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Gros Plan Sur : La Chanson de Roland - Ière Partie - Laisses 1-813 (I)

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Masques de Venise
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MessageSujet: Gros Plan Sur : La Chanson de Roland - Ière Partie - Laisses 1-813 (I)   Lun 17 Aoû - 18:31

"Le roi Charles, notre empereur, le Grand, sept ans tous pleins est resté en Espagne." Seule, Saragosse, que défend le roi Marsile, lequel "n'aime pas Dieu" (ce qui signifie ici qu'il est musulman) lui résiste sur sa montagne. Mais il commence à en avoir assez et puis, combien de temps pourra-t-il encore tenir ? Alors, il réunit un grand conseil avec, pour thème, cette question essentielle : comment obtenir que l'Empereur lève le siège ? - "Par la ruse," répond aussitôt le subtil Blancandrin, adepte probable du fameux adage : "Baise la main que tu ne peux mordre" . Que Marsile promette de se faire chrétien, qu'on envoie, pour faire bonne mesure, présents et otages, et Charles repassera les Pyrénées.


Voilà, c'est tout simple.

A toutes les époques et sauf personnalité exceptionnelle, les Arabo-musulmans ont toujours eu tendance à sous-estimer leurs adversaires, et ceci à quelque religion qu'ils appartinssent . Tout le monde applaudit donc à la proposition de Blancandrin (surtout, sans doute, ceux qui souhaitent ne pas le voir revenir, car il y en a certainement ) et voilà notre rusé ambassadeur qui se met en route, avec son escorte de nobles sarrasins. Diplomate-né, il s'acquitte fort bien de sa mission, n'hésitant pas - on admirera sa fibre paternelle- à offrir en otage son propre fils :clégal: . (Notez qu'il doit en avoir quelques uns de rechange : sinon ne serait-il pas aussi libéral ...)


Chez les Francs, l'Empereur prête une oreille bienveillante à l'émouvant discours de Blancandrin et à toutes ses offres, plus belles et plus nobles les unes que les autres , mais le moins que l'on puisse dire, c'est que, sans le laisser voir aux envoyés de Marsile, il reste plutôt sceptique. Autour de lui d'ailleurs, les avis sont partagés et c'est là que l'on voit se heurter pour la première fois dans le texte - car on peut supposer qu'ils ont déjà eu l'occasion de se dresser l'un contre l'autre dans la vie quotidienne  Mr.Red - deux hommes au caractère bien trempé mais foncièrement opposé : Roland et Ganelon, lequel n'est autre que son beau-père. En une tirade pleine de fierté et de panache, Roland rappelle que les infidèles ont déjà décapité Basant et Basile, tous deux pourtant messagers envoyés par Charles et que protégeait le drapeau des émissaires. "Menez votre armée à Saragosse, mettez-y le siège, toute votre vie s'il le faut, et vengez ceux que le félon a fait occire !" Telle est sa conclusion qui, malgré son aspect belliqueux, est bien la voix de la Sagesse.

Ganelon, du coup, préconise la conciliation, ce qui ne l'empêche pas de lancer çà et là de nombreuses piques à son gendre : "Conseil d'orgueil ne doit pas l'emporter," dit cet homme retors. "Laissons les fous et tenons-nous aux sages !"

Le monde à l'envers, la Sagesse prise pour la Folie ... et la fin de l'histoire le démontrera avec éclat.

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Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

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Masques de Venise
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MessageSujet: Re: Gros Plan Sur : La Chanson de Roland - Ière Partie - Laisses 1-813 (I)   Sam 22 Aoû - 19:23

