Nota Bene

Nota Bene

Nota Bene : La Qualité, Non La Quantité - Forum Atypique Pour & Par la Littérature - Le Forum Que Vous N'Oublierez Pas De Sitôt - Histoire & Cinéma Sont Aussi Sur Nos Etagères - Réservé Aux Lecteurs Gourmets & Passionnés - Extrémistes & Trolls S'Abstenir
 
AccueilAccueil  PortailPortail  CalendrierCalendrier  GalerieGalerie  FAQFAQ  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  MembresMembres  GroupesGroupes  Connexion  

 

Pluie - Somerset Maugham (Grande-Bretagne) - XXème siècle

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
Auteur Message
Masques de Venise
Souverainiste, Patriote & Fière de l'Être !
Souverainiste, Patriote & Fière de l'Être !
avatar

Féminin
Verseau Rat
Nombre de messages : 59075
Age : 57
Localisation : A la pointe de la Bretagne, au bord de l'Atlantique
Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
Date d'inscription : 06/05/2005

MessageSujet: Pluie - Somerset Maugham (Grande-Bretagne) - XXème siècle   Mer 11 Oct - 11:26



Rain
Traduction : Joseph Drobrinsky pour Albin Michel


ISBN : non connu pour l'exemplaire anglophone en jaquette mais 9782258055834 pour les "Nouvelles Complètes" - Ominibus

Extraits
Personnages



Ah ! qui chantera jamais, avec un talent égal, la perfection de cette nouvelle, l'une des plus connues de Maugham mais aussi l'une de ses plus féroces ! "Pluie" eut l'honneur, je crois, de deux adaptations cinématographiques et probablement d'un ou plusieurs téléfilms, non qu'elle soit découpée de manière particulièrement idéale pour l'écran, petit ou grand, mais parce qu'elle représente, dans la Littérature et dans le genre particulier de la Nouvelle, un terrifiant Himalaya de sarcasme, de méchanceté et ... de réalisme moral devant lequel le spectateur, comme le lecteur, ne peut se sentir que tétanisé.

Avant de poursuivre, rappelons que, né Britannique mais à Paris, à l'Ambassade de Grande-Bretagne, William Somerset Maugham reçut une éducation fortement influencée par notre culture. Parmi ses lectures, il se passionna notamment pour un certain Guy de Maupassant, l'une de nos gloires littéraires nationales qu'il devait, pour sa part, placer en première ligne au Panthéon de ses écrivains favoris.

L'influence de l'écrivain normand
, qui, pressentant peut-être le mal qui allait l'emporter, ne redoutait rien tant qu'avoir des enfants, naturels ou pas, et qui demeure, malgré son machisme affiché, l'un des plus fins analystes de l'âme féminine après Balzac et un défenseur, trop méconnu pour quiconque ne parcourt ses textes qu'en surface, des animaux maltraités, est, chez son admirateur anglais, absolument flagrante. Cette densité, cette masse carrée et cependant finement caractérisée par une foule de détails dont l'accumulation donne une vie extraordinaire non seulement au décor mais aussi aux personnages, cette puissance enfin qui, entre Réalisme et Naturalisme, se déploie, chez Maupassant avec le naturel tranquille du XIXème siècle et qui, chez Maugham, se convulse, s'angoisse et se décompose pour mieux renaître, effilée comme une épée perverse, parmi les tourments qui resteront à jamais le propre du XXème siècle, tout cela s'appuie sur une solidité technique comparable à celle de l'écrivain français. Mais Maugham, qui ne s'est pas contenté de l'étudier mais l'a ressentie au plus profond de son désir personnel d'écriture, en fait jaillir une architecture bien à lui où, à la différence de Maupassant, qui savait parfois oublier férocité, cruauté et critique sociale, la méchanceté et le fiel sont ici au rendez-vous plus souvent qu'à leur tour. Entre quelques sourires, l'œuvre de William Somerset Maugham s'abandonne à une armertume, à un désespoir toujours prêt à mordre, tel un énorme serpent noir qui se refuse à mourir autrement qu'en donnant lui-même la Mort.

Mais les yeux d'or de ce serpent ne peuvent que fasciner le lecteur tant le génie de l'écrivain s'impose à travers eux - la tristesse latente en son âme également. A moins d'être un inconditionnel, on ne cherche pas à s'interroger sur les raisons de ses tourments (avec Maupassant, dans le fond, c'était si simple) : on se contente de lire, d'absorber, de se repaître, voire de se gaver, et de s'immerger dans des abîmes aussi ténébreuses que les meilleures nouvelles des plus grands maîtres du Fantastique et de l'Epouvante.

Prenez cette "Pluie" au titre si innocent et qui, dans sa première page, ne paie guère de mine. Comment s'imaginer que, à sa fin que l'auteur nous peaufine avec une délectation de grand sadique, elle va déboucher sur l'horreur ? Non sur une horreur surnaturelle - les horreurs surnaturelles, c'est bien connu, ne faisant, somme toute, que leur boulot - mais sur une horreur sociale et bassement charnelle devant laquelle il nous sera impossible de fermer les yeux ?

Pourtant, à moins que vous ne soyez un vrai néophyte en la matière, vous découvrez peu à peu que  Maugham s'est attaché à paver de bonnes intentions ce chemin sinueux qui, sous la pluie tombant presque sans interruption sur l'île de Pago-Pago, non loin de l'Australie, mène ses héros (et ses lecteurs avec eux) tout droit vers l'Enfer. Un Enfer "brut de décoffrage" pourrait-on se risquer à dire, un Enfer d'un cynisme et d'un réalisme effarants, un Enfer qui triomphe, par des moyens en apparence bénis par Dieu, tout simplement parce que celui qui les utilisait - le pasteur Davidson - n'était, malgré toutes ses assurances et ses prières, qu'un pur produit de l'Enfer.

