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L'Affaire Eulenburg - Maurice Baumont

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MessageSujet: L'Affaire Eulenburg - Maurice Baumont   Mer 11 Nov - 20:21



Edition revue et corrigée par l'auteur
Préface : Frédéric Pottecher
Iconographie réunie par Nicolas Bouvier


ISBN : ?

Extraits


Edité au Club du Livre dans la série "Les Causes Célèbres", cet ouvrage s'attache à la grandeur et à la décadence d'un personnage pourtant peu connu de la "grande" Histoire mais dont l'éviction de l'entourage de Guillaume II, dont il fut l'intime, par la camarilla belliciste, a certainement joué un rôle - à retardement peut-être mais bien réel - dans le déclenchement de la Grande guerre. Ce personnage, c'est Philippe-Frédéric-Charles-Alexandre-Botho, comte, puis prince d'Eulenburg, mieux connu de ses familiers sous le surnom de "Fili". Le Kaiser lui-même l'appelait ainsi.

Par ses ancêtres, il pouvait aisément se targuer de croiser les Hohenzollern dans leur arbre généalogique, voire de les précéder. C'est dire qu'il appartenait à une famille depuis longtemps en cour et dont les membres avaient servi la Prusse, puis l'Empire allemand, de façon exemplaire. Fili lui-même, après son temps réglementaire dans l'armée, entra dans la Carrière et fut ambassadeur dans nombre de capitales européennes. Mais, rien à faire, il préféra toujours Vienne, qui charmait ses goûts d'esthète pétri de culture. Quand éclatera "l'incident de Sarajevo", alors qu'il avait dû se retirer depuis longtemps de la vie publique mais était encore régulièrement poursuivi dans des procès qui, en fait, ne regardaient que ses préférences sexuelles et n'avaient aucun lien avec une quelconque trahison professionnelle, il trouvera encore le courage d'écrire à l'un de ses correspondants - je cite de mémoire : "Je me dis parfois que si j'avais encore été ambassadeur à Vienne à ce moment-là, j'aurais peut-être pu intervenir pour éviter ce drame immense ..."

Car Philippe d'Eulenburg était un pacifiste convaincu. S'il tenait - ce qui était bien naturel - à l'honneur de son pays, il ne vit jamais d'un bon oeil l'obligation belliciste que des courtisans et militaires de plus en plus nombreux tentèrent d'imposer à Guillaume II dès 1905 avec "l'Affaire d'Algésiras" et le discours furieux et tonitruant du Kaiser au Maroc. Le fils de l'éphémère Frédéric III et de son épouse, Victoria du Royaume-Uni, le petit-fils par conséquent de la reine Victoria d'Angleterre et le neveu d'un Edward VII qu'il passa sa vie à exaspérer, était une personnalité histrionique non dépourvue d'intelligence mais d'une impulsivité, d'une fragilité de girouette que l'on peut, à bon droit, imputer en partie à la relation amour-haine qui l'unissait à sa mère. Le futur Guillaume II aurait été un nourrisson en parfaite santé et même un fort beau bébé si les médecins qui avaient accouché sa mère ne l'avaient fait "à l'allemande" (alors que la princesse Vicky, comme on la surnommait alors, eût préféré un obstétricien britannique), ce qui démit complètement le bras droit de l'enfant. De surcroît - on se demande de nos jours comment la chose fut possible, surtout à l'égard de l'héritier du trône  - la Faculté germanique mit quelques jours à s'en apercevoir (!!!) et quand elle le fit, il était trop tard : le bras de l'enfant devait rester atrophié à vie. Cette infirmité qu'on lui imposa eut sans nul doute nombre de conséquences sur le caractère et l'évolution du futur Kaiser mais le pire, pour lui, fut que sa mère la regardât avec mépris et même dégoût, tout à fait comme s'il était seul responsable de son handicap. down

Philippe d'Eulenburg compta très vite parmi les intimes du prince-héritier, puis du Kaiser. De santé assez fragile (et assez hypocondre lorsqu'il s'y mettait), il avait l'esprit plus fin que la moyenne de ceux qui entouraient Guillaume II, savait le faire rire, bien sûr mais aussi s'imposait à lui par son art pour la composition de vers gentillets et de mélodies qui charmaient le prince. Pendant des années et des années, Fili fut considéré par les envieux comme l'"éminence grise" de Guillaume II, mieux, comme celui qui tirait les ficelles de cette marionnette tonitruante à la moustache soigneusement effilée. Comme il était ami du Kaiser, Bismark, renvoyé dans ses foyers dès l'accession au trône du nouvel empereur, et toute sa famille, se défiaient de lui. Ce rêveur qui, il faut bien le dire, ne rechercha jamais les feux de la scène, se fit beaucoup d'ennemis dans le milieu courtisan, notamment chez les militaires qui redoutaient, à tort ou à raison, qu'il parvînt à détourner Guillaume II de l'idée de "la Grande Allemagne", forcément guerroyante et affamée de territoires nouveaux.

Nous le répétons, les militaires prussiens n'avaient pas tout à fait tort : Eulenburg était loin d'être lâche physiquement et moralement mais il n'était pas partisan d'une guerre avec, par exemple, la France. L'Entente cordiale, que le rusé Edward VII avait réussi à établir entre sa monarchie et la république française, n'y faisait rien, le recul du cousin Nicolas II, empereur de Russie, à Björkö non plus. Eulenburg se doutait bien qu'une guerre en Europe serait désastreuse et d'un modèle jamais vu jusque là. Et puis, déclarer une guerre, c'est facile. Faire la paix s'avère beaucoup moins aisé. Les événements d'ailleurs devaient donner raison à celui que, sur la fin de leur amitié, Guillaume II avait fait prince d'Eulenburg.

