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(Dans le cadre de notre TM de l'Année 2016) Mario Vargas-Llosa (Pérou)

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Masques de Venise
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MessageSujet: (Dans le cadre de notre TM de l'Année 2016) Mario Vargas-Llosa (Pérou)   Dim 24 Jan - 18:06

La microbiogaphie de Mario Vargas Llosa, Prix Nobel de Littérature en 2010, est disponible ici, dans notre rubrique "L'Anniversaire du Jour."
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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

Celui qui n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire n'a rien fait.
Charles Pathé


La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.
Jean Hougron



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MessageSujet: La Fête au Bouc (Dans le Cadre du TM 2016 : Espagne & Littérature Hispanique)   Dim 24 Jan - 19:44



La Fiesta Del Chivo
Traduction : Albert Bensoussan, lequel remercie Lauro Capdevila pour sa "Dictature de Trujillo" chez L'Harmattan en 1998, ainsi qu'Anne-Marie Casès pour sa relecture du manuscrit achevé


ISBN : 9782070314126

Extraits
Personnages



Le continent américain, surtout en ce qui concerne sa partie centrale et ce que l'on nomme communément "l'Amérique du Sud", reste à nos yeux, plus peut-être qu'un autre pays au monde, lié au mot et à l'univers de la "dictature." C'est que, bien avant que les premiers hommes blancs n'apparussent aux yeux d'un Moctezuma épouvanté à l'idée que la Prophétie du retour de Quetzalcoatl était en train de se réaliser, annonçant la fin de tout pour lui et son peuple, le continent n'avait connu que cela comme régime. Oh ! certes, à l'époque, personne n'aurait songé à utiliser le terme, ni ceux qui l'imposaient, ni ceux qui la subissaient, mais le fait était bien là.

La prise en main de cette partie du continent par les Espagnols et les Portugais n'allégea en rien le phénomène, bien au contraire. Simplement, si le mot "dictature" n'apparaissait toujours pas sauf dans les milieux franchement révolutionnaires, on parlait de monarchie et même de monarchie impériale avec l'Empire du Brésil - et l'éphémère Empire du Mexique qui faillit bien passer et demeurer sous la coupe des Habsbourg.

A la fin du XIXème siècle et avec le prodigieux effort technologique du XXème, où l'on vit la Dictature (de gauche et de droite) s'établir à l'aise sur le vieux continent européen, le phénomène explosa enfin. Obnubilés que nous sommes encore par Lénine, Staline et Hitler et par nos deux guerres mondiales qui permirent à l'Asie d'accéder au Club des Dictateurs Sanguinaires et Monomaniaques par le biais, entre autres, d'un certain Mao Tsé-tung (oui, j'écris selon l'ancienne orthographe, et alors ?  Bad ) , nous abandonnâmes à son destin l'Amérique latine. Surtout que "veillait" sur elle un "Grand Frère" qui avait fait partie du clan des Vainqueurs en 1945, les USA. Tout ce qui venait des USA était bon, tout ce qui venait des USA était bien : ils ne feraient donc que du bien à l'Amérique latine. Il n'y avait que l'URSS pour bramer haut et fort le contraire mais avec de tels excès verbaux qu'ils en perdaient beaucoup en crédibilité. Coups bas, mensonges et espionnite aiguë présidaient aux relations entre les deux grandes puissances et, de nos jours, ce ne fut que très lentement, après l'écroulement du Mur et certains changement géopolitiques sans oublier le réveil de certaine religion dans certains pays parmi les plus pauvres et les moins instruits de la planète, que la vision occidentale commença à changer.

Dictateurs, nos amis, les USA ? Oui. Incontestablement oui. :ehben:


Aujourd'hui, leurs "Pères Fondateurs" se refuseraient à les reconnaître comme leurs dignes descendants et nous n'ignorons plus l'essentiel du rôle que, avec leurs multiples façons de tricher, ils sont parvenus à jouer dans le chaos qui menace aujourd'hui notre société. Que l'on aime ou pas la culture américaine - et Dieu m'est témoin : je l'aime et la vénère sauf leurs hamburgers drunken - on ne peut que constater le fait : les gouvernants US sont tombés trop bas pour se rendre compte qu'ils ne peuvent installer le "1984" imaginé par le Britannique George Orwell sur l'intégralité de la planète. Laissons-les l'admettre à leur plus grand ahurissement (et sans doute au prix de leur actuelle domination) et revenons à "La Fête au Bouc."

