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Víctor del Árbol (Espagne)

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Masques de Venise
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MessageSujet: Víctor del Árbol (Espagne)   Mar 23 Mai - 15:34



Etoiles notabénistes : ******

La tristeza del samurái
Traduction : Claude Bleton


ISBN : 9782330015145

Extraits
Personnages


Comme il était de tradition, pour nos chevaliers médiévaux mais aussi, en règle général, pour les bretteurs affirmés, de donner un nom à la lame avec laquelle ils préféraient se battre, les samuraïs avaient coutume de nommer leur katana soit selon leur propre idée, soit d'après la suggestion du Maître qui le leur avait forgé. Ainsi, cette "Tristesse du Samuraï", dont nous parle ici Víctor del Árbol, n'est autre que le nom du katana que Gabriel, le forgeron d'un petit village proche de la propriété de la riche et puissante famille Mola, a confectionné pour le plus jeune des fils, Andrés. Âgé de sept-huit ans à peu près, celui-ci est fasciné par les armes et, tout particulièrement, les armes japonaises et tout ce qui entoure la culture samouraï :  la noblesse des katanas, la cérémonie du seppuku, mais aussi l'entraînement où l'on se doit de rester impassible, lecode d'honneur (le Bushidô), l'obéissance absolue à son Seigneur, l'Idéal ...

De l'avis général, avant tout celui de son propre père, don Guillermo, ministre de Franco, il y a quelque chose qui ne va pas chez Andrés. Et, bien que l'enfant lui ressemble beaucoup physiquement et soit d'une rare intelligence, il s'est persuadé qu'il ne pouvait pas être de lui, que sa femme, la très belle Isabel, l'avait trompé et avait donc donné naissance à ce ... à cette ... enfin, à cet enfant dont il se débarrassera dès qu'il le pourra. Cela malgré même les conseils de son âme damnée, Publio, qui mènera une éblouissante carrière tout au long des années franquistes mais que nous retrouverons, en 1981, derrière le coup d'Etat avorté aux Cortés.

Partageant en cela l'avis de tous ceux qui approchent Andrés, dont son frère aîné, Fernando, lequel lui est profondément attaché et que don Guillermo enverra sur le Front de l'Est, dans la Division Azul, afin qu'il y trouve la Mort (mais, manque de chance pour don Mola et celui qui est devenu don Publio, Fernando reviendra des steppes soviétiques), Marcelo Alcalá, son nouveau précepteur, estime que l'enfant, bien que de caractère étrange, voire parfois inquiétant, est pourvu de grandes capacités intellectuelles et qu'il prendra la bonne ou la mauvaise voie selon la nature de celui qui le guidera - selon aussi les aléas de l'avis. Mieux vaudrait toutefois qu'il n'y eût pas trop d'éléments négatifs dans la vie d'Andrés ...

Hélas ! Sa mère s'enfuit - en tous cas, c'est ce qu'on lui raconte - alors qu'il atteint justement ses sept-huit ans ; son frère, qu'il aime tant, part lui aussi, mais pour faire la guerre contre les Rouges avec les Allemands ; et son père l'isole de plus en plus avant de le faire carrément enfermer peu avant qu'il atteigne sa majorité. L'auteur nous laisse cependant entendre que, au-delà de la haine qu'il portait à l'adolescent, don Guillermo Mola avait peut-être de bonnes raisons pour le faire interner ... Un passage du livre nous montre d'ailleurs de quoi est capable Andrés alors qu'il n'a que dix-sept ans. Pour autant, l'on ne peut s'empêcher de se demander ce qu'il serait advenu de cet enfant "différent" si son père et sa mère avaient formé un couple uni, si sa mère n'avait pas disparu du jour au lendemain, assassinée, prétendra-t-on, par le précepteur de l'enfant, Marcelo Alcalá, tombé éperdument amoureux d'elle et avec qui elle voulait rompre, si Fernando n'avait pas été fait prisonnier par les Russes et si tout un pan de l'Histoire espagnole n'avait pas existé ...