Voici la scène essentielle où se noue le drame, lorsque Roland désigne Ganelon. A l'origine, un simple - et horrible - malentendu mais aussi deux caractères qui, en fait, ne peuvent pas se voir : Ganelon, qui est depuis longtemps en désaccord avec son gendre et irrité de manière générale par la discussion, va se méprendre sur les intentions de son beau-fils. Ces deux caractères si dissemblables ne peuvent se heurter qu'avec violence et Roland, avec la fougue de sa jeunesse, se permet aussi, il faut bien le reconnaître, une ironie qu'on ne peut nier et qui n'arrange pas les choses. Cependant, insensiblement, pour ne pas avoir l'air d'un lâche auprès des spectateurs, Ganelon se trouve en quelque sorte contraint d'accepter la mission que Roland vient de proposer à Charles de lui confier - pour l'honorer, non, rappelons-le, pour le mettre dans l'embarras. Mais le caractère de Ganelon (qui n'est, peut-on se permettre de le dire, qu'une sorte de Roland vieilli mais pas en sagesse, hélas !) et les us et coutumes de l'époque (respect aux aînés, etc ...) vont fausser la compréhension de cette proposition.

Avant d'analyser - ou plutôt de tenter d'analyser ce passage plus avant et selon nos modestes lumières - signalons comme déjà, par le seul jeu des caractères qui s'affrontent et avec un art déjà classique, le poète anonyme nous jette dans l'action :

-"Seigneurs Barons, qui pourrons-nous envoyer au Sarrasin qui tient Saragosse ?" Roland répond : "Je peux très bien y aller !" - "Vous ne le ferez certes pas !" dit le comte Olivier ; votre coeur est terrible et orgueuilleux ; je craindrais que vous n'en veniez aux mains. Si le Roi le veut, je peux bien y aller." Le Roi répond : "Taisez-vous, tous les deux ! ni vous, ni lui n'y porterez les pieds. Par cette barbe que vous voyez blanchie, malheur à qui désignera les douze pairs !" Les Français se taisent : les voilà immobiles.

XIX - Turpin de Reims s'est levé de son rang, et dit au Roi : "Laissez en paix vos Francs ! En ce pays, vous êtes resté sept ans. Ils ont eu beaucoup de peine et d'ahan [= fatigue]. Donnez-moi, sire, le bâton et le gant [= les insignes des messagers] ; j'irai, moi, vers le Sarrasin d'Espagne et je vais voir à quoi il ressemble." L'Empereur répond avec courroux : "Allez vous asseoir sur ce tapis blanc ! N'en parlez plus, si je ne vous le commande !"

XX - "Francs chevaliers," dit l'Empereur Charles, "élisez-moi donc un baron de ma marche pour qu'à Marsile il porte mon message." Roland dit : "Ce sera Ganelon, mon parâtre [= second époux de la mère. Le suffixe "-âtre" n'a pas encore acquis son sens péjoratif.]" Les Français disent : "Il peut bien le faire. Si vous l'écartez, vous n'en enverrez pas de plus sage." Et le comte Ganelon en fut saisi d'angoisse. De son cou, il rejette ses grandes peaux de martre et reste en son bliaut [= sort de courte tunique masculine de l'époque] de soie. Il a les yeux vairs [= gris, en principe] et très fier le visage ; noble est son corps et sa poitrine large ; il est si beau que tous ses pairs le contemplent. Il dit à Roland : "Fou ! pourquoi cette rage ? On sait bien que je suis ton parâtre, et pourtant tu m'as désigné pour aller chez Marsile. Si Dieu me donne d'en revenir, il t'en naîtra si grand dommage qu'il durera toute ta vie." Roland répond : "Orgueil et folie ! On sait bien que je n'ai cure de menaces ; mais c'est un homme sensé qu'il faut pour un message : si le Roi le veut, je suis prêt à y aller à votre place !"

XXI - Ganelon répond : "Tu n'iras pas à ma place ! Tu n'es pas mon vassal et je ne suis pas ton seigneur. Charles commande que je fasse mon service : j'irai à Saragosse, vers Marsile. Mais je ferai quelque foilie avant d'apaiser ma grande colère." Quand Roland l'entend, il se met à rire.

XXII - Quand Ganelon voit que Roland se rit de lui, il en a un tel deuil qu'il en manque éclater de colère. Peu s'en faut qu'il ne perde le sens. Il dit au comte : "Je ne vous aime point ; vous avez perfidement vers moi tourné le choix. Droit Empereur, me voici présent : je veux remplir mon commandement."