En effet, toutes les tentatives révolutionnaires (qu'on sympathise ou non avec le communisme, Marx & C°, ce qui est loin d'être mon cas ) qui prirent naissance sur le continent latino-américain furent bloquées (ou encouragées, selon les moments et les intérêts, et à nouveau impitoyablement brisées) par la Toute-Puissance nord-américaine et ce fut un miracle si, avec la révolution castriste et l'Affaire de la Baie des Cochons, que soutenait en sous-main l'URSS, notre monde n'entrât dans son Troisième Conflit Mondial. Mais les USA ne pouvaient agir seuls et il leur fallait des complices ou / et hommes de paille. Rafael Léonidas Trujillo Molina, dit "El Jefe" [= le Chef], qui avait d'ailleurs été formé chez les marines et que l'on peut tenir, malgré tout, pour un homme d'Etat digne de ce nom, fut l'un de ceux-là. Et un complice lucide.

C'est à ce personnage hors du commun - même s'il reste foncièrement antipathique - et à ses derniers jours, avant son assassinat, le 30 mai 1961, assassinat digne d'un règlement de compte entre gangsters (il faut dire que les USA de Kennedy y étaient impliqués jusqu'au cou) que l'écrivain péruvien Maria Vargas Llosa a consacré sa biographie, romancée et pourtant hautement réaliste, "La Fête au Bouc." ("Le Bouc" était l'un des surnoms de Trujillo, grand amateur de pouvoir et de femmes - des femmes de plus en plus jeunes au fur et à mesure qu'il avançait en âge et que sa prostate réclamait son dû.)

L'écrivain - et c'est cela qui rend son roman si puissant, si authentique - présente les protagonistes de l'affaire sans aucun manichéisme sauf en ce qui concerne le responsable de la Police secrète, le colonel Johnny Abbes. Ramfis, fils aîné (certaines rumeurs affirmaient qu'il était plutôt le rejeton d'un amant que sa mère aurait eu avant d'épouser Trujillo) du tyran, est le "fils à papa-dictateur" type de l'époque comme le prouve d'ailleurs son amitié profonde envers Porfirio Rubirosa, diplomate mais surtout play-boy dominicain qui se fit entretenir par beaucoup de femmes (dont Danielle Darrieux et Barbara Hutton) et dont nul n'ignore le rôle plus que trouble qu'il tint en temps qu'agent plus ou moins secret entre les USA et les dirigeants officiels de l'Amérique latine. Ramfis Trujillo, donc, est marqué lui aussi comme un vrai sadique mais l'ombre de la folie plane sur lui (encouragée par Trujillo ou pas ?) et on ne peut d'autre part lui dénier l'amour sincère qu'il portait à son père officiel ainsi d'ailleurs qu'une intelligence certaine qui fait de ce personnage en principe mou et creux bien plus qu'un alcoolique sans volonté.

Vargas Llosa fait s'entrecroiser deux récits : l'un de nos jours, avec celui d'Uranita Cabral, fille d'un ancien ministre du "Jefe" qui sacrifia la virginité de son enfant à Trujillo alors qu'elle n'avait que quatorze ans, tout cela pour parvenir à retourner aux affaires (et, il est vrai aussi, pour faire sortir sa fille du pays afin qu'elle devînt intouchable) et qui se déroule à notre époque (la fillette de quatorze ans est désormais une brillante représentante de la Banque Mondiale qui va bientôt fêter son demi-siècle d'existence et qui s'est interdit tout contact physique, avec un homme ou une femme, depuis sa terrible nuit avec "el Jefe"), et la chronique du complot monté par les antitrujillistes avec la complicité de la CIA et de Kennedy, lesquels redoutaient désormais que le maintien de Trujillo au pouvoir ne provoquât, encouragée par l'image de Castro, une révolution à Haïti. Trujillo le citron avait été pressé jusqu'au dernier pépin, il ne restait plus qu'à la jeter à la poubelle et peu importait comment on s'y prendrait. Peut-être en laissant au pouvoir celui qu'on appelait "le Président-fantoche", nommé par Trujillo lui-même : don Balaguer - un personnage très fascinant, le plus fascinant peut-être même de l'ouvrage ...

