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La Main du Diable - Maurice Tourneur

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MessageSujet: La Main du Diable - Maurice Tourneur   Dim 7 Juin - 19:48



Titre original : La Main du Diable

Réalisateur : Maurice Tourneur

Assisant-Réalisateur : Jean Devaivre, qui assura également le découpage du scénario et les dernières scènes réalisées

Scénario : Jean-Paul Le Chanois, d'après la nouvelle "La Main Enchantée" de Gérard de Nerval

Adaptation & Dialogues : Louis Chavance & Henri-Georges Clouzot

Photographie : Armand Thirard

Montage : Christian Gaudin

Son : William-Robert Sivel - Son monophonique - Procédé Western Electric Sound System

Décors : André Andrejew

Musique : Roger Dumas

Genre : Film fantastique

Production : Maurice Tourneur & Alfred Greven - Continental Films

Société de distribution : Films Sonores Tobis (France)

Pays d'Origine : France - 21 avril 1943

Durée : 82 mn / N & B

Audio : français

Sous-titres : français

Sous-titres pour malentendants : français

Distribution : Pierre Fresnay (Roland Brissot) - Josseline Gaël (Irène, sa maîtresse) - Noël Roquevert (Mélisse, le patron du restaurant) - Guillaume de Sax (Gibelin) - Palau (Le Petit Homme En Noir) - Pierre Larquey (Ange, le plongeur du restaurant) - André Gabriello (Le dîneur mécontent) - Antoine Balpêtré (Denis, le patron de l'auberge dans les montagnes)  - Marcelle Rexiane (Mme Denis)  - André Varennes (Le colonel)  - Georges Chamarat (Duval) - Colette Régis (Mme Duval)  - Jean Davy (Le mousquetaire)  Jean Despeaux (Le boxeur)  - Clary Monthal (La femme de ménage) - Marcelle Monthil La colonelle) - Georges Vitray (Le médecin) - Henri Vilbert (Le brigadier) - Gabrielle Fontan (La chiromancienne) - Louis Salou (Le directeur des jeux, au Casino)
- René Blancard (Le chirurgien) - Renée Thorel (La dame qui a froid) - Robert Vattier (Perrier) - Georges Douking (Le tire-laine) - André Bacqué (Le moine Maximus Leo) - Jean Coquelin (Le notaire) - Garzoni (Le jongleur) - Albert Malbert (Verdure) - Gabrielle Dorziat (Le joueuse du casino) - Gabrielle Schweitzer(La marchande de fleurs pour la Ste Irène) - Roger Vincent, Charles Vissières, Henri Gerrar (Trois Figurants) - Charlotte Ecart (Une pensionnaire de l'auberge) - Jacques Courtin (Un gendarme) - Paul Marcel (L'illusionniste) - Roland Milès (Un pensionnaire de l'auberge) - Jacques Roussel (Le critique) - Many May (La fleuriste)


Voici, une fois de plus produit par la Continental abhorrée et sous contrôle allemand - donc exemptée de la censure de Vichy - l'un des meilleurs films français de l'Occupation. Aux commandes, Maurice Tourneur, alors âgé de soixante-six ans, l'un des grands noms de notre cinéma, qui avait commencé à tourner au temps du muet, avait fait carrière aux USA, tourna ensuite un film pour l'Allemagne sous la République de Weimar, revint en France et y réalisa des films comme "Justin de Marseille" ou encore "Les Gaietés de l'Escadron" et l'inoubliable "Volpone" avec Jouvet dans le rôle de Mosca et le non moins impressionnant Harry Baur dans le rôle-titre. Et puis, bien sûr, il y eut "La Main du Diable", modernisation à mon sens non du mythe de Faust mais de la légende de "la Main de Gloire", cette main de pendu qui, ensorcelée d'une certaine façon, apporte tout ce qu'elle veut à qui la détient. Le scénario de Jean-Paul Le Chanois (de son vrai nom Jean-Paul Dreyfus, eh ! oui ! l'Allemand Alfred Greven savait fermer les yeux), l'a d'ailleurs tiré d'une nouvelle célèbre de Gérard de Nerval, nouvelle au titre sans équivoque : "La Main Enchantée."

