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En Mer : Récit d'Un Marin - Anton Tchékhov (Russie) - XIXème Siècle

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MessageSujet: En Mer : Récit d'Un Marin - Anton Tchékhov (Russie) - XIXème Siècle   Sam 21 Oct - 15:51



Etoiles Notabénistes : ******

Traduction : Madeleine Durand, André Radiguet et Edouard Parayre pour le tome I de La Pléiade, chez Gallimard, dont ce texte est extrait.

ISBN : Inconnu - Edition La Pléiade 1967

Extraits
Personnages



Dramaturge inoubliable - qui ne courrait encore de nos jours au spectacle de "La Cerisaie" ou des "Trois Sœurs" ou encore de l'irrésistible "Mouette", pour peu que la mise-en-scène ne soit pas trop "Art fémino-nouveau-transgenre" ? - observateur des plus fins de la nature humaine sous tous ses angles, les plus bas comme les plus nobles, gloire incontestable de la Littérature russe, écrivain qui, bien qu'ayant rédigé et publié une bonne part de ses récits au XIXème siècle, n'en fait pas moins entrer cette même littérature et plus encore le théâtre de son pays dans l'Ere de la Modernité, Anton Pavlovitch Tchékhov, dont la microbiographie vous attend à sa place habituelle, dans notre rubrique "L'Anniversaire du Jour", compte, avec Oscar Wilde, dont elle aimait tant les cinglants aphorismes, parmi les rares idoles de la grande Katherine Mansfield, laquelle a eu l'indulgence de nous laisser ouvrir notre rubrique sur la Nouvelle et le Conte par son "Prélude."

Pour trop de personnes pourtant, Tchékhov n'est avant tout qu'un homme de théâtre. De fait - nous le verrons plus tard - ses pièces sont uniques, tant par leur technique que par le XXème siècle qui s'exprime déjà en elles. Mais Tchékhov, c'est aussi un nouvelliste et un conteur fabuleux, aussi à l'aise dans les textes de quatre pages que dans ceux de vingt, l'un de ces auteurs dont on est tenté d'affirmer qu'il pouvait écrire quelque chose de passionnant sur n'importe quoi. Exagération peut-être - tout écrivain a ses priorités et ses préférences - mais exagération qui souligne la facilité apparente qui reste la marque de son style. N'importe quel Grand Lecteur le sait : rien n'est plus dur à obtenir que la simplicité littéraire car elle procède d'un travail acharné. De plus, elle est souvent le fait de perfectionnistes pour qui tel mot ne saurait prendre, sans justifications sévères et tout aussi méticuleusement examinées, la place d'un autre.

La nouvelle, plutôt courte, que nous vous présentons aujourd'hui, fait partie des petits chefs-d'oeuvre de son auteur. Du cousu main, pourrait-on dire, et brodé à tout petits points aussi tranchants que le fil d'un rasoir. Si vous vous penchez attentivement, ôtez vos lunettes ou, au contraire, les déposez sur votre nez pour retirer un maximum de ce texte splendide, si vous vous abandonnez à votre instinct de lecteur éprouvé, vous ne pourrez qu'admirer le petit bijou de jade noir et luisant dont nous fait ici don Anton Tchékhov.

1) Tout d'abord, le récit est bref, sans circonvolutions inutiles. Rien donc pour dégoûter le lecteur un peu fatigué ou qui n'apprécie pas les longueurs. Quatre ou cinq pages, grand maximum - et encore dans l'Edition de La Pléiade.

2) Le style, notons-le encore une fois, est simple, même s'il obéit encore aux règles en vigueur au XIXème siècle. Mais les longues périodes d'un Tolstoï ou d'un Dostoievski, pour ne citer que ces deux grands noms de la littérature russe, leur amour pour la phrase alambiquée et, surtout chez le dernier, sa manie de questionner et de questionner sans cesse sur des sujets hautement spirituels, ne sont évidemment pas au rendez-vous. Les phrases sont normales, le réalisme souvent préféré à des échappées nuageuses ou mystiques, et, lorsque Tchékhov se pose quand même, lui aussi, quelques questions, il le fait en termes nets et précis. Il est vrai, d'un autre côté, qu'il était médecin ...

3) L'action, elle aussi , est on ne peut plus simple et son découpage en six courtes parties - on est tenté d'écrire "scènes" - (les marins entre eux, les Anglais au salon, le début de l'observation de la chambre nuptiale par les deux voyeurs que sont le narrateur et son père, la scène entre le pasteur et sa jeune épousée amenant l'entrée du banquier britannique déjà entrevu et enfin la conclusion), des plus efficace dans le but recherché ...