XXIII  - A Saragosse, je sais bien que je dois aller. Qui va là-bas ne peut s'en retourner. Par-dessus tout, j'ai pour femme votre soeur, et d'elle un fils, le plus beau qui soit. C'est Beaudoin," dit-il, "qui sera un preux. A lui, je laisse mes terres et mes fiefs. Gardez-le bien : je ne le verrai plus de mes yeux." Charles répond : "Vous avez le coeur trop tendre. Puisque je le commande, vous devez y aller."

XXIV : Le Roi dit : "Ganelon, avancez et recevez le bâton et le gant. Vous l'avez entendu, c'est vous que les Francs désignent." - "Sire," dit Ganelon, "c'est Roland qui a tout fait ! Je ne l'aimerai jamais de mon vivant, ni Olivier, parce qu'il est son compagnon. Les douze pairs, parce qu'ils l'aiment tant, je les défie ici, devant vous." Le Roi dit : "Vous avez trop de colère. Vous irez, certes, puisque je le commande. - J'y puis aller, mais sans le moindre garant, pas plus que Basile, ni son frère Basant."

XXV - L'Empereur lui tend son gant, le droit ; mais le comte Ganelon aurait voulu ne pas être là : au moment où il allait le prendre, le gant tomba par terre. Les Français disent : "Dieu ! qu'en résultera-t-il ? De ce message nous viendra grande perte. - Seigneurs," dit Ganelon, "vous en entendrez des nouvelles !"

XXVI - -"Sire," dit Ganelon, "donnez-moi votre congé. Puisque je dois aller, je n'ai plus à tarder." Le Roi dit : "Pour Jésus et pour moi !" De sa main droite il l'a absous et signé du signe de la croix, puis lui a livré le bâton et le bref."

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MessageSujet: Re: Gros Plan Sur : La Chanson de Roland - Ière Partie - Laisses 1-813 (I)   Lun 31 Aoû - 19:20

Si l'on admet que Roland tient avant tout, en le proposant comme messager auprès de Marsile le Sans-Parole, à honorer son beau-père, la lecture du texte nous fait très vite réaliser que la fierté qu'il tirera de cette mission rejaillira sur tout le clan, à commencer par Roland lui-même. D'ailleurs, pratiquement dès le début, Roland, sans complexe et dont on ne peut nier la bravoure physique, se propose lui-même : "Je peux très bien y aller !" Mais sa jeunesse et plus encore les défauts de son caractère, ce "coeur terrible et orgueilleux" que lui prête, avec sagesse et lucidité, le seul homme dans l'assemblée (à part l'Empereur bien sûr ) auquel Roland ne saurait s'opposer, en d'autres termes son meilleur ami, le baron Olivier, constituent de sérieux obstacles. Charles le sait fort bien et l'on peut se demander s'il ne mêle Olivier à sa réplique cinglante :

- tout d'abord pour ne pas avoir à opposer un refus direct à Roland ;

- ensuite pour, en quelque sorte, laisser leur chance de réussir une mission des plus dangereuses à ceux qui, en dehors des douze pairs, font également - et il est le mieux placé pour le savoir - la valeur de son ost.

Sa façon de rabrouer la façon dont Turpin de Reims se met lui aussi en avant vient peut-être du fait que ce personnage, dont le modèle historique a bel et bien existé, appartenait avant tout au clergé - même si, dans "La Chanson de Roland", il est plus souvent dépeint comme un guerrier que comme un moine. L'Empereur voudrait-il seulement un noble guerrier pour aller à la rencontre de Marsile ? Il faut dire que la manière dont le Maure a traité ses deux ambassadeurs précédents nécessite, on est en droit de le penser, un messager rusé et bon stratège, diplomate soit mais à condition que cette diplomatie soit protégée par un solide esprit combattant.

Croyant probablement s'être fait comprendre de tous, Charlemagne demande alors carrément à ses pairs d'élire un baron responsable. Et, à nouveau, Roland se précipite et, impérieux, désigne Ganelon : "Ce sera Ganelon ..." Roland ne propose pas, n'offre pas même le choix entre ne serait-ce que deux personnalités, non, il utilise un futur dont on pourrait dire qu'il ordonne carrément.

