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Edward Bunker (USA)

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Masques de Venise
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MessageSujet: Edward Bunker (USA)   Mar 22 Aoû - 19:53




Etoiles Notabénistes : ******

No Beast So Fierce
Traduction : Freddy Michalsky
Introduction : William Styron
Postface : James Ellroy


ISBN : 9782743637774

Extraits
Personnages



Edward Bunker est un auteur tout à fait à part en ce sens qu'il écrivit nombre de ses romans, dont celui-ci, qui allait le rendre célèbre et apparaît en général comme le premier d'une sorte de "trilogie" appelée "Trilogie de la Bête", alors qu'il se trouvait emprisonné au pénitencier de Saint-Quentin, l'un des plus "durs" des Etats-Unis. Il s'y lie avec Caryl Chessman et ce dernier l'encourage vivement dans ses rêves d'écriture. De toutes façons, quand on découvre sa prose, même traduite, on se rend compte que Bunker, qui connut dès ses quatre ans le monde épouvantable des orphelinats, des familles d'accueil et des centres de redressement, tout ce parcours chaotique parsemé de fugues qui l'amenèrent, bien entendu, à plonger très jeune dans le monde de la rue et de la délinquance, est un écrivain-né. Cet homme qui tira de si mauvaises cartes à sa naissance et qui, toute sa vie, devait demeurer en compte avec une société contre laquelle son premier (et seul) moyen d'expression fut la rébellion irréfléchie et systématique, avait aussi reçu le Don. Assez curieusement, la centrale de "Big Q." devait l'aider à le redécouvrir car il est impossible qu'il ne l'ait jamais senti auparavant frémir au bout de ses doigts.

"Aucune Bête Aussi Féroce" est donc un roman hybride, qui contient une bonne part d'autobiographie mais qui, dans la partie qui voit son héros, Maxwell Dembo, dit Max, se rejeter dans le crime, s'apparente incontestablement à un excellent roman noir. Ce qui frappe le plus le lecteur, avant toute chose semble-t-il, c'est la rare qualité du style, lorsque, à travers son personnage, l'auteur s'essaie, avec une sagesse et une profondeur qu'on saluera, à analyser le Système tout entier - et dont il reconnaît implicitement faire partie même s'il s'y trouvait, pratiquement dès le départ, dans l'un des coins les moins heureux. Cette qualité se maintient d'ailleurs tout au long du livre, en tous cas en ce qui concerne les réflexions de Max. Les dialogues sont évidemment plus vifs mais l'on se doute bien que, lorsqu'il se déplace parmi ses pairs, Dembo se doit d'utiliser leur langage qui n'est pourtant plus tout à fait le sien.

Ce qui surprend aussi, c'est le bon sens avec lequel ce révolté pur-sang réfléchit aux circonstances qui ont fait de lui un criminel.
S'il ne fait pas de cadeaux à la société dans laquelle il est né pauvre et au milieu de la Grande Dépression, il ne donne jamais l'impression de prendre la chose pour justification de ses agissements. Il admet son caractère (une vraie tête de mule mais aussi quelqu'un de fier, le nier serait mentir, qui possède un code de l'honneur indéniable) comme un facteur qui n'a pas fait grand chose pour améliorer ses tendances à devenir un asocial. Ce qu'il demande  aux gens qu'il rencontre, avant de le demander à nous, lecteurs, c'est de l'accepter tel qu'il est : avec ses qualités mais aussi avec ses défauts. Il leur demande aussi de le respecter et, à ceux, très rares, à qui il accorde sa confiance, de ne pas le trahir.

Ce ne sont là, ce me semble, qu'exigences de base, qui sont aussi plus ou moins les nôtres, et comme Bunker, pas plus que son personnage, ne cherche à imposer sa vision des choses, pas plus que son mode de vie, à autrui, comme il admet (et même recherche, le lecteur le perçoit très bien) une forme de dialogue, d'échange mutuel et constructif, il paraît légitime qu'on les lui accorde. Hélas ! nous le savons tous même si nous ne sommes pas tous passés par la prison, américaine ou pas : la Vie ne fonctionne pas comme ça.

En fait, la Vie a longuement refusé à Bunker la possibilité de s'exprimer autrement que par la révolte (contre la pauvreté notamment, puisque c'est elle qui est responsable de sa séparation d'avec ses parents) et par la marginalisation. Et, longtemps, cet être tourmenté, écorché vif très jeune et doublé d'une tête de bourrique, a fui toutes les occasions de souffler un moment et d'essayer quelque chose d'autre ... Et puis, une espèce de miracle s'est produit et ce miracle s'appelle :"Aucune Bête Aussi Féroce", la "Bête" désignant ici l'homme, vous l'aurez compris - pas seulement Max mais l'homme de façon générale.

