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Journal d'Un Monstre - Richard Matheson (USA) - XXème Siècle

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Masques de Venise
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MessageSujet: Journal d'Un Monstre - Richard Matheson (USA) - XXème Siècle   Dim 15 Oct - 12:22



Etoiles Notabénistes : ******

Born of Man & Woman
Traduction inédite et revue pour J'Ai Lu : Hélène Collon & Jacques Chambon

ISBN : ignoré pour l'exemplaire ci-dessus mais 9782290348439 pour le Tome I de "Nouvelles" chez J'Ai Lu

Extraits
Personnages


Première nouvelle publiée par son auteur, "Né d'Un Homme & d'Une Femme", titre que je préfère, et de loin, à la très officielle et sottement racoleuse traduction française "Journal d'un Monstre", reste à ce jour, en tout cas pour les adeptes des récits d'angoisse, le texte le plus connu de Richard Matheson . Avec lui, ce jeune Américain faisait une entrée fracassante dans l'univers du récit d'épouvante et de science-fiction, et cela, il faut bien le constater, avec une technique simple, très dépouillée en apparence, parce que caractérisée par une grande économie de moyens.

L'une des raisons
pour lesquelles on ne saurait vraiment parler de "Journal" est que ces quelques pages n'en forment pas un. Le lecteur s'interroge d'ailleurs sur le support qui permet au narrateur de s'exprimer : les murs de la cave où ses parents le tiennent enfermé ? des feuilles de papier (mais comment se les serait-il procurées ?) ? le dessous de son sommier ? Le mur demeure l'hypothèse la plus vraisemblable, à moins que nous soient simplement rapportées, telles quelles dans l'espace, les pensées du personnage.

Et puis, le terme "monstre" ne peut que choquer parce que, de toute évidence, nous nous trouvons ici face à deux niveaux de lecture possible.

Le premier niveau est celui qui nous prend à la gorge dès les premiers paragraphes : le pied de la lettre, dans toute son horreur. Pour une raison inconnue, un homme et une femme "normaux" - qui ont d'ailleurs eu une petite fille tout ce qu'il y a de plus "normale" elle aussi - ont donné naissance, il y a maintenant huit ans de cela, non à un petit garçon mais à une "chose". Sur l'apparence de cette chose, qui est manifestement douée de raison et cherche, comme n'importe qui, à être aimée pour elle-même, on sait qu'elle a une tête (et certainement un cerveau qui fonctionne bien même si, faute de vivre dans un milieu adapté, il ne saisisse pas pleinement ce qu'est la vie des êtres humains), plusieurs jambes (ce qui est bien pratique lorsqu'elle décide de marcher au plafond ou sur les murs) et le sang vert. Il est également établi, de façon très claire, que cet être, aussi privé de liberté que de nom véritable ("chose" pas plus que "monstre" ne sont des noms seyant à un enfant) ressent la douleur, physique comme morale, la frustration, la peur, le manque d'amour et, partant, la colère et la haine.

L'on peut bien sûr se demander comment, dans de telles conditions, le gynécologue qui suivait la mère n'a pas signalé le cas.  L'euthanasie, pour ne pas employer le mot, s'imposait d'elle-même, afin d'éviter des souffrances à tous, à commencer par la pauvre petite créature née sous une si mauvaise étoile. Et que dire des Services sociaux en la circonstance ?

Pas grand chose
puisque nous sommes dans le domaine de la fiction avec, dans le meilleur des cas, de l'extra-terrestre à l'horizon. Passons donc sur ces détails triviaux.

Les parents du petit phénomène le tiennent non seulement enfermé mais enchaîné à un mur, dans ce qui s'avère être une cave froide et humide. Une fois par jour, il a droit à une gamelle - de quoi, aucun détail ne nous est donné. La question de l'eau n'est pas non plus abordée mais on suppose soit qu'il en a à sa disposition, soit qu'il n'en a pas besoin. De temps à autre, quand elle descend retaper un peu son lit - il a tout de même un lit - sa mère déroule un peu la chaîne, de manière à ce qu'il puisse regarder par la petite fenêtre de la cave. Mais elle lui recommande bien de ne JAMAIS, JAMAIS, AU GRAND JAMAIS, se faire voir par qui que ce soit. Sinon, il sera puni par son père - avec une bonne volée de coups de bâton. Il est si laid, si monstrueux !

A huit ans
, la créature-enfant est déjà si forte qu'elle a tranquillement descellé la chaîne du mur. Elle est aussi suffisamment intelligente pour dissimuler le fait à ses parents. Mais, quand ceux-ci le découvrent, après une rossée spéciale, ils la remplacent par une autre, aux maillons plus épais et plus lourds. Que le petit, à la fin, traitera de la même façon que la précédente. C'est que, quoi qu'il soit, il devient de plus en plus fort.

Sa frustration, son incompréhension devant le manque d'amour dont il est victime, le rejet systématique qu'on fait de lui en partant du principe qu'un "monstre", outre le fait d'être complètement attardé, ne saurait éprouver de sentiments autres que négatifs et mauvais, sa colère et enfin ce qu'il faut bien appeler sa haine ne cessent eux aussi de croître. Matheson termine d'ailleurs sa nouvelle par une phrase qui ne laisse aucun doute sur les projets qu'il rumine contre les membres de sa "famille" si ceux-ci continuent à se montrer "méchants" avec lui.

