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Georges Simenon (Belgique - Expression francophone)

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Masques de Venise
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MessageSujet: Maigret & l'Indicateur   Sam 2 Jan - 19:36



ISBN : 978-2258073470

Extraits

Personnages





La faiblesse attendrie de Simenon envers tout ce qui a trait à l'univers aquatique est bien connue.
De là à appeler "La Sardine" une boîte de nuit très select, on peut en conclure qu'il s'est fait un minuscule plaisir. Car cette "Sardine"-là a pignon sur rue à Paris et son propriétaire, Maurice Marcia, est étendu raide mort devant sa porte. Toutefois, selon l'Identité judiciaire, ce n'est pas là que Marcia a été tué : on s'y est simplement débarrassé du corps. C'est l'inspecteur Louis, surnommé "Le Veuf" - en raison de son veuvage et de sa tenue - qui a prévenu le commissaire. Car Marcia, quoi qu'il espérât qu'on en crût, ce n'était pas une petite pointure. Oh ! il ne faisait pas dans la drogue par exemple mais enfin, du monde et des affaires, il en connaissait. Chez lui se croisaient, comme au bon vieux temps d'un certain cinéma, vedettes de music-hall, de cinéma, girls et puis, bien sûr, trafiquants et escrocs divers. Avec ça, l'homme était sympathique. Il savait à peu près tout ce qu'il y avait à sa voir dans le milieu mais c'était une tombe et, franchement, il eût été difficile de lui découvrir un ennemi assez suicidaire pour passer à l'acte.

A peine avons-nous dépassé le chapitre deux, le temps de faire connaissance avec la veuve (et tous les on-dit qu'on raconte sur elle ), une superbe blonde, prénommée Line, ancienne danseuse que Marcia avait épousée quatre ans plus tôt, que le téléphone de Maigret résonne dans son bureau. La voix cherche à se dissimuler mais en sait, des choses (et des pas très belles) et en plus, sous certaines précautions, elle est disposée à parler. C'est le fameux indicateur du titre qui va, vient, chuchote, rapporte, rase les murs, disparaît et réapparaît avant de s'escamoter encore ... et qui prend vite la tangente parce que les assassins de Marcia le soupçonnent d'en savoir plus qu'il ne devrait.

"Maigret & l'Indicateur" est probablement le roman le plus "cinématographiquement américain" de Georges Simenon.
A l'exception de quelques scènes très rares, on y est toujours dans l'action, avec revolvers et automatiques qui jaillissent de n'importe où, ou, en tous cas, ont fait parler d'eux il n'y a pas longtemps. Les personnages, qu'il s'agisse de Line, garce intégrale, ou des frères Mori, associés de Marcia et truands caractériels, ont quelque chose de stéréotypé qui, je l'avoue, est très rare chez l'auteur belge et brouille le paysage. Simenon, pour l'habitué, c'est l'originalité qui prend ses racines dans la simplicité. Et sans notre fameux indicateur, c'est à peine si nous aurions un seul pétale de cette originalité si particulière. C'est comme si l'écrivain se fatiguait ... Après tout, il en aurait le droit : combien de grands romans - sans compter les "Maigret" - nous a-t-il déjà donnés ? Jetez un coup d'oeil sur tout ce post et comptez. Ajoutez à cela que nous nous apprêtons seulement à entamer le troisième tome des "Romans durs" ...

Dès le début - ou presque - on devine les ficelles de l'intrigue. Simenon ne fait pas beaucoup d'efforts pour les cacher. L'analyse psychologique est là, certes, mais ne concerne en fait que l'indicateur, au détriment des coupables qui eussent certainement gagné à plus de profondeur. Laid, n'ayant pas grand chose pour lui, aimé cependant, notre indicateur aurait pu faire jockey dans son jeune temps et puis, les aléas de l'existence ont fait que ... Mais, dans son style, il a réussi. Il a pensé, il a réfléchi, il est devenu quelqu'un dans son milieu. Après tout, des indicateurs, il en faut, non ? Et d'excellents indicateurs, c'est encore plus nécessaire. Respect

Tandis que les responsables de la mort du propriétaire de "La Sardine" sont d'un banal effarant.
On leur suppose une cervelle bien sûr mais vu la façon dont ils s'en servent - jusque devant le juge, à leur procès, où ils passent les débats à s'insulter mutuellement - on sait que, même s'ils ont certainement mené plus souvent la belle vie que l'Indicateur à physique de jockey, ce sont eux, les moches, les petits, les trop gourmands, les ratés ... Comme pris d'un vague remords, Simenon les qualifie tout de même, à la toute fin, de "fauves" mais, s'ils ont bien les instincts de certains grands prédateurs, ils n'en ont ni l'intelligence, ni le panache.

A mes yeux donc, un "Maigret" tranquille, qu'on lit tout aussi tranquillement en suivant les balises indicatrices déposées çà et là par l'auteur. Mais après tout, un génie comme lui a bien le droit de se reposer de temps en temps.

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Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
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Albert Samain

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Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.
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MessageSujet: L'Assassin   Ven 8 Jan - 19:47



ISBN : 9782258093560

Extraits
Personnages



D'un côté, les hasards de la création l'ont voulu ainsi, la fresque en majesté du binôme "45° à l'Ombre" et "Le Testament Donadieu", avec sa puissance qui vous prend à la gorge et aux tripes, l'assurance d'une cruauté bourgeoise qui ne se laisse pas oublier un seul instant et l'histoire d'une dynastie d'armateurs qui coule peu à peu par le fond, entraînant un maillon puis un autre maillon de la superbe chaîne familiale, le tout présenté, observé, minutieusement détaillé à travers une sorte de kaléidoscope spatio-temporel que le récit autorise en recourant à une recomposition chronologique des plus simples (en apparence). Dans "45° à l'Ombre", nous savons que pas mal de tempêtes ont déjà assailli la personne, aimable et toujours à l'écoute de l'Autre, du Dr Oscar Donadieu. Au milieu de la cacophonie qui s'élève de cette "Croisière se déchire" qu'est en fait "45 Degrés ...", les pieds bien plantés sur le pont de "L'Aquitaine", Simenon évoque en parallèle les hurlements et les coups de vent pleins de rage jaillis d'un passé qui est encore loin d'être canonique Peu à peu, le lecteur comprend que, sans ce passé qui chemine, la queue perpétuellement basse mais le regard toujours à l'affût d'un mauvais coup à faire, Donadieu ne serait pas là, sur "L'Aquitaine", à tenter de soulager les souffrances physiques, et encore plus morales, des passagers des trois classes - la troisième existait encore à l'époque. La clef de l'ouvrage se situe dans "Le Testament Donadieu", l'un des romans les plus balzacien de son auteur, et qui fait défiler sous nos yeux des personnages bien plus jeunes - qui pourrait ainsi deviner que le futur médecin était surnommé "Kiki" quand il avait quinze ans ? que cet homme posé, sûr de lui, cet hybride surprenant entre le bourgeois arrivé et l'anarchiste qu'on n'appelle pas encore écologiste mais qui ne rêve que de courir les mers, a fui sa famille corsetée et bordelaise pour ne pas se rendre complice d'un mode de vie fondé sur le Mensonge, le Regard-qui-se-détourne et le Murmure-que-l'on-tait pour préserver à jamais son statut social et les privilèges mondains et financiers qui vont avec ?  D'où l'occasion, pour un Simenon en très grande forme, de nous donner sa version, bien particulière, d'un "Roméo & Juliette" soigneusement passé et repassé au noir et au glauque les plus attractifs bien que fort désespérants ...

Dans l'envol des pages de ces deux romans, on perçoit le "han" du bûcheron qui taille, tranche, abat, construit dans le grandiose, avec l'obsession de l'immortalité.

Tout le contraire de "L'Assassin", lequel, parmi son titre alléchant, est, à ce que je m'entêterai toujours à appeler la "Fresque Donadieu", un vrai petit chef-d'oeuvre de miniaturisation raffinée, débordant de délicatesse et de finesse et tout ça sur un fond lui aussi délicieusement glauque. Mais ici, on assassine en douceur - et l'on peut rester à rêvasser une ou deux minutes sur le fait que, dans cette affaire, l'assassin est un disciple d'Hippocrate ... L'épouse qui trahit, l'amant qu'elle se prend, les deux y passent. Avec méthode, dans un esprit qu'on ne serait pas loin de qualifier de "scientifique." Car notre "Assassin", le Dr Hans Kupérus, qui partage avec son confrère des deux romans précédents le désir de fuir, de laisser tomber une vie guindée qui ne lui plaît plus - en admettant qu'il ait jamais suivi cette voie, paisible et rectiligne, avec l'enthousiasme qu'il eût apporté à devenir un grand chercheur ou un héros de ce genre - pour exister enfin par lui-même en s'affirmant, tant socialement que sexuellement et sentimentalement dans la ville où il exerce.

Donadieu, qui n'a jamais transigé, a réussi, nous le savons. Kupérus, lui, malgré tous ses efforts (et son plan est habile) restera en rade. Pis : il deviendra proie à son tour, ne devant sa survie qu'à Neel, la servante avec laquelle il s'est remarié et qui, en dépit des pressions de son amant, Karl Vorberg, se refuse à l'empoisonner. Le prix à payer : tout le monde sait qu'il est responsable de la mort de sa première épouse mais il s'y est si bien pris qu'il n'y aura jamais ni preuve, ni témoin pour le prendre en défaut. Alors, incapable de le punir légalement, les  notables locaux s'arrangent pour lui créer une sorte de cellule virtuelle : on le voit, on le salue, on change de conversation quand il arrive, on lui retire insensiblement l'accès aux parties de cartes ou de billard du bistrot où il avait ses habitudes, on méprise officiellement la pauvre Neel, tenue pour complice : bref, même s'il vit bien en Métropole, on le traite et on le traitera jusqu'à sa mort comme l'un de ces parias dont Simenon nous a déjà brossé un portrait aigu et comme englué à la fois de noir et de rouille (comme dans "Le Coup de Lune" par exemple).

Les habitués de l'auteur distinguent pratiquement tout de suite la différence. Le trait est ici plus mesuré, on peut avoir l'impression, à certains moments, d'être tombé dans un Simenon mineur et puis, quand on ferme le livre, on demeure pétrifié devant l'adresse exceptionnelle avec laquelle le romancier liégeois est parvenu à retranscrire toute la noire et pour ainsi dire diabolique puissance de certains registres de son écriture, registres qui, en principe, réclament de la place et aiment à s'étaler dans le sang et le malheur comme le ferait une pièce élizabéthaine  , dans ce qui, au premier regard d'un lecteur par trop distrait, passerait facilement pour l'une de ces boules de verre-souvenirs qu'il suffit de mettre tête-bêche pour faire couler pluie ou neige ...

Lisez "L'Assassin" : c'est la meilleure façon de mieux comprendre ce que j'ai cherché à dire ici. Bonne lecture !

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MessageSujet: Le Blanc A Lunettes   Ven 5 Fév - 19:56



ISBN : 9782258093577

Extraits
Personnages



- "Tu entends, Georges ? ..."
Oh ! oui, en partance pour l'Afrique occidentale qu'il regagne après ses noces, Georges Bodet entend. Il entend dans l'avion. Il entend dans les voitures qu'il leur arrive de prendre, lui et sa femme - "Henriette mais vous pouvez m'appeler "Yette" Laughing - pour se rendre au poste de Georges ou revenir après les courses au village. Plus que probablement, il entend chez lui, tout le temps, ou presque. Jusque dans le lit conjugal, finit par penser un lecteur aux oreilles bourdonnantes, partagé entre l'amusement et la gêne. Oui, le pauvre Georges entend partout.

C'est un homme qui ne paie pas de mine, Georges. Travailleur mais sans grande ambition, le genre "pépère" et routine. Il a déjà quelque temps de Congo belge derrière lui et là, il revient marié parce que ça ne pouvait plus durer - et puis aussi parce qu'il faut bien faire comme les autres et se marier. Très important, ça : faire comme les autres - on reste dans le rang et on évite les malheurs ... Comme tant de colons envoyés là-bas par les innombrables compagnies qu'on est tenté, de Simenon en Simenon, de rebaptiser pour en finir "La Compagnie" tout court, la solitude de la brousse, séduisante et même reposante au tout début, a fini par lui peser. Avec une épouse, peut-être, tout sera différent. En tous cas, on le lui a assuré et puis Yette ne veut plus attendre, là-bas, en métropole.

