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Christian Bobin

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rotko
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Christian Bobin Vide
MessageSujet: Christian Bobin   Christian Bobin Icon_minitimeJeu 14 Juil - 6:23

Christian Bobin, Isabelle Bruges, Le temps qu'il fait.
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La voix d'un conteur.
On gagne à lire Christian Bobin à haute voix : il est agréable à écouter, et sa voix tient à la fois du monologue intérieur et d'une voix extérieure qui accompagne le lecteur. Il s'identifie à tout ce qui vit, et par le truchement du conteur, même le chien a son mot à dire :

"Nello n'aime pas la pluie. Elle épaissit votre poil, elle salit vos pattes, elle fait que, lorsque vous rentrez, on vous met en quarantaine dans la cuisine, avec interdiction d'errer dans les autres pièces." Pourtant cette pluie sert bien les vivants. Elle renforce l'intimité et chacun y va de son histoire intime. Le conteur retrouve les anciennes contines. Du genre : il était trois petits enfants, deux filles et un garçon.
"la première [va] dans sa chambre verte. La seconde dedans sa chambre jaune. La troisième dedans sa chambre rouge" p 30. Petits moments heureux de l'enfance : les déguisements, les jeux avec le chien, les confidences avec le chat.
Le conteur fait aussi parler les raconteurs : Isabelle, Eglantine la grand mère, le médecin, le photographe, la petite fille sur le lit d'hopital.

On serait tenté de dire que Bobin cultive l'émotion sobre, joie ou chagrin, amour naissant ou vie qui s'éloigne. Tout se passe en douceur. L'essentiel étant de dire, d'assurer une présence. On parle au cerisier dans le jardin, on confie un secret à un aveugle, par petites touches des doigts sur le visage. Le dernier mot du texte : "Ecris."

Rien d'étonnant à ce que Bobin fasse l'éloge de la promenade. On ne va nulle part, on jouit de l'instant, et il en reste un souvenir agréable, un peu vague, comme du plaisir momentané de la lecture.
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Invité
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Christian Bobin Vide
MessageSujet: Re: Christian Bobin   Christian Bobin Icon_minitimeJeu 14 Juil - 10:29

Bobin c'est comme Véronique Sanson: délicieux à petites doses ! J'aime beaucoup mais seulement de temps en temps car il a tendance à dire, de façon poétique certes, toujours la même chose. Mon préféré pour l'instant: "Geai". Un très joli conte.
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rotko
Invité



Christian Bobin Vide
MessageSujet: Re: Christian Bobin   Christian Bobin Icon_minitimeMer 31 Aoû - 19:55

Christian Bobin : « la femme à venir » (Gallimard)
.
Comme l’émotion, la parole est retenue. Dans « la femme a venir » (Gallimard), Christian Bobin entonne 4 chansons pour 4 périodes. Albe a dix ans, on vit ses émotions, ses joies, les absences ou les silences des êtres aimés, la père, la mère, le chat, un cheval noir. A dix sept ans, la joie attendue, le sourire contraint, la petite moue au bord du sanglot. Avec Albe adulte, écoutons Lise qui lui parle de son mari :

« C’est un homme de sable, un homme de vent. Il n’existe pas. Peut-on aimer qui l’on méprise, Albe. Je ne trouve pas la réponse. .un matin, je me réveille et je regarde ça dans mon lit : un adulte, la trentaine, un front dégarni, un ongle cassé à la main gauche. Une somme assoupie de faiblesses et songes… le tout tenu serré dans un métier, une famille, une maison. Je regarde le corps endormi de ce monsieur-comme un astre mort autour de mon amour. Eh bien voilà, c’est fini ».

puis de ses amants :

« Vous ne devinerez jamais Albe le nombre de chevaliers qui sont venus, au début pour me défendre. Pour me défendre de quoi, ça, je l’ai jamais su. Ils me commandaient une bière d’une voix éteinte. Ils restaient jusqu’à la fermeture…Elle sort un paquet de lettres d’une armoire à confitures : des demandes en mariage, des promesses éternelles. Vous voyez le genre. Evidemment, je n’y répondais jamais : la béatitude, quelle horreur. Et les deux femmes éclatent de rire ».