Cette situation barbare, infernale, nous est exposée à la première personne, par le narrateur-enfant en personne, avec son langage personnel qui, s'il dénote des carences en grammaire et une ignorance celle-là réellement monstrueuse sur tout ce qui constitue la vie "normale", prouve bien que l'intelligence est là, sous la forme, quelle que soit celle-ci. Ce procédé, incroyablement simple dans son essence et que soulignent encore le langage puéril, la façon basique d'exprimer les choses, permet au tout jeune Matheson de nous inspirer, le plus naturellement du monde, pitié et compassion envers cet être qui ne connaît en tout cas pas le mensonge.

En résumé, avec un talent d'autant plus profond qu'il ne semble absolument pas travaillé, l'écrivain chamboule du tout au tout ce que nous devrions penser et ressentir envers son narrateur. Même la façon dont la créature-enfant se comporte avec le chat ou le chien de sa petite sœur, non par méchanceté mais parce que l'animal, l'ayant senti alors qu'il se cachait pour que la fillette, qui s'était risquée dans la cave, ne le vît pas, se mettait à grogner dans sa direction, manquant de peu de trahir sa présence, ne parvient pas à nous faire changer d'avis. Pour le lecteur "normal", les coupables, les vrais responsables de cet acte horrible, ce sont les parents - et eux seuls. D'accord, un cas pareil était extrêmement difficile à gérer. Mais on peut suspecter à bon droit Monsieur comme Madame de n'avoir jamais essayé. En lieu et place, ils ont choisi la facilité, en d'autres termes agir avec une cruauté inouïe envers un être qui n'avait pas demandé à naître avec, comme seules perspectives, celle d'entendre  les "normaux" l'appeler "monstre", de les voir se moquer de lui, au mieux l'enfouir aux fins fonds d'une institution spécialisée (ou prétendue telle), et, au pire le lyncher. Pareil choix, si on peut le comprendre, n'est en rien excusable et reste difficile à accepter.

Surtout lorsqu'on se dit que, si l'on admet un second niveau de lecture, il est facile de mémoriser des tas d'histoires d'enfants handicapés, physiquement et/ou mentalement, qu'on enfermait jadis dans des placards, des caves, des institutions ... et à qui l'on reprochait leur "anormalité" sans chercher à savoir les sentiments qu'ils éprouvaient - pire, en les niant d'emblée. Encore peut-on dépasser très facilement les cas des seuls enfants handicapés. Il y a aussi, tout simplement, les enfants parfaitement "normaux", qu'on enferme dans un placard ou dans une chambre et dont on s'occupe à peine sauf pour leur manifester la colère et la haine qu'ils inspirent pour des raisons qu'on ne leur précise pas (parce qu'ils ne sont pas nés quand il le fallait, parce qu'ils ont "gâché" la vie de leur mère ou de leur père, ou des deux, parce qu'il faut bien des boucs-émissaires à des gens qui n'ont de parents que le nom et ne voient - et ne verront jamais - en leurs enfants que des objets.)

Dans cette optique, la nouvelle de Matheson va bien plus loin que l'objectif qu'il s'était fixé dans sa jeunesse. De la simple science-fiction, voire du récit d'angoisse classique (quoique détonant, l'écrivain américain ayant inauguré une voie nouvelle avec ses textes souvent aussi éclectiques qu'atypiques), nous passons à une angoisse banale et quotidienne : celle que les agissements de certains de nos congénères, qui s'auto-proclament humains, parfaitement "normaux" et merveilleusement bons parents, sont capables d'engendrer, à vie, chez un enfant qui, au mieux, parviendra à se forger une personnalité forte mais meurtrie à jamais, en prenant systématiquement le contrepied des agissements de ses parents, au pire reproduira dans son foyer le "modèle" qui l'a pourtant fait tant souffrir à moins qu'il ne finisse dans l'alcool, la drogue, voire dans le meurtre.

... Au fait, savez-vous que la mère d'Edmund Kemper (210 de QI et l'un des rares tueurs en série à s'être livré de son plein gré à la Justice) enfermait celui-ci dans la cave pour la nuit, au prétexte qu'il ressemblait trop à son père ? Pour être bien sûre que l'enfant, et l'adolescent, très costaud (adulte, Kemper atteignait à peu près 2 mètres de hauteur et avait des muscles en conséquence), ne s'échapperait pas, cette charmante dame, absolument "normale", avait pour habitude de placer sur la trappe du salon menant à la cave le fauteuil dans lequel elle-même aimait à se carrer douillettement pour regarder la télévision.

Il y a monstre et monstre et "Né d'Un Homme et d'Une Femme" a le mérite, outre sa valeur en tant que texte d'épouvante classique, de nous y faire réfléchir, pour peu que nous osions regarder la Vérité en face - comme nous le faisons aussi au cinéma en visionnant l'"Elephant Man" de David Lynch.

Parce que oui, "Né d'Un Homme et d'Une Femme", cette nouvelle courte, puissante et absolument "brute de décoffrage", cette nouvelle quasi royale qui renverse toutes les situations établies dans le genre, dérange et choque encore de nos jour - plus même, peut-être, que dans les années cinquante - et ceci à plus d'un titre.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

Celui qui n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire n'a rien fait.
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