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Erling Jepsen (Danemark)

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Masques de Venise
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MessageSujet: Erling Jepsen (Danemark)   Mer 26 Nov - 20:40



Kunsten ad graede i kor
Traduction : Caroline Berg avec le soutien du Centre National du Livre


ISBN : 978253157663

Extraits
Personnages
 




Même lorsque j'ai songé à me procurer, en ce mois de novembre, un livre qui me ferait rire ou, à tout le moins sourire, j'ai choisi, sans le savoir et au seul vu d'une quatrième de couverture - celles-ci mentent pourtant si souvent que, depuis le temps, je devrais avoir appris à me méfier - un livre d'un noir absolu. Certes, le récit étant mené par un enfant de onze ans, dans le Danemark rural du début des années soixante, il nous arrive de sourire mais plus on avance et plus votre sourire entreprend de flirter carrément avec le rictus d'abord gêné, puis écoeuré, et pour terminer carrément indigné et plein de rage. Attention, cependant : le texte est d'une finesse remarquable et l'auteur sait très bien ce qu'il fait. Et il le fait avec un grand talent. Un talent qui pointe d'ailleurs de manière implacable les injustices de l'existence et aussi celles que contribuent à créer les convenances des bien-pensants, toujours si avides du paraître qu'ils y sacrifient l'être sans la moindre manifestation de remords. Car tous, oui, tous, à la fin, ils savent mais cela ne les empêche pas de considérer le père comme un victime et non comme le criminel qu'il est.

Le récit s'ouvre sur une famille danoise de petits commerçants. Le père est épicier et livre le lait. L'une de ses plus grandes fiertés est sa casquette de laitier. Son fils, le narrateur, adore visiblement ce père qui, comme il le dit, positivement extasié, "a le pouvoir des mots." Et, l'espace d'un chapitre, un chapitre et demi, le lecteur un tant soit peut distrait ne perçoit que cette adoration avant de saisir que, derrière elle et aussi la peur de "voir Papa malheureux", se dissimule une autre crainte, bien pire, celle de la violence familiale. Violence à l'égard de la mère, violence à l'égard des enfants, de cela, rien n'est vraiment dit. On comprend simplement qu'il faut laisser à Papa son équanimité. Sinon ...

Par exemple, pour éviter que "Papa soit malheureux" quand il se fâche avec maman, il faut que la grande soeur du narrateur, Sanne, quinze ans, accepte de descendre partager le canapé sur lequel son père s'est vu exilé. Et c'est son frère, qui n'a pas l'air de saisir toute l'horreur de la situation, qui va la supplier pour qu'elle s'y rende. Et il arrive ce qu'il doit arriver : toute la pression qui pèse sur l'adolescente aboutit en un premier temps à des prescriptions de pilules "calmantes" pour soigner ses tremblements nerveux et enfin à l'internement, accepté sans broncher par des parents soulagés - la mère est évidemment complice mais c'est une bien brave femme tout de même, vous savez ... .

Il faut dire que Sanne s'est accusée d'avoir incendié la maison de sa grand-mère et d'avoir assassiné sa tante Didde, tout ça pour permettre à Papa d'avoir de beaux enterrements à honorer de ses discours.
Pour parler sur les tombes, le laitier-épicier a un véritable don. Mais encore faut-il, pour avoir une tombe sur laquelle se répandre en sanglots et en beaux discours, que quelqu'un s'engage à aller l'occuper ...

Mais que ne ferait-on pas pour que "Papa ne soit pas malheureux" - et pour que, surtout, la vie à la maison soit vraiment vivable et presque normale, autant qu'elle le peut avec un tel chef de famille à sa tête ? Or Sanne pourrait tout gâcher - y compris l'élection de Papa au conseil municipal, parti des Libéraux - si elle se mettait à déblatérer ainsi en public. Et, avec une folle, sait-on jamais ? ...