Pour des raisons sanitaires, le navire qui devait prendre en charge Davidson et son épouse, deux missionnaires protestants d'obédience évangéliste et les ramener dans les îles dont ils ont la charge spirituelle, doit respecter une quinzaine de quarantaine sur l'île de Pago-Pago, véritable trou perdu où l'on ne trouve même pas d'hôtel digne de ce nom. Pendant la traversée, les Davidson ont sympathisé avec un couple qui voyageait de concert avec eux en première classe : les McPhail. Le mari, ici, est médecin. C'est un brave homme mais assez timoré. Partisan, comme Chrysale, de la paix en son ménage, il fait mine de partager l'opinion, d'abord excellente, que son épouse a des Davidson. Mais en son for intérieur ...

A Pago-Pago, les deux couples parviennent à se dénicher deux chambres relativement convenables, chez un marchand métis nommé Horn. C'est sous une pluie battante - la saison des Pluies arrive - qu'ils courent jusqu'à leur nouveau logis, sans grand espoir de futures éclaircies qui leur permettraient de faire au moins une ou deux promenades pour rompre la monotonie de la quarantaine. Mais la monotonie en question va être mise en échec, et presque tout de suite, par l'arrivée d'une passagère de seconde classe, Miss Sadie Thompson, jeune femme plutôt jolie quoique habillée de façon un peu trop voyante et maquillée dans le même genre. Bref, le lecteur a compris sa profession alors que les Davidson et les McPhail hésitent encore ... (C'est si choquant, ce genre de pensées ...)

Ils ne vont pas hésiter bien longtemps.

Parce que, voyez-vous, Miss Thompson, qui fait jouer son phonographe tard dans la nuit et organise des soirées avec des marins fêtards - il semble y avoir une base militaire sur l'île - ne comprend absolument pas pourquoi elle devrait renoncer à son mode de vie habituel sous prétexte que, dans le logement du dessus, habitent, tout aussi provisoirement qu'elle, des gens dits "respectables." Si les McPhail la laisseraient volontiers faire, il n'en est pas de même pour les Davidson. "Mr Davidson", ainsi que l'appelle sa dévouée épouse, ne saurait tolérer que "le péché" s'étale ainsi sous ses yeux - ou en tout cas, qu'il s'époumone tous les soirs au milieu des braillements de gens pour lesquels, manifestement, seule la bouteille est divine.

Un véritable bras-de-fer s'engage alors entre Miss Thompson et Davidson, bras-de-fer qui, on le suspecte d'autant plus que, au tout début, les Davidson ont donné aux McPhail un aperçu de la manière moralement et spirituellement très "musclée" qu'ils avaient utilisée pour apprendre aux indigènes dont ils avaient désormais la charge que ces pauvres malheureux, ignorants comme les sauvages qu'ils étaient, vivaient, pensaient, mangeaient, dansaient, copulaient et mouraient dans le Péché ! Au passage, on notera avec admiration le talent qu'apporte l'auteur à décrire la suffisance, la cruauté et l'auto-satisfaction avec lesquelles ce couple pieux, qui ne pense et ne vit que pour Dieu (enfin, à ce qu'il raconte) a ruiné la vie du seul Occidental (un Danois) qui avait eu l'audace et le cran de leur tenir tête ...

En ce cas, plus les jours passent, plus Davidson amasse des munitions contre Miss Thompson, plus celle-ci sent le piège se resserrer autour d'elle, plus le lecteur (et le docteur McPhail) compatissent aux malheurs de la jeune femme et souhaitent désespérément que l'acharnement dont elle est victime de la part du pasteur (lequel est bien décidé à faire d'elle "sa sœur en Jésus-Christ" ou quelque chose du même acabit) se retourne contre lui ...

Ils le souhaitent mais ils savent bien la chose impossible. Déjà, Miss Thompson a renoncé à ses tenues élégantes de blancheur et à ses soirées. Elle a besoin que, chaque jour, le pasteur vienne la voir et lui lise la Bible et des textes religieux. Davidson a, pour elle, remplacé le péché : elle veut redevenir une femme honnête. Elle y croit, la pauvre fille ...

Sans le sadisme, à connotation évidemment sexuelle de tout ce cirque entretenu par Mr et Mrs Davidson, "Pluie" passerait pour l'illustration parfaite du fameux proverbe déjà cité : "Le chemin de l'Enfer est pavé de bonnes intentions." Mais ...

Mais allez jusqu'au bout de la nouvelle, revenez en arrière, relisez, savourez la technique et la cruauté de Maugham, qui n'est pas dupe des simagrées du couple pastoral et gardez espoir en la bonté du Seigneur, Lequel finit bel et bien par venir en aide à cette espèce d'animal traqué et terrifié qu'est devenue la pauvre Miss Thompson, peut-être un peu vulgaire, soit, mais, dans le fond, si bonne fille ...

Oui, Dieu est bon et charitable - et doté, dans le cas présent, d'un sens remarquable de l'humour noir, ce qui ajoute à Son charisme jamais égalé.
Et puis, après tout, Mr Davidson l'avait cherché, oui ou non ? ...

_________________
"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

Celui qui n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire n'a rien fait.
Charles Pathé


La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.
Jean Hougron



https://www.notabeneculturelitteraire.com/
http://blog.bebook.fr/woland/index.php/
[/b]
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://blog.bebook.fr/woland/index.php/

Pluie - Somerset Maugham (Grande-Bretagne) - XXème siècle

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum: Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Nota Bene :: MODESTE PANORAMA DE LA LITTERATURE :: Feuille Par Feuille, La Nouvelle & Le Conte De Tous Les Horizons -