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Le Tatouage - Tanizaki Jun'ichirô (Japon) - XIX/XXèmes Siècles

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Masques de Venise
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MessageSujet: Le Tatouage - Tanizaki Jun'ichirô (Japon) - XIX/XXèmes Siècles   Mar 24 Oct - 12:11





Etoiles Notabénistes : ******


Shisei
Traduction : Marc Mécréant pour Gallimard et La Pléiade


ISBN : Inconnu mais 2070113191 pour l'Edition de La Pléiade dont cette nouvelle est extraite.

Extraits
Personnages



Tanizaki Jun'ichirô est l'un des plus grands écrivains du Japon moderne. Nous avons déjà eu l'occasion de le dire et nous aurons maintes fois celle de le redire. Même si le rapprochement n'est pas évident entre les deux hommes, le plus âgé nettement hétérosexuel et peu engagé sur le plan politique, le plus jeune homosexuel revendiqué et nationaliste virulent, un parallèle existe bel et bien entre Tanizaki et Mishima. Mais encore plus évidente est la filiation entre l'univers sadien, purement occidental, qui a soigné inconsciemment son créateur en accumulant sur le papier les horreurs et en lui évitant ainsi le passage à l'acte carrément meurtrier, et l'art de Tanizaki, oriental mais plus enclin au raffinement du fanstasme, du sous-entendu et du non-dit. Né dans la haute noblesse, Sade entend la renier et "perdre la face" ne le dérange pas, bien au contraire : il brandit sa révolte, son besoin impérieux d'être reconnu pour ce qu'il est - un cas unique, il faut bien l'admettre, tant sur le plan de l'écriture que de la psyché - comme un étendard. Tanizaki, lui, est tout aussi révolté. Mais sa culture, même s'il a certainement lu le Divin marquis, lui interdit justement de perdre la face. En revanche, elle l'autorise à exprimer ce qui le domine, cette union étroite entre Eros et Thanatos, entre la Chair et la Mort, en empruntant les mille et un détours de l'érotisme cultivé par les maîtres anciens, tant sur le plan littéraire qu'artistique. (Encore l'érotisme artistique japonais glisse-t-il souvent, comme partout ailleurs, dans la pornographie plus ou moins soignée, plus ou moins rebutante, en fonction des préférences de l'auteur ou de ce qui lui est demandé.)

C'est sur ce culte dédié à la pulsion de Vie et à la pulsion de Mort, intimement enlacées, que repose l'essentiel de l'œuvre de Tanizaki. En ce domaine, aucun lecteur ne parviendra à oublier "La Vie Secrète du Seigneur de Musachi" (les extraits que nous avons choisis à son sujet sont, à notre avis, particulièrement révélateurs), exemple parfaitement accompli du complexe sadien de son auteur. Mais ce culte, l'écrivain japonais le rend évidemment de bien multiples manières, n'omettant pas la folie à laquelle il peut mener. Folie à laquelle on se heurte, obsessionnelle, dès la nouvelle qui le rendit célèbre : "Le Tatouage". Prévu pour le premier numéro d'une toute nouvelle revue littéraire, en 1911, les responsables, qui craignaient la censure impériale, jugèrent prudent de placer le texte en novembre et non en septembre de cette année-là, ce qui permit à Tanizaki, qui avait initialement imaginé son intrigue dans le Japon de cette fin de l'Ere Meiji, de reprendre son texte et de le transposer dans l'Edo du XVIIème siècle, resserrant en outre au passage plan et écriture. Si l'on compare les deux versions, celle dont nous parlons aujourd'hui a certainement gagné au change. Au reste, elle n'encourut nulle censure. Pourtant, elle détonait et annonçait, sans doute possible, une Ere nouvelle dans la littérature nippone. Le grand Kafû Nagaï, qu'idolâtrait le jeune débutant, ne s'y trompa pas, qui lui consacra une critique étincelante et enthousiaste.

