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Riche A Crever - Alice Munro (Canada) - XXème Siècle

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Masques de Venise
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MessageSujet: Riche A Crever - Alice Munro (Canada) - XXème Siècle    Ven 27 Oct - 11:48



Etoiles Notabénistes : ******

Rich as stink
Traduction : Geneviève Dove pour le recueil "L'Amour d'une Honnête Femme" dont cette nouvelle est extraite


ISBN : Inconnu mais 9782743610890 pour l'ouvrage paru chez Rivages

Extraits
Personnages


Bien qu'elle ait reçu le Prix Nobel de Littérature en 2013, nous avouons, à notre grande honte, que, jusqu'à aujourd'hui, nous n'avions rien lu de la Canadienne anglophone Alice Munro.. Du coup, nous étions passés à côté d'une vraie grande dame de la Nouvelle et, bien certainement, vous aurez désormais souvent l'occasion de lire ici ses textes. (Mais, bien sûr, notre premier objectif est, pour l'instant, de varier au maximum, surtout que cette rubrique est toute neuve et que nous souhaitons y offrir, aux lecteurs intéressés, un panorama aussi large que nous le pouvons de ce que nous possédons en matière de nouvelles et de contes, dans nos piles à lire ou déjà lues, ainsi que sur nos étagères et dans nos diverses caisses que nous voulions ouvrir lors de notre déménagement mais dont le contenu n'a pas réussi, en dépit de tous nos efforts, à  trouver place sur les murs, faute d'espace suffisant.)

Maintenant que vous savez tout (ou presque tout) sur l'abominable désordre que vous pouvez imaginer chez nous, passons à "Rich as Stink", dont le titre anglais est aussi parlant que le français. On prête à Munro une certaine fidélité à Tchékhov, avec un faible pour les petites histoires, pleines de vie et fouillées de détails, derrière lesquelles se dissimulent encore d'autres vies et d'autres détails. Mais n'est-ce pas là, avec la sacro-sainte "chute", l'essence même de l'Art de la Nouvelle ?

Du style de Munro, on dira surtout qu'il est, on s'en doute, plus moderne que celui de Tchékhov, lequel rompait déjà avec celui de ses grands prédécesseurs russes. Pour "Riche A Crever", qui se déroule en partie à Toronto, elle utilise des paragraphes courts, avec des phrases adaptées, qui dépeignent en coups de vent la métropole avec de gros plans qu'on n'oubliera pas sur cette infection, importée des USA, de drugstores où la mère de l'héroïne se gave avec délices de gâteaux que sa jeunesse trop stricte lui interdisait de consommer. Encore, par peur de prendre du poids, reste-t-elle assez raisonnable, se contentant d'un humble croissant aux amandes là où d'autres achètent et consomment sur place six ou sept doughnuts recouverts de glaçage bien coloré ou alors joyeusement caramélisé.

La mère de l'héroïne, c'est Rosemary, héritière d'une famille fortunée qui, de surcroît et bien que divorcée, a fait un beau mariage. C'est énoncer très clairement, mais de façon, nous l'espérons, plus élégante, qu'elle est "riche à en crever." Rosemary travaille dans une maison d'édition et "aide" certains écrivains, débutants en général, à ajuster leur texte. Depuis quelques mois par exemple, elle s'occupe de Derek, un homme que l'on est en droit soupçonner d'avoir aux alentours de quarante ans, dans un sens ou dans l'autre (et de paraître probablement plus jeune que l'âge que lui prête l'Etat-Civil) et, bien entendu, d'être beau gosse et séducteur dans l'âme - surtout quand ladite séduction peut lui rapporter.

Pour travailler plus facilement au manuscrit de Derek, Rosemary a emménagé dans une caravane, non loin de la petite ferme où Derek vit avec son épouse, Ann. Celle-ci, si l'on doit en croire ce que perçoit d'elle Karin, la fille de Rosemary, par les yeux de qui le lecteur assiste aux événements, serait proche des cinquante ans. Quoi qu'il en soit, cette femme, énergique mais amoureuse folle de son mari, fait moins jeune que Derek et, partant, que Rosemary, laquelle a largement les moyens, lorsqu'elle en trouve le temps, de recourir aux bienfaits réguliers de l'esthéticienne.

Tandis qu'une liaison dont les traces serpentent çà et là dans les descriptions de Karin, qui n'a que dix / onze ans, se met en place entre Rosemary et Derek (avec des objets d'abord menus, puis de plus en plus encombrants, appartenant à ce dernier et qui investissent peu à peu l'intérieur de la caravane), Ann fait semblant de rien et la petite fille pense, suppute et rêve. A travers les pensées de Karin, le lecteur a accès à un fait majeur : si tout va bien, au début, entre les deux amants, il est possible que le très indépendant Derek ne fasse tout cela un peu par curiosité sexuelle (l'éternel prétexte de tout mâle normalement constitué) et beaucoup parce que, en matière de réécriture et d'ajustage de manuscrits, Rosemary connaît bien son métier.