La réflexion sur le milieu carcéral est d'un très haut niveau. Tout comme l'immanquable réflexion sur les barrières raciales - Bunker appartint d'ailleurs à la Fraternité Aryenne (comme Vernon Schillinger, interprété de façon remarquable par J. K. Simmons dans la mémorable série "Oz") - non seulement au moment où se déroule l'action du roman (dans les sixties) mais aussi pour l'avenir. Si Bunker n'indique en rien que Max se soit affilié lui aussi à ce genre de "gang" (très courant dans une prison où la majorité des détenus est afro-américaine), en revanche l'un des rares prisonniers que Max considère comme son ami alors qu'il s'apprête à quitter la prison, au tout début du roman (prisonnier qu'il aidera par la suite dans sa cavale et qui "tombera" malheureusement lors d'un braquage qui tournera mal), Aaron Billings, est de race noire. Très intelligent, ayant un faible accentué pour l'étude des mathématiques, Aaron est quelqu'un de posé, pour qui l'on se prend vite de sympathie. Cette indication sur les "amis" de Max permet d'ailleurs à Bunker de nous expliquer, de manière à la fois très simple et très réfléchie, sans haine aucune, comment et pourquoi cette barrière s'est installée entre les Blancs et les Noirs dans les pénitenciers, avec la violence terrible que l'on sait.

L'essentiel d'"Aucune Bête Aussi Féroce" repose d'ailleurs sur la réflexion.
Certes, l'action - polar oblige - est aussi au rendez-vous : en gros, Max sort de prison, en conditionnelle, au bout de huit ans de détention (il est tombé pour une peccadille) et est bien résolu à adopter un mode de vie plus proche des normes que dans le passé ; mais, en dépit de ses efforts les plus sincères, sa personnalité, trop forte, se heurte à celle de son officier de conditionnelle, un certain Rosenthal, prototype du fonctionnaire règlement-règlement ; on se prend un temps à rêver d'ailleurs sur ce qu'il aurait pu advenir si ce Rosenthal avait été un peu plus large d'esprit et beaucoup plus psychologue ; enfin bref, poussé à bout, Max envoie tout promener et revient à la seule forme d'existence qu'il connaît et qu'il aime désormais car elle est pour lui comme une seconde peau qui le protège tout en lui promettant, tôt ou tard (et il le sait) une fin soit dans la rue, sous la balle d'un policier, soit en prison et peut-être même sur la chaise électrique ; au début, tout lui réussit (et - tant pis si je vous choque - on se rend compte que le braquage normal, c'est-à-dire sans balle perdue et sans dérapage sanglant, est aussi sérieux que tout autre métier) et puis, bien sûr, la roue tourne ... Une seule fois mais une seule trahison suffit dans ces cas-là ...

Sincèrement, "Aucune Bête Aussi Féroce" est un livre à lire
. Comme un polar, soit. Mais aussi comme une sorte de roman initiatique ou un fragment d'autobiographie. Ce sont à mon sens ces deux derniers aspects qui confèrent à l'œuvre toute sa puissance mais aussi sa profonde sincérité. Entendons-nous : Bunker ne se vante jamais et ne fait pas la retape pour son "métier". Il se raconte un peu, lui et son univers, parfois avec colère, parfois avec humour, non sans pudeur, mais toujours sans haine (il est assez habile pour laisser la haine, le besoin de révolte à tout prix, ces deux "chiens fous" de sa jeunesse, au Max que nous obtenons au final - et à ce qu'exige la phase polardeuse de livre) et, ce qui lui a sans doute été très précieux, trouve dans son récit un certain apaisement qui explose à la figure du lecteur parce que, en dépit de toutes ses dénégations antérieures, l'auteur reconnaît ainsi que, malgré tout, l'humanité a subsisté en lui.

Si vous recherchez le polar à l'état pur, ce livre vous laissera peut-être sur votre faim. Si vous demandez un peu plus de sophistication, alors là, vous serez servi. Un peu, c'est vrai, comme dans les meilleurs Ellroy, "Le Grand Nulle Part" entre autres ou "Un Tueur Sur La Route."

Quoi qu'il en soit, lisez "Aucune Bête Aussi Féroce" : en bonne logique, vous ne devriez pas le regretter.  

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