Albe vit aussi, on la suit, et les confidences parviennent par bribes, à la volée, comme si elle marchait contre le vent, jusqu’à ce qu’elle parte sur la route, chantante, vers un phare breton…136 pages. Denses.
Un avis différent par pierre jourde dans son pamphlet
La Littérature sans estomac, de Pierre Jourde.
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rotko
Invité



Christian Bobin Vide
MessageSujet: Re: Christian Bobin   Christian Bobin Icon_minitimeMer 31 Aoû - 19:57

Christian Bobin, L'équilibriste, Le temps qu'il fait. 37 pages.
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Gardons les sabots sur la terre !

Il était une fois un narrateur devenu sans travail. Il rencontre un homme-cheval dans un pré.
L'homme-cheval travaillait dans un cirque, avec une écuyère si légère, si légère...

La conversation de ces deux naufragés contient un message d'espoir, à la portée de tous.
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Loudon D
Invité



Christian Bobin Vide
MessageSujet: Re: Christian Bobin   Christian Bobin Icon_minitimeMer 31 Aoû - 23:22

rotko a écrit:
un message d'espoir, à la portée de tous.

C'est un peu ce que reprocherais à Bobin : une sagesse réconfortante, cotonneuse, qui n'est allée nulle part et qui peut donc se targuer d'être revenue de tout.

J'ai lu il y a longtemps un truc (il ne sagissait pas d'un roman, mais plutôt de "fragments", si mes souvenirs sont bons) dans le le titre duquel il y le mot "tulipe", ou peut-être "rose". A la portée de toutes les intelligences, en effet, puisque dans le fond inintelligible. A lire sans doute avec le coeur.

Vous avez l'honnêteté de mentionner la critique de Pierre jourde, et de la reproduire dans un autre message. Je pense que Bobin est en effet plutôt ridicule. Je pense aussi qu'il est dangereux, justement par sa "sagesse", amorphe, anhistorique, démobilisante. Un obscurantiste, un prêtre de la religion du sommeil déguisé en écrivain.
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coline
Invité



Christian Bobin Vide
MessageSujet: Re: Christian Bobin   Christian Bobin Icon_minitimeMer 31 Aoû - 23:58

Comme il est un peu...mais de très loin,par alliance, de la famille, je me dois de le soutenir un peu...
Loudon Dodd, je trouve ton jugement un peu sévère...
Je ne suis pas forcément très amatrice de tous les livres de Christion Bobin mais, pour moi, ils rejoignent un peu ceux de Philippe Delerm...Tous deux à écrire dans un calmesouverain et souvent sur des riens ("Une petite robe de fête")...Mais pas toujours...et pas des riens tout de même ("La part manquante)...
L'esprit de cet auteur me semble assez bien se dessiner dans ce dialogue trouvé sur le Net:
http://www.nouvellescles.com/Entretien/Bobin/Bobin.htm
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Loudon D
Invité



Christian Bobin Vide
MessageSujet: Re: Christian Bobin   Christian Bobin Icon_minitimeJeu 1 Sep - 1:14

J'avoue ne pas l'avoir beaucoup pratiqué.
Mais ce qu'il dit dans cette interview correspond, c'est assez curieux, à peu près totalement à l'image que je me faisais de lui : il se décrit comme je le vois.
Il trouve tout "mortuaire", et notamment toute pensée un peu systématique et construite (au premier rang desquelles, comme de bien entendu, le marxisme), il pense que "théoriser c'est endosser les vêtements de la mort", que tout ce qui n'est pas "individuel et singulier" est "en germe, totalisant, totalitaire". Il aime la terre. Paradoxalement, il a "eu un coup de foudre pour Platon".
Les choses changent, certes, des évènements se produisent, mais à la manière d'un cycle naturel, sans intervention de l'Histoire.
On voit le goupillon qui dépasse de sa sacoche (si encore il avait le courage de le brandir...)
Il faut un sacré toupet quand même pour prétendre que l'individualisme rehaussé de platonisme est hors-norme, et que le le prix à payer peut être lourd, "au minimum : le prix de la solitude". C'est au contraire tout-à-fait dans l'air du temps.

Ces critiques ne vont pas jusqu'à envelopper les membres de sa famille, ni ceux qui apprécient ses livres.

A vrai dire, je n'aime pas trop Delerm non plus.
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rotko
Invité



Christian Bobin Vide
MessageSujet: Re: Christian Bobin   Christian Bobin Icon_minitimeJeu 1 Sep - 8:41

Loudon Dodd
Citation :
A vrai dire, je n'aime pas trop Delerm non plus

"moi aussi"(!),
- mais si certain(e)s trouvent la lecture des petits textes de delerm reconfortante, pourquoi pas ? on ne se situe pas toujours, ni dans nos conversations, ni dans nos lectures, aux sommets de la littérature.