4) ... qui n'est autre, comme chez tout auteur de nouvelles qui se respecte, d'obtenir une chute surprenante ou de retourner la situation du tout au tout. Dans ce "Récit d'un Marin", les deux résultats sont atteints : au début, c'est du côté des marins qui, tirant au sort ceux d'entre eux, au nombre de deux, qui auront droit de faire les voyeurs lors de la nuit nuptiale d'un couple de jeunes mariés, que semble se tenir une perversité gouailleuse et ricanante ; à partir du moment où le lecteur devine, tout comme le narrateur, ce que le pasteur exige de son épouse, pourtant si visiblement amoureuse de lui, la balle change de camp et la perversité se fait bien plus noire, plus profonde - plus terrifiante. Son ricanement canaille s'étouffe sous les éclats du rire monstrueux de l'Ogre sorti, pour une fois, non de la Forêt mais d'un Coffre-Fort.

5) Quant à la conclusion, malgré l'ébriété du père du narrateur, malgré la vie dissolue qu'il a menée jusque là, en marin pauvre et rustre, elle acquiert une dignité inattendue qui rappelle le lecteur à sa qualité d'être humain en l'arrachant au spectacle, quasi hypnotique, qui le guettait. Chez ce père qu'on a soudainement honte d'avoir considéré jusque là comme avili et dépourvu de tout sens moral parce qu'on ne voyait en lui qu'un pauvre matelot de quatre sous, un sursaut se fait, en dépit de l'ivresse, des dures conditions d'existence et d'une bourse qu'on est en droit de supposer bien maigre. Il se rappelle que son fils est "un gamin", son gamin à lui, et que, si on peut tolérer l'indécence et les virées dans les bordels à chaque escale ; si, à la rigueur, assister à la nuit nuptiale des deux jeunes époux sans qu'ils s'en aperçussent, s'avérait sans doute assez scabreux mais ne constituait, en somme, qu'une sorte de friandise inespérée dispensée à des hommes qui, jamais, n'auraient accès au corps d'une jeune fille de la bonne société, en revanche l'odieux marchandage auquel s'est livré le pasteur - un "homme de Dieu" pourtant - auprès du banquier autant que le chantage (muet mais dont on suspecte les paroles qui l'expriment) auquel il s'est livré auprès de sa toute jeune épouse, ignorante et perdue sur ce navire, n'ayant personne auprès de qui prendre conseil ou se réfugier, ne font certes pas partie de la même catégorie.

Il y a, en ce monde, des choses qu'il ne faut pas regarder, parce qu'elles révèlent, dans toute sa crudité, bien plus terrible que le fard mal appliqué sur les joues des vieilles prostituées qui cherchent à survivre encore et encore, le manque d'humanité de ceux qui les accomplissent sans aucun état d'âme. Par leur violence innée et par la profondeur du Mal qu'elles font apparaître chez des gens pourtant en principe de bonne naissance et respectés par leurs concitoyens comme des notables, voire des philanthropes, ces choses-là sont susceptibles de contaminer en un tourne-main les faibles et les innocents qu'elles croisent, à moins qu'elles ne les vampirisent et n'abandonnent leurs dépouilles dans le caniveau. Bien plus peut-être que ce que s'apprête à faire le banquier, le marchandage du pasteur, si blond et si beau, "qui tient un Evangile à la main", jouant à la fois de la concupiscence du financier, éventuellement de la complicité de l'épouse de celui-ci et enfin de l'emprise qu'il conserve sur sa propre femme, laquelle l'aime encore, appartient à cette catégorie d'actes si vils qu'on en reste, au dernier mot de la nouvelle, quasi sans voix et plein d'un dégoût nauséeux.

"En Mer : Récit d'Un Marin" : une petite nouvelle, perdue au milieu de tant d'autres, plus connues. Mais, à notre avis, l'une des meilleures, des plus fines et des plus sensibles que nous devons à Tchékhov, avec cette fin où, malgré l'alcool qui les font vaciller, les pas titubant du pauvre père remontant sur le pont, soutenu par son fils, résonnent avec une note grandiose qui ressuscite un peu l'Espoir en notre espèce. Sans parler du coup de chapeau qu'on ne peut que décerner au naturel avec lequel l'auteur construit son récit et nous manipule, nous, ses lecteurs, le tout à la fois pour notre plus grand plaisir - et pour notre plus grande horreur.

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