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" Un coeur intelligent" Alain Finkielkraut

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Elisabeth
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MessageSujet: " Un coeur intelligent" Alain Finkielkraut    Jeu 5 Déc - 16:20

" Un coeur intelligent" d' Alain Finkielkraut, je l'avais offert à mon fils pour noël, il y a quelques années.....

Ecrit au cours d'une récente retraite imposée par la maladie, le dernier essai d'Alain Finkielkraut est un véritable bonheur de lecture.
Aux maladresses, parfois provocatrices, de l'homme médiatique, j'ai toujours préféré la subtile clairvoyance de l'écrivain, surtout quand il parle de littérature, domaine où il allie à une intelligence aiguë une grande sensibilité.



Un coeur intelligent trace un magnifique portrait de la littérature sous les traits d' « une médiatrice » seule capable, face au « silence de Dieu », de nous faire « accéder à la grâce d'un coeur intelligent».

Et c'est en se fiant à ses émotions que l'auteur a choisi neuf titres qui délivrent des « automatismes de pensée » et nous propose ses lectures. Il nous fait donc partager son cheminement, digressif mais non paresseux car, s'il emprunte des voies de traverse, il n'en avance pas moins au rythme de sa passion, de ses enthousiasmes et de ses révoltes, un rythme qui tient en haleine.

Le propos est érudit mais toujours accessible, la langue élégante, précise, imagée, et l'écriture dense et vibrante recourt avec bonheur à la concision de formules, souvent percutantes, associant l'humour et le sérieux.
« La vie n'est pas un roman » dont nous serions le démiurge. Elle « met un malin plaisir à flouer ceux qui s'enorgueillissent d'en façonner le sens »!

Dans La plaisanterie, ce sont bien « les facéties du destin » qui l'emportent sur les blagues et les manigances de Ludvik, un héros dont Milan Kundera s'attache à « démonter les histoires qu'il se raconte » avec un humour qui ébranle les certitudes.



Ivan Grigoriévitch, le héros de Tout passe, roman « testamentaire » de Vassili Grossman, se retrouve, lui, plongé dans un « long destin carcéral » pour avoir fait l'éloge de la liberté! Et son retour ne met pas fin à son exil car il découvre qu' « il n'y a pas trace du passé sur le visage de ses contemporains qui vivent en conformité avec le présent » : « Tel est le temps; tout passe et il reste. »

Empli du « sentiment de l'irréparable », il ne cherchera même pas, comme Ludvik, à se venger de son délateur. Et Grossman, qui se refuse à condamner les coupables, se lance dans une étonnante « typologie des Judas », détruisant le « mécanisme automatique de notre petite guillotine intérieure », transformant « en casse-tête les situations apparemment les plus limpides. »



L'Histoire d'un Allemand
, manuscrit inachevé écrit en 1939 par Sébastian Haffner et publié cinquante ans après, est une « extraordinaire surprise posthume ». Ce témoignage, en effet, «prend la mémoire à contre-pied » : Hitler n'a pas été porté au pouvoir par la démocratie et le nazisme révèle plus « l'inconsistance et la malléabilité d'une nation sans caractère» que la fierté et l'arrogance d'un peuple !

Avec son concept d' « encamaradement », l'auteur met à jour une tendance universelle de l'homme, ce « bonheur à se fondre dans la masse », à être dépouillé de la « pénible tâche de penser ». Et il incite à l'humilité en montrant comment, après s'être révolté contre l'idéologie nazie , « il a lui-même perdu pied et plongé dans le bourbier de la fraternité hilare ».



Le dernier livre, inachevé aussi, d'Albert Camus , un roman autobiographique publié également longtemps après sa mort, permet de comprendre l'originalité de ce grand écrivain et de lui rendre justice. Le Premier Homme s'incline devant l'héritage reçu : celui de la beauté de son pays natal, de l'extrême dénuement de sa mère et de l'éthique intraitable de son père ainsi que de l'enseignement de son instituteur. Un héritage qui a permis à l'auteur d'être « l'un des très rares penseurs du XXe siècle qui ait posé des limites à l'empire de l'Histoire, c'est à dire de l'Homme. »



Coleman Silk, le héros de La Tache de Philip Roth, va être traîné dans la boue par les deux seuls étudiants qu'il ne connaît pas pour une innocente plaisanterie faite sur leur absentéisme. Ce professeur qui avait caché son identité pour échapper à la fatalité du racisme se voit alors accuser, justement , de racisme par la bien-pensance totalitaire d'une opinion publique aveugle à l'évidence des faits.



Le Jim de Joseph Conrad « perd pied », tout comme Sébastian Haffner et, à l'instar de Coleman Silk, oublie qu'il est marqué d'une « tache indélébile »... De tous les héros présentés par Finkielkraut, c'est le champion des raconteurs d'histoires et, pourtant, il laisse filer ce « destin hors normes » qu'il avait rêvé, incapable d'être au rendez-vous quand il se présente ! A ses aspirations les plus hautes, ne répond que la banalité d'une action des plus basses... Il saura saisir une seconde chance , mais Lord Jim, rendu magnanime par la conscience de sa culpabilité passée, provoquera involontairement le pire ...



Le bonheur à venir de l'humanité est illusoire pour Fedor Dostoïevski qui a vite compris que les aspirations des hommes excéderaient toujours la simple satisfaction de leurs besoins matériels.