De Vargas Llosa, on peut s'attendre à un style recherché mais qui tourne un dos méprisant à la pédanterie et au faux intellectualisme. Il raconte, avec un grand talent, s'essayant à voir clair, lui, l'ancien jeune communiste devenu libéral, dans ce que fut la psyché pour le moins complexe d'un Trujillo né dans une obscure famille de onze enfants et dont on suspectait la mère d'avoir du sang haïtien dans les veines. Certains passages sont somptueux, d'une somptuosité amère et sombre, pleins d'une tristesse qui pleure non seulement sur un pays - Saint-Domingue - mais sur un continent tout entier. Au lecteur de juger, tant la forme (sur laquelle il n'y a, à mon sens, rien à redire) que le fond. Si Vargas Llosa se refuse bien sûr, à l'hagiographie la plus primaire d'un homme qui fut pour l'essentiel un monstre, il essaie au moins de comprendre, au-delà de son narcissisme, une personnalité qui demeure un mystère. Si les USA ont manipulé Trujillo, celui-ci les a manipulés comme il manipulait à peu près tout le monde.

Ignoble, sadique, bourreau de travail, sérieux, compétent, prêt à se battre jusqu'au bout mais comme figé par lui-même dans quelque statue où il s'est enfermé et qu'il ne peut plus défaire, ne fût-ce que pour arracher à l'existence quelques bouffées d'air ultimes, Trujillo se condamne, dès sa jeunesse, à la fin qui l'attend, la nuit, dans un virage, sur une route le menant au plaisir. Ce n'est plus un homme en pleine force de l'âge et le sexe, ce sexe pour qui et par qui il a si bien vécu, ce sexe auquel pouvait parfois (sait-on jamais ?) se mêler une pointe de sentiment, le trahit à son tour et devient pour lui tellement obsessionnel qu'il en perd beaucoup trop de ses réflexes. Quand les USA et les anti-trujillistes abattent l'Idole, ses pieds ne sont plus d'airain mais d'argile. La petitesse d'âme qu'ils ont su exploiter chez celui que veut désormais tuer Kennedy, deux ans avant que lui-même ne trouve la Mort à Dallas, éclabousse des pieds à la tête non les anti-trujillistes (qui se battent et se sont toujours battus pour leur pays) mais ceux qui, après avoir soutenu Trujillo de tout leur pouvoir, y compris dans les pires massacres qu'il organisa ou dont il assuma la réalité effective, pleine et entière, l'ont laissé choir comme une chaussette pourrie et singulièrement répugnante.

Superbe, planant bien haut dans le ciel de la littérature hispanique et péruvienne en particulier, mais aussi veillant au Zénith de l'Histoire du Pérou, "La Fête au Bouc" est l'une des plus fascinantes réflexions littéraires jamais écrites sur la politique, les politiques et les peuples. Lisez-le et découvrez ainsi Mario Vargas Llosa dont, si le reste de l'oeuvre est comparable au plumage noir et sang de "La Fête au Bouc", avec, çà et là, parmi l'éclat de pourpre sombre des caillots figés, l'un de ces éclairs saisissants, typiques des cieux latino-américains, mérite amplement le Prix Nobel que reçut l'écrivain en 2010.

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MessageSujet: Le Paradis - Un Peu Plus Loin   Jeu 21 Avr - 21:22



El paraíso en La Otra Esquina
Traduction : Albert Bensoussan, avec la collaboration d'Anne-Marie Casès et le concours de Stéphane Michaud, spécialiste de Flora Tristan


ISBN : 978-2070429295

Extraits
Personnages



Pourquoi réunir, objecteront certains, Flora Tristan et Paul Gauguin dans un parallèle biographique que son auteur a voulu le plus fidèle possible mais dans lequel, bien entendu, il romance un peu et nous décrit entre autres de superbes paysages maoris et les images, tout aussi splendides, de l'art du peintre, mort pratiquement méprisé de tous le 10 mai 1903, aux Marquises ? Depuis quelques années, un autre "rebelle à la société" est venu le rejoindre : si vous voulez vous incliner un jour sur la tombe de Jacques Brel, eh ! bien, vous verrez qu'il repose non loin de la tombe de Gauguin.

Pourquoi, donc ? Tout simplement parce que la première, révoltée exclusivement sociale, n'est autre que la grand-mère maternelle du second, révolté à la fois social et artistique, qui fut le chef de file des "Nabis" et dont l'influence se retrouve dans le futur 'Fauvisme".