Ca fait à peine trois cents pages, ça va son petit bonhomme de chemin tout doucement, tout rondement, ca vous ramène de force en arrière parce que vous vous dites que non, vous avez mal lu, il y a bien quelqu'un qui se rend compte de tout ça dans le village, ou alors le petit narrateur a un grain, lui aussi, comme son père, comme sa pauvre soeur, comme sa mère aussi d'ailleurs après tout - est-ce normal de détourner la tête pour une mère quand elle voit sa fille coucher avec son père ? - ça vous fait ouvrir parfois des yeux grands comme des soucoupes, ça vous sidère et ça vous scandalise, ça vous donne envie de vous cogner la tête contre les murs et ça vous met en rage, ça vous fait sourire et ricaner (mais jamais rire, enfin, je n'ai pas réussi ) et plus que tout, ça vous fait vous poser cette question : "Mais où Erling Jepsen a-t-il pris ces personnages ? Dans sa seule imagination ? ..."

Vous finissez par souhaiter d'ailleurs que ce soit seulement là, que ce type ait une imagination complètement tordue, que ce soit un grand-prêtre du Révulsif et de l'Humour si noir qu'il en devient ... on ne sait trop quoi mais quelque chose qui va au-delà du simple humour noir de bonne facture. Parce que, si Erling Jepsen a trouvé ses personnages dans son enfance personnelle, ce serait vraiment horrible. Un cauchemar merveilleusement transcendé, on ne peut le dénier. Mais un cauchemar tout de même. Atroce. Bien noir. Avec plein de monstres partout. Et des monstres que vous appelez "Papa" " et "Maman" - les pires.

Répétons-le, c'est très, très subtil et Jepsen a l'habileté suprême de donner au père certaines qualités. Jamais - et pourtant, j'en ai lu pas mal, croyez-moi  - je n'ai lu de livre traitant de l'inceste sur un ton comparable à celui-ci. Lisez-le, relisez-le, faite-lui de la pub : "L'Art de Pleurer en Choeur" le mérite. Néanmoins, on peut redouter que les lecteurs non concernés directement par les sujets traités - inceste et violence familiale, père de famille irresponsable qui cache bien son jeu et qui sera toujours "LA" Victime et non le Bourreau, ce qu'il est en réalité au plus profond de lui-même - n'y voient qu'une histoire loufoque et plus ou moins malsaine. Les autres comprendront tout de suite et iront jusqu'au bout, fascinés par cette descente aux Enfers de deux enfants. La soeur finit en foyer d'accueil et le garçon, lui ... Le garçon n'a-t-il pas, lui aussi, sombré dans la folie ? Pourra-t-il avoir une vie normale ? Réussira-t-il à admettre que son "Papa qui ne devait pas être malheureux" n'était qu'un monstre et que sa mère, même si elle savait très bien faire réciter les prières du soir, ne valait guère mieux ?

"L'Art de Pleurer en Choeur", du Danois Erling Jepsen : un livre unique, un livre rare parce que la manière d'aborder les thèmes choisis, le portrait des personnages, la façon de placer les petites phrases là où il ne le faudrait pas ou, au contraire, d'"oublier" de les placer, sortent vraiment de l'ordinaire. Un merveilleux tour de passe-passe né cependant de l'horreur au quotidien et une question qui demeure, lancinante et irrésolue, inspirée par un passage, très court, que l'on se rappelle quand tout est fini, un passage où le fils et le père sont seuls dans la voiture familiale et où l'auteur a bel et bien l'air de suggérer que le père, pour se sentir "heureux", va demander à son fils de onze ans de lui faire une petite fellation. Âmes sensibles et bisounoursistes acharnés s'abstenir bien sûr parce que, comme le dit notre petit héros, "quand Papa ne va pas bien, c'est toute la maison qui trinque."

NOTA BENE : je viens de découvrir qu'il existe une suite à ce roman, "Sincères Condoléances." Je vous tiens au courant
.

