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Les Jeunes Garçons - Tanizaki Jun'ichirô (Japon) - XXème siècle

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MessageSujet: Les Jeunes Garçons - Tanizaki Jun'ichirô (Japon) - XXème siècle   Mer 1 Nov - 11:19



Etoiles Notabénistes : ******

Shônen
Traduction : Cécile Sakai pour le recueil "Oeuvres Complètes - Tome I" dont cet extrait est tiré.


ISBN : Inconnu, y compris pour l'exemplaire de la Pléiade dont cette nouvelle est tirée

Extraits
Personnages


Voici une nouvelle de Tanizaki, sortie pour la première fois en juin 1911 dans la toute jeune revue "Subaru", et dont j'ai hésité pendant quelques jours à établir la fiche pour cette rubrique . Avant de m'attaquer à l'histoire contée par cette nouvelle, je tiens à rappeler que Tanizaki n'était pas chrétien et que, de façon générale, la tradition japonaise n'a jamais succombé sous le poids, littéralement aberrant, de la culpabilité qui caractérise les deux grandes religions du Livre, le judaïsme et le christianisme revu par Paul de Tarse, sans oublier la pseudo-religion qu'est pour moi l'islam et qui n'est à mes yeux qu'un ramassis d'interdictions où le plus faible (la femme, l'enfant, l'animal) est toujours coupable de quelque chose. Cette triade issue du Livre, bien que la dernière citée n'ait en fait copié d'un côté que le pire de ce que pouvait contenir la Bible, et, de l'autre, les rappels du "péché" qui nous sont faits non par Jésus en direct mais par ceux qui affirmèrent avoir scrupuleusement recopié - en tout cas - compris ses sermons, mieux vaut donc, pour votre bien, la placer directement sous le boisseau si vous vous risquez à lire cette nouvelle, tout à la fois l'une des plus franches, l'une des plus atroces et aussi l'une des meilleures de son auteur.

Avant de se plonger dans "Les Jeunes Garçons", il faut aussi savoir que ce récit, Tanizaki lui-même l'a confirmé dans son autobiographie, tire beaucoup de l'enfance de l'auteur et qu'il est plus que probable que le jeune narrateur qu'il nous présente, et qui n'est bien sûr que son alter ego, a vécu les scènes choquantes qu'il nous dépeint.

J'ajouterai enfin qu'il n'est pas question une seule fois ici de pédophilie, rien que de la découverte de certains plaisirs, des plus naturels aux plus discutables (car on ne peut appeler ces derniers que déviances et même perversions), par les jeunes héros du texte, à savoir le narrateur, Hariwara (et double de l'enfant que fut l'écrivain), de deux enfants d'excellente famille, Shin.ichi et Matsuko, le premier étant le fils de la première épouse et la seconde, la fille d'une simple concubine, et d'un petit valet de la famille en question, Senkiji. Toute l'action est circonscrite entre ces quatre personnages. Certes, des adultes (des domestiques essentiellement) apparaissent bien de temps en temps mais on ne voit jamais les parents et, la seule fois où Matsuko fait allusion à "Père", c'est pour menacer son demi-frère de dénoncer sa brutalité. En bref, à la maison en tout cas, Hariwara va le découvrir, ces enfants promis à un brillant avenir sont pratiquement abandonnés à eux-mêmes bien que, cela va sans dire, sur le plan matériel, ils ne manquent de rien. Senkiji, le petit palefrenier qui est leur aîné à peu près d'un an (les enfants ont environ 10 / 13 ans), s'il semble au premier abord plus déluré que ses jeunes maîtres, ne fait que suivre le mouvement : il y va de sa place et de celle de sa famille.

A l'école où Shin.ichi, compte tenu de sa fortune, se rend toujours accompagné par une servante, l'enfant est tenu par tous, y compris par le narrateur, pour une mauviette. On peut le traiter de tous les noms, y compris de celui de "lâche", il ne réagit pas et se mure dans un silence boudeur. Il n'a pas d'amis et ne cherche pas à en avoir. On jugera donc de l'étonnement de Hariwara lorsque, un jour, à la sortie de l'école, il se voit invité par un Shin.ichi toujours aussi élégamment habillé, à participer à la fête qu'on donnera chez lui après les cours en l'honneur du dieu Inari. La servante, revenue chercher son petit maître, lui confirme l'invitation et, bien que pris au dépourvu mais, somme toute, comme il le dit "pas peu fier en mon for intérieur", le petit narrateur accepte.

C'est ainsi qu'il fait la connaissance de Matsuko, la demi-sœur de Shin-ichi, et de Senkiji, lequel, en général et lorsque ses obligations le lui permettent, est leur compagnon de jeu favori. C'est aussi ce jour-là que Hariwara découvre chez Shin.ichi un caractère bien éloigné de la douceur et de la politesse dont il fait preuve envers ses maîtres à l'école. L'enfant est orgueilleux, sûr de lui, se dispute tous les jours avec celle qu'il ne tient pas vraiment pour sa sœur (il le dit sans ambages en évoquant ironiquement "la maîtresse de mon père"), joue avec ses jouets, lui emprunte ses livres et, au plus fort de ses crises de rage fraternelles, frappe violemment Matsuko non sans avoir déchiré ses livres et cassé ses poupées - il leur donne avant cela des coups de pied ; or, au Japon, on tient que la poupée, quelle qu'elle soit, à force de vivre avec l'enfant dont elle est la favorite, reçoit une partie de l'âme de cette enfant ... Je vous laisse conclure. Matsuko pleure, bien sûr, mais se soumet.