-si Bobin permet à des lecteurs de "reprendre pied", c'est de l'homeopathie qui vaut bien certaines medecines....
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coline
Invité



Christian Bobin Vide
MessageSujet: Re: Christian Bobin   Christian Bobin Icon_minitimeJeu 1 Sep - 15:32

Très bien la comparaison avec l'homéopathie...D'ailleurs on ne lit Delerm ou Bobin qu'à dose homéopathique...
A dose homéopathique, je trouve cela plutôt plaisant...On ne parle pas de chefs d'oeuvre bien sûr...
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Provence
Invité



Christian Bobin Vide
MessageSujet: Re: Christian Bobin   Christian Bobin Icon_minitimeJeu 1 Sep - 16:13

Je suis totalement allergique à Delerm et à Bobin, même à dose homéopathique Laughing

J'avais lu il y a longtemps une critique bien argumentée, où le terme "minimalisme de bénitier" traduisait tout à fait ce que j'en pensais. Et Loudon Dodd a mieux que moi explicité tout çà.

Je ne leur conteste pas le droit d'exister, ni d'écrire, loin s'en faut, et ne serais jamais en position de le faire....

Mais que chacun reste à sa place.... et les cochons (chèvres ? moutons ?) seront bien gardés ;)
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Provence
Invité



Christian Bobin Vide
MessageSujet: Re: Christian Bobin   Christian Bobin Icon_minitimeJeu 1 Sep - 16:16

Mince.... çà y est j'ai sorti mon fusil.... je m'étais pourtant promis de ne plus le faire :cb: :lol!:
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coline
Invité



Christian Bobin Vide
MessageSujet: Re: Christian Bobin   Christian Bobin Icon_minitimeJeu 1 Sep - 17:47

Dis donc, Provence, tu ne devrais pas lire dans ton automobile : ne serait-ce pas ce qui t'empêche d'apprécier les plaisirs minuscules décrits par Delerm? Smile
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coline
Invité



Christian Bobin Vide
MessageSujet: Re: Christian Bobin   Christian Bobin Icon_minitimeJeu 1 Sep - 17:51

Provence a écrit:
Je ne leur conteste pas le droit d'exister, ni d'écrire, loin s'en faut, et ne serais jamais en position de le faire....

Mais que chacun reste à sa place.... et les cochons (chèvres ? moutons ?) seront bien gardés ;)

Que veux-tu dire? Je ne comprends pas...Je trouve même surprenante une telle colère contre ces deux auteurs...qui ne font pas de mal à une mouche il me semble....
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Loudon D
Invité



Christian Bobin Vide
MessageSujet: Re: Christian Bobin   Christian Bobin Icon_minitimeJeu 1 Sep - 18:03

coline a écrit:
ces deux auteurs...qui ne font pas de mal à une mouche il me semble....

Pour ce qui concerne Bobin, je ne suis pas d'accord.
Et je ne parle pas de ses qualités d'écrivain, comme le laisse entendre Rotko lorsqu'il évoque les "sommets de la littérature".

Quant à dire que l'espoir qu'il fait naitre "vaut bien certaines médecines", il me semble que c'est l'argument qu'on utilise lorsque l'on veut absoudre les marchands d'illusions.
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rotko
Invité



Christian Bobin Vide
MessageSujet: Re: Christian Bobin   Christian Bobin Icon_minitimeJeu 1 Sep - 18:08

london a écrit:

Quant à dire que l'espoir qu'il fait naitre "vaut bien certaines médecines", il me semble que c'est l'argument qu'on utilise lorsque l'on veut absoudre les marchands d'illusions.

Certes, Certes ! Christian Bobin 0093 Mais on a besoin d'illusions de temps en temps, quand c'est trop dur de rester les yeux grand ouverts....
Christian Bobin Wink
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coline
Invité



Christian Bobin Vide
MessageSujet: Re: Christian Bobin   Christian Bobin Icon_minitimeJeu 1 Sep - 18:22

Extrait de "L'équilibriste" de Christian Bobin.
« C’était un mardi, je crois. Je ne l’avais jamais vu aussi radieux. J’ai trouvé, me dit-il. J’ai trouvé ce que j’attendais — enfin pas tout à fait, mais j’ai trouvé un mot pour le dire. Vous ne devinerez jamais. J’essayai pourtant : Dieu ? La mort ? L’amour ? Pas du tout, répliqua-t-il. Vous cherchez du côté du plus grand. C'est une erreur sans doute inévitable. Moi-même je l'ai commise jusqu'à ce matin. C'est tellement plus simple : j'attends le printemps.