Gauguin
était en effet le fils d'Aline Chazal, seule enfant survivante d'Albert et de Flora Chazal, née Tristan ou plutôt Tristán, laquelle descendait par son père de riches propriétaires terriens péruviens. Certains soutiennent encore qu'elle était le fruit illicite des amours de sa mère avec Simón Bolivar. Ces rumeurs, qui courent toujours, sont évidemment invérifiables mais Flora aimait à les affirmer authentiques car cette pionnière du féminisme, qui eut l'idée d'allier la cause de l'exploitation des ouvriers et celle de l'exploitation des femmes, était, il faut bien le signaler tout de même, un tantinet mégalomane.

Il n'en reste pas moins vrai que Paul Gauguin - et moi-même, j'avoue, à ma grande honte, que je l'ignorais :oops: - était le petit-fils de Flora Tristan, décédée à Bordeaux en 1844, à 41 ans, et qu'il passa une partie de son enfance chez son grand-oncle maternel, au Pérou, le très riche, très avare et très puissant don Pío Tristán. Les chapitres impairs sont consacrés à Flora, que l'on voit entreprendre, en 1844, sa dernière "tournée" en France, et les pairs à Gauguin et à sa transformation en "Koké le Maori." Des retours en arrière nous permettent de saisir des reflets du passé de l'une comme de l'autre, ce temps où Flora était une femme au foyer (comme on dirait aujourd'hui) amoureuse folle de son Albert mais dégoûtée par le sexe dès probablement sa nuit de noces, et Paul un trader (comme on dirait aujourd'hui aussi Laughing ) que s'arrachait les banques.

Car Gauguin avait le don de l'argent. Jusqu'au jour où le Don, l'Autre, celui qui n'a qu'une majuscule mais qui surclasse tous les autres, le Don de l'Art, qui couvait en lui sans que, apparemment, il le sût (à moins qu'il se forçât inconsciemment à l'ignorer) le frappa, un peu comme l'ange dans ""La Vision Après le Sermon", toile qui date de son séjour à Pont-Aven et qui peut être considérée comme le chef-d'oeuvre qu'il peignit durant cette période.

Si Gauguin, renié par les gens du monde de la finance et même d'ailleurs par certains peintres, a eu des doutes sur sa décision (doutes que nous dépeint d'ailleurs Vargas Llosa), cela ne l'a pas empêché de quitter la France pour la Polynésie française et Tahiti. Il souhaitait retrouver là-bas une Nature et une civilisation que le progrès n'avait pas encore atteintes. Rongé, à compter d'un certain âge par la syphilis qui devait finir par l'emporter en détruisant lentement son corps, son long (et passionnant) séjour à Tahiti où il peignit, entre autres toiles que l'on doit connaître, "L'Esprit des Morts Veille", après le décès du bébé qu'il eut avec sa première femme tahitienne ou "D'Où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ?", est ici raconté avec moult détails que l'auteur dans des pages qui restituent à merveille l'univers onirique, à la fois si proche et si éloigné de celui du schizophrène de génie et de peintre suicidé sans gloire que fut Van Gogh, que la magie de son Don transmuait en passant par la magie du pinceau, sa certitude et son obsession d'aller encore plus loin en s'installant aux Marquises (il est alors, sur le le plan santé, quasi "en phase terminale") tient au fait que, à la longue, il trouve Tahiti contaminé par la société occidentale et bien-pensante. Aux Marquises, il s'apercevra là encore qu'il s'est trompé. Gauguin, un peu comme Brel dans "L'Inaccessible Etoile", veut toujours "aller plus loin" - tout à fait comme sa grand-mère Flora d'ailleurs. La perfection ...

C'est celle, inexorable et en même temps miséricordieuse, de la Mort, qu'il trouve enfin aux Marquises, dans cette "Maison du Jouir" qu'il avait bâtie de ses propres mains et dont il avait orné le jardin de deux cruels "totems", celui du prêtre catholique du lieu et de sa maîtresse supposée, Teresa. De nos jours, elle a été reconstituée là où fut construite l'originale, à Atuona et, bien sûr, si vous avez la chance d'aller aux Marquises, ne manquez pas de la visiter. Visitez aussi, plus proche de vous et cela vous permettra d'admirer ma région natale, que Gauguin, ce fanatique des couleurs, aimait pourtant beaucoup , à Clohars-Carnoët, la Maison-Musée du Pouldu, tenue au XIXème siècle par Marie Henry, surnommée "Marie-la-Poupée", qui acceptait que tous les peintres de Pont-Aven logeassent chez elle et se satisfaisait de leurs toiles pour tout paiement. Croyait-elle en leur talent ? Y retrouvait-elle sa Bretagne à elle malgré tout ? En tous cas, la France artistique lui doit beaucoup, assurément ... Et Gauguin aussi ... Wink