Convié à revenir souvent jouer avec Shin.ichi et Matsuko, Hariwara comprend très vite que, avec Senkiji au milieu, un Senkiji qui, lui aussi, prend sa part de coups de la part du véritable sadique qu'est le fils de la maison, cette micro-société, aussi codifiée que l'est le monde des adultes, recèle un double secret : si Matsuko et Senkiji encaissent, ce n'est pas toujours sans plaisir. Ainsi, Shin.ichi a inventé un jeu qui consiste, après avoir bien battu Senkiji, à exiger de celui-ci, comme une sorte de gage, qu'il lui lèche les orteils, les pieds, et pratiquement tout le corps ... Peu à peu, à la fois excité et dégoûté, Hariwara se plie lui aussi à  la tyrannie de Shin-ichi, obéissance qui éveille en lui des sensations jusqu'alors inconnues. Mais - et on s'inclinera devant l'habileté de l'auteur - celui-ci nous réserve, pour la fin, un retournement que l'on peut considérer à bon droit comme encore plus osé et encore pire que tous les jeux, à connotation à la fois sadique et sexuelle, du pourtant si jeune Shin-ichi, Ce retournement est dû au machiavélisme d'un piège que Matusuko leur a tendu, les faisant ainsi tous passer sous sa férule, encore plus perverse si possible ...

Dans la position de voyeur qui est toujours plus ou moins celle du lecteur, nous nous sentons toujours mal à l'aise, choqués, fortement déstabiisés, quand ce genre de choses se déroulent entre des enfants et selon les règles qu'eux-mêmes ont établies. Dans un autre genre, l'inoubliable "Sa Majesté des Mouches", du très britannique William Goulding, est tout aussi dérangeant. Mais compte tenu des tragiques circonstances dans lesquelles se retrouvent, bien malgré eux, les jeunes héros de Goulding, échoués sur une île déserte sans aucun adulte pour les protéger, l'Anglais, prudent, s'est réservé une issue "bienséante" pour expliquer les excès (sadisme allant jusqu'au meurtre et tendance ouverte à l'homosexualité) auxquels finissent par se livrer le groupe de survivants. En outre, le groupe est exclusivement composé de garçons. Et aucun retournement démoniaque de situation, en faveur de la gent féminine (peut-on vraiment écrire ça ? ) à la fin.

Plus choquante encore que la situation et les actes décrits par Tanizaki dans la micro-société enfantine qu'il nous dépeint certainement d'après nature, se pose peu à peu au lecteur la question incontournable : mais où sont les adultes dans tout ça ? Parce qu'enfin, les fameux livres assez sanglants qui plaisent autant à Shin.ichi qu'à son invité, au tout début, dans le salon de Matsuko et en l'absence de celle-ci, ce n'est tout de même pas la fillette qui se les ait offerts ! Et si, tous tant que nous sommes, nous pouvons, entre enfants, nous être jadis livrés à certains tâtonnements d'abord inspirés par la plus banale des curiosités, il devient de plus en plus évident, au fur et à mesure que l'on avance dans "Les Jeunes Garçons", que, si pervertis qu'ils paraissent, ces enfants ont soit assisté, en cachette (ou avec la complicité de certains adultes) à des scènes bien trop explicites pour leur âge, soit carrément subi des abus, de la part d'adultes (peut-être de la part du père ou d'un parent mâle tandis que les femmes de la maison n'étaient pas ou courant ou détournaient les yeux).

Tradition japonaise ou pas, la liberté entre filles et garçons n'allait pas aussi loin. Imposer des limites à l'enfance et à l'adolescence, leur créer des garde-fous ont préoccupé toutes les cultures et, bien avant tout, la nécessité absolue établir une distinction très nette entre ce qui est bien et ce qui est mal. Ce que la religion chrétienne résume par : "Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fasse." Simple raisonnement de bon sens, issu d'une conscience collective puissante et dédiée à préserver les espèces. Que, parmi les divers peuples de la terre et au gré des siècles, certaines mœurs eussent été admises (comme le mariage incestueux dans les maisons royales, notamment en Egypte ancienne) avant de disparaître, relève de l'exception mais non, pour ceux qui s'y pliaient, de la déviance. Or, ce à quoi l'on assiste dans "Les Jeunes Garçons", est assurément une exception mais aussi et surtout une perversion pure et simple.

En bref, quoi que l'on pense du sentiment qui a poussé Tanizaki Jun'ichirô à mettre par écrit ses souvenirs d'enfance en les ordonnant peut-être pour en faire une nouvelle cohérente, on ne peut qu'admirer sa franchise - il nous donne ainsi l'une des clefs de sa vie personnelle mais aussi, ô combien importante ! de toute son œuvre - et aussi remercier le Ciel qu'il ait porté en lui une flamme artistique suffisamment puissante pour le détourner des voies bien plus repoussantes et proches de celles empruntées par certains psychopathes, et transcender ainsi ce qui avait pu naître en lui au temps d'une jeunesse encore tendre et fragile.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

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Celui qui n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire n'a rien fait.
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La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
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Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.
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