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Le Corbeau - Henri-Georges Clouzot

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MessageSujet: Le Corbeau - Henri-Georges Clouzot   Sam 23 Mai - 19:51



Titre original : Le Corbeau

Réalisateur : Henri-Georges Clouzot

Assisant-Réalisateur : Jean Sacha

Scénario : Louis Chavance, d'après un fait divers qui se déroula à Tulle entre 1917 et 1922

Adaptation & Dialogues : Louis Chavance & Henri-Georges Clouzot

Images : Nicolas Hayer

Cadreur : Jacques Lemare

Montage : Marguerite Beaugé

Photographe de plateau : Henri Pecqueux

Son : William-Robert Sivel - Procédé Western Electric

Décors : André Andrejew, assisté de Hermann Wann

Musique : Tony Aubin

Régisseurs : Marcel Byrau & Paul Polty

Genre : Drame / Policier

Production : René Montis & Raoul Ploquin - Continental Films

Société de distribution : Films Sonores Tobis (France)

Pays d'Origine : France - 28 septembre 1943

Durée : 92 mn / N & B

Audio : français

Sous-titres : néant

Sous-titres pour malentendants : néant

Distribution : Pierre Fresnay (Dr Rémy Germain) - Ginette Leclerc (Denise Saillens, la soeur de l'instituteur) - Pierre Larquey (Dr Michel Vorzet, doyen de la Faculté de Médecine et mari de Laura) - Micheline Francey (Laura Vorzet, assistante sociale) - Héléna Manson (Marie Corbin, infirmière et soeur de Laura, ancienne fiancée de Michel Vorzet) - Noël Roquevert (Saillens, le directeur d'école, frère de Denise et père de Rolande) - Pierre Bertin (Le sous-préfet) - Liliane Maigné (Rolande Saillens, nièce de Denise et employée à la Poste)  - Roger Blin (François, le cancéreux)  - Antoine Balpêtré (Dr Delorme, médecin-chef)  - Louis Seigner (Dr Bertrand) - Jean Brochard (Bonnevie, l'économe de l'hôpital)  - Gustave Gallet (Fayolle)  Bernard Lancret (Le substitut Delorme, fils du médecin-chef de l'hôpital)  - Sylvie (La mère de François) - Jeanne Fusier-Gir La mercière) - Nicole Chollet (La bonne des Vorzet) - Lucienne Bogaert (La femme voilée, envoyée par la police pour "tester" Germain) - Palmyre Levasseur (Une femme du village) - Pâquerette et Marie-Jacqueline Chantal (Deux suspectes)
- Robert Clermont (M. de Maquet) - Etienne Decroux (Le client qui précède Fresnay à la Poste) - Marcel Delaître (Le dominicain) - Pierre Palau (Le receveur des Postes) - Paul Barge (Un villageois) - Albert Brouett & Eugène Yvernès (Deux suspects) - Albert Malbert (Le suisse à l'église)


Sommet de noirceur et de férocité, chef-d'oeuvre incontestable de Clouzot (dont ce n'était pourtant que le deuxième film), "Le Corbeau", s'il fut très bien accueilli à sa sortie, en 1943, devait, à la Libération, se voir violemment attaqué par ce que nous appellerons, faute de mieux, les "résistants de la 36ème heure."  Les communistes, surtout, et leur critique cinématographique de pointe - Georges Sadoul, pour ne pas le nommer, à qui l'on doit, c'est vrai, de très belles pages sur l'Histoire du cinéma soviétique mais aussi une Histoire générale du Cinéma malheureusement orientée et partisane - osèrent comparer "Le Corbeau" à "Mein Kampf."  Nous qui, aujourd'hui, en entendons de pires, lancés toujours par une extrême-gauche et une gogauche en délire , ne saurions être trop étonnés par ce stupéfiant rapprochement : tout le monde sait, de nos jours, que si c'est bien le Dr Goebbels qui prétendit que, plus le mensonge était gros, mieux il passait, ce furent bien les gens dits "de gauche", les gauchos totalitaires staliniens, maoïstes, castristes, polpotiens, etc ..., qui élevèrent cette assertion, plutôt grossière par son essence, à un zénith quasi prodigieux.

Heureusement, certains se dressèrent pour prendre la défense de Clouzot, dont le seul crime avait été d'accepter de travailler pour la "Continental Films" créée par l'Occupant. Et pourquoi le fit-il ? Tout simplement parce que Goebbels - encore lui - subordonnait la reprise de l'industrie cinématographique française à l'instauration de la "Continental" en France. C'est ainsi d'ailleurs que l'on aboutit à ce paradoxe absolu : "Le Corbeau", qui dénonce sans pitié la délation dont les collabos se montrèrent si friands pendant quatre ans, ne fut pas soumis à la censure de Vichy et les Allemands le laissèrent passer sans problème. Oh ! certains d'entre eux estimèrent sans doute que c'était là une excellente image de la France mise à bas, ravalée au rang d'une serpillière par leur Führer bien-aimé. Les subtilités de l'encart du début : "Une petite ville, ici ou ailleurs ..." leur échappèrent totalement.