Je mets tout de suite en garde les amateurs d'intrigues simples. Celle que déroule sous nos yeux Víctor del Árbol se révèle des plus complexes, avec de nombreux retours en arrière, l'action se déroulant alternativement aux premiers jours du franquisme et en 2001 pour s'achever en 2002. Des plus machiavéliques et des plus sanglantes aussi. Ici, nous sommes aux premières loges d'un totalitarisme qui, bien qu'ayant rétabli une forme d'ordre dans le pays, n'a pas apporté beaucoup de bonheur aux Espagnols. Si la Liberté se remet à palpiter après la mort du Caudillo, les plis sont pris et les hommes de pouvoir restent les hommes de pouvoir ...

Qui s'étonnera sincèrement, à la sinistre époque qui est la nôtre, de découvrir les hommes de Franco ayant creusé leurs confortables tanières au sein même de la monarchie qui s'est installée en Espagne après la mort du dictateur ? Qui s'étonnera des pressions subies par l'héroïne, María Bengoechea, avocate et divorcée, lorsqu'elle s'investit pour retrouver Marta Alcalá (la petite-fille de Marcelo), qui a été escamotée en pleine rue alors qu'elle devait avoir à peu près douze ans sans que son père, César, pourtant lieutenant de Police de son métier, ait réussi à la retrouver ? En fait, César a bien failli remonter la piste du kidnappeur mais, pour avoir plongé dans le coma le messager du coupable, chargé de lui remettre l'un des rubans qui maintenaient les cheveux de sa fille, il a été condamné à la prison - et le hasard a voulu que ce fut M° Bengoechea elle-même qui plaidât pour la partie civile. Qui s'étonnera des pistes et des sentiers qui s'entremêlent, nous révélant entre autres que l'avocate est elle-même la fille de Gabriel, l'armurier qui forgea le katana du petit Andrés Mola ? Miroirs qu'on distingue à peine dans cette Espagne où il n'arrête pas de pleuvoir, faux reflets d'une vérité qui a existé et qui se croisent avec les reflets quasi charnels d'une vérité qui, de son côté, ne fut que mensonges patiemment tissés par les sbires de Loma, corps-à-corps d'une époque bel et bien morte et enterrée, avec toute sa colère et toute sa cruauté, avec une ère plus moderne qui essaie désespérément de tirer la page mais qui n'a pas encore suffisamment de recul pour le faire sans dommages, personnages attachants mais aussi pervers, insaisissables, froids, ayant oublié ou s'acharnant encore et toujours à oublier l'âme qui fut la leur, personnages "mauvais" et "maudits" mais, pour certains, aux convictions sincères, personnages sympathiques mais trop indifférents ou trop lâches qui, de tous temps et en tous lieux, préfèrent détourner la tête devant l'injustice qui se commet sous leurs yeux et se boucher les oreilles pour ne pas entendre les cris des innocents, tous sont là, se mêlent, s'évitent, se cognent dedans, lèvent encore pour certains d'eux un poignard qu'ils rêvent de planter dans un dos que, dans leur jeunesse, ils n'ont pas réussi à blesser à mort, sang, puissance, mort et l'impression étouffante, horrifiante et digne d'une tragédie grecque que le fameux "¡ Viva la muerte !", lancé, le 12 octobre 1936, par le général franquiste José Millán-Astray, pour interrompre le célèbre "Discours de Salamanque" de Miguel de Unamuno peut relever sa tête d'hydre infernale non seulement à n'importe quel moment de l'Histoire comme à n'importe quel moment de notre pauvre petite histoire personnelle - voilà tout ce que vous trouverez, voilà tout ce que vous éprouverez en lisant "La Tristesse du Samuraï" avec, en arrière-plan, l'inoubliable et immortelle mélancolie du Quijote.

Mais qui sait ? Ce sont peut-être mes gènes ibériques qui me font percevoir les choses de cette manière tranchante comme un rasoir - ou comme le fil d'un katana Wink . Quoi qu'il en soit, lisez "La Tristesse du Samuraï" : Víctor del Árbol est, c'est certain, un nom dont se souviendra le polar espagnol - et mondial.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

Celui qui n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire n'a rien fait.
Charles Pathé


La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
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Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.
Jean Hougron



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MessageSujet: La Maison des Chagrins   Dim 28 Mai - 14:42



Etoiles notabenistes : *****

Respirar Por La Herida
Traduction : Claude Bleton


ISBN : 9782330056407

Extraits
Personnages



Ici encore, nous conviendrons que les amateurs d'intrigues simples, avec peu de personnages, se trouveront vite agacés et encore plus vite "largués", si l'on me permet le terme , devant cette histoire qui n'est que méandres diaboliquement labyrinthiques et nauséabonds. Quant aux adorateurs du minimalisme pur et sec, de grâce, passez votre chemin à moins que vous ne soyez complètement masochistes et ne souhaitiez vous punir par deux jours minimum de maux de tête terribles.