Je dus avoir l'air stupide. Il me précisa sa réponse. Sa parole se précipitait. Je la rapporte ici le plus fidèlement possible. C'était une parole sans folie malgré les apparences. Je le sais. J'ai déjà vu des fous. Ils peuvent être calmes ou en colère, bavards ou taciturnes. Ils ont tous en commun une tristesse noire. La parole que j'entendais ce jour-là était pleine de lumière et gaieté.

Ce que j'appelle le printemps, me dit-il, n'est pas affaire de climat ou de saison. Certes, je ne suis pas insensible à la résurrection du mois de mai, à cette candeur nouvelle de l'air qui rend le coeur si rouge et les filles si moqueuses. Mais on peut toujours objecter que cette résurrection sera bientôt suivie par un nouvel hiver, un goutte à goutte de la mort froide. Les saisons sont rondes, bégayantes. Ce que j'appelle le printemps brise ce cercle-là, comme tous les autres. Cela peut surgir au plus noir de l'année. C'est même une de ses caractéristiques : quelque chose qui peut venir à tout moment pour interrompre, briser — et au bout du compte délivrer.»

Mais où est le mal d'écrire des choses pareilles?...
Quelque chose doit m'échapper que j'aimerais que vous expliquiez clairement Loudon Dodd et Provence....
On a l'impression lorsque vous parlez de Bobin et Delerm qu'ils ont quelque chose de diabolique à mettre en évidence les petits bonheurs qui passent inaperçus aujourd'hui...Mince!...Bobin:Les loukoums chez l'Arabe...La cueillette des mûres...Le gâteau du dimanche...On ne pense même plus que ce sont des parcelles de bonheur!...

Mais ils savent tout aussi bien aborder ce à quoi on évite de penser: la vieillesse, la mort...
"La plus que vive" par exemple de Bobin est un témoignage bouleversant...De même "La cinquième saison" de Delerm....
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Provence
Invité



Christian Bobin Vide
MessageSujet: Re: Christian Bobin   Christian Bobin Icon_minitimeVen 2 Sep - 7:38

:D Coline, je n'ai pas de colère ! Ces deux-là n'ont rien non plus de "diabolique" ! Laughing

Ils sont simplement très habiles, à nous faire croire que c'est çà la vie, à nous endormir et nous jeter de la poudre aux yeux.
Dans un premier temps, je trouve leur écriture vraiment facile, et l'exploitation du genre tient du procédé de faiseurs, et non plus du style d'un écrivain.

Et sur le fond, c'est vide.... Et en même temps moral et réactionnaire. Replions-nous sur nous-même, rien ne vaut ces plaisirs minuscules, le fil des saison ou le couteau que j'ai dans la poche.
Cette propension à vouloir nous faire croire que le réel peut-être magique.... Proust a fait mieux avec sa Madeleine Laughing et sans mièvrerie

Quelle philosophie ! Aucun idéal, aucun combat. Telle est la société aujourd'hui, remarquez, de plus en plus indifférente.

Tout à fait d'accord Rotko, pour se bercer d'illusions de temps en temps. mais pas avec de la philosophie de bazar. Ne cédons pas à la facilité ! ;)
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Loudon D
Invité



Christian Bobin Vide
MessageSujet: Re: Christian Bobin   Christian Bobin Icon_minitimeVen 2 Sep - 13:36

Je ne vois pas où est la simplicité dans ce printemps qui n'est pas de ce monde, fugitif et transitoire, mais qui semble être intérieur et permanent : entre le paradis des vieilles illusions et la positive attitude des nouveaux marchands de sommeil.

En effet, je hais l'infâme Bobin (et l'adjectif n'est pas gratuitement injurieux - les lecteurs de Voltaire me comprendront), et je vais tenter, Coline, de vous expliquer le plus clairement possible pourquoi.