Bien qu'on ne puisse soupçonner Roland de vouloir envoyer sciemment Ganelon à la Mort - sa nature même s'y oppose et l'ensemble du texte le prouve bien - on est tout de même un peu étonné, à notre époque pourtant bien plus laxiste, de l'espèce de désinvolture que l'on croit ici percevoir de la part de Roland non seulement envers Ganelon mais envers Charles lui-même. Ce guerrier hors-pair semble n'entendre que ce qu'il veut et paraît incapable de suivre d'autre idée que la sienne. Plus jeune que Ganelon dont il est en outre le beau-fils, il doit un respect encore plus grand à l'Empereur, le plus âgé de tous, d'ailleurs. Les lois de la société féodale font qu'il ne peut l'ignorer. Et pourtant, le lecteur moderne, surtout s'il n'est pas - ce qui est mon cas  Wink - spécialiste du Moyen-Âge, croit bel et bien percevoir ici - à tort ou à raison - au delà de la fougue de la jeunesse, un désir de provoquer, une impudence même qui laissent pantois. A croire que Roland ne se conduit en homme mûr que sur le champ de bataille. Rentré dans ses pénates, il a quelque chose d'une tête de linotte et fait montre, envers Ganelon en tous cas, d'une incroyable malice.

Gardons à l'esprit qu'il est bien placé pour connaître le caractère assez colérique de son beau-père, l'orgueil de celui-ci. Mais envers lui, malgré leur lien de parenté, malgré leur différence d'âge, il oublie pourtant d'en tenir compte : plus Ganelon s'échauffe - et en cela il ne se montre guère malin car son âge, justement lui recommanderait de manifester plus d'indulgence et de ruse, tout en restant ferme - plus Roland prononce de paroles dont il sait parfaitement qu'elles le feront sortir de ses gonds.

Se doute-t-il de l'anxiété de Ganelon ?
Si oui, y voit-il, sans toutefois oser en parler nommément (ne serait-ce pas là aller vraiment trop loin devant témoins ? ), une forme de lâcheté susceptible de rejaillir, elle aussi, sur tout le clan ? Avouons que nous sommes ici en pleine extrapolation mais que le texte est si bien écrit - le poète maîtrise admirablement le sous-entendu - que cette version "moderniste" peut se défendre.

Sur ce plan - et à mon époque, c'est-à-dire vers 1975 - j'ai toujours trouvé mes professeurs (j'étais élève à l'époque, bien entendu ), un peu trop prudents. Peut-être avaient-ils raison. Mais aujourd'hui, que je reprends ce texte pour le bénéfice de nos lecteurs de Nota Bene et uniquement pour tenter de leur donner quelques pistes, très modestes, sur une oeuvre-clef de notre littérature qu'ils ne sont peut-être pas forcément tentés de lire aussi facilement qu'ils liraient, par exemple, un bon policier Jelisavecplaisir , je m'aperçois que l'étonnement de ma jeunesse perdure. A mes yeux, Roland veut sans doute honorer et Ganelon et plus encore tout son clan, lui-même y compris, mais il y a, et c'est un fait, hostilité flagrante. On dirait deux fauves, dont le plus jeune, sans mesurer les conséquences possibles de ses actes, s'amuse à donner des coups de griffes au plus âgé, lequel, finalement, serait plutôt partisan qu'on le laisse en paix et surtout qu'un jeunot ne cherche pas à lui imposer à tous prix sa volonté.

D'ailleurs, on notera la contradiction, qui fut et reste pour moi toujours évidente, entre :

1) d'une part, le fait que, aux yeux de tous, Roland honore son beau-père et le respecte - même s'il y a parfois entre eux des hauts et des bas, ce qui reste normal et compréhensible ;

2) d'autre part, l'attitude - pour le moins insolente et agressive - de Roland dans les laisses ci-dessus par rapport à Ganelon - c'est un peu comme s'il sous-entendait que son beau-père est un lâche, capable de sacrifier son honneur et celui des siens à l'acceptation de la mission impériale ;

3) et, pour terminer, l'abîme qui sépare la décision prise, sous le coup de la colère, de l'orgueil blessé et même de la fureur rentrée, par Ganelon, d'accepter la mission impériale (sans compter qu'il ne peut plus refuser : s'il le faisait, il passerait désormais à jamais pour un lâche aux yeux de tous) et la phrase qu'il lance à son beau-fils lorsqu'il l'accuse d'avoir "perfidement" tourné vers lui le choix de Charles.