_________________
"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

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MessageSujet: Re: Erling Jepsen (Danemark)   Jeu 27 Nov - 20:50

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MessageSujet: Sincèrs Condoléances   Jeu 11 Déc - 17:09



Med Venlig Deltagelse

Traduction : Caroline Berg, avec le soutien du Centre National du Livre


ISBN : 9782253163039

Extraits
Personnages






Dans "L'Art de Pleurer En Choeur", on pouvait s'autoriser quelques menus sourires parce que le récit était mené par un narrateur de onze ans. Mais, dans "Sincères Condoléances", le petit Allan a trente-quatre ans de plus, est lui-même marié et père de famille et, détail qui a son importance, le récit est écrit à la troisième personne. Sans oublier que, cette fois-ci, nous pouvons puiser à foison dans l'esprit (enfin ce que lui en sert) de Margarethe, la "mère", désormais veuve de son époux, ce cher laitier, qu'elle laissait dans sa jeunesse tambouriner des heures à la porte de sa chambre avant de l'expédier sur un certain canapé rouge où finissait toujours par le rejoindre leur fille, la petite Sanne.

C'est d'ailleurs le décès de celui-ci qui remet en contact Allan avec sa "famille." En effet, devenu écrivain, Allan avait eu l'idée d'écrire sur son enfance. Et dame, comme toujours dans les cas d'enfance de ce genre, ça devient vite obsessionnel. Obsessionnel pour l'écrivain mais passionnant pour le lecteur. Wink Les ponts ont donc été rompus et jamais, selon cette chère et si sincère Margarethe, le père ne fut aussi content que le jour où il put lire une critique qui comparait l'oeuvre de son fils à de l'urine de chat. Celle-là, il la conserva, paraît-il, dans ses papiers.

Un point important dans ce livre est la mise-en-garde traditionnelle de l'auteur : avec soin et prudence, il affirme ne s'être en rien inspiré de sa propre famille. Le croira qui veut, bien sûr. Quoi qu'il en soit, on retrouve bien, dans "Sincères Condoléances", mais à un niveau encore plus glauque, tous les doutes, toutes les interrogations, et le malaise immense qui tourmentent le lecteur de "L'Art de Pleurer En Choeur." C'est que nous sommes carrément passés dans le monde des adultes. Plus de regard "enfantin" pour nous protéger un peu - si peu mais tout de même, cela fonctionnait. Dans "Sincères Condoléances", ce sont des adultes qui règlent leurs comptes entre eux au nom d'une enfance massacrée.

Il y a Allan, bien sûr, asthmatique et bourré de haine jusqu'à la garde, mais si facile au fond à culpabiliser maintenant que le père est mort. En somme, si le laitier a été si malheureux durant toute la fin de sa vie, c'est Allan le responsable, Allan et ses écrits évidemment mensongers et qui ont tourné en ridicule et transformé en monstre un homme qui fut le meilleur des père.

Il y a Sanne ensuite, bourrée pour sa part de médicaments jusqu'à ne plus savoir très bien combien elle en prend, mais qui a survécu. Sans mari, sans amant, sans enfant, certes : mais elle a survécu et elle vit très bien, Sanne, entre ses longues, très longues siestes médicamenteuses, ses internements ponctuels et ses sorties avec des types ramassés dans les bars. Sanne qui a capitulé, qui s'est résignée : le père est mort, pourquoi continuer à parler de tout cela ? (Et puis, si ça se trouve, c'est vrai ce que raconte parfois sa "mère" : c'était elle, Sanne, qui le provoquait en se promenant à demi nue devant lui.)

Il y a Asger, le fils aîné, dont, dans le premier volume, on espérait encore quelque chose. Mais il s'est marié et, le confort moral appelant le confort moral, il s'est résigné, lui aussi. Il a choisi de ne plus songer aux menaces de lancer une enquête de police qu'il avait un jour jetées à la tête de son père au sujet de l'inceste avec Sanne et à la raclée magistrale qu'il avait ce jour-là assené au "vieux". Il veut bien, lui aussi, culpabiliser son petit frère qui a trop bavardé : il aurait mieux fait de se taire - ou plutôt de n'écrire aucune ligne.