Durant le second mois des vacances d'Eté, Karin accomplit le pèlerinage d'usage chez son économiste de père, Ted, avec qui elle s'entend bien, tout comme elle s'entend avec sa belle-mère, Grace. Fille unique mais pas pour autant asociale, la petite a eu également le temps de tisser une excellente relation sinon avec Derek - lequel est tout de même un peu caractériel, la chose semble acquise pour tous - mais avec Ann. Celle-ci semble a priori le contraire de sa mère. Il est vrai qu'elle ne travaille pas et qu'elle mène une vie de bonne ménagère, cuisinant de bons petits plats qui plaisent bien à son séduisant mari. Ann, nous avions omis de le signaler et pourtant, Dieu sait si c'est important, est aussi la propriétaire de certains terrains du coin, dont celui où est remisée la caravane.

Cependant, peu après son retour chez sa mère, Karin apprend, au fil de certains échanges, qu'Ann, ayant des soucis d'argent sur la nature desquels Munro ne s'étend guère, sera, si les choses continuent ainsi, contrainte de vendre aussi le terrain supportant la caravane. Deux autres lots sont déjà passés à l'as et la ferme elle-même est menacée ... Heureuse de revoir celle qu'elle considère comme une amie, la petite se rend, deux jours plus tard, chez Ann et Derek. Elle n'y trouve d'ailleurs que la première - laquelle ignore où son mari s'est absenté.

Le lecteur se trouve alors devant une situation délicate : d'un côté, Karin, dix ans en principe mais qui, loin d'être sotte, sait ou a deviné pas mal de choses, dont la liaison de sa mère avec Derek et la rupture qui est apparemment survenue entre eux en son absence ; de l'autre, une pauvre femme qui glisse vers ses cinquante ans, qui a toujours essayé de faire bon visage (il y a gros à supposer que Rosemary n'est pas la première aventure que s'est offerte le fringant Derek), qui y est parvenue mais qui, là, se sent submergée par la colère de Derek. C'est qu'elle ignore, tout comme le lecteur d'ailleurs, la nature exacte de cette colère : manuscrit inachevé ou mal accepté ? rage d'avoir rejeté trop tôt Rosemary, une femme susceptible de lui servir encore, en tout cas sur le plan professionnel ? frustration brutale devant ces éternels soucis d'argent qui risquent fort de les mettre à la rue, Ann et lui ? sensation du temps qui passe, inexorable, et d'avoir gâché une bonne partie de sa vie ? ...

En définitive, on est tenté d'opter pour la seconde solution. Pendant qu'Ann, surprise par une Karin inquiète mais qui feint de ne rien voir, en un moment de lourde tristesse, a décidé de s'étourdir en la faisant grimper dans sa chambre - où, en vue d'un déménagement prochain, elle avait commencé à faire du rangement - et de l'y faire essayer sa robe de mariée, le bruit d'une voiture se fait entendre. Abandonnant l'enfant qui se déshabille, Ann redescend à vive allure à sa cuisine, afin que Derek puisse l'y trouve fidèle à son poste de fidèle ménagère et épouse. Et lorsque Karin les rejoint, elle découvre un Derek soudain beaucoup plus épanoui que ce qu'elle avait prévu, en train de chuchoter au creux de l'oreille d'Ann promesses, cajoleries, supplications ... et le prénom de "Rosemary."

Car Rosemary et lui se sont réconciliés, eh ! oui ! Et comment mieux sceller cette réconciliation que par une invitation à dîner ? Rosemary sera donc là dans une ou deux heures, toute prête à profiter, elle aussi, de l'osso bucco préparé par Ann avec tant de soin et d'amour.


Que Derek ait réussi à attirer à nouveau Rosemary dans la voie qu'il voulait la voir emprunter n'étonne donc pas vraiment. Ce qui intrigue, par contre, répétons-le, ce sont les raisons qui l'ont poussé à faire marche arrière. Comme nous, Karin, elle aussi, se pose des questions et, même si sa cervelle d'enfant ne nous le livrera pas, elle redoute que cette belle réconciliation ne recouvre rien de bon, ni pour sa mère, ni pour Ann. Alors, du coup, au moment où les convives en sont encore aux amuse-gueule, la petite a une idée ... Après tout, elle n'a que dix ans et elle pense que rappeler, de façon mémorable, non seulement à Derek, mais aussi à sa mère, qu'Ann, et Ann seule, est l'épouse de Derek, suffira à régler le problème.

La "chute" est réussie :
le lecteur ne s'y attendait pas. En avançant dans sa lecture, il voyait se profiler un drame sombre, peut-être un crime. Et, en un sens, bien que tout le monde en réchappe, il y a bien sinon crime, à tout le moins demi-crime avec une victime sacrificielle qui, elle aussi, échappe à un sort cruel mais restera, tant physiquement que moralement, marquée à vie. Et tout cela aussi bien en raison de son innocence et de son honnêteté personnelles qu'à cause des méandres sinueux et, pour certains, trop intéressés de la pensée des adultes.

A lire, sans contredit.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

Celui qui n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire n'a rien fait.
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