Et Yette est têtue. 


Si seulement, elle pouvait cesser de répéter trente-six fois par jour à son époux, cette pauvre Yette qui n'est vraiment pas une lumière : "Tu entends, Georges ? ..." :clégal:

Arrivé par le même courrier, Ferdinand Graux, qui a sa petite exploitation personnelle non loin du village de Nyangara et a pris ses aises dans ce genre de vie si spéciale qu'on mène aux colonies. Tenez, il a une jeune (19 ans), jolie et timide servante-maîtresse, Baligi, tant il est vrai que, quel que soit le pays colonisé, le colonisateur considère toujours la femme autochtone comme l'une de ses possessions. Avec sa petite fortune personnelle et une tête bien faite et bien pleine sur les épaules, Graux a fait son trou au Congo belge : il était, comme qui dirait, fait pour ça.

Jusqu'à ce qu'il croise la route de lady Makinson, riche Anglaise dont le jet privé a eu un accident non loin de sa plantation. Pas de morts, rien qu'une blessée, lady Makinson en personne, et surtout une hélice brisée qui mettra plusieurs semaines à arriver d'Angleterre Mr.Red . Pendant ce temps, avec l'aisance parfaite (qui ressemble parfois à un sans-gêne inconscient) des gens de sa caste, la jeune femme tue le temps tout d'abord en accaparant l'espace de vie du maître de maison, à commencer par sa chambre car elle s'est blessée au genou, en poursuivant en parallèle sa liaison, aussi antique que sans passion véritable, avec son vieil ami, le capitaine Philps, dit "Buddy", qui l'avait accompagnée dans son excursion africaine, et enfin, vite lassée par ce petit trou perdu dont on a aussi vite fait le tour, avec ou sans canne, en cherchant plus ou moins à découvrir ce qui donne à Ferdinand Graux - "le Blanc à Lunettes", comme le surnomment les Indigènes qui, non sans raison, ont réalisé très vite que, s'il ôte ses lunettes, il fait vraiment aussi jeune que les vingt-huit ans de son passeport - l'espèce d'indolence et le recul qui paraissent le caractériser.

Du côté des Godet, les choses ne s'arrangent pas. On ne sait pas si Georges entend toujours  mais ses relations avec son supérieur hiérarchique et sa snob d'épouse ne sont guère au beau fixe. Et Yette ne fait rien pour arranger les choses. Autant un type comme Graux se trouve à sa place dans ce pays de chaleurs éternelles et de pluies acharnées, autant la pauvre Henriette aurait plutôt la sienne dans une sous-préfecture paisible de la Métropole. Et puis, il faut bien l'avouer - et tout le monde est d'accord sur ce point, Noirs et Blancs - il semble que Georges, homme pourtant d'habitude de bonne composition, ne supporte plus du tout son épouse. Ce n'est pas qu'elle soit du style mégère, la pauvre fille, mais elle est si ... si stupide et plus encore, si irritante, si stressante - sans même s'en rendre compte d'ailleurs ...

Tu entends, Henriette ? ...

Rôdant de-ci, de-là, par les cases, la brousse et les demeures éparpillées des Blancs, le Drame n'attend donc que l'occasion propice pour lancer son premier et terrifiant coup de cymbale. Peut-être même l'a-t-il déjà fait et ne l'avons-nous pas perçu - entre Graux, la Makinson et ses flirts, les larmes de la pauvre petite Baligi qui aime sincèrement son "employeur", les éructations fleurant le whisky d'un voisin anglais qui connaît bien sûr lady Makinson, les inserts dans une petite ville de province bien française où Emilienne, la fiancée de Graux, se demande, à la lecture des lettres de celui-ci, s'il ne serait pas prudent de le rejoindre sur le Continent Noir sans plus attendre, sans oublier la présence de chien fidèle de Camille, l'intendant de Graux .... En tous cas, les mâles blancs du coin pensent que Bodet ne fera pas long feu à Nyangara - et il y a gros à parier que, côté autochtone, on est à peu près du même avis.

A mes yeux, "Le Blanc A Lunettes" restera un roman certes "dur" mais assurément mineur dans la carrière de son auteur. Nous l'avons déjà dit et redit : on ne marque pas à tous les coups. L'écrivain belge possède toujours son merveilleux talent pour planter le décor et nous portraiturer ses personnages mais, pour une fois, l'intensité n'est pas au rendez-vous. En tous cas, pas avec la puissance habituelle. Or, nous nous sommes si bien habitués à elle depuis, par exemple, dans cette série de romans purement psychologiques, "Le Coup de Lune" ...

L'avenir donnera raison aux Noirs comme aux Blancs, avec la crise de dengue qui rattrapera le malheureux Bodet. Pour les autres, les choses finiront par s'arranger, je vous laisse découvrir comment, cela vous occupera tout de même de façon bien agréable. Même dans ses ouvrages les plus faibles - ou les moins forts, vous choisissez - la technique de Simenon, sa connaissance et parfois sa prescience des sentiments du coeur humain, sa façon bien à lui d'organiser ses intrigues, ne laissent jamais indifférents.

Toutefois, si vous voulez mon avis sincère, "Le Blanc A Lunettes" est sans conteste à réserver aux inconditionnels. "Faubourg", ouvrage qui le suit dans cette édition Omnibus, regagnera-t-il les sommets ? Je ne manquerai pas de venir vous en parler. A bientôt et bon week-end !

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MessageSujet: Maigret et M. Charles   Sam 6 Fév - 19:37



ISBN : 978-2258073470

Extraits
Personnages



Et nous voici à la fin du cycle de la série de romans (mais non de nouvelles) mettant en scène notre commissaire divisionnaire préféré. Je signale d'emblée que le "M. Charles" dont il est ici question n'a rien à voir avec l'escroc de "Cécile est Morte." Nous en sommes même très loin. Notre M. Charles ici prend ce surnom, à la fois simple et facile à mémoriser, pour permettre à son vrai "Moi", M° Gérard Sabin-Levesque, l'un des notaires les plus courus du faubourg Saint-Germain, d'"aller voir", comme le chanterait Serge Lama, "les p'tites femmes de Pigalle." Le texte de Simenon nous l'affirme du début jusqu'à la fin, à l'exception de quelques notes discordantes lancées çà et là par sa veuve, Nathalie, descendante par sa mère d'une très authentique comtesse russe et vingt ans plus tôt hôtesse de bar sous le nom de guerre de "Trika", on ne pou-vait-pas trouver homme plus charmant que ce notaire-là.

Toujours bien vêtu (dans les tons clairs, y compris avec l'âge), bien ganté, bien chapeauté, le sourire éblouissant à la "Ultra-Bright", le pourboire généreux, la parole aussi, un sens remarquable de l'empathie, et pas seulement avec ses clients les plus cossus, prêt à savourer les plaisanteries les plus fines comme à sourire poliment devant une blague de caste inférieure, sans manie sexuelle connue autre que de fuguer pendant quinze jours / trois semaines pour emmener sa conquête non dans un pied-à-terre mais vivre chez elle, "en ménage", l'aidant à faire la cuisine, les repas, se comportant en toutes circonstances avec une courtoisie parfaite, Gérard Sabin-Levesque n'avait pas d'ennemi. Ca aussi, le livre vous le dit sur tous les tons, à tel point que Maigret et le "petit Lapointe" finiraient presque par désespérer.

Sa domesticité personnelle, celui des palaces comme celui des boîtes un peu moins chic, tout le monde l'appréciait, cet homme-là, puisqu'on vous le dit, Monsieur le Commissaire ! :clégal: Pour un peu, on dirait : "aimait" et le choeur est, soulignons-le, parfait, unanime : pas une seule fausse note, vous imaginez ? Et n'allez pas croire que ses "fugues" nuisaient à ses affaires. Il s'était choisi un adjoint de tout premier ordre, Lecureur, qui avait procuration perpétuelle et que M. Charles appelait consciencieusement deux ou trois fois par semaine lorsqu'il "s'absentait." Un noceur, certes, mais un noceur qui conservait la tête sur les épaules. D'ailleurs, sur ce plan, son père n'avait rien à lui reprocher. Hormis son mariage avec Nathalie, laquelle, bien sûr, n'appartenait pas au monde dans lequel, depuis des générations et des générations, les Sabin-Levesque choisissaient leurs épouses.

D'ailleurs, tout le monde le raconte à Maigret et à ses inspecteurs, entre Nathalie et Gérard, ce fut le Grand Amour pendant ... oh ! pendant bien trois mois. Et puis, Gérard reprit ses vieilles habitudes et Nathalie dut s'adapter.

L'a-t-elle aimé, cet homme étrange ? On peut le penser car ce charmeur, qui ne lésinait ni sur les attentions (au lit et ailleurs), ni sur l'argent, qui ne lui rappelait jamais ses "origines" et qui lui permettait d'entrer dans des cercles parisiens où, logiquement, on eût dû la refuser, la traitait avec respect et entendait que les autres le fissent. En ce qui la concerne, elle dit froidement, sans émotion apparente, que son mari, elle le haïssait. Et c'est tout.

Seulement, l'a-t-elle compris ? Et lui, a-t-il saisi son caractère, peut-être plus profond qu'il ne se l'imaginait ? A-t-il cherché seulement à le faire ?


Bien qu'elle sache ce qu'elle risque, d'autant qu'elle met presque un mois à se manifester, c'est à Maigret en personne que Nathalie Sabin-Levesque tient à annoncer la disparition de son mari. Oh ! bien sûr, chez lui, la chose était quasi pathologie mais ici, la "fugue", si "fugue" il y a bien, est particulière :

1) Sabin-Levesque n'a passé aucun coup de fil à Lecureur ;

2) aucune "hôtesse" ne l'a ramené chez elle le soir de sa disparition ;

3) personne ne l'a vu, entendu, aperçu pendant près de trente jours

4) et quand il réapparaît, il le fait dans la Seine, le crâne en morceaux mais le portefeuille intact.

Bien sûr, la veuve, qui boit comme une outre depuis ... oh ! mettons depuis qu'elle a compris quel drôle d'homme elle avait épousé ... hérite de tout et on la suspecte. C'est l'usage. Mais elle donne l'impression de s'en foutre royalement et se cramponne à sa bouteille de cognac et à son verre, seuls biens en ce monde qui semblent lui paraître dignes d'être possédés. Le personnage agace, irrite Maigret mais lui inspire en parallèle une forme d'admiration. Si Sabin-Levesque était énigmatique, son épouse l'est tout autant. 

Nathalie a-t-elle assassiné son époux ? Ou, perdu dans ses rêveries éthyliques, n'y est-elle pour rien ? ... Peu à peu, le lecteur s'aperçoit que, à la suite de Maigret et de ses inspecteurs, il s'intéresse surtout aux raisons, autres que matérielles et / ou sentimentales, qui ont pu unir, et devant notaire par-dessus le marché, ces deux êtres si dissemblables et que rien n'appelait à se croiser. L'affaire est difficile, Maigret le sent, Maigret le flaire et cependant, tout y semble si simple ...  scratch

En fait, nous sommes en présence d'un excellent "Maigret" qui achève le cycle sans démériter. Peut-être pas dans la splendeur et l'originalité des romans d'avant-guerre mais avec, une fois de plus, cette technique impeccable, fulgurante et cette extraordinaire capacité d'exploration de l'esprit humain. Nous ne parlerons pas ici du coeur car, au mot "fin", nous ne sommes toujours pas plus avancés : Sabin-Levesque, le gentil et si doux notaire, avait-il vraiment un coeur ou n'était-il qu'un narcissique se suffisant à lui-même ? Et Nathalie, Nathalie "la Garce", Nathalie "L'Entraîneuse", Nathalie "l'Ivrognesse", était-elle réellement cette femme glaciale et justement incapable d'afficher une seule émotion "normale" ?

"Maigret & M. Charles", un "Maigret" que vous ne regretterez pas. Promis.