Pour en terminer avec "Le Paradis - Un Peu Plus Loin", disons que c'est un livre peut-être inégal (plus inégal que "La Fëte au Bouc") mais si j'écris ceci, cela tient en partie, à mon sens, au fait que la personnalité de Flora Tristan y est admirablement dépeinte et que nous rencontrons une certaine gêne à la découvrir bien plus étriquée et, pire, bien plus puritaine que celle de son petit-fils. Ce qui n'enlève d'ailleurs rien à la noblesse de sa "Quête" personnelle : il lui en a fallu, du cran, pour la poursuivre, sous Louis-Philippe La Poire . Les lecteurs s'amuseront sans doute à chercher et trouver des points communs entre Gauguin et sa grand-mère maternelle, point positifs (la Foi, plus mystique il est vrai chez Gauguin, quoiqu'il s'affirmât athée, comme sa grand-mère), points ambigus, tantôt qualités, tantôt erreurs (l'entêtement et une propension à la colère que la carrure masculine du peintre - c'était un baraqué - rend certainement redoutable physiquement alors que, chez Flora, elles demeurent verbales (mais tout aussi terribles et écrasantes de mépris), tantôt négatifs (une déresponsabilisation absolue envers la famille, même si Flora a certainement aimé ses enfants, et une manie épouvantable de bougeotte.) Et n'oublions pas que tous deux étaient bisexuels - tous les défauts, on vous dit !

Enfin, peut-on qualifier le désir d'aller plus loin, toujours et malgré les coups et les chutes, surtout chez une pionnière du féminisme (du vrai féminisme ) et d'un des plus grands peintres du monde comme un défaut ? Ils cherchaient, c'est tout et se refusaient parfois à voir que, en cherchant ce qu'ils sentaient tous deux mais sur quoi ils ne pouvaient vraiment mettre un nom ou même une image satisfaisante pour le peintre, ils faisaient mal à ceux qui les aimaient.

"Le Paradis - Un Peu Plus Loin" ne juge ni l'une, ni l'autre. Ce n'est peut-être pas le meilleur ouvrage de Vargas Llosa mais il donne en tous cas en vie de mieux connaître Gauguin - et sa grand-mère aussi. (Enfin, pour moi, c'est surtout Gauguin qui m'a fascinée.)

Lisez-le donc, ce livre, et laissez-vous bercer par la merveilleuse poésie qui s'en dégage, au-delà du réalisme de certaines scènes. Ah ! Et, en fond sonore, pourquoi pas "Les Marquises" de Brel ? ... Vous ne devriez pas regretter ...  Bonne lecture !

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MessageSujet: La Ville & Les Chiens   Mar 14 Juin - 11:25



La Ciudad y Los Perros
Traduction : Bernard Lesfargues
Préface : Albert Bensoussan


ISBN : 9782070372713

Extraits
Personnages



Premier roman édité par Vargas Llosa, "La Ville et les Chiens" est aussi celui qui se rattache le plus à la veine autobiographique. Mis à part que, sauf si l'on cherche à se renseigner dans une biographie, on éprouve pas mal de difficultés à calquer l'image de l'écrivain péruvien sur un personnage bien précis. Finalement, on conclut qu'il a beaucoup à voir avec le cadet Alberto, surnommé "le Poète", qui, désormais en cinquième année au Collège Leoncio Prado, à Lima, s'y fait un peu d'argent de poche en écrivant à la demande pour ses condisciples petits romans pornographiques ou simples lettres d'amour.

Bien que ne préparant pas forcément à embrasser la carrière des armes, le Collège Leoncio Prado est dirigé par des militaires et applique une discipline et des bizutages en conséquence. Son objectif : faire des jeunes qu'on lui confie, le plus souvent après qu'ils aient passé un temps dans des établissements tenus par l'Eglise, se véritables "hommes." En ce pays et sur ce continent machistes, c'est tout un art.