La camarilla militaro-belliciste attaqua par la presse - non, ça vous étonne ? - et l'intermédaire d'un chroniqueur incisif et brillant, Maximilian Harden, connu pour n'avoir jamais fait de cadeau au pouvoir, quel qu'il fût. D'origine juive - de son vrai nom, il se nommait Felix Witkowski - Harden était né pour la plume et l'article qui tue. Il est à la fois remarquable et consternant de constater que, dans sa vieillesse, il en vint à comprendre et reconnaître le tort que les principes guerriers qu'il avait si longtemps défendus avaient fait bien du tort à cette Allemagne qu'il vénérait tant. A sa décharge, on doit préciser que le paranoïaque Fritz Von Holstein, ancienne éminence grise de Bismark et mis plus ou moins au rebut après le départ du vieux chancelier, se chargea d'exaspérer sa hargne contre Eulenburg en lui rapportant sur celui-ci des informations peu flatteuses. (Disons, grosso modo, que Holstein, avec sa tendance à croire que la terre entière complotait à son encontre, pensait qu'Eulenburg avait influé sur son renvoi. D'où désir profond de vengeance, qu'il mènera jusqu'au bout mais par personnes interposées.)

Comme, sur le plan de son service, on ne trouvait pas grand chose à reprocher à Fili, on l'attaqua sur ses moeurs. Certes, il était marié et avait au moins deux fils et, bien entendu, sa femme le soutint jusqu'au bout dans l'épreuve, ceci avec une grande dignité. N'empêche que Maurice Baumont, qui élude plus ou moins la question pendant l'essentiel de ce livre passionnant mais que ceux qui ne s'intéressent pas à l'Histoire trouveront bien ardu, finit par admettre à mots plus ou moins couverts, dans le dernier chapitre l'ambiguïté sexuelle, discrète certes mais certaine, de Fili. Avant que Harden ne s'en mêlât, il n'y avait jamais eu de scandale. Mais des rumeurs avaient couru, vite étouffées. Or, il faut savoir que les pratiques homosexuelles étaient prétexte à paraître devant un tribunal pour n'importe quel Allemand de base. Vous imaginez alors sans peine le scandale de voir compromis, dans un procès de ce genre, l'ami intime de l'Empereur ...

Guillaume II, qui ne pouvait, dit-on, souffrir les homosexuels (mais qui tolérait à certains festins "entre hommes" de voir ses amis se déguiser en ballerines pour l'"amuser" ), ne mit pas longtemps à "lâcher" son cher, si cher Fili. En aucun cas la majesté du trône ne devait se retrouver éclaboussée par pareille fange. Disons-le tout net : le Kaiser ne fit rien pour aider son ami le plus cher, pire : il ne chercha même pas à s'expliquer d'homme à homme avec lui, ce qui lui aurait pourtant été facile. Il l'abandonna dans l'arène où il subit, seul ou avec un co-accusé comme Von Moltke par exemple, plusieurs procès qui tenaient plus de l'inquisition de sa vie privée que de savoir si, réellement, il avait failli au service de son Empereur. Aux derniers de ces procès, on menait le malheureux en civière ...

Dès lors que Fili ne fit plus parti du cercle des intimes, les bellicistes, politiciens et militaires, eurent beau jeu d'étendre leur influence sur l'esprit du Kaiser. Celui-ci, outre son goût pour les déclarations fracassantes faites au plus mauvais moment , semble avoir été, en tous cas à partir d'un certain âge, de l'avis du dernier qui avait parlé. Et comme ce dernier lui conseillait la guerre ... Et puis, il y avait le jeu des alliances et cette poudrière éternelle des Balkans d'où allait jaillir l'étincelle décisive qui détruirait à jamais le monde façonné par Metternich et Talleyrand en 1815 et, qui pis est, embourberait l'Allemagne dans une telle ornière qu'elle ne croirait trouver son salut que dans une autre guerre. L'amateur d'Histoire ajoutera que la société qui est en train de se déliter sous nos yeux est l'héritière directe de cette Seconde guerre et que, de fil en aiguille, on peut remonter ainsi jusqu'à la guerre franco-prussienne de 1870 : poursuivant sans trêve, à travers les siècles, ses rêves de puissance militaire, économique, etc ..., la "Grande Allemagne", réunifiée depuis peu, tient actuellement, au sein de cette mascarade qu'est l'Union européenne, un rôle qui doit faire se retourner dans leurs tombes non seulement le Chancelier de Fer mais encore Guillaume II, Walter Rathenau, Hilter lui-même ... et bien certainement le pauvre Fili comme le malheureux Maximilian Harden. Quant à l'avis de Frédéric II de Prusse - Frédéric le Grand - sur la question, soyons charitables et abstenons-nous de le demander à ses mânes ...

"L'Affaire Eulenburg" est un ouvrage foisonnant, un peu lent en ses débuts, que je réserverais de préférence à celles et ceux qui connaissent bien l'Histoire de la Prusse et de l'Allemagne d'avant la Grande guerre. Les détails y fourmillent mais le non-initié aura parfois du mal à s'y reconnaître - j'avoue sans honte avoir relu quelques passages pour ne pas m'égarer moi-même. Il n'en demeure pas moins très intéressant et, dans le contexte actuel, montre bien les origines - d'ailleurs stupides et ridicules de petitesse par rapport aux désastres obtenus au final - de l'obsession de grandeur qui a, par deux fois déjà, conduit l'Allemagne à sa perte et massacré l'Europe.  

Bref, un livre qui parle d'un passé bien lointain mais qui ne peut nous faire songer qu'à un avenir très proche. A lire.

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