"Ici ou ailleurs." Nous avions déjà eu une assez bonne idée du pessimisme du cinéaste quant à la nature humaine. Mais "Le Corbeau" est un hymne authentique à la noirceur, au scepticisme, à la faiblesse innommable de l'âme humaine, surtout dans une petite communauté. Ce n'est pas la petite ville de Saint-Aubin (en réalité Montfort-L'Amaury) que dépeint Clouzot : ce sont toutes les petites villes de France, de Navarre ... et d'ailleurs, ce que ne saisit visiblement pas le Dr Goebbels . Les "résistants de la 36ème heure" par contre le comprirent d'autant mieux que certains avaient sacrifié, sous l'Occupation, à ... l'anonymographie - pour reprendre un terme cher au Dr Vorzet. S'entendre traiter de "malades" par un Vorzet-Larquey convaincu et des plus convaincants, on le comprend, ces messieurs et ses dames ne purent supporter. Cahin-caha, ils parvinrent à interdire Clouzot de travail à vie ! Henri Jeanson, Pierre Bost et bien d'autres se jetèrent alors dans la bataille. Jeanson, plume incisive s'il s'en fut, n'hésita pas à publier une tribune fameuse, très poétiquement intitulée : "Cocos contre Corbeau"  tandis qu'il écrivait à un confrère qui faisait partie de l'association des "Ecrivains résistants" (ou quelque chose comme ça) : "Mon cher X ..., tu sais très bien que Clouzot a collaboré comme toi, tu as été résistant ..." (Je cite de mémoire , vous m'excuserez ...)

Le résultat fut que Clouzot finit avec une interdiction de travail de deux ans. En 1947, il allait prouver, avec "Quai des Orfèvres", qu'il n'avait rien perdu ni de sa causticité, ni de sa noirceur - et encore moins de son génie. Pour en terminer avec cet aspect de la vie du cinéaste, mentionnons que, jamais, durant tout le temps qu'il passa à la Continental, aucun artiste ou technicien d'origine juive ne fut inquiété. Clouzot voulait que le cinéma français existât envers et contre les Nazis : il y parvint car la Continental et Alfred Greven ont produit quelques uns des meilleurs films de l'époque parmi lesquels, outre "Le Corbeau", on peut citer "La Main du Diable" du grand Maurice Tourneur, "Le Dernier des Six" de Georges Lacombe, "Les Inconnus dans la Maison" de Decoin, et mis sur les rails un jeune homme qui s'appelait André Cayatte.

Retournons maintenant à notre volatile prétendument de mauvais augure. Dans la nature, le corbeau, oiseau omnivore (et donc carnivore, comme vous et moi ), est réputé pour son intelligence, sa malice et son sens du clan. Comme la pie - les deux oiseaux sont d'ailleurs de la même famille, je crois - le corbeau a parfaitement conscience, si vous le placez devant une glace, que c'est lui qu'il voit et non un autre oiseau. Hélas ! le malheureux est intégralement noir, volontiers charognard (faut bien se nourrir, y compris par temps froid et puis en plus, comme ça, on nettoie et on évite les épidémies ) et, comme certains parviennent à émettre un ou deux mots, comme les mainates, tenus pour des suppôts de Satan depuis la nuit des Temps. Ou disons du Mal, du Désespoir - de la Mort. Et si certains écrivains, dont le grand Edgar Poe, lui ont rendu un hommage magistral mais sinistre, les anonymographes de tout poil, eux, l'ont descendu en flèche en créant des situations telles que celle de l'Affaire de Tulle (qui inspira, nous l'avons vu, le film de Clouzot) ou, bien plus horrible et plus proche de nous, la ténébreuse Affaire Grégory.

Pour le Dr Vorzet-Pierre Larquey, nous pouvons tous, un jour ou l'autre, nous révéler le plus redoutable des corbeaux : par colère, par dépit, par douleur, par folie bien sûr mais aussi par méchanceté et haine pures, tout simplement parce que nous sommes humains et que l'Humain, capable du meilleur, est aussi capable du pire. Personnage ô combien ambigu, le Dr Vorzet, qui avoue sans complexes à son confrère Germain se piquer à l'héroïne - héroïne que dérobe pour lui, à l'hôpital, une Marie Corbin qui l'aime encore même s'il a épousé sa soeur, plus jeune et plus jolie - tient un discours extrêmement dérangeant. Cynique, voire répugnant, il n'en possède pas moins une vision plus ou moins exacte du monde et, çà et là, il déborde même d'indulgence. Très longtemps avant un certain Dr Lecter, le Dr Vorzet peut se définir comme un homme bon qui est devenu fou. Et, tout comme ce qu'il se passe avec Lecter, le spectateur finit par tomber plus ou moins d'accord avec ce que lui affirme Vorzet.