Si l'on sait que Maurice Tourneur n'est autre que le père de Jacques Tourneur, lequel fit pratiquement toute sa carrière aux USA et demeure l'un des maîtres incontestés du fantastique et de l'épouvant, on comprendra peut-être mieux le symbolisme, la magie des ombres et de la blancheur absolue, les relents très nets d'expressionnisme allemand qui confèrent à "La Main du Diable" ce je-ne-sais-quoi de mystérieux et de profondément angoissant qui fait de ce film un miracle du genre. Pour Tourneur Père - et son fils s'en souviendra plus d'une fois, notamment dans "La Féline", peut-être son film le plus connu - on ne montre jamais : on suggère toujours. La vraie peur, c'est ça. Et il faut voir en effet se décomposer les traits de Gabrielle Fontan, la chiromancienne que Brissot / Fresnay, de guerre lasse, s'en va consulter, pour comprendre combien le cinéaste avait raison. La scène est assez courte mais la façon dont la chiromancienne fronce les sourcils devant la main gauche de son client, puis prend une loupe pour mieux voir  (ça pourrait être comique mais je vous jure qu'on n'a pas du tout envie de rire à ce moment-là Evil or Very Mad ) et la prestesse désespérée avec laquelle elle se lève alors pour aller se cacher derrière ses tentures et chuchoter à Fresnay : "Sortez ! Sortez d'ici !", confondent et saisissent malgré lui le spectateur.

De même, l'idée de confier à un comédien plutôt comique et bon enfant en apparence, Palau, le rôle de Méphistophélès ou de Satan en personne (on n'est pas très bien fixé là-dessus) tient pour ainsi dire du génie. Avec son petit complet fripé et noir, intégralement noir, avec "son p'tit chapeau" melon, tout noir, lui aussi, sa petite serviette précieusement serrée sous le bras droit et noire aussi, cela va sans dire , son crâne chauve et innocent, ses traits faussement avenants et son sourire aussi onctueux que celui d'un évêque, le comédien (qui était aussi auteur dramatique, rappelons-le au passage) nous crée un "Petit Homme Noir" à la fois réaliste et onirique, à mi-chemin entre le démon implacable (ses traits se durcissent parfois de manière inquiétante) et l'huissier de province qui vient sonner à votre porte alors que vous n'avez plus un sou. Insidieux, ne perdant jamais son calme, trompant son monde toutes les fois qu'il le peut (ce qui permettra d'ailleurs à Brissot / Fresnay, à défaut de sauver sa vie, de préserver son âme), le Malin est ici terriblement décevant, en un premier temps - parce que, en bons spectateurs modernes, nous attachons trop de prix à son apparence - mais redoutablement puissant et néfaste quand il poursuit Brissot, le seul homme vivant qui a réussi à le duper. Mais c'est que là, on ne le voit plus Nyarknyarknyark . A l'auberge tenu par Denis / Antoine Balpêtré, on ne le voit jamais. On ne fait que l'évoquer, avec sa petite silhouette noire trottinant sur la neige et portant ... un cercueil. Le cinéphile fermera les yeux un instant et pensera à Murnau tout comme, dans le restaurant de Mélisse / Roquevert (qui, pour le rôle, joue d'un accent italien des plus réjouissants), les ombres de Brissot et d'Ange / Larquey, le plongeur qui le met en garde contre le fait d'acheter la fameuse main, se tordant sur les murs de l'escalier, font une fois de plus penser au "Nosferatu" du réalisateur allemand et, de manière générale, à l'Expressionnisme allemand.

Bref, une fois encore, la Continental et Alfred Greven font la part belle - discrètement, certes, mais avec quelle détermination - à un art que les nazis avaient classé comme "dégénéré."

Ombres et lumières, Tourneur a toujours adoré leur contraste. Y compris dans des films qui n'ont rien à voir avec le fantastique, comme "Justin de Marseille" (avec Berval) ou encore "Volpone". Il n'en joue pas seulement, avec la complicité d'Armand Thirard, pour faire monter la tension ou la peur : il les utilise aussi pour leur seule beauté. C'est ce qui rend sans doute sa production, de manière générale, si particulière, et lui fait occuper une place bien "à part" dans le cinéma français. Non, Maurice Tourneur n'était pas n'importe qui et, aux jeunes surtout qui me lisent, je précise qu'il est l'un des rares cinéastes étrangers à posséder son étoile sur le Hollywood Walk of Fame, à Los Angeles.