Je m'appuierai sur la nouvelle "La Part manquante", extraite du recueil du même nom.
Le narrateur est dans un hall de gare. Il voit une femme. Elle est seule (solitude paradoxalement rehaussée par le fait qu'elle tient un enfant dans ses bras). Il nous explique, pour justifier son intérêt, qu'on ne peut pas ne pas voir les gens qui sont seuls, qu'ils "emmènent sur eux la plus grande séduction". Les solitaires sont beaux, donc. Le jugement est arbitraire, sans appel, il ne souffre aucune discussion. Il est au-delà de cela, c'est une évidence immédiate, comme tous les fruits de la sagese bobinienne. Il faudra se souvenir que tout le reste du texte est du même tonneau : indiscutable.
En toute logique, Christian Bobin, le solitaire qui se méfie de tout ce qui est collectif, qui aime "le singulier, l'individuel" (cf. interview), devrait s'intéresser à cette jeune femme. Mais non, en fait il s'en fout. Elle n'a d'importance qu'en tant qu'on "se dit en la voyant que toutes les mères sont ainsi", qu'en tant qu'incarnation de la pure Idée. Il ne va pas nous parler de cette mère, il va nous parler de la Mère (mais comme il préfère le pluriel de généralité au singulier générique, il écrira plutôt : "les mères".)

Les mères ont des enfants, qui poussent "dans leurs songes" (et pourquoi pas dans les choux ?), qui sont venus "avec la fraicheur des jardins" (on nous parlera plus loin de "douceur des jardins parfumés", et de "jardins bruissant de lumière". Christian Bobin aime les jardins, allez savoir pourquoi. La nature pour lui semble être un vaste jardin. entouré de déserts. Il aime bien les déserts aussi. D'aucuns pourraient trouver qu'il a la main un peu lourde sur le symbole, mais bon, comme vous le dites Coline, "ça ne fait pas de mal à une mouche. Pas encore.)
Et ces enfants viennent, racourci vertigineux, "dans la chambre du sang". Voilà à quoi se trouve résumées la sexualité et la parturition : au sang, au liquide sacré par excellence, au liquide purificateur (dans le même ordre d'idées, il aime bien le feu aussi). Tout le reste sent trop vulgairement la vie, est trop compromis avec l'existence, trop bassement terre-à-terre. Sale.

Et cet enfant, à la si prodigieuse genèse, c'est Dieu. Rien de moins. Il semble être à la fois la "part manquante" et ce qui vient la combler (ce n'est pas très clair : comme dans toute pensée mystique qui se respecte, un peu de paradoxe ne nuit pas). Cela, vous le savez, mesdames. Et si vous ne le saviez pas, Christian Bobin le sait pour vous. Car Christian Bobin sait, lui aussi. Et il vous comprend, lui, au moins : il sait que vous avez "affaire avec l'invisible", avec l'éternité, avec la "parole silencieuse". Les hommes ne peuvent rien y comprendre, sauf s'ils sont "mystiques, poètes ou bien rien" (mais "rien", ce n'est pas péjoratif, c'est comme tout (cf. "les jeunes mères deviennent invisibles, bonnes à tout, bonnes à rien", ou dans la nouvelle intitulée "l'écrivain" : "Un mort c'est comme personne. Un mort c'est comme tout le monde". Etc. ad nauseam), l'avers et l'envers d'une même médaille : l'Absolu.qui s'oppose au "quelque chose"). Vous devinez un peu, mesdames, que Christian Bobin n'est pas un homme comme les autres.

Mais revenons un peu à cette jeune femme, redescendons un peu sur terre, mais pas trop, regardons-la, mais regardons-la "sans danger d'un amour". Pourquoi sans danger d'un amour ? Déjà, parce que le "un", ici, est sale, il isolerait cette jeune femme, en ferait quelqu'un de singulier, d'incarné, déchu du monde platonicien des archétypes. Et puis aussi parce qu'elle a un enfant. Or, on ne peut pas aimer une femme qui a un enfant. Il n'y a plus de place. Plus de désert. Plus d'attente. Elle est comblée, d'ailleurs regardez son visage, il est lumineux, signe qu'elle est pleinement réalisée, que l'enfant (Dieu) remplit sa vie. Qu'est-ce qu'un homme pourrait bien apporter à une femme pareille ? Les mères célibataires apprécieront.

Et c'est comme ça de toute éternité, depuis la Bible : c'est "une loi, une fatalité", "c'est plus fort [que vous]", mesdames, vous n'y pouvez rien, être "voué[e]s à l'amour infini", c'est votre destin, vous pouvez toujours "passer le temps de vivre", vous resterez insatisfaites tant que vous n'aurez pas accompli la loi de votre être, le grand sacrifice, la conjonction avec l'Absolu : Enfanter.

