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Prélude - Katherine Mansfield (Nouvelle-Zélande / Grande-Bretagne) XXème Siècle

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MessageSujet: Prélude - Katherine Mansfield (Nouvelle-Zélande / Grande-Bretagne) XXème Siècle   Mar 3 Oct - 17:57





Etoiles Notabénistes : ******

Prelude
Première publication : Hogarth Press - Juillet 1918
Traduction : J.G. Delamain pour Stock


ISBN : non utilisé à l'époque de parution de cette nouvelle

Cf. aussi Katherine Mansfield dans "Littérature anglo-saxone & anglophone"

Extraits
Personnages


Avec "Sur La Baie" et "La Maison de Poupées", "Prélude" est, sans conteste, l'une des nouvelles les plus intimes de cette très grande spécialiste du genre que fut Katherine Mansfield. On peut y voir le premier chapitre d'une sorte de trilogie dédiée à la vie familiale de l'auteur enfant, en Nouvelle-Zélande. Mais, comme toujours, Mansfield use de son art parfait de la litote et du non-dit pour nous dévoiler, très lentement, par petites touches impressionnistes et parfois pointillistes, comment, enfant, elle voyait sa famille et ce qu'elle apercevait et pressentait de la vie apparente mais aussi et surtout secrète de ses membres.

Dans les trois nouvelles citées, toutes rédigées à la troisième personne, Mansfield, c'est la petite Kézia, enfant que l'on sent déjà profondément rêveuse, toujours prête, non pour faire l'intéressante mais parce que son cerveau est ainsi fait, à se poser des questions qui dépassent son âge, profondément attachée à sa grand-mère, la vieille Mrs Fairfield, et consciente, au plus profond d'elle-même, du narcissisme de sa mère et, ce qui s'avère plus grave parce que, en général, on ne fait cette pénible découverte qu'avec le recul de l'âge adulte, que ce narcissisme empêche la belle et dolente Linda Burnell d'aimer réellement ses enfants - et moins encore, si cela est possible, Kézia. A croire que, des tréfonds de son égoïsme tranquillement assis sur le sens des responsabilités de sa mère et la dépendance financière de sa jeune sœur, Beryl, encore célibataire - ce qui lui assure une domestique supplémentaire mais non rémunérée - Linda perçoit que sa cadette la voit telle qu'elle est et pressent peut-être qu'un jour, elle la dépeindra d'une plume où, sous l'amertume, se retrouve cette tendresse d'écorchée vive qui demeure pour toujours l'apanage de l'enfant que sa mère n'a jamais aimée. Un portrait qui, l'on peut en être certain, a assuré l'immortalité du chef-d'œuvre à cette femme si imbue de sa valeur mais qui ne lui aurait pas plu ...

A la faveur d'un déménagement qui transporte la famille de la ville à la propriété que vient d'acquérir Stanley Burnell, à la campagne, Mansfield nous annonce la couleur pratiquement dès le départ, lorsque Linda laisse ses trois filles derrière elle en disant à sa mère et au conducteur du chariot que, pour l'instant, elle ne veut prendre que "des choses absolument nécessaires", celles qu'elle ne veut "absolument pas perdre de vue." Deux paragraphes plus bas, elle se permet un petit rire étrange en suggérant, pour l'édification des trois petites, vaguement inquiètes : "Nous n'avons qu'à les laisser, tous simplement ; nous n'avons qu'à les abandonner." Heureusement que la grand-mère est là, pour surveiller les dérapages de sa fille - celui-ci n'est et ne sera pas le dernier - et qu'une voisine, d'origine allemande et de confession juive, Mrs Samuel Josephs, brave femme sans prétentions, propose de veiller sur les petites et de leur offrir le goûter et l'abri jusqu'à ce que Pat, le charretier, puisse passer les reprendre, ce qui ne pourra se faire qu'à la nuit.

On le comprendra peu à peu lors des échanges avec Stanley Burnell, un brave garçon sans imagination, qui aime son confort, Linda éprouve - mais ne la feint-elle pas ? - un minimum d'affection pour son mari, en qui elle voit avant tout l'homme idéal pour l'entretenir. Mettre des enfants au monde ne lui est guère agréable bien qu'on puisse douter qu'elle n'ait eu personne, en sus de sa propre mère et de sa sœur, pour s'occuper des siens tant qu'ils étaient bébés. Les couches sales et les réveils nocturnes, à notre avis, ce n'étaient pas pour Linda Burnell ... Mais l'on a l'impression très vive que, ces enfants (Isabel, Charlotte, dite Lottie et Kézia), elle ne les a eues que parce que, comme me dit un jour ma propre mère, "il faut bien en avoir." (Je vous laisse imaginer le bonheur de l'enfant devenu adulte qui apprend la chose : c'est des plus gratifiant ... ) Tout le monde en a eu, en a ou en aura : Linda Burnell en a donc. Leur ayant accordé ce cadeau sans prix qu'est l'existence en ce monde merveilleux, elle les laisse vivre leur vie sans se soucier beaucoup d'elles, sous la surveillance de ceux qui la dorlotent elle-même, mais à condition toutefois qu'elle, Linda, ne passe jamais après ses enfants.