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MessageSujet: Faubourg   Lun 4 Avr - 19:57



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Extraits
Personnages



L'on n'échappe à sa condition pas plus, semble-t-il, qu'on n'échappe à son destin. Telle pourrait être la morale de "Faubourg", roman dont il faut au moins deux lectures pour bien saisir la sombre complexité de son héros, René Chevalier, qui, plus tard, s'est fait appeler René de Rittter ... Au hasard de ses aventures autour du monde, en quête de L'OCCASION qui le rendrait riche, qui le remettrait à la place qui lui est due (car, dès l'enfance, il ne se sentait pas à son aise dans la ménage petit-bourgeois de ses parents, lesquels semblaient toujours s'attendre à ce qu'il finît sur l'échafaud), René en a porté, bien des noms. Tout comme il a fait autant de petits boulots sans gloire, comme barman sur un navire, que de postes gratifiants, notamment greffier à Tahiti. Il a fait aussi de la prison, à Panama, pour escroqueries diverses  :talkingdevil: . Mais il ne s'est élevé en rien. Revenu en France, nous prenons tout de suite à ce sujet, quoiqu'indirectement, l'avis de Fredo, truand parisien, sur l'oiseau : "Un amateur."

Fredo, qui fait régulièrement sa belote rue de Douai, dans la capitale, n'a pas tout à fait tort. Léa, la prostituée en maison rencontrée à Clermont-Ferrand, que De Ritter a convaincue de vivre avec lui, finit par penser la même chose. C'est qu'elle voit mal, Léa, blondinette dodue et sympathique, pour quelles mystérieuses raisons son René a éprouvé le besoin de revenir dans sa ville natale, qu'il a quittée pour s'engager à dix-sept ans, direction le Tonkin, et où personne ne le reconnaît plus, maintenant que, à quarante-et-un ans passés, en pardessus cintré, avec son jonc à pommeau d'or et son profil de comédien, que rehausse une fine moustache, il entreprend de la visiter en long et en large pour raviver ses souvenirs et constater que, s'il a changé, la ville aussi.

Ainsi, Albert Tihon, avec qui René jouait enfant dans la cour de l'auberge, lui fait signer le registre de son hôtel sans se douter un seul instant à qui il a affaire. Seule, Tante Mathilde, une amie de la famille chez qui il se rend un soir pour tenter de grappiller un peu d'argent - au début, les discrètes "passes" de Léa ne rapportent pas grand chose au couple  - n'a aucune difficulté, elle, à discerner, dans les yeux hantés du quadragénaire, ceux, plus naïfs mais toujours pleins d'orgueil, de l'enfant à qui elle offrait jadis toutes les friandises que recelait son modeste appartement. Le petit René a besoin de mille francs "pour un ami" ? Si Tante Mathilde ne se fait aucune illusion sur l'identité de cet ami, elle donne sans sourciller les mille francs en question. Cet enfant grognon, difficile, que ses parents avaient tant de mal à comprendre, a toujours sa place dans son coeur. Elle connaît ses roueries et ses qualités et se désole, elle aussi, de lui voir préférer les premières aux secondes. Elle n'a pas de plus grand espoir que de le voir "se poser" enfin dans sa ville natale. En se mariant, par exemple. Justement, elle lui rappelle que la fille du cordonnier, Marthe Soubirot, avec laquelle il jouait enfant et avec qui il a même échangé ses premiers baisers d'adolescent, ne l'a pas oublié, elle non plus. Oh ! Certes, l'âge en a fait ce que, dans ce genre de ville et à l'époque, on nomme "une vieille fille" - Marthe a trente-huit ans - mais n'empêche, elle aime toujours René ...

Personnage très difficile à cerner - un mou avec de subits éclats d'énergie ou un fort que mine une sombre dépression qui remonte à son enfance peu aimée, ou encore un mélange des deux ?  - René de Ritter qui, entretemps, est parvenu à arracher dix mille francs à la pauvre Mme Tihon contre promesse que Léa quitterait la ville (en parallèle, il ordonnait à celle-ci de prendre effectivement le train pour Paris mais de s'installer dans un hôtel de la ville voisine avant de la faire revenir en catimini dans le minuscule "quartier chaud" qu'elle venait à peine de laisser derrière elle), René de Ritter, qui affiche partout son assurance et son mauvais caractère, son aigreur et son mépris, se laisse en quelque sorte influencer. Pas mauvaise, l'idée de la Tante Mathilde car la famille Soubirot, malgré l'intoxication au genièvre du père, natif de Dunkerke, ce n'est pas seulement un magasin de chaussures, c'est aussi plusieurs maisons qui, louées, rapportent pas mal ...

Contre l'avis de sa mère
, qu'il s'est enfin décidé à aller voir et qui, elle, ne le trouve absolument pas changé, cet "absolument" dissimulant assurément pour elle les pires vilenies imaginables, contre celui de Léa qui, en dépit de tout, est amoureuse de lui, et - le lecteur le sent bien - contre son propre instinct qui lui souffle qu'épouser Marthe, ce n'est tout simplement que retrouver sa place sur l'échiquier d'un faubourg qu'il a haï et rêvé, dix-sept ans durant, d'abandonner loin derrière lui, fût-ce à n'importe quel prix, René épouse donc Marthe.

Et il prospère, mais oui, car ses dons d'homme d'affaires se révèlent pleinement dans cette entreprise où l'escroquerie n'est guère pratiquée. On songe même à lui pour le Conseil municipal. Pourquoi pas ? ...  Le problème, c'est qu'il tient désormais autant à Marthe qu'à Léa, à l'odeur des boîtes de chaussures du magasin qu'aux "papiers" qu'il rédige pour le journal du coin avec toute l'expérience qu'il a ramenée des pays tropicaux, à cette petite vie banale, étriquée, qu'il a si longtemps vilipendée, qu'à ses souvenirs flamboyants de jeune escroc, mi-gigolo, mi-proxénète, laissé à la dérive de la vie pendant près d'un quart de siècle ...

Qui aime-t-il ? Léa ou Marthe ? Et lui-même, s'aime-t-il - c'est peut-être la question la plus importante ? Cette rage, furieuse et insinuante, que le lecteur perçoit, dès les premières pages, dans le personnage, ne vaut-elle réellement que contre les autres ? N'occulterait-elle pas, malgré l'orgueil immense qui la recouvre, une énorme, une teigneuse, une invincible soif d'auto-destruction ?

Vous le saurez si vous vous penchez sur ce roman de Simenon qui, à la première lecture, peut passer facilement inaperçu, voire carrément mineur mais qui, en fait, est loin de l'être. Tout est axé sur le personnage central dont nous ne découvrirons jamais réellement la clef. Un raté ? Un bi-polaire (comme on dirait aujourd'hui) ? Jusqu'au bout, René Olivier, dit René de Ritter, nous demeure une énigme : le pire est sans doute qu'il y a gros à parier que lui-même n'y voit pas plus clair - à moins qu'il ait renoncé à y regarder de plus près par peur d'y déceler des ombres indésirables ...

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MessageSujet: Ceux de la Soif   Mer 27 Avr - 20:10



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Personnages



Voici, sans conteste, le roman le plus intrigant de Simenon. Il est vrai qu'il lui fut inspiré par un fait divers authentique et énigmatique à souhait et qu'il se déplaça au Galapagos pour étudier le problème sur place. De ces morts suspectes, sur lesquelles on ne fait toujours que des suppositions (mais, de nos jours, on le peut, les années nous ayant donné cette liberté que, à l'époque, il faut le souligner, le romancier belge ne possédait évidemment pas), vous trouverez un exposé clair et à mon avis assez fidèle ici, texte et photos d'époque.

L'action se situe sur Floréana, l'une des îles qui forment l'archipel des Galapagos, lieu qui, à l'époque de Simenon, avait déjà subi une tentative de colonisation, tentative d'ailleurs vouée à l'échec. Les animaux du continent que l'on trouve là-bas - sauf les célèbres tortues géantes - sont d'ailleurs les survivants de cette tentative.

Île parfaitement déserte, Floréana paraît la meilleure destination au Dr Müller, quasi quinquagénaire et universitaire en vue, pour aller y vivre selon son rêve : en communion avec la Nature. Il ne part pas seul mais emmène l'une de ses étudiantes, tombée amoureuse de lui, Rita Strauch, beaucoup plus jeune que lui mais qui, véritablement fascinée par le charisme du personnage (charisme plus intellectuel que physique d'ailleurs), s'est vouée à lui. Et puis, Rita espère toujours ... Elle se dit que, un jour, le docteur se laissera bien séduire autrement que platoniquement ...

Sur Floréana en effet, ils ne vivent que comme frère et soeur.
Dans le lit qu'ils ont édifié dans leur case sans murs, une séparation de bois de 15 cm de hauteur doit leur éviter toute tentation. Le fait est que ça fonctionne plutôt bien. Par la suite, l'impuissance sexuelle du médecin sera évoquée, avec plus ou moins d'insistance, par Simenon, là aussi bien sûr sans preuves concrètes. Mais en fallait-il - et nous en faut-il ?

Dans ce qui pourrait passer pour un vrai petit paradis, n'étaient les fantaisies de la saison sèche, qui dure parfois un mois de trop et compromet gravement la vie des hommes et des animaux, Frantz Müller et Rita vivent comme Adam et Eve, souvent nus comme la main et dans un parfait naturel. Homme, on ne le répétera jamais, très singulier, le médecin s'est fait arracher toutes les dents pour ne pas être tenté de chasser les animaux de l'île afin d'avoir de la viande fraîche. Rita, en bonne disciple, si elle a conservé son beau sourire, ne mange pas non plus autre chose que des légumes, du riz et des fruits. Elle veille sur la maison, s'occupe du ménage et de la cuisine, répare les nattes défaites tandis que son compagnon poursuit son Grand Oeuvre, un livre scientifique de haute volée, qu'il ne parvient malheureusement pas à terminer, ceci soit dit en passant, et effectue de vastes promenades sur ces terres magnifiques, baignées par le Pacifique. Comme l'observeront certaines de nos lectrices, même avec un homme comme Müller, les tâches féminines restent les tâches féminines ...

Pour le ravitaillement, le "San Cristobal" passe deux fois par an et ils ont aussi, venu d'une autre île, de temps à autre, la visite de Larsen, métis d'un marin norvégien et d'une indigène, sympathique géant que le docteur voit d'un assez bon oeil. Car le Dr Müller, qui pense beaucoup mais n'est guère bavard, a tout du misanthrope et, tout comme il avait peu d'amis en Allemagne, il en est de même bien entendu aux Galapagos. C'est un solitaire, élément que Simenon fait habilement ressortir, voulant peut-être rappeler - peut-être - que les solitaires, animaux ou humains, peuvent se révéler très dangereux, surtout si on les pousse à bout.

Un jour, débarque une famille allemande, les Herrmann, le père, la  mère et Jef, le fils de douze/treize ans, qui n'a pas toute sa tête à lui et qui, selon ses parents et les médecins allemands, est tuberculeux. D'où cette irruption aux Galapagos dont le climat, paraît-il, est très bon pour lutter contre cette maladie. Tout en les incitant à s'installer un peu plus haut, dans la montagne, Müller fait contre mauvaise fortune bon coeur et finit par se lier, à sa manière froide et hautaine, à ses nouveaux voisins.

Malheureusement, quand, au tout début du livre, le "San Cristobal" s'amène pour déposer dans ce demi-paradis une certaine comtesse Von Kléber, ses deux amants, Nic Arenson et le jeune Kraus (lui aussi tuberculeux et à un très fort degré), sans oublier caisses de whisky, de cigarettes, de conserves, etc, etc ... ainsi que la prétention de bâtir un hôtel ("L'Hôtel du Retour à la Nature"), destiné aux touristes très riches, avec yachts, mondanités et qui ne considèrent en fait la Nature que comme un nouveau jouet à leur seul usage, Müller, en homme intelligent, comprend tout de suite que le Diable vient de s'introduire chez lui. Impérieuse, narcissique au possible, probablement nymphomane, la comtesse, qui prétend avoir des relations, se serait fait accorder la concession de Floréana par le gouvernement de l'Equateur et entend devenir l'impératrice (sic) de l'île.

Tout d'abord prête à faire ami-amie avec Müller, elle aussi saisit vite que ce personnage frêle, sec et hautement intellectuel, est d'une toute autre trempe que les hommes qu'elle est habituée à fréquenter et / ou pour lesquels elle se prend d'une tocade. Le raisonnement de Simenon, là encore suggéré, est à la fois simple et logique : l'impuissance masculine et la nymphomanie féminine sont les deux revers d'une même pièce. Par conséquent, rien, absolument rien, ne peut aimanter le docteur vers la beauté et l'entregent de la comtesse. Il y a même pire : chacun pourrait s'apercevoir de ce qu'est l'autre et le raconter à qui il ne faut pas ... 