La morale, bien sûr - nous sommes tout de même en 1943 - va faire triompher le Bien. Mais non sans l'avoir sacrément amoché : les Saint-Aubiniens, petits et grands, notables et moins bien lotis, qui se soupçonnent les uns, les autres ; une véritable "fièvre corbinique" qui monte, monte et s'empare de tout et de tous ; le Mal qui griffe et mord en traitant Germain d'avorteur et Laura Vorzet de putain mais aussi, mais surtout, hélas ! en révélant - anonymement s'entend - au pauvre François qu'il a un cancer en phase terminale, poussant ainsi le malheureux au suicide ; la folie qui s'étend en mettant au grand jour les mille et un secrets des uns et des autres (car, sauf en quelques rares circonstances, et c'est bien cela qui est le plus horrible dans tout ça : le Corbeau n'invente rien, il se contente de raconter) ; le demi-lynchage d'une Marie Corbin certes antipathique et peu pitoyable avec ses patients mais qui n'est pas coupable ; Germain qui suspecte Denise, puis Rolande, puis Laura et irait même jusqu'à suspecter le corbeau empaillé que Denise, par un geste enfantin de vengeance, a placé devant la porte de sa chambre ; le médecin-chef qui passe sur les "tripotages" financiers de son économe pour que celui-ci passe sur ses "tripotages" personnels sur le corps pulpeux de la fille dudit économe ; personne n'est épargné et surtout pas l'Eglise parce que, bien entendu, tous ces gens-là (et le Corbeau en tête) se font un devoir d'aller tous les dimanches communier à la Sainte-Table. Petit détail : l'Office catholique du cinéma devait par la suite donner sa cote "6" - la plus mauvaise, je crois - au film et ordonner à ses ouailles-spectateurs de détourner leur regard de cette horreur putride qu'était le si bien nommé "Corbeau" de l'infernal Clouzot.

Images, cadrages qui rappellent aux cinéphile l'expressionnisme allemand (classé "art dégénéré" par les Nazis, soulignons-le au passage ), noir et blanc qui choquent et se fracassent l'un contre l'autre, comédiens de grand talent magnifiquement dirigés par un maître, petites insolences qui font sourire avec le recul mais qui marquent bien que, sur le moment, Clouzot n'hésitait pas à prendre des risques face à l'Occupant (dans la scène où il rencontre Larquey à la Poste, Fresnay froisse le journal de celui-ci à l'endroit même où s'étale le titre : "Le nouveau discours du Dr Goebbels" tandis que, sur le côté, on peut voir un petit article disant : "Tout est dans le sang" ou quelque chose d'approchant), l'abominable noirceur des êtres et des circonstances confrontée, dans la merveilleuse et solennelle scène du cortège funéraire, à un soleil qui assomme tout et tous, les longs voiles noirs que portaient les femmes à l'époque et la lettre, cette lettre unique que le Corbeau a trouvé le moyen de glisser dans l'une des couronnes accrochées au corbillard et qui glisse, qui glisse et glisse, lentement, très lentement, jusqu'au sol (tout le monde lui marche dessus jusqu'à ce qu'un enfant s'arrête et l'ouvre) et enfin, fragile et pourtant si résolue, enveloppée elle aussi mais à jamais dans ses voiles noirs, la silhouette tragique de Sylvie s'éloignant dans la rue pavée, laissant à un Germain, qui se taira sans doute, la responsabilité d'être le seul à savoir qui a mis un point final et sanglant au parcours démentiel et haineux du Corbeau.

"Le Corbeau" = Henri-Georges Clouzot = chef-d'oeuvre = incontournable du cinéma français sous l'Occupation. Vous lisez bien : français. De la première à la dernière image, de la première à la dernière réplique, de la première à la dernière lettre de son "héros", "Le Corbeau" est français jusqu'au bout de ses serres.

Bref, "Le Corbeau" est tout ce que le Dr Goebbels ne voulait pas que fussent la France et son cinéma, tous deux vaincus et rabaissés plus bas que terre : grands, inégalables, éblouissants - fiers. Merci, M. Clouzot !

Nota Bene : Sur "L'Affaire des Lettres Anonymes de Tulle", voir ici, dans notre rubrique "Les Petites Fiches."

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