Le thème du "Tatouage", que je lus pour la première fois dans la célèbre "Anthologie du Fantastique" concoctée par Roger Caillois, possède, c'est indéniable, quelque chose d'inquiétant. Pour autant, cette nouvelle ne relève en rien à mon sens de l'épouvante traditionnelle mais bel et bien de l'insolite sadien et, pour ceux qui connaissent un tant soit peu Tanizaki et son œuvre, des obsessions de l'homme comme de l'écrivain. Elle est en même temps aussi légère qu'une fleur qui déroule ses pétales au printemps naissant et aussi pesante que le tranchant aiguisé d'une hache déjà ensanglantée. A Edo, Seikichi est le plus célèbre des tatoueurs professionnels. Obtenir qu'il vous tatoue n'est d'ailleurs pas si simple que cela car le Maître est difficile dans ses choix. Il préfère certains types de peau à d'autres - ce qui peut s'expliquer d'ailleurs par des raisons techniques - mais il y va aussi, peut-on dire, "à la tête du client".

Si l'on excepte les samouraïs, chez qui ce genre de fantaisies n'est guère à la mode, les représentants de la gent masculine aiment bien se faire tatouer : chefs de bandes bien sûr mais aussi jeunes gens qui veulent éblouir leurs belles, porteurs de palanquins qui, en général très musclés et travaillant torse nu, souhaitent faire admirer non seulement les dessins qui ornent leurs muscles mais aussi le courage qu'il leur a fallu pour en endurer la réalisation, et même certaines geishas et courtisanes, de haut ou de moindre rang ... Bref, on l'aura compris, la profession de tatoueur est difficile mais elle est aussi, si l'on a le talent, voire le génie nécessaires, promesse de célébrité et de richesse - peut-être même d'immortalité.

Si nul n'oserait critiquer un seul trait instillé dans la chair par Seikichi, nul n'ignore non plus que sa préférence va à deux techniques, parmi les plus douloureuses, de tatouage : le tatouage au cinabre et le tatouage en dégradé de coloris. Ceux qui acceptent de s'y soumettre savent qu'ils courent au supplice mais ils savent aussi que le motif qui jaillira des aiguilles et de la science du Maître sera unique, inoubliable. Alors, malgré l'étrangeté du personnage ; malgré le plaisir qu'il prend - et qu'il ne cache pas - à voir souffrir sous ses doigts ses clients résignés et à les contempler ensuite, affalés sur des claies et appelant pour certains la Mort après avoir pris, immédiatement à la fin du travail, un bain quasi brûlant destiné à aviver à jamais les couleurs de l'œuvre qui ne fait plus qu'un avec leur corps, avec le mépris et la jouissance du sadique authentique ; malgré tout ce que peut présenter de redoutable et de trouble la personnalité du plus grand tatoueur d'Edo, bien rares sont ceux qui, ayant les moyens de le payer, ne se décident pas un jour ou l'autre à franchir sa porte.

Mais, quoiqu'il ne l'avoue pas, ces plaisirs-là ne sont, pour Seikichi, que menu fretin. Depuis des années, il s'est mis en tête de tatouer ce qui sera son chef-dœuvre sur la peau, très blanche, d'une femme qui, elle-même, sera très spéciale. Comme une espèce de papillon merveilleux que le motif tatoué fera émerger de son cocon ...

Un jour que la jeune employée d'une courtisane en renom vient lui apporter un vêtement de prix sur lequel sa maîtresse désirerait qu'il peignît l'une des merveilles dont il a le secret, Seikichi sait qu'il se trouve - enfin - devant celle qu'il attend. Il lui fait boire un somnifère puissant et, tout un jour et toute une nuit, il travaille sur le corps ainsi abandonné à ses doigts et à son génie créateur mais, avouons-le franchement, au bord de la folie - et ce, depuis longtemps  ...

La conclusion est une splendeur, sinistre et terrible, qui explique en partie pourquoi Caillois inclut cette nouvelle dans le tome deux de son "Anthologie du Fantastique." Le style est déjà du grand Tanazaki - l'un des écrivains qui a mené jusqu'au zénith l'art du sous-entendu et du non-dit, en particulier sur le plan sexuel. Sans même jouir d'une grande expérience littéraire, le lecteur sait qu'il vient de découvrir un écrivain fabuleux et d'une complexité d'autant plus prononcée que les tabous effleurés la nuancent encore plus délicatement pour mieux la protéger tout en la mettant en valeur.

Tout l'art d'un tatoueur de génie, en somme ...
 

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