Alors, tout se déglingue ... et évidemment, comme toujours chez l'auteur belge (et dans la réalité, comme vous pourrez le constater sur l'article Web que je vous ai déniché), tout va très, très mal finir. Seule Rita, recueillie par le yacht de lord Baimbridge, pourra revenir sur le continent. Mais elle y reviendra, laissant derrière elle beaucoup de cadavres et de questions.

Précisons qu'elle ne semble n'avoir jamais été suspectée, en tous cas par Simenon, d'avoir une quelconque responsabilité dans cette mini-hécatombe. Dans la réalité, il n'en fut pas tout à fait de même, loin de là.

Ce qui change justement ici, chez le Liégeois, ce sont ces soupçons qu'il laisse montrer le bout de leur nez pointu ici et là, ces indices dont on se demande s'ils en sont vraiment et qu'il dispose là où nous les attendrions le moins. Assurément, l'histoire l'a intriguée mais il ne paraît pas en avoir trouvé la clef. De même, son lecteur en vient-il à suspecter à peu près tout le monde, par exemple de l'étrange disparition de la comtesse et de Nic. Est-ce bien Kraus, lassé de se voir traiter en domestique, qui est responsable de ce double meurtre - car il est impossible que le couple infernal, alcoolique et partouzeur ait pu embarquer sur un voilier quelconque sans que les autres le sachent ? Si oui, qu'a-t-il fait des corps ? Et lui-même, qui veut "mourir en Allemagne", quand il s'embarque avec Larsen pour une ville plus fréquentée, est-il le meurtrier ou la victime du Norvégien ? Car Larsen a été, lui aussi, un temps, l'amant de l'insatiable comtesse ...

Dans le roman, Müller meurt d'une apoplexie que peut expliquer son âge mais qu'il semble avoir prévue. Dans la réalité, il serait décédé après avoir consommé une boîte de conserves avariée. Témoin unique : Rita. Alors, empoisonnement ou pas ? ...

Sous l'étouffant et indifférent soleil de Floréana, les ténèbres, si chères au père de Maigret, s'installent peu à peu et se prélassent. Mais le fil rouge est difficile à trouver - j'avoue que je reste personnellement dans l'expectative. L'angoisse, le suspens montent par degré et avec cette innocence qu'ils savent tous deux si bien feindre - dans les romans comme dans la vie. Bref, "Ceux de la Soif" est un grand livre que je vous conseille de lire au moins deux fois, pour bien enregistrer ce qui y est ... et ce qui n'y est pas alors que cela devrait y être. C'est du grand, du très grand Simenon. Et du plus subtil. Dans la tradition de "Long Cours" ou du binôme Donadieu : "45° A L'Ombre" et "Le Testament Donadieu."

Seulement, pour une fois, l'auteur vous laisse vous faire votre opinion personnelle.

Enfin, si vous y parvenez  Wink car vous pourrez vous endormir en pensant fermement blanc et vous réveiller le lendemain en vous traitant d'imbécile et en pensant noir.

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MessageSujet: Chemin Sans Issue   Lun 2 Mai - 20:15



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Jusqu'à maintenant, je n'avais jamais rencontré, chez Simenon, sauf en de très rares paragraphes de ci-, de-là, ou par l'apparition de petites frappes efféminées dans les "Maigret", un roman qui traitât de l'homosexualité masculine. Car tel est bien le thème central de ce "Chemin Sans Issue" qui débute sous une averse épouvantable, comme seule Cannes sait en déverser, surtout au temps du Festival. (Précisons tout de même que ledit Festival n'existait pas en 1938).

Pourtant, Simenon nous brosse dès le départ un paysage et des personnages que nous avons déjà bien souvent rencontrés, prêts à se précipiter pour lui dans n'importe quelle situation périlleuse : un ciel flamboyant de chaleur (la pluie finit par se calmer Wink ), une femme d'âge plus que mûr mais très riche (après trois mariages, elle le peut), qui possède villa et yacht, la fille de son premier mariage, qu'elle n'a pas élevée mais qu'elle vient juste de recueillir sur son bateau parce que le père, employé de la RATP, ce me semble, vient de mourir, deux ou trois amis-parasites essentiellement préposés à faire la fête (c'est toujours notre femme mûre, Jeanne Papelier, qui règle les frais) afin de distraire leur hôtesse qui, en dépit de toute sa richesse, s'ennuie à mourir de ce côté-ci du miroir, et bien sûr un ou deux hommes d'équipage pour entretenir le yacht, qui porte le nom d'Elektra, même si cela fait bien un an qu'il est à l'ancre.

Ces deux matelots, elle les a pris ensemble comme elle aurait acheté un couple d'Inséparables mais elle n'est, épisodiquement, que la maîtresse, décatie et cynique, du premier (le plus âgé, il faut le dire), Vladimir. Celui-ci recherchait désespérément du travail, en compagnie de Georges, surnommé "Blinis" en raison de son extraordinaire maîtrise à réaliser cette gâterie russe qui se mange souvent avec de la crème aigre, lorsque Jeanne les a ferrés dans quelque bar dont personne ne se souvient plus. Si Vladimir a bien dans les cinquante ans et a beaucoup vécu, Blinis, lui, est bien plus jeune et suit son camarade les yeux fermés. D'origine russe tous les deux, Vladimir est le seul à parler un français correct. Blinis se débrouille mais ce n'est pas une réussite.

Quoi qu'il en soit, sur son "petit joli bateau", comme il aime à l'appeler, Blinis est heureux. Evidemment, c'est lui qui se coltine tout le travail mais il aime bien entretenir, cirer, faire la cuisine, etc ... Quand débarque, ou plutôt embarque, la fille de Jeanne, qui se refuse à vivre à la villa de sa mère avec les "amis" de celle-ci et dans un climat de beuverie quasi perpétuel, il ne change rien à ses petites habitudes et s'en fait même une amie - voire plus, ce que Vladimir comprendra trop tard.

... Pourtant, la verte jalousie taraude Vladimir. Il met à profit la "perte" régulière d'un brillant de cinq cent mille francs, qui affole régulièrement la villa mais que Jeanne Papelier ne tarde pas à retrouver là où elle-même l'avait replacé après avoir trop bu, pour dérober la pierre et la cacher dans le sac de marin de Blinis. Ne reste plus qu'à attendre qu'éclate le drame ...

Jamais, pas un seul instant, sauf par des allusions de plus en plus explicites (à mon sens) et que je vous laisse repérer vous-même, Simenon n'évoque une quelconque relation physique entre les deux hommes. Et pourtant, le lecteur ne peut finir convaincu que par une chose : Vladimir aimait Blinis - mais il ne le savait pas ou voulait l'ignorer.

L'action monte crescendo, le lecteur s'impatiente de percevoir enfin les cris d'orfraie de Jeanne Papelier dès qu'elle aura découvert la disparition, cette fois bien réelle, de son brillant, et plus encore, on se demande ce qu'il va se passer entre les deux hommes. Blinis, qui a sa fierté, préfère partir (Mme Papelier ayant renoncé à porter plainte), ce qui désole Vladimir qui s'attendait à tout, sauf à ça. Celui-ci tente alors de prendre, auprès de la passagère du yacht, la place de camarade et de complice que tenait son ami. En vain.

Il va de soi que Vladimir s'est en effet persuadé qu'il est jaloux non de Blinis mais de celle dont, visiblement, il est tombé amoureux. Mais si vous prenez la peine de lire attentivement "Chemin Sans Issue", vous vous rendez très vite compte que quelque chose cloche. Ca pourrait passer mais non ... non ... Il y a un os, une ornière, une vague qui ne devrait pas être là ...

Chose que vient nous confirmer la fin, en quelque sorte rédemptrice du roman, qui se déroule, elle, dans les neiges polonaises où Vladimir a enfin retrouvé son Blinis, non sans avoir au passage sacrifié à l'autel de sa passion Jeanne Papelier en personne, qui sert ici d'exutoire - la pauvre femme, dans le fond, aura-t-elle jamais servi à autre chose, sa vie durant ? Assassiner Jeanne, il pourra l'avouer à Blinis mais il n'aurait pas pu lui avouer l'assassinat de sa fille, par exemple ...

Un roman qui n'a rien de simple. Au début, on se dit : "Ah ! oui, je connais, je suis déjà passé ! ..."  et puis, plus on s'enfonce entre les pages , plus on constate que ce roman est unique parmi ceux que vous avez lus jusqu'ici. Il faut bien dire que Simenon a une manière bien à lui d'aborder un sujet qui, encore aujourd'hui, reste délicat mais qui l'était plus encore dans les années trente. Subtilité, son maître mot, est au rendez-vous, on s'en doute, auprès d'un désir d'analyse : le rapport avec la mère, le déni d'une sexualité considérée comme pervertie et dont, une fois admise, Vladimir ne peut s'absoudre qu'en glissant tout doucement vers la clochardise et l'asile de nuit (à condition qu'il puisse payer). Un asile situé évidemment dans un paysage de pureté absolue.

Si "Chemin Sans Issue" n'est sans doute pas un livre qui "fracasse" son lecteur et le laisse pantelant, il n'en reste pas moins, à mon avis, un volume important dans l'univers simenonien. Lisez-le et vous verrez bien.

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MessageSujet: Les Rescapés du "Télémaque"   Dim 15 Mai - 20:25



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Très belle analyse d'une certaine société, celles des marins et en général du petit peuple de Fécamp, dans laquelle la question policière n'est que pur prétexte. En filigrane, analyse tout aussi pointue du lien gémellaire.

Le point de départ de l'affaire remonte loin, d'ailleurs. Un chalutier battant drapeau français, le "Télémaque", brisé par la mer au temps où il y avait encore des Terre-Neuvas. Six hommes, dont un matelot britannique, parviennent à mettre une chaloupe à la mer et à s'y glisser avec quelques vivres. Trop peu, bien sûr. Le climat est glacial, frénétique, mauvais et ne cesse de leur porter des coups. Quand on retrouve les survivants, ils ne sont plus que cinq. Le Britannique n'a pas tenu. Mais, ce qu'ils n'oublieront jamais, c'est que, une fois mort, ses compagnons ont, poussés par la faim, sacrifié aux dieux de l'anthropophagie. Et sans doute une fin identique guettait-elle également Pierre Canut, mort depuis peu, les veines du poignet droit entaillées au rasoir, si l'équipe de secours n'était arrivée à temps.

Pierre Canut
, alors âgé de vingt-quatre ans, laisse une jeune épouse enceinte de jumeaux. Le premier portera le même prénom que son père, le second, on le baptisera Charles. Bien évidemment, les deux enfants grandissent dans une ambiance qui n'a rien de particulièrement gai, d'autant que leur mère ne se remet pas de la mort de son époux et vire doucement à la folie douce. Heureusement, il lui reste sa propre mère et sa soeur Louise, laquelle a épousé un pâtissier, pour veiller sur elle. Sans compter sa nièce, la belle Berthe, que, avec le temps, on finit par destiner en mariage à Charles même si, en apparence, la jeune fille a un faible pour l'aîné, Pierre, beau garçon assez "taiseux" (mais quel est le Normand qui ne l'est pas ?), que tout le monde perçoit comme un chef de meute, un dirigeant et un excellent capitaine et meneur d'hommes, ceci en dépit d'un niveau intellectuel dirons-nous assez lent.

Le Hasard, le Destin, la Vengeance, appelez cela comme vous voudrez, fait que la poisse accompagne désormais les rescapés du "Télémaque." A l'époque à laquelle commence le roman, deux d'entre eux ont déjà rejoint le Grand Océan de l'Au-Delà et voilà que le vieux Février, qui était revenu vivre à Fécamp après un long séjour en Amérique Latine (où il s'était d'ailleurs marié avec Georgette, une "payse" : mais oui, le monde est petit ! ), est retrouvé proprement estourbi dans sa confortable "Villa des Mouettes", au lendemain d'une nuit particulièrement glauque et brumeuse.