Vous en avez de la chance ! Les hommes, eux, ne tutoient pas le sacré, ils vivent dans le monde, dans le profane, dans l'impur, dans le relatif. Regardez-les avec indulgence, avec compassion, il ne leur reste plus grand chose en partage : "il leur reste le reste." Le reste ? Une paille : "le travail, la fureur imbécile du travail, des carrières et des guerres". Il leur reste la vie en société, l'existence historique. Insoumis à la Fatalité et à la Vocation, parce qu'ils ne sont pas dignes d'avoir un Destin, englués dans le monde louche de l'action, parce qu'incapables de s'élever jusqu'aux sphères de la contemplation, il ne leur reste plus que cette petite chose méprisable : la liberté. Et la liberté, mesdames, c'est contingent, c'est mondain. C'est sale. Vous le saviez, n'est-ce pas ? Vous saviez que la vie, ce n'était pas vraiment votre truc. L'émancipation ? Pourquoi faire ? Le travail, les carrières ? Fadaises. Vous valez beaucoup mieux que ça. Réalisez-vous plutôt dans vos enfants, c'est moins superficiel, et c'est conforme à votre nature profonde.

Les marchands de sommeil et d'illusions, dans les rangs desquels je place Christian Bobin, ont pour fonction d'expliquer à ceux qui sont écrasés sous le talon de fer, à ceux qui sont opprimés par leurs semblables, aux victimes de l'injustice, qu'il leur reste la meilleure part, que leur sort est finalement enviable, qu'il suffit pour s'en rendre compte de prendre un peu de hauteur. D'une certaine façon, oui, ils apportent du réconfort : on vous empêche de manger des fruits du jardin ? Goûtez donc de sa lumière, vous m'en direz des nouvelles. On vous exploite ? C'est que vous êtes voués au sacrifice, et le sacrifice, c'est bon. Allons, abdiquez, ne vous battez pas, dormez : votre royaume n'est pas de ce monde.

Voilà pourquoi je hais Christian Bobin.
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Maïa
Invité



Christian Bobin Vide
MessageSujet: Re: Christian Bobin   Christian Bobin Icon_minitimeVen 2 Sep - 15:03

Fichtre ! Me suis bien régalée en lisant ce message de Loudon Dodd. La littérature sans estomac, comme dit Jourde. D'ailleurs ces fleurettes méritent-elles le beau nom de littérature ? Bobin et Delerm, si l'on veut voir le monde dans un rêve douceâtre. Un monde aseptisé. Et ça se vend justement parce que le monde est violent et douloureux à regarder avec les yeux ouverts. Allons encore plus loin dans la manipulation avec l'effet Coelho... Je hais Coelho !
Puisqu'on parle de Voltaire, méfions-nous des Pangloss qui veulent nous faire croire que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Si l'on se contente de la gorgée de bière et du pommier en fleurs dans son jardin...
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coline
Invité



Christian Bobin Vide
MessageSujet: Re: Christian Bobin   Christian Bobin Icon_minitimeSam 3 Sep - 22:44

Sincèrement, merci et bravo Loudon Dodd d'une telle réponse...Merci Provence aussi...

Oserais-je dire que nul ne pense que le monde à la Delerm c'est la réalité du monde dans lequel nous vivons...
Pour moi ce ne sont que des parcelles de ce monde, des parcelles à côté desquelles nous passons aujourd'hui sans les voir, trop préoccupés de nos peines ,de nos difficultés,de nos soucis et de nos souffrances...Je crois simplement qu'il est réconfortant parfois de les mettre sous la lumière pour se rappeler qu'elles existent aussi et ne pas totalement désespérer...Personnellement, ce sont des choses que j'ai envie de voir, entendre, sentir, toucher, goûter...oui, les fleurs...oui, les arbres...oui, le chant des oiseaux...oui, le goût des fraises des bois...Oui, la beauté d'un ciel étoilé...
J'ai cueilli les mûres cet après-midi...j'ai fait la gelée...cela embaumait la maison...et la couleur des pots est sans pareil...Bien sûr mes jambes et mes bras sont un peu égratignés...mais cela m'a rendu un moment heureuse...
La vie à la campagne, ou avec un jardin, donne peut-être une conscience plus vive de ces petits riens qui, s'ils ne font pas l'essentiel de nos vies, apportent tout de même un peu de baume sur nos coeurs...Pourquoi ne pas accepter que certains écrivains (ils ne sont pas si nombreux!) en parlent un peu...un peu de douceur dans ce monde de brutes...

Pour Bobin, le message est sans aucun doute plus sournoisement dissimulé sous d'apparentes bonnes et belles paroles...J'en conviens...Mais pas toujours...
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Christian Bobin Vide
MessageSujet: Re: Christian Bobin   Christian Bobin Icon_minitime

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