Cela n'empêche pas cette "Maison des Chagrins" - le titre espagnol est beaucoup plus parlant mais aussi beaucoup plus terrible - de créer un suspens profond, dans lequel le lecteur patauge et s'englue à plaisir même si, cet ouvrage étant pour une fois dépourvu de l'arrière-plan politico-historique qui existait dans "Le Testament du Samouraï" et que l'on retrouvera à nouveau, encore plus renforcé, dans l'admirable "Toutes les Vagues de l'Océan", cette tension manquera aux amateurs qui, comme moi, aiment voir l'Histoire s'inviter au festin du Polar.

Je vais essayer de faire simple mais, sans rire, cela va être difficile . Et ne comptez pas sur moi pour vous découvrir la fin de tout cela parce que, d'abord, j'essaie quand même de réduire les "spoilers", ensuite parce que je ne pourrais le faire sans manifester le talent de l'auteur - et sans vous priver, bien entendu, cher lecteur, de votre plaisir. lol!

Eduardo Quintana
, peintre de renom, a passé quatorze ans en prison pour s'être vengé du chauffard responsable de l'accident de voiture où il avait perdu sa femme et sa fille. Lui-même avait été gravement blessé au genou et en avait gardé une jambe à jamais boiteuse et douloureuse. S'étant procuré le numéro d'immatriculation de la voiture du chauffard qui, après s'être arrêté en un premier geste pour apporter sans doute son aide, avait préféré fuir devant ce qu'il avait vu, il abat Teo, le propriétaire de la voiture incriminée  - ergo, l'assassin de sa famille  - qui se promène avec les siens en ville, les siens, c'est-à-dire sa femme, Maribel, professeur de danse, et leur fils adoptif de six ans environ, le petit Who, d'origine asiatique. Maribel reçoit une seconde balle, destinée à l'enfant, dans la colonne vertébrale, ce qui la laissera à demi paralysée. Et Eduardo se livre à la police.

Quand il sort de prison, il doit régulièrement visiter une psy, Martina, qui, contre l'entretien rituel, devant lequel renâcle d'ailleurs le patient blasé, lui fournit les ordonnances dont il a besoin. Quintana s'est mis à boire - qui l'en blâmera ? - et a renoncé à la peinture qu'il faisait "avant". Comme un don artistique renonce par contre rarement à celle ou celui qu'il a choisi, l'artiste n'en continue pas moins à "croquer" profils et paysages au gré de ses promenades désenchantées à travers la ville. Son ancienne galeriste, Olga, a d'ailleurs repris contact avec lui et organisé une nouvelle exposition, avec des toiles d'inspiration très différentes, qu'Eduardo eût préféré voir demeurer dans son atelier tant elles sont loin désormais de son ancienne manière - bien plus glauques, plus fantomatiques, plus oniriques aussi sans doute ... Néanmoins, certains clients en achètent.

Olga
reçoit alors une étonnante commande : Gloria A. Tagger, la célèbre violoniste, souhaiterait que Quintana réalise le portrait d'Arthur Fernández, riche homme d'affaires qui, sous l'effet de l'ivresse, a renversé et tué son fils unique, Ian - ainsi d'ailleurs qu'une fillette de douze ans à peu près, Rebecca, qui se tenait comme par hasard à côté du jeune homme. Point important : la fille d'Arthur, Ahora, une adolescente aux fréquentations assez louche, a disparu. Condamné bien évidemment, Fernández, d'origine française et pied-noir, n' a fait que quatre ans de prison et vient de sortir pour se remettre aux commandes de ses nombreuses sociétés. Notons dès à présent que Fernández ne doit sa survie, dans cette prison où se trouvait aussi (mais pour des raisons bien différentes) l'Arménien, chef de gang célèbre et père de la jeune Rebecca, qu'à sa co-habitation (en tout bien, tout honneur) en cellule avec Ibrahim, Algérien musulman mais soufi échoué là après bien des avatars ...