Comme les autres survivants, Février a toujours déclaré que Canut Père avait été pris d'une crise de désespoir et s'était entaillé le poignet lui-même. Personne ne l'avait agressé dans le seul espoir de se faire disons un petit barbecue. Certains ont cru cette version de l'histoire, histoire par ailleurs si gênante, si choquante, que nul n'avait envie de s'attarder : Mme veuve Canut jamais. Et elle a élevé ses enfants dans la conviction que Février avait tué leur père. Or, les jumeaux, on le devine bien, ne demandaient guère à ce qu'on leur parlât soir et matin du tragique destin de ce père mort trop jeune et dans des circonstances aussi horribles. Mais, très vindicative et donc, nous l'avons déjà indiqué, la raison un peu dérangée, Mme Canut traquait littéralement le malheureux Février et allait droit à lui dans les rues pour l'accuser d'assassinat et de cannibalisme. Le malheureux, disait-on, n'en pouvait plus. A tel point qu'il avait mis sa villa en vente et comptait regagner l'Amérique du Sud.

Par un hasard comme il y en a tant - à moins que ce ne soit pas du tout un hasard Evil or Very Mad - Pierre Canut, le fils aîné, a été vu à la Villa des Mouettes la nuit fatale. Tatine, la servante de Février, serait prête à le jurer sur l'Apocalypse de St-Jean. On attend donc avec impatience le retour du "Centaure", un morutier armé par M. Pissart, l'armateur le plus important de la ville, qui avait pris Canut comme capitaine pour cette campagne. "Le Centaure" était parti à l'aube le lendemain, bien avant que la nouvelle de la mort de Février fût connue.

Pour la justice du coin, il n'y a pas à faire ni une, ni deux. En raison de certains indices, on arrête Pierre Canut qui se contente de son côté de répéter, d'un ton rogue, qu'il n'a tué personne avant de tourner le dos aux policiers et même au juge chargé de l'instruction, le juge Laroche. Quant à son avocat, M° Abeille, Pierre est prêt à lui casser carrément la figure parce qu'il n'a aucune estime pour cet avocaillon commis d'office : pire, il se méfie de lui.

A partir de là, Simenon nous décrit par le menu les efforts de Charles, le jumeau le plus "faible" physiquement mais certainement le plus doué sur le plan intellectuel, pour débrouiller le sac de noeuds. Autour de lui, des personnages un peu en demi-teintes, comme Jules, le patron du bistrot où travaille Babette, la fiancée du jeune homme. Jules que Charles en viendra un temps à soupçonner ... Car Jules avait eu, jadis, de son propre aveu, une liaison torride avec Georgette, bien avant que celle-ci ne rencontrât Février et quand elle était encore à Fécamp ...

Simenon se plonge jusqu'au cou dans l'analyse du personnage de Charles, trop faible physiquement (il a la tuberculose) pour se maintenir dans le dur univers des marins-pêcheurs, qui doit en conséquence se contenter d'un poste plus humble aux chemins de Fer, qui a toujours adoré son aîné tout en se sentant inférieur à lui (même si l'on pourrait assurer qu'il se trompe et que c'est lui qui est supérieur, déjà de par son intelligence, à son jumeau), qui voudrait bien épouser Babette mais qui doute de l'amour de celle-ci (comment pourrait-elle aimer un être comme lui que, elle ne s'en cache pas à un certain moment, dans le feu de la conversation, elle tient pour un faible ?) et surtout qui se pose des questions à n'en plus savoir.

Questions qu'il continuera à se poser l'énigme résolue - en partie grâce à lui d'ailleurs - car, la vie ayant repris son train-train dès la libération de Pierre, le cercle se reforme : tout le monde admire Pierre et Charles, qui épousera ou non Babette, ne sera à jamais que son ombre.

Un roman à mon sens mineur - même si l'identité des coupables ne déçoit pas, loin de là - et à conserver pour les jours où, en tant qu'inconditionnel de Simenon, vous avez un petit creux. C'est lent, méandreux, un peu paresseux et typiquement simenonien. C'est à dire que certains détesteront et que les autres encenseront. A vous de voir. Personnellement, en tous cas, j'ai aimé.

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Celui qui n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire n'a rien fait.
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MessageSujet: Les Trois Crimes de Mes Amis (TM 2017)   Jeu 8 Juin - 16:26



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Je me rends compte que je n'avais pas fait de fiche sur Simenon depuis ... 2016 ! Ce que c'est barbant, les longues maladies !  Mais il n'est jamais trop tard pour reprendre les bonnes habitudes . Aujourd'hui donc, évoquons ce qui m'a semblé tenir à la fois du récit et du roman : "Les Trois Crimes de Mes Amis."

Première particularité : l'emploi de la première personne mais cette fois-ci, il ne s'en cache pas, c'est bien l'auteur qui intervient.

Seconde particularité : comme il est simple de se replonger dans Simenon, cet auteur pourtant si complexe !  On se sent tout de suite comme chez soi ou, plutôt, dans sa bonne vieille piscine remplie d'eau divinement tiède et plaisante. On palpite, on frétille, on reprend ses marques et presque tout de suite ses aises : on a retrouvé l'univers de Simenon, celui de ses romans dits "noirs" ou "durs" certes mais également, taillé, tel un diamant de collection, d'une toute autre façon, dans les "Maigret."

Bref, on se sent bien - à sa place.

Dans ce roman-récit tout à fait à part, je le répète, Simenon évoque, par de fréquents retours en arrière, le Liège de son enfance - donc d'avant la Grande guerre - par une série de petits détails, certains nostalgiques, d'autres choquants, d'autres encore simplement égrillards, qui nous plantent la ville sous les yeux avec un tel naturel, une telle véracité qu'on pourrait presque la toucher, mieux, y entrer d'un pas au début peut-être un peu hésitant mais de plus en plus élastique et assuré.

Sur les trottoirs de Liège, défilent une partie de l'enfance de Simenon et de nombreuses scènes de son adolescence (avec quelques apparitions remarquées de Mme Simenon mère). On y apprend entre autres comment il est devenu reporter et avec qui il fonda son premier journal. Ce camarade, le dénommé Deblauwe, escroc-né mais qui impressionne le jeune Georges, est aussi un assassin en puissance, ce que Simenon, devenu cette fois-ci le Simenon parisien et déjà en vogue, n'apprendra qu'à cette époque.

Mais, plus impressionnant que Deblauwe, lequel en impose pourtant beaucoup par son entregent même au lecteur qui voit au-delà du tout jeune Simenon, bien plus impressionnant que le triste petit K ..., dont le suicide n'est pas sans évoquer à l'initié l'inspiration qui présida à la naissance du "Pendu de Saint-Pholien", se dresse devant nous la silhouette, imposante, cultivée, ambiguë, mystérieuse, repoussante, énigmatique du bouquiniste Danse chez qui le jeune Simenon allait revendre ses livres de classe.

Mythomane et mégalomane, d'une sexualité plus que douteuse même si l'on se demande parfois si elle existe réellement, Danse, qui finira par assassiner froidement sa mère et sa compagne - cette dernière faisait le tapin pour lui mais, justement, s'apprêtait à le quitter - le tout au fond d'une obscure maison de campagne qu'il avait louée en France, non loin de Paris, viendra s'échouer, lui aussi, devant les Assises. Notons qu'il était également poursuivi en Belgique mais pas pour assassinat.

Et Simenon de nous raconter les faits et surtout de se demander si la fréquentation, dans sa jeunesse, de trois hommes dont l'un, d'ailleurs tuberculeux, finit par se pendre et les deux autres tuèrent de sang-froid des personnes qui, selon leur optique, ne pouvaient plus leur servir à rien, a pu orienter son propre destin d'homme bien sûr mais avant tout d'écrivain tourné essentiellement vers le genre policier ou "noir." Il est rare en effet que, dans les romans dits "psychologiques" de l'auteur belge, ne se produisent un ou deux crimes.

Tel qu'il est, "Les Trois Crimes de Mes Amis" plaira ou, au contraire, paraîtra insignifiant au lecteur. Certains se demanderont sans doute ce qui a bien pu prendre ainsi Simenon de se pencher sur son passé ailleurs que dans ses énormes "Mémoires." Disons tout de même qu'il en avait bien le droit et que ce "document" est principalement dû, à notre sens, au Simenon "écrivain", s'interrogeant soudain (très précisément en 1937) sur son parcours et sur son œuvre, déjà fort impressionnante à l'époque. Pour le lecteur qui s'intéresse tout particulièrement à l'incroyable fertilité romanesque de l'écrivain, il est certain que "Les Trois Crimes de Mes Amis" fournit certaines pistes mais pas toutes, bien loin de là. Pour celui qui ne s'intéresse qu'à l'intrigue simenonienne et cherche systématiquement l'empreinte de Jules Maigret dans tous les livres de Simenon, ce livre aura par contre bien moins d'importance, voire aucune. Peut-être même le prendra-t-il pour une plaisanterie.

Mais "Les Trois Crimes de Mes Amis" est tout, sauf une plaisanterie. Et c'est peut-être la preuve que Simenon était fait pour le Crime comme le Crime était fait pour lui, les deux parties ayant transigé pour ne consommer leur union que par écrit ... Mais quels écrits, quels romans, quel univers - quelle œuvre, mes amis !

Nous en reparlerons d'ailleurs prochainement avec "Le Suspect". D'ici là, bonne lecture si vous vous résolvez, par curiosité, à aller voir du côté des trois amis criminels de Georges Simenon.

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MessageSujet: Le Suspect   Jeu 22 Juin - 16:37




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Je suis, vous ne l'ignorez pas, une inconditionnelle de Simenon et rares sont celles, parmi les fiches que je consacre à son œuvre pléthorique, qui émettent quelques réserves. J'en ferai cependant quelques unes pour "Le Suspect", roman qui me laisse, même plusieurs jours après sa lecture, l'impression dérangeante que l'auteur est parti sur une idée excellente (un anarcho-bolchevique vivant à Bruxelles où il écrit des articles et des billets politiques, se précipite à Paris pour empêcher un jeune "camarade", endoctriné par toute une bande de "purs et durs"  - toujours prêts à expédier autrui se faire tuer au nom de "la Cause" mais qui se gardent bien, pour leur part, de s'impliquer dans ce genre d'actions - de faire sauter une bombe dans la capitale) mais n'a en fait que tourné en rond, entraînant ses lecteurs à sa suite en une file languissante et qui espérait autre chose.

Au début donc, nous faisons la connaissance de Chave, cet "opposant au système" plus théoricien qu'acteur et qui, cela se sent, réprouve la violence. Il est de ces utopistes qui rêvent d'un monde miraculeusement transformé en rêve quasi édénique par la seule vertu de la Volonté et de la Bonté mutuelles . Bien entendu, comme sa prose ne lui met pas beaucoup de beurre dans les épinards et qu'il a une épouse et un fils à nourrir, Chave se déniche aussi de petits boulots. Il exerce pour l'instant le métier de régisseur de théâtre et passe ses journées à subir l'arrogance d'un premier rôle venu de Paris lorsqu'on lui apprend la nouvelle : à Paris justement, le jeune Robert, qu'il a connu dès que celui-ci s'est encarté et dont il a été un temps le mentor, cherchant à lui inculquer les idées plus rousseauistes que franchement marxistes qui sont les siennes, s'est laissé embrigader par de nouveaux membres, arrivés on ne sait trop d'où dans le groupe qui, longtemps, a compté Chave parmi ses membres les plus estimés. Et ils veulent le faire "passer à l'action", en d'autres termes lui fournir une bombe que Robert lancera, au moment opportun, dans une foule aussi innocente que nombreuse.

Ces nouveaux arrivés, Chave, installé à Bruxelles car les autorités le considèrent comme indésirable sur le territoire français, ne les connaît pas, sauf peut-être de nom. Il sait seulement qu'ils sont deux et viendraient d'Europe de l'Est. Et, évidemment, il comprend très vite que, plus âgés et plus rompus aux procédés de la propagande que le naïf et sincère Robert, ils risquent de lancer celui-ci dans une opération dont le mérite leur reviendra à eux seuls tandis que le jeune homme soit sera tué sur le coup, soit finira sous la lame de la guillotine ou alors en prison à vie.