Lors d'une première lecture - surtout par des élèves pas très motivés  Zzzzz Zzzzz - la chose peut passer. Mais déjà, à la seconde ...

Finalement, n'y a-t-il pas ici beaucoup plus d'ambiguïté qu'on ne veut officiellement l'admettre ? Tant dans l'intrigue que dans la nature des deux personnages principaux ?

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MessageSujet: Re: Gros Plan Sur : La Chanson de Roland - Ière Partie - Laisses 1-813 (I)   Dim 6 Sep - 19:04

Qu'on le veuille ou non, la personnalité de Ganelon est donc bien plus complexe qu'on nous le raconte habituellement. Mais il faut bien sûr lire et étudier l'oeuvre pour s'en rendre compte. D'ailleurs, outre son caractère coléreux, on peut dire que ce que ses propres compagnons lui racontent par la suite sur son beau-fils font tout pour attiser sa colère et sa haine : "Le comte Roland n'aurait pas dû penser à vous, qui êtes issu d'un très haut lignage." Mais le plus acharné à attiser sa fureur reste Blancandrin [= l'ambassadeur de Marsile, ne l'oublions pas] qui, tout en chevauchant à ses côtés, parvient à le convaincre de faire assassiner Roland.

Arrivé au camp des Sarrazins, Ganelon retrouve sa personnalité de baron sans peur et sans reproches, envoyé qui plus est du plus grand des Rois, Charlemagne. Il ne craint pas d'exposer sa vie pour tenir tête à Marsile - ce qui, compte tenu du sort des deux envoyés précédents, montre bien que cet homme est loin d'être un lâche. "Voici ce que vous mande Charlemagne : recevez la sainte foi chrétienne et il vous donnera en fief la moitié de l'Espagne. Si vous ne voulez accepter cet accord, vous serez pris et lié de force ; à son siège, à Aix [= Aix-la-Chapelle, bien sûr], vous serez emmené et là, par jugement, vous finirez ; là, vous mourrez dans la honte et l'humiliation."

Le lecteur se rend alors bien compte que le discours de Ganelon dépasse en raideur, en froideur et en volonté d'humilier l'Arabo-musulman les ordres donnés par l'Empereur. Mais en agissant ainsi, Ganelon cherche à concilier son admiration et sa fidélité à l'Empereur avec sa haine pour Roland, haine qui, désormais, l'obsède. A ce jeu, il sait pertinemment qu'il risque sa vie mais ce danger, encouru de son propre chef, le réhabilite à ses propres yeux : en exposant Roland, l'heure venue, il ne fera que lui rendre ce qui lui est dû.

Fort irrités - on les comprend - les païens s'agitent et Marsile, outragé et ne voulant pas céder à une colère qui, pourtant, serait légitime, se retire dans son verger, brisant ainsi toute négociation. C'est alors que Blancandrin le Rusé s'introduit auprès de son maître pour lui annoncer que, en fait, en dépit de l'humiliant discours du Franc, qui était surtout dédié à la galerie, lui, Marsile, pourrait fort bien s'entendre avec Ganelon. D'abord sur ses gardes, le chef maure ne peut résister et déclare qu'on lui amène discrètement le baron Ganelon.

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MessageSujet: Re: Gros Plan Sur : La Chanson de Roland - Ière Partie - Laisses 1-813 (I)   Dim 6 Sep - 19:34

"La Laide Trahison", c'est ainsi que Bedier nous traduit l'expression du poète médiéval : "la traïsun seinz dreit." Sur le plan psychologique et littéraire, le passage est admirable : le poète mêle la ruse insinuante de Marsile; qui pousse - insensiblement et évidemment - Ganelon à trahir l'Empereur; tandis que, de l'autre côté, Ganelon résiste et parvient à détourner le désir de vengeance du chef maure de la personne de Charles sur celle de Roland.