Quintana accepte la commande, d'autant plus facilement que Gloria A. Tagger lui rappelle sa femme morte, Elena. Ce cadre et ces personnages posés, peut commencer l'action véritable. Déjà, tous ceux que nous avons cités sont liés mais pas fatalement par les liens que nous pouvons imaginer et / ou qu'eux-mêmes imaginent, certains de bonne foi. Et, si l'on excepte Quintana, tous ont déjà prononcé des mensonges ou accompli des actes irréparables qui ont eu - et auront encore - des répercussions tragiques.

Pour mieux lier la sauce, ajoutons à cela Guzmán, un mercenaire venu du Chili mais qui a "travaillé" jadis sous Pinochet, Chang, un Chinois d'âge certain mais qui exploite de la manœuvre clandestine féminine, d'abord dans des ateliers de couture, puis dans des bordels - parmi ce troupeau, la jeune Meï, dont Who, devenu adulte, tombe amoureux - un homme d'affaires plus que douteux et cerné de toutes parts, Magnus Olsen, qui finira suicidé dans sa propre cuisine, sa veuve, innocente et honnête, dont le sort ne sera pas meilleur mais qui parviendra à sauver ses enfants, et un curieux vieux cinéphile, Dámaso, que connaissaient Ian et Olsen, et qui a permis au premier d'exercer un "art" bien particulier ... Ne pas oublier Graciela, la propriétaire de Quintana, qui est amoureuse de lui, mais sans espoir, sa fille, Sara, qui souffre de troubles de la personnalité et a hérité du "chat de la chance" abandonné par le métro, dès les premières pages et à l'intention d'Eduardo, par le jeune Who - le chat de la jaquette, japonais plus que chinois, et qu'elle a d'ailleurs nommé Maneki ...

L'ensemble est aussi sombre que "La Tristesse du Samuraï" et prouve que l'auteur catalan se sent des plus à l'aise dans le noir et le glauque. Cela prouve aussi qu'il possède un grand talent, peut-être plus, et que je serai toujours heureuse, personnellement, de lire ses nouveaux ouvrages. Si je n'accorde que cinq étoiles à cette "Maison des Chagrins", c'est parce que, depuis lors, j'ai lu "Toutes Les Vagues de l'Océan" et que je demeure persuadée d'une chose : en mêlant l'Histoire au Polar, Víctor del Árbol atteint vraiment au statut de Maître du genre.

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MessageSujet: Toutes Les Vagues de l'Océan   Lun 19 Juin - 16:49



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Un millón de Gotas
Traduction : Claude Bleton


ISBN : 9782330072810

Extraits
Personnages



Non, je n'écrirai pas qu'il s'agit là du chef-d'œuvre de son auteur car ce serait réduire une œuvre plus que prometteuse dans le genre polar à trois romans, tous remarquables à divers titres. Je me contenterai de dire que "Toutes Les Vagues de l'Océan" est sans doute le plus achevé des trois. Víctor del Árbol, après avoir sacrifié aux mânes du fascisme espagnol dans "La Tristesse du Samouraï", étape semble-t-il indispensable pour tout auteur espagnol actuel (il faut dire que Franco a vécu très longtemps et que la parole ne commença à se libérer en Espagne que timidement et à la fin des années soixante-dix), revient à nouveau à la terrible Guerre civile qui ensanglanta son pays mais cette fois-ci en nous décrivant l'autre côté du décor : celui des "Rouges", des Républicains - ceux que, rappelons-le encore, une Europe complètement obsédée par le fascisme (mais elle avait alors de bonnes raisons de l'être) ne cessa d'encenser jusqu'à la fin (et que nos "vovos" actuels encensent encore sans avoir la moindre idée de ce dont ils parlent  ...)