Le caractère généreux de Chave, la responsabilité qu'il se sent envers le "petit Robert", ainsi qu'il l'appelle, les souvenirs émus qu'il conserve de leur rencontre et de leurs longs entretiens, la certitude qu'il s'agit là d'une amitié absolue et, Simenon nous en glisse çà et là quelques indices, une espèce d'homosexualité refoulée, tout cela pousse notre chiméro-anarchiste à prendre le train pour Paris - et cela malgré les problèmes que cela risque de lui poser s'il se fait arrêter.

Mais l'histoire, bien sûr, ne va pas prendre le tour espéré par Chave. Simenon nous le montre, déambulant à Paris de "point de rendez-vous" en "point de rendez-vous" et en même temps, accumulant désillusion sur désillusion. Le point de vue adopté est exclusivement celui de Chave et le lecteur ne saura rien de ce que les nouveaux membres du groupe ont pu raconter sur lui à son "ami" Robert. Comme toujours, l'analyse psychologique du personnage central est finement menée mais pour une fois aux dépens, pourrait-on dire, des autres. Chave ressemble à un héros qui monologuerait sans cesse, tournant en rond dans son propre discours puisque, lorsqu'il tente de dialoguer avec ceux qu'il cherche à convaincre, ceux-ci ricanent, haussent les épaules, se dérobent, voire l'accusent de ne pas être véritablement sincère et de dissimuler en lui une "taupe" vendue à la Police.

Finalement, c'est un Chave harassé qui parvient à rentrer dans sa petite famille bruxelloise. Harassé, hâve, à la fois heureux (la bombe n'a pas explosé) et malheureux (tout est fini non seulement avec "le petit Robert" mais aussi entre le groupe parisien qui lui servit si longtemps de famille et lui). Restera-t-il fidèle à son idéologie ? La rapidité extraordinaire avec laquelle, en son absence, tous ces vieux camarades ont cancané sur lui et se sont laissé entraîner, sur la parole d'étrangers dont ils ne savaient pratiquement rien que ce que leur en disait la réputation qu'ils traînaient après eux mais qui eût pu être montée de toutes pièces, jusqu'à le désigner comme un traître dont il faut se débarrasser à tout prix auront fait payer le prix fort à sa conception de la Fraternité humaine. Au contraire de ce qu'il pensait, même soutenue par une idéologie sociale et politique commune, cette fraternité n'est pas plus solide que la classique fraternité bourgeoise. Pire : elle lui paraît désormais plus fragile que celle qui peut exister - cela arrive - entre deux ennemis politiques par exemple, mais qui, humainement, partagent les mêmes valeurs. Chave tirera-t-il une leçon de son aventure ? Simenon ne nous le dit pas et tout se termine en points de suspension. Parti du point A, les certitudes et les idéaux plein les poches, Chave y revient en s'étant fait dépouiller de toute cette beauté, de toute cette bonté que ses ennemis ont remplacées par les soupçons, l'injustice, l'intolérance et une forme de désespoir ...

Ce qui m'a semblé étrange, c'est que, malgré l'intensité tragique du personnage, j'avais du mal non à y croire (le cas de Chave est, somme toute, assez banal) mais à m'y intéresser réellement. Je comprenais la démonstration que Simenon cherchait à nous faire mais je ne parvenais pas à y accrocher. Pour moi, "Le Suspect" restera comme l'un de ces cours de mathématiques ou de sciences que je subissais à l'adolescence et qui, tout en m'interpellant vaguement, n'en empêchaient pas moins mon esprit de vagabonder, un peu lassé de ce qu'il considérait comme beaucoup de bruit pour rien - en tous cas pour pas grand chose.

Donc, vous l'avez compris, un Simenon à réserver aux inconditionnels. Et seulement à ceux-là.

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MessageSujet: Les Sœurs Lacroix - Georges Simenon (TM 2017)   Jeu 6 Juil - 17:55




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On aurait pu aisément sous-titrer ce livre "La Maison des Sœurs Lacroix" tant l'atmosphère pleine de chuchotements et d'ombres de cette demeure cossue est si lourde, si pesante, si effrayante même (je l'avoue, il m'est arrivé de penser plus d'une fois, dans un tout autre genre, cela va de soi, au fameux "Malpertuis" d'un autre Belge célèbre, Jean Ray ) qu'elle fait de ce lieu par ailleurs si bourgeois et presque banal un personnage à part entière, une espèce d'hybride qui troque masque sur masque selon les variations de la lumière et les secrets que dissimulent les héros.

Les sœurs Lacroix, Mathilde, l'aînée, et Léopoldine, dite plus simplement "Poldine", se sont toutes deux mariées et, toutes deux aussi, ont eu des enfants. Mathilde, dans un moment d'égarement assez étonnant, a épousé un artiste-peintre, Emmanuel Vernes, et en a eu un fils, Jacques, et une fille, Geneviève. Quant à l'époux de Poldine, à peine a-t-il eu le temps de figurer à son propre mariage qu'il est parti pour un sanatorium suisse : le pauvre était tuberculeuxCrying or Very sad Leur fille, Sophie, (qui deviendra par ailleurs une représentante particulièrement braillarde du sexe dit faible ) est née deux mois après son départ et, par ces calculs très simples qu'effectue toute femme jalouse, Mathilde a très vite compris que la nouvelle-née n'était autre qu'un rejeton supplémentaire de son propre mari, le bel Emmanuel, avec son sens de la bohême, son béret, ses moustaches élégantes et sa non moins prodigieuse Lavallière - tous des prétentieux, ne trouvez-vous pas, ces Emmanuel ?

Depuis lors, on n'a plus revu Roland, le supposé tuberculeux, Poldine se contentant de lui envoyer régulièrement son chèque mensuel - après tout, elle le lui doit bien . Car après la mort de leur père, celles qui, en dépit de leurs noms d'épouses, resteront à jamais "les sœurs Lacroix", ont repris l'affaire sans barguigner, Poldine se chargeant de la gestion, des comptes, etc ... et Mathilde veillant sur les enfants et la vie intérieure du foyer.

Dans l'ensemble, tout cela roule bien. Mais les enfants ont grandi ... Très jeunes, ils ont pris conscience des non-dits, des tensions, du mal-être et aussi de la haine, ou plutôt des haines, qui s'épanouissaient dans cette grande maison où ils vivaient pourtant à l'abri des problèmes financiers mais sans relations sociales vraiment sincères. Geneviève s'est réfugiée dans la prière et, depuis des années déjà, demande régulièrement à Dieu et surtout à la Vierge Marie, à laquelle elle porte une dévotion toute spéciale, que "papa, maman, Poldine et Jacques" finissent par fraterniser et par s'aimer. Jacques, lui, doit peut-être à son sexe le désir furieux, formidable, de vouloir à tout prix s'enfuir loin de ce "Malpertuis" simenonien, emmenant dans son sillage, droit sur Bruxelles et sans doute Paris, Blanche, la cadette du notaire.

Quand j'écris que Geneviève s'est réfugiée dans la dévotion, il serait plus exact que j'ajoute : "et dans la maladie." De santé toujours fragile, elle a des "crises" et, quoique à peine âgée de vingt ans, fait des chutes de plus en plus fréquentes. Elle ne se relève d'ailleurs pas de la dernière, qui a cependant pour cadre le salon familial, et le Dr Jules (une allusion inconscientes aux premières amours estudiantines de celui qui deviendra plus tard le commissaire Maigret ? ), qui la connaît depuis son enfance, n'a plus grand espoir même si, pour rassurer le père autant que la mère, il fait venir un collègue en consultation.

Et c'est ici que tout se noue et que le Passé choisit de rejaillir à la surface pour éclabousser de toutes sa hargne et ses rancœurs un Présent qui ne souhaite qu'une chose : qu'on ne remue pas toute cette vase. Ou alors, qu'on attende un peu. Au moins que le prêtre et son enfant de choeur aient apporté les Derniers Sacrements à la petite Geneviève.

Pas de ça, fillette ! Bien qu'il affirme, en se frappant la poitrine avec force lamentations (ou presque), qu'il n'a jamais cessé d'aimer sa fille (d'ailleurs, ne lui laisse-t-il pas toute sa fortune dans un énigmatique testament placé bien en vue dans sa chambre ? ... scratch ), Papa Emmanuel, s'apercevant, comme ça, d'un seul coup et après tant d'années, qu'il a gâché sa vie mais aussi celle de ses enfants, décide d'expier illico en se suicidant sans plus attendre. Le plus intrigant, c'est que le lecteur comprend bien - ou croit comprendre ?  - que Poldine suspectait son beau-frère et ex-amant de vouloir tous les empoisonner en assaisonnant la soupe du soir à l'arsenic - soupçon que partageait visiblement Mathilde ... Et comme cette scène grandguignolesque avait eu lieu au souper, on avait vu Jacques sortir de là excédé, en claquant la porte avec l'exaspération d'un homme qui a déjà donné - et de nombreuses fois encore. A croire que ce n'était pas la première fois que ces dames exprimaient ou laissaient entendre pareil soupçon au beau milieu de la famille assemblée ...

Bon, une chose est certaine : le suicide d'Emmanuel, les démarches qui s'ensuivent et, en filigrane, les pensées de Geneviève que Simenon nous restitue avec cet art sublimement noir et sarcastique qui est le sien : "Que se passera-t-il quand Maman restera seule avec tante Poldine ?"

Et c'est alors que, sur un théâtre absolument dévasté par les chuchotements confus et/ou vipérins qui ont survolé la scène autant que par les regards assassins et les gestes ambigus échangés par les personnages, tombe, avec la lenteur douce et sinueuse d'une mue de serpent, l'épais rideau noir de la fin du roman. Le tout, ayons la franchise de l'avouer, devant un lecteur à la fois dégoûté et fasciné mais qui se repaît indiscutablement de voir se répandre tout autour de lui la haine lourde, terrifiante et rampante qui, dès leur berceau, a présidé aux relations entre "Les Sœurs Lacroix." Elles n'ont jamais vécu, n'ont jamais pensé, n'ont jamais assené ou encaissé un coup que dans leur intérêt personnel. Plus unies que des jumelles, elles n'ont jamais existé que pour elles et elles ne mourront que pour et par elles. Les optimistes songeront à une fin misérable, la plus forte  - laquelle des deux, au fait ? - précédant de peu la plus faible dans la mort. Quant aux pessimistes, ils penseront à un bouillon d'onze heures préparé le même jour l'une pour l'autre sans parvenir, là non plus, à savoir laquelle avalera en premier la cuillerée fatale ...

Un roman haineux, oppressant, à déconseiller aux cardiaques et aux paranoïaques, un roman d'un sadisme très particulier, où l'auteur se régale à révéler toute l'histoire à son lecteur par petites touches ricanantes et glauques.
Oh ! certes, Simenon a fait plus glauque mais, croyez-moi et jugez-en vous-même : en cette catégorie, "Les Sœurs Lacroix" occupe une place des plus honorables au palmarès de ses meilleurs romans noirs.

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MessageSujet: Touriste de Banane (TM 2017)   Lun 10 Juil - 19:14




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En relation étroite avec "45° A L'Ombre" et "Le Testament Donadieu", deux ouvrages qu'on peut tenir parmi les chefs-d'œuvre de leur auteur, ce "Touriste de Bananes" qui, logiquement, fut publié postérieurement, repose la question que j'avais déjà évoquée dans l'une des fiches relatives aux livres précédents : quel est l'âge exact d'Oscar Donadieu ?

Rappelons en plus que, lorsque nous faisons sa connaissance, dans "45° ...", il est célibataire mais appartient, semble-t-il, à une famille ayant pignon sur rue à La Rochelle. "Le Testament Donadieu" paraît d'ailleurs revenir sur la jeunesse d'Oscar au sein de sa famille d'armateurs dont le chef vient d'être assassiné. Et c'est dans le même opus que nous le voyons quitter, sans regret et à l'âge de dix-neuf ans l'une de ces tribus bourgeoises et argentées dont Simenon a le secret. Oscar, nous le savons, ne rêve que de tour du monde : avec son précepteur, n'avait-il pas même bâti une pirogue ? ... Seul problème ou contresens : dans "Touriste de Bananes", le personnage d'Oscar, qui a désormais six ans de plus, se suicide (au rasoir, qui plus est.) J'avoue m'y perdre complètement et, n'était tout le travail que j'ai déjà en train pour NB, je me replongerais bien volontiers dans tout ça car j'aime comprendre. (Vous me connaissez : je le ferai un jour. Wink )

Du coup, bien sûr, vous vous doutez que l'intrigue de "Touriste de Bananes" est d'une noirceur rare, même chez Simenon. Plein d'enthousiasme et désireux de vivre comme un "citoyen du monde" à plein temps, le jeune Oscar, prototype des beatniks ou des hippies, débarque donc à Papeete. Du fait de ses shorts usés, de ses sandales tressées, de son havresac et de sa petite valise sans prétention, les résidents, qui ont l'œil, le classent très vite, avec un petit sourire mi-dédaigneux, mi-blasé, dans la catégorie des "touristes de bananes". Ces touristes-là ont en général peu, voire pas d'argent du tout, s'acharnent, avec une ferveur qui serait comique si elle ne pouvait se révéler à la longue dangereuse pour eux, à vivre en communion parfaite avec la Nature et pratiquement par leurs seuls moyens - résolution quasi suicidaire, il faut bien l'avouer  - et finissent souvent assez, pour ne pas dire très mal : au mieux, on les rapatrie, au pire, on les découvre morts de faim, de fièvre ou de solitude.