Et puis, il y a Margarethe, la "mère", quatre-vingts ans maintenant et un dentier redoutable. A part ça, elle a toujours sa silhouette fine et elle fait du vélo. Depuis le temps que son mari était tombé malade (thrombose sur thrombose), elle avait pris et repris de l'assurance. A Allan qui lui demande comment elle a pu tolérer pour Sanne, elle répond froidement que, de toutes façons, "il fallait bien qu'elle dorme. C'est glaçant, c'est terrible et cela fera grincer les dents de celles, de ceux qui ont déjà entendu cela dans la bouche de leur propre mère. Mais ça sonne si vrai ...

Et puis, il y a Svend, l'amoureux de Margarethe. Un petit nouveau, si l'on veut, qui a "aidé" Margarethe pendant toute la fin de vie du laitier. Lui aussi a détourné les yeux ... sur les sévices qu'infligeait une Margarethe désormais toute puissante à un homme qui se mourait et qui n'était plus, enfin, lui aussi, qu'un objet.

Et puis ...

Et puis, je m'arrête là. Je vous laisse la joie grinçante et le malaise indicible de découvrir cette suite de "L'Art de Pleurer en Choeur." Vous ne sourirez pas un seul instant (sauf au fond de vous-même, peut-être), vous ne rirez pas plus (sauf au fond de vous-même mais c'est que, vraiment, chez vous, le fond est très mauvais ) mais vous vous direz que, assurément, l'auteur n'a pas pu pêcher ses modèles dans sa seule imagination. Ces gens-là, le laitier et son épouse, sont bien comme ça. Il y en a des millions de par le vaste monde, des monstres qui se dissimulent derrière la parentalité pour traiter en objets, sexuels ou pas mais en objets, toujours, ceux qu'ils nomment, avec une onctuosité qui ferait honte à un ecclésiastique, leurs "chers enfants" avant de, avec les années et les révoltes desdits enfants, les traiter de menteurs, de malfaisants, de coupables surtout (oh ! le beau mot, pour ces "parents"-là, pourvu qu'on ne le leur applique pas à eux qui, bien sûr, sont des parangons de vertu), d'ingrats, etc, etc, etc ...

Quelques petites questions encore et, promis, je vous laisse : à votre avis, cette égocentriste outrée de Margarethe, qui a manipulé tant de gens et qui est bien partie pour continuer, a-t-elle, oui ou non, "aidé" son non moins narcissique époux à gagner un monde meilleur ? ... Si oui, a-t-elle eu ou non des complices et les a-t-elle manipulés ? ... La morale sera-t-elle respectée, surtout et les vrais coupables punis ? ...

En tous cas,

1) si vous aimez l'humour très, très noir, 

2) si vous n'êtes ni de la race des Asger, ni de celle des Sanne,

3) bref, si vous êtes plutôt de celle des Allan,

vous adorerez ces deux livres d'Erling Jepsen.

En particulier, si vous avez connu, dans votre famille (ou chez votre voisin, par ailleurs si sympathique  ) l'équivalent du laitier et / ou de son épouse. Bref, comme l'a si bien chanté Pierre Perret mais dans un tout autre contexte : "Merci, Papa ! Merci, Maman !"

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MessageSujet: Re: Erling Jepsen (Danemark)   Sam 17 Jan - 17:45

Texte retiré à la demande de son auteuse : ----. Merci de votre compréhension.

Pour les indications d'édition en caractères minuscules, il nous est impossible de modifier le prénom. Navrée. Vraiment.
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MessageSujet: Re: Erling Jepsen (Danemark)   Dim 8 Fév - 13:37

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