L'habitué des romans de l'auteur catalan est désormais rompu à sa technique qui fait alterner présent et passé tout en laissant entendre très clairement que tous les deux sont liés. Tout commence donc dans le présent, par le suicide de Laura Gil, officier de police à Barcelone. Un suicide sans mystère. Après avoir mis tout en ordre dans ses affaires, la jeune femme, qui se trouvait en congé de maladie, n'a été victime ni d'un tueur de flics en maraude, ni d'un règlement de comptes : elle a choisi librement de se donner la mort. La nouvelle en est évidemment communiquée à son jeune frère, Gilberto, avec qui elle était très liée bien qu'elle se fût éloignée plus ou moins de lui et de leur mère après son adolescence. Avec leur mère, on peut même parler de rupture puisque la jeune Laura avait osé écrire un article rien moins qu'élogieux sur son père, Elías, revenu, après bien des tourments, d'URSS et transformé, de par son passé héroïque, en légende vivante pour tous ceux qui avaient lutté contre Franco.

La mort d'un proche, surtout s'il fait partie de nos parents ou encore de notre fratrie, ramène à la surface bien des souvenirs. Il y a les doux, les lumineux, les ensoleillés ... et puis les autres. Gilberto se rappelle toujours comment sa sœur le mettait à l'abri dans le puits, au fond du jardin, certaines nuits que leur père rentrait ivre et bagarreur, hors de lui-même, tel un Mr Hyde insoupçonné jailli d'un tout aussi ignoré Dr Jekyll ... Oui, Laura a toujours protégé Gilberto. Mais de quoi ? Et lui ? Comment a-t-il fait pour ne pas protéger sa sœur de son addiction à la cocaïne, de sa dépression et enfin de ses envies suicidaires ? Là où Laura a toujours répondu "Présente", Gilberto se dit qu'il a toujours failli. Mais il se rend compte aussi qu'il ignorait beaucoup de choses ... Beaucoup trop.

C'est là que, par la magie des retours en arrière et de son sens certain de l'Histoire de son pays, del Árbol prend en main l'histoire du jeune Elías Gil, membre déjà du Parti communiste espagnol et expédié en URSS pour se perfectionner, auprès des camarades soviétiques, dans son métier d'ingénieur. Tout d'abord, c'est l'enthousiasme, l'exubérance, le Bonheur quasi paradisiaque ; accompagné de trois camarades dont un Anglais, Michael, un Ecossais, Martin (tous deux formant un couple homosexuel) et d'un Français, Claude, méridional et enjoué, il travaille d'arrache-pied et s'extasie au point presque d'en pleurer. Dans ce Pays de la Liberté qu'est pour eux l'URSS de Staline, les quatre étudiants n'hésitent pas à s'exprimer franchement. Mais comme, pour se faire remarquer d'un pouvoir paranoïaque, il suffit ici d'un seul mot déclaré suspect par les autorités alors qu'il ne contient en lui rien de subversif, les jeunes gens se retrouvent bientôt mis en examen (à la soviétique) et enfin déportés (à la soviétique), vers la Sibérie. Dans le train, les déportés politiques sont terrorisés par les Droits communs, sur lesquels règne un certain Igor Stern, lequel ne tarde pas à s'opposer à Elías (celui-ci en sortira avec un œil crevé) et à "enrôler" dans ses troupes Michael et Martin. Pendant ce temps-là, le train roule, roule toujours et Elías fait la connaissance d'Irina, jadis médecin-chirurgien à Kiev, et de sa fille, la petite Anna.

Le "terminus", si l'on peut dire, c'est ce que l'on appellera plus tard "l'Île de l'Horreur", la petite île de Nazino, où les déportés, pas plus que leurs gardiens, ne découvrent ni baraquements, ni aucun outil pour les construire. Evidemment, le gouvernement stalinien est conscient que cette déportation n'est qu'une forme d'abandon épouvantable, capable d'inspirer à ceux qui la subissent les actes les plus ignobles, dont le cannibalisme. (Nicolas Werth a écrit un livre sur ce sujet, dont nous ferons la fiche cette année sans doute : il s'agit de "L'ïle aux Cannibales"). Et c'est ici que nous nous arrêterons dans les souvenirs d'Elías, notre propos n'étant pas en effet de vous gâcher votre lecture.