Du bateau d'où débarque Oscar, débarque également, sévèrement encadré par les membres des forces de l'ordre, le commandant Lagre, lequel a tué de sang-froid Henri Clerc, l'un des sous-officiers du bâtiment dont lui-même avait la charge, tout cela en raison d'une liaison commune avec l'une des prostituées locales de Papeete, Tamatéa. Pour diverses raisons, et bien que le meurtre n'ait pas eu lieu à Tahiti, le procès se déroulera à Papeete et tous les Blancs du lieu de s'esbaudir ou de s'apitoyer, selon leur nature.

Fidèle à son habitude, Simenon nous offre ici une galerie de portraits qui surprennent et déçoivent enfin si fortement Oscar Donadieu qu'il ne discerne à la fin du roman que deux solutions : ou il devient comme ces gens-là et parvient enfin à s'intégrer à leur petit groupe nonchalant, cancanier, pas vraiment méchant mais bien éloigné tout de même de cette générosité humaine dont il ne cesse de rêver depuis l'enfance, ou bien il leur tire sa révérence. Définitivement.

Vous les citer tous serait inutile. En gros, on retiendra Manière, l'aubergiste-proxénète-trafiquant, qui soigne sa tuberculose en fumant et en buvant sous le soleil de Tahiti (et aussi en grognant énormément), et puis, la saison venue, en pataugeant (toujours de mauvaise humeur) dans ses pluies ; Raphaël, qui assure surtout les transports de marchandises diverses, des plus légales aux plus douteuses ; Jo, ou plutôt M° Jo Beaudouin, avocat trentenaire et fêtard relativement séduisant, qui se chargera d'ailleurs de "défendre" Lagre en obtenant pour lui la peine la plus "légère" (!!), soit dix ans de travaux forcés en Guyane ; un petit cercle de fonctionnaires qui s'ennuient à en périr, comme Muselli, tout juste nommé, ou Candé, procureur de la République, ou encore Isnard, le magistrat, qui, bien que marié et en charge de famille, est l'amant "je-rase-les-murs-faites-semblant-de-ne-pas-me-voir"de Mme Bon, respectable ménagère en pantoufles qui tient "Le Club des Colonies" - ce qui équivaut ici, si j'ai bien compris, à un bar à la fois select et branché de Paris . Je crois me rappeler qu'il y a un M. Bon mais j'avoue qu'on ne le voit jamais. A vrai dire, je le suspecte d'être grabataire ... 

Ah ! Ne pas oublier le couple Nicou et leur fille, descendus eux aussi avec Donadieu et Muselli, des gens fort sympathiques et respectables. Au passage, mentionnons que les parents verraient bien leur fille épouser Oscar puisque celui-ci est de la prestigieuse famille d'armateurs de La Rochelle.

Pour créer un peu de mouvement dans tout ça et y mettre un peu de couleurs vives et changeantes, les indigènes du lieu, surtout de sexe féminin. Deux noms à retenir : Hina et Tamatéa, qui ont établi leur QG au "Relais des Méridiens", avec l'accord de Manière, le propriétaire, entre les bras de qui elles passent certaines nuits. Selon l'humeur des unes et de l'autre.

Au début en outre, pas de chance, il pleut ... ma foi, comme en pleine saison des pluies. Donadieu devra supporter cela encore trois jours avant que cela ne cesse d'un seul coup, ainsi que cela se déroule sous les tropiques, lui permettant enfin de quitter Papeete pour s'isoler dans la Nature et récupérer une hutte abandonnée, là-haut, tout là-haut, dans un endroit idyllique mais très isolé. Autre détail sordide et parfait pour l'ambiance : le précédent propriétaire de la hutte, celui-là même qui l'avait bâtie de ses propres mains, un Blanc comme il se doit, y a été retrouvé mort (on ne sait trop de quoi) un beau matin, par un Raphaël à qui cela a tout de même causé un léger choc de tomber sur un cadavre debout, qui se cramponnait encore à sa table.

Voilà, vous avez les personnages et, en gros, l'histoire. Oscar Donadieu vient chercher à Tahiti une différence qui lui permette d'adoucir sa misanthropie et même de rejoindre une portion du Clan des Hommes - la meilleure. Mais les membres de son espèce (toutes catégories sociales confondues) qu'il y rencontre, les conditions aussi dans lesquelles s'effectue cette rencontre (le procès inique de Lagre notamment aura, sur le jeune homme, un effet désastreux) vont l'attirer impitoyablement vers le bas alors qu'il cherche désespérément son souffle, se posant l'éternelle question : la vie vaut-elle la peine d'être vécue ? Et, si oui, pourquoi ne peut-on pas la vivre comme la vivrait le mythique "Bon Sauvage" de Rousseau ou, mieux encore, "L'Ingénu" du grand Voltaire ?

Dans la trilogie Donadieu, il est hors de question de considérer "Touriste de Bananes" comme le meilleur volume mais, bien certainement, il en est le plus désespéré. Pour essayer de se distraire de toute cette noirceur, une seule possibilité nous reste, une question en fait, et plus importante qu'il n'y paraît : l'Oscar Donadieu de "Touriste de Bananes" est-il, oui ou non, l'Oscar Donadieu de 45° A L'Ombre" et du "Testament Donadieu" ? Dans ce cas, Simenon a-t-il eu un trou de mémoire ou bien la fin misérable qu'il donne à ce personnage si attachant dans "Touriste de Bananes" n'est-il qu'une feinte ?

Nous le souhaitons et nous vous tenons au courant.

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MessageSujet: Monsieur La Souris   Mer 9 Aoû - 19:12



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Jusqu'ici, j'avais toujours cru - et je ne dois pas être la seule  Wink - que le surnom d'"Inspecteur Malgracieux" avait été donné à l'inspecteur Lognon par ses collègues facétieux. Eh ! bien ! non ! C'est à un clochard des plus excentriques, surnommé pour sa part "Monsieur la Souris" (et Dieu sait s'il y tient, à son "Monsieur", au point de ressentir comme une insulte qu'un "bleu" ignorant se refuse à le lui donner ! Smile ), à un habitué tonitruant des commissariats de certains arrondissements, dont le fameux IXème, fief de Lognon, à une figure amphytrionesque bien connue du petit monde nocturne parisien, y compris du chasseur de chez Maxim's en personne, que notre Lognon, devenu pour nous si familier avec la série des "Maigret", doit ce titre tout à la fois profondément mérité et foncièrement injuste dont il se serait bien passé et qui a fait le tour, telle une comète malicieuse et ayant mis le turbo, de toute la Police de Paris. Monsieur La Souris a l'habitude, quand il ne sait où terminer honorablement la nuit, de se faire "arrêter" pour finir en cellule de dégrisement, surtout, parce que c'est "son quartier", au commissariat du IXème,où Lognon est justement presque toujours de service de nuit, en alternance avec un brigadier rondouillard et jovial que La Souris apprécie alors qu'il ne sympathise guère avec Lognon. (Toute l'origine de la "malgracieuseté" attribuée à Lognon vient de cette préférence manifestée par La Souris envers le sympathique brigadier qui, lui, s'esclaffe toujours de ses blagues.)

Dans ce roman qui n'a rien à voir avec la série des "Maigret", précisons-le tout de suite, on retrouve aussi Lucas, mais qui est ici commissaire à la PJ, cette Police Judiciaire où Lognon envisage déjà de parvenir tôt ou tard. Autre différence, l'épouse de Lognon est loin d'être impotente et tous deux ont un fils de dix, onze ans. Pour le reste, notre "Inspecteur Malgracieux" est toujours aussi mutique, hautain, grognon, bourru, désespérant de sérieux ... et aussi entêté qu'un chien de chasse.

La scène que fait une nuit La Souris, entrant comme chez lui au commissariat du IXème, pour y remettre une enveloppe grassement garnie de grosses coupures (tant en francs qu'en dollars), et plus encore la façon, très colorée, dont il raconte comment il est tombé sur elle, éveillent la suspicion, ultrasensible, nous le savons, de Lognon. Dès le départ, le Malgracieux sent que "quelque chose" ne colle pas. Mais, si Lognon suspecte un temps la Souris d'être un assassin venu se payer la tête du commissariat tout entier, le lecteur, lui, qui a assisté à la découverte de la fameuse enveloppe, sait bien qu'il n'en est rien. Il sait aussi que La Souris a bâti un plan très simple et très astucieux : remise à la police, l'enveloppe (de laquelle il a eu la précaution de retirer une ou deux coupures de manière qu'une personne susceptible de venir la réclamer soit prise pour un menteur par l'Administration) aboutira aux Objets trouvés et, dans un an et un jour très précisément, lui, Monsieur la Souris, aura tout loisir de venir la réclamer et de faire fructifier son contenu - en achetant enfin le vieux presbytère de son village natal, où il ambitionne de finir ses jours.

Seul grain de sable éventuel (et de taille conséquente) - dont la Souris espère que la Police le repérera aussi tard que possible : cette enveloppe et la fortune qu'elle contient sont tombées pour ainsi dire toutes rôties dans le bec du Père La Souris alors que celui-ci, pratiquant l'un de ses multiples petits métiers pour compléter ses pourboires du jour, se précipitait, dans une rue déserte, afin d'ouvrir la portière d'une luxueuse voiture que conduisait un monsieur en habit, monsieur qui, la Souris s'en est aperçu trop tard, était aussi raide qu'un cadavre. Le clochard, saisi mais ne perdant pas la tête, a récupéré l'enveloppe, puis filé sans demander son reste, ce qui se comprend très bien. Mais ses rêves de presbytère et cette chance inespérée qui, même si c'est un cadavre qui la lui offre, vient illuminer sa vie alors qu'il ne l'attendait plus, lui font échafauder très vite le petit plan dont nous parlions plus haut et qui aurait pu marcher ...

... sans l'acharnement de Lognon à remonter la piste qu'il devine.

En fait, l'un pistant l'autre et l'autre pistant l'un, c'est ensemble, ou presque, que les deux hommes vont découvrir le pot aux roses, d'autant que, après la découverte du corps, plusieurs jours après son décès, de hautes personnalités se mettent à téléphoner à la P. J. - et à Lucas - pour que l'affaire se résolve au plus vite et dans les meilleures conditions possibles.

Bien que placé parmi les "romans durs" de Simenon, "Monsieur la Souris" permet surtout à son auteur de créer un personnage auquel il fera appel deux ou trois fois dans ses "Maigret", celui de Lognon : long, maigre, la moustache en brosse, le caractère peu aimable, arpentant infatigablement le pavé parisien, doué d'un authentique flair de limier mais qui ne cessera jamais de se voir repousser aux concours internes en raison de son orthographe déplorable. Les "Maigret" lui donneront l'occasion de peaufiner sa création, de la rendre de plus en plus attachante et, parfois, aussi attendrissante qu'exaspérante.

Mais n'oubliez pas : il n'y aurait jamais eu d'"Inspecteur Malgracieux" sans l'initiative de "Monsieur la Souris".