Que pourrais-je encore vous dire pour convaincre ceux qui, parmi vous, ne sont pas réellement cinéphiles (j'entends par là qu'un cinéphile pur et dur est capable de vous dire que c'est Lilian Gish qui tient le rôle principal dans "Le Vent" de Sjöström, qu'Irving Thalberg s'est livré à une véritable boucherie (nécessaire ou pas, on ne le saura jamais ), sur les "Rapaces" de Von Stroheim, que Musidora, née Jeanne Roques, incarna Irma Vep dans "Les Vampires" de Feuillade, que Pierre Renoir remplaça au pied levé, dans "Les Enfants du Paradis", un Robert Le Vigan obligé de fuir les foudres de l'Epuration qui approchait, que Jean Harlow mourut d'une crise d'urémie, que Henri Alekan est un directeur de la photographie français qui a travaillé pour les plus grands et à qui vous devez, en autres, les vues superbes de "La Belle et la Bête" de Cocteau, que Clint Eastwood a débuté à la télévision dans "Raw Hide", que Nino Rota ... :panneaustop: ) mais qui viennent tout de même lire les histoires de dinosaures que je raconte ici Wink probablement parce que, sans qu'ils osent clairement se l'avouer, ces "dinosaures" les intéressent plus qu'ils ne le pensaient jusqu'ici, de visionner "La Main du Diable" de Maurice Tourneur ?

Evidemment, comme c'est en noir et blanc, déjà, vous ne verrez pas couler le sang. Et puis, le gore, à l'époque, c'était surtout pour les champs de bataille, la rue Lauriston, les locaux de la Gestapo et les camps de concentration, qu'il se réservait. De démon cornu, d'yeux qui, brusquement, prennent une drôle de couleur et / ou une fixité qui fait peur, de sourire épouvantable dans le goût du clown de "Ca", vous n'en verrez pas non plus. Vous ne verrez qu'une main - celle de Jean Devaivre à qui cette scène doit tout car Le Chanois y était réfractaire - une belle main fine, faire quelques gestes tout à fait innocents dans un superbe coffret. Ergo, aucun effet araignée-qui-court-après-celui-qui-a-eu-le tort-de-l'acheter. Et puis, je le répète, tout un jeu d'ombres et de lumières et une scène, d'ailleurs très impressionnante, où, sur la fin, tous les possesseurs de la fameuse main à travers les âges se réunissent, masqués, et tentent de venir en aide à Brissot. Ombres qui dansent ou se crispent, petit homme noir trop poli, tourbillon de la dette qui enfle jour après jour, le blanc glacé des scènes où apparaît Irène, cette femme qu'adore Brissot mais qui, elle, ne l'aime que parce qu'il est parvenu à devenir un grand peintre - un mélange de surréalisme et de réalisme qui reste l'apanage de certains grands réalisateurs européens ayant connu aussi bien le muet que la période intermédiaire avec les débuts du parlant tandis que, dans les autres formes d'art qui les entouraient, l'étrangeté et l'innovation s'en donnaient à coeur joie. Une période très riche en fait, bien plus riche que celle des blockbusters américains, croyez-moi.

Et puis, derrière le fantastique de "La Main du Diable", se cache aussi, en filigrane - incorrigible esprit français de résistance à tout prix  - cette opposition sourde, larvée, à l'Occupant - un Occupant si idiot, si arrogant, si sûr de sa victoire définitive qu'il ne se rend compte de rien : Brissot devine bien, plus ou moins, lorsque Mélisse lui parle de la fameuse main, qu'il s'apprête à faire un pacte avec le Diable. Seulement, le Diable, n'est-ce pas, il n'y croit pas . Observez la nuance complètement paradoxale : il ne croit pas au Diable mais il se sent capable de croire aux vertus magiques de la main . Une fois la main achetée, Brissot a la sienne, si l'on ose dire, dans l'engrenage et il devient obsédé par l'idée de conserver une âme, la sienne, à laquelle, pourtant, il ne croyait pas non plus.

Sous l'Occupation - et dans ce genre de circonstances historiques - nombreux sont ceux qui vendent ainsi leur âme au Diable - enfin, appelez-le comme vous voudrez. Mais tous n'ont pas eu la chance de la récupérer. Contrairement à Brissot. Et bien que celui-ci l'ait récupérée, il doit quand même offrir sa vie en échange car il a renoncé au Diable. Un message très clair, très sec, superbement crypté sous des images magnifiques et par des comédiens et des cinéastes qui, sans qu'une seule de leurs mimiques, une seule des lignes de leurs dialogues, un seul plan un peu plus explicatif, le dévident en toute innocence et avec un naturel parfait.

Bien entendu, le Dr Goebbels et les siens n'y ont vu que du feu. Et Vichy, qui, de toutes façons, n'avait pas son mot à dire, a jugé l'ensemble très moral.

J'espère, pour ma part, que "La Main du Diable" vous plaira - et vous angoissera. Et plus encore, que vous comprendrez pourquoi il est à la fois l'un des meilleurs films français tournés sous l'Occupation - et l'un des meilleurs films fantastiques jamais tournés.

_________________
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Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

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