Dans Les Carnets du sous-sol , son héros fait le procès du monde moderne en défiant tous les simplificateurs matérialistes qui érigent des palais de cristal. Habité par un fantasme de gloire, il s'enfonce dans son insignifiance, dans son inexistence , car il est totalement dépendant de l'Autre : désir de domination et peur du ridicule se partagent son âme. Il refuse ainsi la grâce de l'amour, de peur d'en être redevable, préférant vivre dans son souterrain, aigri et solitaire.



Dans Washington Square, court roman d'Henry James, le Dr Sloper qui croit « savoir tout sur beaucoup de choses » va, avec la consciencieuse bienveillance qui masque sa condescendance, s'immiscer dans le destin de sa fille en éloignant le coureur de dot dont elle était tombée amoureuse.

Le temps passe et la fille pensera prendre sa revanche sur les deux hommes. Refusant de promettre à son père mourant qu'elle n'épousera jamais le prétendant éconduit elle congédiera pourtant ce dernier une fois devenue une libre héritière. Mais, qui peut savoir ? Peut-être aurait-elle été plus heureuse avec un amant imparfait qu'en vieillissant solitaire !



La dernière lecture d'Alain Finkielkraut , Le Festin de Babette,un conte de Karen Blixen, se termine sur une note optimiste.

Babette, servante communarde exilée dans une Norvège austère, y dépense tous ses gains à la loterie pour offrir à ses amis un somptueux festin alliant diversité et raffinement. Et le miracle se produit! L'art culinaire, « superbement inutile » réintroduit le divin dans la triviale nécessité répétitive que constitue « l'opération de manger », unissant ces convives si divers dans une même ferveur.

L'art a « la double vertu de déployer les différences et d'attester l'unité du genre humain », il transcende l'antinomie du matériel et du spirituel en nous réconciliant avec la vie dans ce qu'elle a de divin.





Ce dernier ouvrage d'Alain Finkielkraut, au ton passionné, certes, mais plus apaisé que polémique, m'a semblé résonner un peu comme un livre « testamentaire ». Il ressemble à un bilan , à une justification et aussi à un legs, à la transmission d'un héritage.



Au travers des fictions et témoignages proposés, l'auteur résume en effet l'essentiel de ses combats, les rattachant à cet exercice d'une pensée libre permis par la littérature, cette dernière venant ainsi presque les cautionner .
C'est un rappel de l'homme à ses limites, rappel de son incapacité à maîtriser le réel, tant au niveau individuel que collectif, et aussi de la primauté et de l'universalité du respect d'une éthique. C'est le refus de la simplification manichéenne qui alimente tous les totalitarismes, celui du nivellement par le bas induit par la massification, du mimétisme et du défoulement réducteurs. C'est la nécessité de lutter contre l'oubli, d'inscrire l'homme dans une lignée et de ne pas faire table rase du passé. C'est aussi l'affirmation de la responsabilité individuelle, la reconnaissance du crime ne donnant pas pour autant à l'homme le droit de condamner son semblable...



Et Finkielkraut semble même parfois s'identifier à certains personnages.

Comment ne pas voir dans la mésaventure absurde de Coleman Silk, victime de « la doxa antiraciste », le reflet de celle qui le blessa tant ? A l'image du héros de La Tache, l'auteur ne demande-t-il pas à un romancier de lui rendre justice car « s'il le faisait, lui, la victime, on ne le croirait pas » ?

De même, en éclairant l'injustice dont Albert Camus fut l'objet, en soulignant sa grande liberté de pensée et son intransigeance morale héritée de son père ( « Un homme, ça s'empêche. » ) ne fait-il pas indirectement son propre éloge ?

Et le magnifique passage consacré à Lucien Camus, alias Cormery, n'est-il pas, pour le philosophe, l'occasion de parfaire sa justification en précisant indirectement cette notion ambiguë de « barbare » qui lui fut si souvent reprochée, renvoyée de manière inappropriée par des détracteurs utilisant, hors contexte, une célèbre citation de Lévi-Strauss avec une logique simplificatrice de cour de récréation ?

Car, pour Finkielkraut, le « barbare », ce n'est pas l'autre, celui qui est différent, mais l'autre qui est en soi :

« La sale race, ce n'est pas tel peuple, telle civilisation, c'est l'humanité quand elle se désentrave de tout ce qui la distingue d'une espèce sanguinaire. »

« Contre vents et marées progressistes et culturalistes, il maintenait l'existence d'un absolu éthique et de critères universels. Il ne rejetait pas la différence mais l'idée d'une multiplicité indifférente de manières d'agir. Il ne confondait pas bêtement ce qui est bien avec ce qui est sien... »



Dans Un coeur intelligent, Alain Finkielkraut nous lègue sa bibliothèque idéale, qui ne se limite pas aux livres choisis car chacune de ses lectures regorge de citations renvoyant vers d'autres lectures – dont il tient toujours à donner les références exactes.



« Tout ce qui arrive nous parvient sous forme de récits » et il faut savoir « dégonfler ce trop plein de scénarios » que nous échafaudons spontanément mais que l'on fabrique aussi délibérément pour nous.

Avec ce livre, Alain Finkielkraut tente de nous aider à reconnaître la vraie littérature, celle qui « soustrait le monde réel à des lectures sommaires », l'imagination qui détruit le fantasme en « conférant à l'homme le pouvoir de sortir de lui-même et d'habiter d'autres consciences », celle qui « explore l'inmaîtrisable », « prend acte de la pluralité » et « enseigne la modération ».



« Etre homme, c'est confier la mise en forme de son destin à la littérature. Toute la question est de savoir laquelle. »
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