans les bras l'un de l'autre...

Ces pages, on le comprend, firent scandale. La fille de Mme Hanska demanda le retrait de ces trois chapitres, ce qui fut fait. La Mort de Balzac se fit récit autonome en 1918. En revanche, le texte La 628-E8 ne sera réédité dans son ensemble qu'en 1937.
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MessageSujet: Re: La mort de Balzac - Octave Mirbeau   Sam 18 Mai - 17:40

Extrait :


Se levant tout à coup, Jean Gigoux marcha dans l’atelier, la tête basse, les mains derrière le dos… marcha longtemps dans l’atelier… Et, s’arrêtant devant moi, il me dit :

– Et voilà comment Balzac est mort… Balzac !… vous entendez ?… Balzac !… Voilà comment il est mort !…

Puis il se mit à marcher… Après un court silence :

– C’est drôle, fit-il… Je ne suis pourtant pas un méchant homme, je ne suis pas une canaille, une crapule… Mon Dieu ! je suis comme tout le monde… Eh bien ! je n’ai vraiment compris que plus tard… beaucoup plus tard… Certes, cette journée-là, cette nuit-là, j’ai eu de la gêne, de l’embêtement… je ne sais pas… du dégoût… Je sentais que ce n’était pas bien… Oui, mais ça ?… ça ?… l’ignominie ?… Non !… Je vous donne ma parole d’honneur, ce n’est que plus tard… Qu’est-ce que vous voulez ?… On aime une femme, on se laisse aller… et c’est toujours, toujours, de la saleté !… Ah !… et puis, est-ce que vraiment je l’aimais ?…

Il écarta les bras, les ramena vivement le long de son corps, en faisant claquer ses mains sur ses cuisses :

– Ma foi !… je n’en sais plus rien !…

Haussant les épaules, il ajouta :

– L’homme est un sale cochon… voilà ce que je sais… un sale cochon !…

Il tourna quelque temps dans l’atelier, tapotant les meubles, dérangeant les sièges, grommelant :

– Balzac !… Balzac !… Un Balzac !…

Puis il revint s’asseoir, brusquement, sur le fauteuil, en face de moi :

– Quant à Mme de Balzac…

Il appuya sur chaque mot, avec une ironie pesante, qui me choqua un peu…

– Quant à Mme de Balzac, répéta-t-il… le lendemain, elle s’était reprise… oh ! tout à fait… Elle fut très digne… très noble… très douloureuse… très littéraire… Épatante, mon cher… Andromaque elle-même, quand elle perdit Hector… Elle m’émerveilla et toucha tout le monde par la correction tragique, par la beauté de son attitude… Quelle ligne !… Ah ! quelle ligne pour un Prix de Rome !… On l’entoura, on la plaignit… vous pensez !… Le plus comique, c’est, je crois bien, qu’elle fut sincère dans sa comédie… La considération, les respects, les hommages lui redonnaient de la douleur et de l’amour. Je n’en revenais pas, moi, pourtant revenu de tant de choses, déjà !… Ah ! ces obsèques !…

Il eut un sourire presque gai : – Mon cher, figurez-vous, le ministre Baroche, qui représentait le gouvernement et cheminait, dans le convoi, près de Victor Hugo, lui dit : « Au fond, ce M. de Balzac était, n’est-ce pas, un homme assez distingué ?… » Hugo regarda ce ministre – qui a une si belle presse dans Les Châtiments –, il le regarda, ahuri, scandalisé, et répondit : « C’était un génie, monsieur, le plus grand génie de ce temps… » Et il lui tourna le dos. Hugo a raconté cela quelque part… Rien n’est plus vrai. Je me trouvai à côté de lui quand cette petite énorme scène se passa… Mais ce que Hugo ne sut peut-être jamais, c’est que le ministre Baroche, s’adressant à son autre voisin qui avait, je me rappelle, de très beaux favoris, lui dit tout bas, à l’oreille : « Ce M. Hugo est encore plus fou qu’on ne pense… »

Et Gigoux se mit à rire franchement, d’un de ces rires comme il en avait, même très vieux, de si sonores.

Il ajouta :

– Aussi, plus tard, il en a pris pour son grade… Il ne l’a pas volé, hein ?…

Il dit encore :

– Ah ! savez-vous ce détail ?… Quand, le lendemain de la mort, les mouleurs vinrent pour mouler le visage de Balzac, ils furent obligés de s’en retourner… bredouilles, mon cher… La décomposition avait été si rapide que les chairs de la face étaient toutes rongées… Le nez avait entièrement coulé sur le drap…
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