De Stanley, le père, on ne saurait dire grand chose, sinon répéter qu'il pense peu (même s'il a un poste confortable et gère avec finesse ses avoirs) et aussi qu'il voue à Linda une quasi adoration. Lui donne-t-il du plaisir, c'est une autre histoire mais ce parfait exemple physique de l'Anglo-Saxon rural - grand, charpenté, blond - prend le sien et n'est-ce pas là l'essentiel ?  A quelques phrases, à quelques silences, à quelques descriptions pénétrantes de Mansfield sur les parties de cribbage qu'il fait avec Béryl, on se doute bien qu'il flirte plus ou moins avec elle. Rêve-t-il d'en faire sa maîtresse ? Dans "Prélude", pas encore : Stanley aime sa femme, y compris charnellement, et puis, jamais il ne troquerait sa tranquillité familiale contre des histoires aussi compliquées. Quant à Béryl, c'est simplement une jeune fille qui aime à faire sa coquette comme elle le faisait en ville avec ses soupirants. Même si l'on se risque parfois à s'interroger sur le plaisir qu'elle prendrait à piquer le cher Stanley à Linda, ne fût-ce que le temps d'une aventure.

Comme sa sœur avant elle mais avec, il est vrai, une prescience moins nette des réalités physiques, Béryl, qui est aussi jolie fille, fantasme sur l'homme qui la rendrait heureuse pour toute la vie, cela va sans dire. Rêveuse, fantaisiste, poète et musicienne à ses heures (sa nièce Kézia, qu'elle n'apprécie pourtant pas particulièrement, lui doit sans doute quelques bribes de ce que sera la future Katherine Mansfield), Beryl est assez intelligente pour avoir conscience de jouer toujours un rôle. Mais après tout, elle s'ennuie tellement, coincée entre la solitude de cette nouvelle maison, les tâches ménagères, l'aide à sa mère (qu'elle aime), la surveillance des domestiques (l'une des rares activités où elle se complaît) et, bien entendu, celle des enfants. Cette sensation d'être une sous-Sarah Bernhardt perdue au fin fond de la Nouvelle-Zélande la dérange quelquefois - quand elle écrit à Nan par exemple, une amie demeurée à la ville et beaucoup moins jolie qu'elle ... Mais elle ne saurait y résister : c'est inné. Et cela l'aide sans aucun doute à supporter son existence ...

Ce qui impressionne d'emblée dans cette très belle nouvelle, qui ne sera, dans la trilogie, surpassée que par "Sur la Baie", c'est le manque de tendresse des deux parents pour leur progéniture. Béryl n'a pas non plus l'âme d'une tante digne de ce nom. En fait, tout l'Amour, toute la Tendresse, toute la Responsabilité au sens large de la famille et de la maison reposent sur le Pilier qu'est Mrs Fairfield, une petite femme jadis fort belle mais désormais ratatinée bien que toujours active, allant et venant sans cesse, entre ses confitures, le ménage, le rangement, les préoccupations matérielles ... et faisant, on le devine, toujours face. Un rôle ingrat, jugeront certains. Et ils n'auront pas tort. Mais ce rôle est primordial (tout particulièrement dans le développement des enfants et plus encore pour la formation de la future Katherine Mansfield,) et le lecteur ne peut s'empêcher de penser à ce qu'il adviendra de la famille Burnell au jour du décès de Mrs Fairfield.

Kézia, cette petite énigme si sensible, y a-t-elle déjà songé ? ...


Du style de l'auteur néo-zélandaise, on connaît l'incroyable attention apportée aux détails et à la description de la radieuse beauté de la Nature. Nous lisons certains des mots utilisés pourtant si naturellement comme nous dégusterions avec plaisir de délicieux bonbons acidulés ou fruités, mais au goût toujours sans égal. Dans le royaume de "Prélude", la pluie elle-même est un soleil et les phrases, bien que courtes ou moyennes en général, se déroulent comme les plus labyrinthiques créations de Saint-Simon ou de Marcel Proust. Mais là où nos deux auteur français disent tout (ou presque), Mansfield, Grande Prêtresse de la Nouvelle, sous-entend, glisse un mot, un rai de lumière ou une pointe de grisaille, se tait abruptement, nous incite à revenir sur les blancs qu'elle sème à plaisir (ou par pudeur ?) et nous fait découvrir finalement, d'un bout à l'autre de son œuvre, ce qui a dominé son enfance et ce que "Prélude" restitue si bien : à savoir l'Impalpable et l'Indicible. Oui, n'en déplaise à Charles Dantzig, ce qui est indicible peut s'écrire : Katherine Mansfield nous le prouve avec un incroyable naturel.

Pour atteindre à un tel résultat, il faut appartenir à la race des Très Grands Ecrivains. Et Katherine Mansfield, dont l'œuvre, dominée par les nouvelles, ne comporte qu'un "Journal" (où elle évoque pêle-mêle son amour de l'écriture, la difficulté de son travail ainsi que le Groupe de Bloomsbury, dont elle fit partie) ainsi qu'une correspondance avec son époux, John Middleton Murray, était née sous cette Etoile aussi fastueuse que capricieuse. Pour nos plus grand plaisir - et avant tout pour le vôtre, nous l'espérons. 

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