Cinq années sont nécessaires pour obtenir son diplôme de fin d'études. Vargas Llosa nous plonge dès le départ dans l'ambiance de la dernière classe, celle qui va bientôt être libérée si tout va bien pour ses notes. L'action, qui va et vient en de fréquents retours en arrière - avant Leoncio Prado et après - se situe entre quatre cadets : le Jaguar, chef incontesté et meneur d'hommes, toujours prêt à se rebeller et appliquant à merveille les techniques de combat, rackettant aussi ceux qui sont trop faibles pour lui rendre ses coups et ses menaces ; Alberto, notre Poète, qui se fait respecter mais est tenu par tous, y compris par ses professeurs, plus pour un intellectuel que pour un futur militaire ; le Boa, ainsi appelé pour diverses raisons dont un sexe impressionnant, et qui, malgré la brutalité dont il fait preuve dans un monde qui ne lui réclame que cela - car être brutal, c'est se conduire en homme - ne s'en est pas moins attaché à une petite chienne qui s'est installée un jour au collège sans qu'on sût trop d'où elle venait et que les cadets, toujours obsédés par le sexe et le mauvais goût, ont baptisée "la Malencouille" ; et enfin l'Esclave, dont le surnom dit absolument tout, un être doux, paisible, qui pourrait se battre mais n'y tient pas et a le plus grand mal là supporter les consignes qui s'éternisent, d'autant qu'il est amoureux d'une jeune fille de son quartier, Teresa.

Mais justement, une punition va s'éterniser et mettre le feu aux poudres parce que le Jaguar a chargé l'un des cadets du petit "Cercle" qu'il a créé, le dénommé Cava, un serrano d'origine [= un fils de paysan mâtiné fortement de sang indigène] de dérober les résultats d'un examen de chimie que tout le monde tient à passer sans problèmes. Le larcin s'effectue la nuit, alors que veille la garde traditionnelle mais Cava, pris entre l'excitation de l'adrénaline et la peur toute bête, après avoir retiré la vitre du bureau où dorment les résultats tant espérés, casse tout simplement ladite vitre en ressortant, sa mission par ailleurs réussie. Une fois la chose découverte, éclate la colère des dirigeants qui se traduit par une privation de sortie jusqu'à ce que le coupable se dénonce - ou soit dénoncé ...

Peu à peu - et c'est en cela que réside une bonne part du charme du roman - les cadets, qui nous paraissent au début presque tous comme des brutes ou des lâches, prennent un visage et adoptent une personnalité qui, comme pour tout être humain, a aussi bien ses qualités que ses défauts. Les retours en arrière que j'évoquais plus haut donnent une idée de leur vie familiale antérieure : un père qui manque, une mère trop sévère, pas ou peu d'argent au foyer, rêves et espérances, flirts avec les filles des quartiers où ils habitent, etc, etc ... L'on finit par s'attacher à eux, y compris au blond et félin Jaguar qui, en définitive, terminera dans la délinquance, comme son frère aîné avant lui, à moins qu'il ne devienne un véritable "caïd" de la pègre locale et n'y réussisse fort bien. Même le Boa, partagé entre la brutalité qu'il se doit d'afficher et son affection pour la Malencouille, finit par nous devenir familier et presque sympathique.

Autre personnage qui aura son mot à dire dans le drame qui va bientôt se nouer - car la dénonciation n'est rien à côté de ce qui va suivre : le lieutenant Gamboa. Il est de ces gens que l'on retrouve dans n'importe quelle carrière et qui sont en général respectés par les adolescents parce que, bien que sévères, ils se montrent toujours justes. En filigrane tout d'abord, puis de plus en plus nette, croît sous les yeux du lecteur l'idée que se font de l'honneur - car tous croient à l'honneur - les cadets impliqués et Gamboa. Le plus étrange, c'est qu'on se retrouve à partager leur point de vue tandis que, de leur côté, ils s'aperçoivent qu'ils ont beaucoup de choses en commun, effectivement, sur cette question.

"La Ville et les Chiens" est un roman tout à la fois dur et poétique, où l'auteur pointe du doigt cette malédiction qu'est, en Amérique latine, la tradition ibérique, qui s'y est fort bien adaptée, du machisme et de la virilité à tout prix. C'est aussi un hymne à la réorganisation de la société péruvienne et une déclaration d'amour et de tendresse de l'auteur à son pays. Certains auront peut-être du mal à y entrer mais, une fois franchis les chapitres d'exposition, l'adrénaline monte aussi en nous et nous n'avons que deux désirs : voir comment tout cela se terminera déjà au Collège mais aussi à quel personnage correspond en fait tel ou tel flash-back. A découvrir.

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