De pareilles épreuves, sans parler de celles qu'il subira ensuite, forgent évidemment le caractère de l'homme qui y survit. Mais cet Elías Gil qui a quitté son pays en rêvant d'une URSS digne des délires utopistes d'un Jean-Jacques est-il vraiment semblable en tout à celui qui y revient ? Pour les gens de gauche, il est un héros de la Cause, un camarade qui n'a jamais trahi. Pour les autorités, encore teintées de franquisme, il reste un opposant redoutable dont il faut se méfier. En revanche, pour certains particuliers, comme le commissaire Alcázar, fils d'un ami proche de l'Elías de jadis qui lui a sauvé la mise en URSS en lui donnant l'occasion de quitter clandestinement le pays, ou encore pour Esperanza, sa femme, ramenée d'URSS où elle s'appelait Katarina, et qui lui a donné ses deux enfants, il est ...

Qu'est-il ? Ou plutôt qu'était-il car il est mort, il y a plusieurs années, une nuit, dans des circonstances mystérieuses et brutales.


C'est ce que Gilberto va découvrir, en dépit d'Alcázar, qui sait que cela ne lui apportera que souffrance, en dépit aussi de sa mère qui tient à ce que perdure la "légende" pour laquelle elle a accepté de vivre et de survivre et qui, pour cette légende, a sacrifié au moins sa fille.

Au-delà une intrigue envoûtante, "Toutes les Vagues de l'Océan" a le mérite de remettre les aiguilles à l'heure et de démontrer ce que trop de gens, surtout en France, s'acharnent à nier : c'est-à-dire que le plus grand ennemi du Parti communiste espagnol et des "brigades internationales" qui se précipitèrent au secours des Républicains s'opposant aux Nationalistes et à Franco, ne fut pas ce dernier, bien au contraire, mais Staline en personne, bien résolu à faire exploser l'une après l'autre les diverses composantes du mouvement, notamment le POUM, qui comprenait essentiellement des anarchistes libertaires, ou, à tout le moins, à les faire se dresser l'une contre l'autre pour que les malheureux communistes espagnols n'eussent aucune chance de vaincre le Caudillo. Certes, la droite espagnole était elle aussi divisée mais Franco parvint à éliminer peut à peu ses opposants, à fédérer son mouvement et, avec l'aide logistique d'Hitler et de Mussolini, à mettre à genoux les Républicains. Fort de ses propres forces armées, l'URSS aurait pu certainement soutenir ceux-ci bien plus efficacement qu'elle ne le fit. Mais Staline avait parlé. Celui qui avait souhaité un temps se faire séminariste avait dit la messe orthodoxe et donna, sans état d'âme, le coup de grâce à un Parti communiste ibérique qu'il n'avait cessé d'affaiblir sur tous les plans, en commençant par l'intérieur.

Une fois encore, je préviens l'amateur de textes courts : "Toutes les Vagues de l'Océan" compte 680 pages, touffues et solidement argumentées. L'Histoire y enlace avec passion une intrigue complexe et mieux vaut sans doute s'y connaître un tout petit peu sur le sujet de la Guerre civile espagnole avant de décider de se lancer dans cette lecture de bout en bout passionnante. C'est sanglant, insidieux, noirissime, captivant et cela se double d'un hommage légitime à tous ceux, gardes comme déportés, qui périrent à Nazino, sur place ou en tentant de s'échapper de ce piège épouvantable. Les personnages sont difficilement oubliables et leur fureur, leur rage, leur colère ainsi que leur humanité tout comme la façon qu'ont certains d'eux de renoncer à cette humanité pour sauver leur peau, la tristesse et le désespoir de tous (car si l'on oublie une seule fois sa part d'humanité sur le long chemin de la Vie, on s'en trouve à jamais handicapé et cela, quel que soit le degré du cynisme derrière lequel on cherche à se réfugier) font très longuement résonner leur voix au plus profond du cœur du lecteur.

Un grand roman, qui dépasse le genre polar autant que le genre historique, un hybride flamboyant et sincère qu'il faut lire, non pour juger mais pour se demander, par exemple, ce que nous aurions fait, nous, pour survivre à Nazino. Vivre ou mourir à Nazino, "Toutes les Gouttes de l'Océan" pourrait très bien se résumer à cela.  

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