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MessageSujet: La Marie du Port   Jeu 10 Aoû - 11:45



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Ouvrage d'autant plus inattendu qu'il est répertorié dans les "Romans durs", au Tome IV, chez Omnibus, "La Marie du Port" n'est qu'une simple bleuette. Oh ! certes, avec les descriptions typiques de Simenon, lequel s'en donne à cœur joie puisqu'il situe son action soit à Port-en-Bessin, soit à Cherbourg, donc, tout près de l'eau. Ces descriptions, surtout celles de Port (comme disent ses habitants), la nuit, avec ce labyrinthe de petites rues glissantes et plus ou moins obscures, où ne filent que de très rares et indistinctes silhouettes, sont très réjouissantes et nous rappellent des descriptions plus célèbres et bien plus noires, à commencer par celles des "Fantômes du Chapelier" et de tant de "Maigret."

Seulement, mises à part ces descriptions, on ne saurait traiter "La Marie du Port" de roman dur. C'est un roman d'amour, sans aucun obstacle à l'union des amants, un point, c'est tout. Intrigue d'ailleurs très simple : tout commence par l'enterrement de Jules Le Flem, pêcheur décédé en mer et laissant derrière lui deux filles aînées dont la première, Odile, est la maîtresse d'un bistrotier bien en vue de Cherbourg, Henri Chatelard, et la seconde, un peu plus jeune, n'est autre que celle qui donne son nom au livre. Derrière, un adolescent de quinze ans, furieux d'être obligé d'aller vivre chez l'un de ses oncles, un fermier, et deux enfants plus jeunes, le petit Hubert et une petite surnommée "la Limace" parce que, malgré ses quatre ans bien sonnés, elle préfère se déplacer encore plutôt en rampant qu'en marchant. Ces deux-là sont adjugés à l'autre oncle. Marie, elle, reste à Port, où elle a trouvé une place de serveuse au "Café de la Marine" et Odile rejoint son amant, Chatelard, qui l'a d'ailleurs amenée à l'enterrement dans sa belle voiture rutilante mais a eu la décence de ne pas assister à la cérémonie.

Le seul but de Simenon, en faisant Chatelard passer par Port-en-Bessin, c'est de lui donner l'occasion d'entrevoir Marie qui, à dire vrai, n'a pas grand chose pour plaire (introvertie et plutôt plate, elle est petite, sérieuse, impénétrable, dotée d'un sens de l'humour très froid et ne saurait s'en laisser compter par personne, bref, l'entier contraire de sa sœur, extrovertie et paresseuse, aimable par contre, croustillante et dodue, bavarde et plutôt gentille, qui lui voue d'ailleurs une profonde affection).

A partir de là, Chatelard ne pense plus qu'à Marie. Il finit par ne plus trouver aucun plaisir à sa situation de notable à Cherbourg et songe au début à s'offrir une simple aventure avec sa "belle-sœur" de la main gauche. Pourtant, après divers aléas, dont l'amour désespéré que le tout jeune Marcel Viau croit porter à Marie, à tel point qu'il cherche à tuer Chatelard, tout finit par ... un mariage entre Marie et Chatelard, lequel a laissé son bistrot et son cinéma de Cherbourg en gérance (du moins est-on en droit de le penser) pour se faire patron-pêcheur sur "La Jeanne", chalut qu'il avait acheté le jour-même de l'enterrement de Jules Le Flem, comme ça, sans désir véritable, parce qu'il passait par là et pour se faire remarquer (son grand défaut qui a le don d'agacer Marie mais aussi, avouons-le, le lecteur).

Alors, c'est agréable et l'on voit bien que c'est du Simenon. En tous cas quant au style. Mais les personnages ne sont qu'ébauchés et l'analyse psychologique aussi insaisissable que les pensées de Marie Le Flem.

Espérons que, avec "L'Homme Qui Regardait Passer Les Trains", notre prochain Simenon pour septembre, nous retrouverons les vagues noires et étouffantes auxquelles cet hauteur nous a habitués, que la mer soit présente ou pas dans ses romans.

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MessageSujet: L'Homme Qui Regardait Passer Les Trains    Mer 6 Sep - 15:01



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Voici probablement la meilleure étude sur une personnalité de psychopathe à laquelle se soit livré Simenon dans sa série de romans psychologiques. Nous savons déjà qu'il a rarement traité le thème du tueur en série dans ses "Maigret" et que, les deux fois (je ne crois pas me rappeler qu'il l'a fait plus souvent), il n'a jamais réellement cherché à approfondir le caractère de ces personnages-là. Dans cet "Homme Qui Regardait Passer Les Trains", son but est visiblement tout autre. Non qu'il se prononce de façon définitive. Il laisse son lecteur se faire sa propre idée de son héros, Kees Popinga, mais pour l'y aider, il lui fournit tous les indices nécessaires. Indices et peut-être contre-indices, allez savoir ...

A chaque roman, Simenon se révèle comme un maître de l'analyse psychologique, qu'il l'ait été consciemment ou pas. Et il était trop fin pour ne pas savoir que, même si la logique d'un malade mental n'est pas la même que celle d'un être dit "normal", elle n'en existe pas moins bel et bien.

Normal, en tous cas, Kees Popinga nous le paraît sans conteste dès les premières pages.
Dans sa belle villa de Groningue, en Hollande, il mène une vie paisible et terriblement hollandaise auprès de sa femme, qu'il appelle "maman" (sauf au lit, nous l'espérons) et de ses deux enfants, Frida, dont on ne sait jamais à quoi elle pense, et Carl, de deux ans plus jeune (il a donc quinze ans), adolescent qui ne présente aucun des défauts inhérents à cet âge - ce qui fait penser à son père, nous l'apprendrons plus tard, qu'il ne fera rien de bien dans la vie ...  Popinga possède en plus une excellente situation dans la meilleure maison d'import-export du lieu, celle de Julius de Coster en Zoon Père & Fils. Bref, tout est chaud, tout est douillet, tout est prévu dans cette existence qui semble parfois nous restituer le lent et pondéré tic-tac d'une horloge comtoise, à la fois rassurant et lassant. Le jeudi, M. et Mme Popinga vont non pas au cinéma - distraction décrétée peu convenable par maman - mais à l'Opéra. Kees s'interdit de lui-même de pénétrer dans certains bars qui ne sont pas convenables, eux non plus. Quant à la maison close du lieu, où, pendant des années, se produisit Paméla, la femme qu'il considérait cependant comme la plus attirante qui fût, jamais, pour rien au monde, Popinga n'y poserait le bout du gros orteil.

J'ai parlé d'horloge. Et une horloge, si solide qu'elle soit, c'est fragile. Tous les trois mois, ma grand-mère faisait venir son horloger pour qu'il vérifiât les mécanismes de celles de la maison, c'est tout dire. Et ma grand-mère savait ce qu'elle faisait !    Mieux valait prévenir tout détraquement éventuel car, une fois le détraquement survenu, adieu la modération, adieu la sagesse, adieu la sécurité même si la lassitude s'en va aussi avec elles ... Or, par un soir de période de Noël, à Groningue, l'horloge des Popinga est prise d'assaut par la menace qui la guette depuis sa création ...

Il faut dire que, sorti dans la nuit par exception (après avoir mis ses caoutchoucs) pour vérifier une dernière fois si "L'Océan III", l'un des bateaux de la Compagnie, sera fin prêt pour prendre la mer le lendemain, c'est avec ahurissement et non sans effroi que Kees Popinga doit faire face à un capitaine furieux qui n'a pas été réapprovisionné en mazout ainsi que cela était prévu. Encore sous le choc et après un détour au manoir de Julius de Coster le Jeune - lequel, ne vous y trompez pas, a soixante ans pour une épouse de trente ans plus jeune - Popinga est renvoyé, non sans mépris, par cette dernière aux bureaux de la Compagnie où, d'après ce qu'il lui a dit, son mari avait pour idée de travailler tard. Mais vous pensez bien que Popinga, en employé modèle, y est déjà allé, aux bureaux de la Compagnie. Des bureaux où de Coster brillait par son absence.

Finalement, tout à fait par hasard, alors qu'il jette un regard de biais par la vitrine de l'un des bars mal famés de la ville, "Le Petit-Saint-Georges", Popinga, qui n'en croit pas ses yeux, y découvre, paisiblement installé à une simple table de bois, son patron en train de consommer, son patron qui le voit à son tour et lui fait signe fort aimablement de le rejoindre.

Avec une urbanité charmante et un cynisme écœurant de froideur, Julius annonce à son chargé d'affaires que la Compagnie sera très bientôt déclarée en liquidation judiciaire parce que, entre autres, cela fait bien vingt ans que lui, Julius fait de la contrebande et se livre à divers trafics sous cette couverture qu'il a héritée de son père, désormais sénile mais qui, du temps de ses beaux jours, avait lui-même fait fortune en trafiquant au Transval lors de la Guerre des Boers. Ayant cette fois-ci poussé le bouchon un peu loin, Julius a décidé de "disparaître" en toute discrétion, ce soir-même, pour se réfugier en Angleterre où l'y attend un confortable magot. Et ce sont sur ces bonnes paroles et avec le conseil paternel de l'imiter qu'il abandonne Popinga à ses réflexions ...

Et c'est là que jaillit d'un seul coup le côté obscur de Popinga, cet homme qui aime tant à regarder passer les trains, surtout les trains de nuit qui, compte tenu de l'implication sexuelle qu'il associe à leurs wagons, lui inspirent une fascination étrange et lourde. Tout d'abord, avec l'argent que lui a donné le très serviable de Coster, il s'offre un ticket pour Amsterdam. De Coster y a abandonné, à l'Hôtel Carlton[, la fameuse Paméla, qu'il entretenait là-bas depuis quelque temps. Popinga se présente à elle et, sans plus de préambule, parce qu'il trouve sa demande naturelle ("après tout, c'était son métier, n'est-ce pas ?", dira-t-il plus tard), exige de passer une heure de sexe effréné avec elle. La jeune femme lui éclate de rire au nez et ...

Après Amsterdam, Paris. Popinga s'y promène glorieusement et, au début en tous cas, dans l'euphorie de sa nouvelle vie, sans aucune lassitude, sans aucune crainte : ni de la pègre, ni de la police qu'il a pourtant bientôt à ses trousses. Simenon nous révèle, par à-coups, son besoin (contre lequel il lutte ou ne lutte pas) d'avoir des rapports sexuels mais aussi de tuer uniquement des femmes. S'il avait à tuer un homme, Popinga le ferait également sans le moindre scrupule mais ce serait sans doute dans le cas d'une légitime défense. La preuve : sur la fin du livre, alors qu'il avait à sa merci un clochard, endormi sur un banc et dont il voulait à tout prix les vêtements, il renonce au geste meurtrier.

A partir du moment où Popinga monte dans le train qui l'amène à Amsterdam, le lecteur monte dans son rêve éveillé de refoulé qui, brusquement, voit éclater, exploser la personnalité qui lui servait de paravent et aussi de refuge. Tandis que les personnages qui se meuvent autour de lui - notamment Jeanne Rozier, son amant Louis et leur bande de malfrats - appartiennent à la réalité, bonne ou mauvaise, il n'y a plus, pour Popinga, qu'une Réalité : la sienne. Kees Popinga y règne en maître, fait la une des journaux, écrit aux directeurs de certains quotidiens pour rectifier ce qui, selon lui, est faux dans ce qu'ont rapporté sur lui leurs rédacteurs. Il s'offre même le luxe d'écrire au commissaire Lucas qui traite son affaire au Quai des Orfèvres. Peu à  peu, il se berce de sa célébrité mais surtout de l'adresse, exceptionnelle, avec laquelle il échappe à ses persécuteurs, tous ces gens qui vivent dans la norme. Il caresse, flatte, et ressasse sans cesse la valeur de son intelligence. Kees Popinga échappe à tous parce qu'il est le Plus Fort, le Plus Intelligent. D'ailleurs, tous le disent ...

Quand les journaux, probablement sur les ordres de la Sûreté, cessent de le mettre en avant, le Rêve Enchanté de Popinga commence à vaciller sur ses bases. Et notre homme est prêt à tout pour le retrouver et le faire durer éternellement.

Simenon explore son personnage en long et en large et de l'intérieur de son cerveau. Le résultat est magnifique - même si certains ne le jugeront certainement pas assez "gore". Mais le "gore" n'était pas l'affaire de Simenon. Son affaire à lui, c'était l'être humain. Et, malgré sa déviance et même sa perversion, sans oublier sa mégalomanie, c'est bien le souvenir d'un être humain que le lecteur emporte de Kees Popinga, l'Homme Qui Regardait Passer les Trains. Bonne lecture à vous !  

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