"Beau sire Ganelon," lui dit Marsile, "je vous ai traité avec légèreté quand, prêt à vous frapper, j'ai montré ma grande colère. Je m'y engage par ces peaux de zibeline, qui valent plus de cinq cents livres d'or : avant demain soir, vous en aurez une belle amende [= une réparation]. Ganelon répond : "Je ne refuse point. Que Dieu, s'Il Lui plaît, vous en récompense."

XL - Marsile dit : "Ganelon, en vérité, sachez-le, j'ai le désir de beaucoup vous aimer. Je veux vous entendre parler de Charlemagne. Il est très vieux, il a usé son temps ; à mon idée, il a deux cents ans passés. Par tant de terres il a mené son corps, il a reçu tant de coups sur son bouclier ; tant de riches rois qu'il a conduits à mendier ! Quand sera-t-il lassé de guerroyer ?" Ganelon répond : "Charles n'est pas ainsi. Quiconque le voit et sait le connaître dit que l'Empereur est un preux. J'aurais beau le vanter et le louer : il y a en lui plus d'honneur et de vertu que je ne saurais dire. Sa grande valeur, qui pourrait la conter ? Dieu l'a illuminé de tant de noblesse qu'il aimerait mieux mourir que d'abandonner ses barons."

XLI - Le païen dit : "Je m'émerveille grandement de Charlemagne qui est chenu et blanc ! A mon idée, il a plus de deux-cents ans. Par tant de terres il est allé en conquérant ; il a reçu tant de coups de bons épieux tranchants ; tant de riches rois qu'il a tués et vaincus sur le champ de bataille ! Quand sera-t-il lassé de guerroyer ? - Pas aussi longtemps," répond Ganelon, "que vivra Roland : il n'y a tel vassal d'ici en Orient. Très preux aussi est Olivier, son compagnon ; les douze pairs, que Charles aiment tant, forment l'avant-garde avec vingt-mille Français. Charles est en sûreté et ne craint homme vivant.

XLII - Beau sire Ganelon," dit le roi Marsile, "j'ai une telle armée que vous n'en verrez pas de plus belle ; je puis avoir quatre-cent mille chevaliers : puis-je combattre Charles et les Français ?" Ganelon répond : "Pas pour cette fois ! Vous y perdriez beaucoup de vos païens. Laissez la folie ; tenez-vous à la sagesse ! Donnez à l'Empereur tant de richesses qu'il n'y ait Français qui ne s'en émerveille. Pour vingt otages que vous lui enverrez, en douce France s'en retournera le Roi ; il laissera son arrière-garde derrière lui. Il y aura son neveu, le comte Roland, je crois, et Olivier, le preux et le courtois. Ils sont morts, les deux comtes, si l'on m'en croit. Charles verra son grand orgueil tomber : il n'aura plus jamais le désir de guerroyer contre vous.

XLIV - Beau sire Ganelon," dit Marsile," comment pourrai-je faire périr Roland ?" Ganelon répond : "Je sais bien vous le dire. Le Roi sera aux meilleurs ports [= cols de montagne] de Cize ; il aura mis derrière lui son arrière-garde. Il y aura son neveu, le comte Roland, le puissant, et Olivier, en qui tant il se fie. Ils ont vingt-mille Français en leur compagnie. De vos païens, envoyez-leur cent mille, qui leur livreront une première bataille ; la gent de France y sera blessée et meurtrie, et il y aura, je ne le nie pas, grand massacre des vôtres. Livrez-leur de même une seconde bataille : de l'une ou de l'autre, Roland n'échappera pas. Alors vous aurez fait un bel exploit et vous n'aurez plus de guerre en toute votre vie.

XLV - Si Roland pouvait y trouver la mort, Charles perdrait le bras droit de son corps et les merveilleuses armées resteraient en paix. Charles n'assemblerait plus de si grandes forces et la Terre des Aïeux [= le Royaume des Francs] resterait en repos." Quand Marsile l'entend, il l'a baisé au cou, puis il commence à offrir ses trésors ...

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