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Plumes - Raymond Carver (USA) - XXème siècle

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MessageSujet: Plumes - Raymond Carver (USA) - XXème siècle   Dim 5 Nov - 12:12



Etoiles Notabénistes : ******

Feathers
Traduction : Simone Hilling pour l'édition des "Vitamines du Bonheur" dont ce texte est tiré, chez Stock.


ISBN : Inconnu mais 9782234055797 pour "Les Vitamines du Bonheur" chez Stock

Extraits

Personnages


Né dans l'Oregon en 1938, Raymond Carver est considéré comme l'un des plus grands nouvellistes jamais produits par les Etats-Unis. Son univers prend cependant systématiquement à rebours le modèle de l'American Dream et le lecteur qui ne l'a jamais lu risque de se retrouver bien surpris, si ce n'est choqué, voire rebuté, lorsqu'il se plonge pour la première fois dans ses pages.

S'il ne sont certes pas aussi tordus que ceux d'un William Burroughs, ce chantre époumomaniaque de la drogue sous toutes ses formes, les personnages qui hantent le monde imaginé par Carver ont, presque tous, quelque chose qui ne tourne pas rond. Certains sont carrément "accros", le plus souvent à l'alcool mais aussi à d'autres substances, comme les médicaments. Et une grande majorité est attachée, comme il est rarement possible de l'être, à une médiocrité que, selon les cas, ils ressentent et acceptent ou, au contraire, ressentent et rejettent - d'où les addictions diverses. Le pire, bien sûr, c'est lorsque vous tombez sur des personnages qui, comme dans "Plumes", ne perçoivent absolument pas la petitesse dans laquelle ils se complaisent, la tiennent au contraire pour la plus enviable des existences et s'en contentent donc sans se poser absolument aucune question. Ça vous fait littéralement froid dans le dos ... 

Si vous lisez "Plumes", nouvelle sur laquelle s'ouvre "Les Vitamines du Bonheur" - "Cathedral" en anglo-américain - vous serez dès l'abord suffoqué par le vide quasi abyssal que vous dépeint l'auteur. Vous en viendrez même à vous demander chez qui vous êtes tombé - j'entends par là chez quel écrivain et chez quel couple ! A l'épouvante de vous retrouver en train de lire quelque chose qui, logiquement, ne devrait avoir aucune raison d'exister puisque l'histoire donne l'impression de ne raconter rien du tout (attention : ça ne veut pas dire n'importe quoi ! ), viendra très vite se greffer une impression de gluante tristesse. L'apogée de tout cela, vous l'atteindrez sans nul doute lorsque vous vous sentirez sur le point de sombrer dans une crise de fou rire presque incontrôlable devant le couple Olla-Bud et leur étonnant rejeton. En cet instant en effet, même si vous adorez les enfants et surtout les bébés, la Honte dressera devant vous sa silhouette sévère, tout enveloppée de voiles sombres et digne d'une matrone romaine sans reproche. Ce qui ne vous empêchera pas de rire de plus belle. Peut-être même, qui sait ? en arriverez-vous à pleurer de rire. (Avec Carver, ça me prend encore et j'en rends grâce à ses mânes. ) Quant à l'issue de la nouvelle, elle vous inspirera - du moins je l'espère - une incrédulité écœurante et vous confortera dans la certitude que les gens sont incorrigibles : on a beau leur dire (et, comme Fran et son mari, ils ont beau se dire eux-mêmes) qu'il serait préférable pour eux qu'ils ne fissent point cela ... eh ! bien, non ! C'est plus fort qu'eux : ils font ce qu'ils s'étaient bien juré de ne jamais faire. Une lassitude bien compréhensible prendra alors en vous le relais avant que vous ne décidiez de jeter l'éponge tout en vous promettant, avec la solennité la plus sincère, de ne plus JAMAIS lire Raymond Carver.

Le lendemain ou quelques jours, voire un peu plus tard encore, si vous êtes un lecteur-né, c'est-à-dire un lecteur qui cherche à entendre la voix de l'auteur au-delà de ce qu'il a écrit, vous rouvrirez tranquillement le livre et vous passerez à la nouvelle suivante. Carver s'installera dans votre bibliothèque après avoir probablement déposé son petit bar privé, sa machine à écrire et toutes ses provisions de papier et de rêves au fond de votre cœur. Vous aurez un nouvel ami. Un peu bizarre, certes, plutôt excentrique, doué d'un don inné pour l'humour grinçant et noir mais doté, vous l'avez aussi découvert, d'une tendresse secrète pour l'humanité dont il dépeint avant tout les défauts et les faiblesses. Un homme et un écrivain qui allait à contre-courant - un homme qui aurait haï notre époque de vulgarité et si dépourvue de créativité. Un type bien, quoi.

Le titre de la nouvelle
que je vous propose aujourd'hui, "Plumes", qui correspond pourtant au titre original, reste pour moi le seul mystère du texte. Je ne désespère pas de le résoudre un jour. Pour le reste, vous avez deux couples. D'un côté, Jack et Fran, sa jolie jeune femme dont il aime tant les cheveux blonds et longs. Jamais, pour rien au monde, Fran ne songerait d'ailleurs à les couper : elle sait qu'ils font partie de son charme et qu'ils ont beaucoup joué dans  l'intérêt que, au début de leur relation, lui portait Jack. Ni Jack, ni Fran n'envisagent d'avoir d'enfant. Ils préfèrent profiter de leur jeunesse. Après tout, chacun travaille et ils vivent plutôt bien. Modestement peut-être si on les compare à certains de leurs concitoyens mais de manière correcte, à savoir avec le nécessaire et un peu de superflu. En plus, ils s'aiment. Que demander de plus ?

De l'autre côté, se tiennent, main dans la main, Bud et Olla. Bud, qui travaille dans le même bureau que Jack, a offert des cigares à deux sous ornés d'une bague titrant : "C'est un garçon !" à la naissance de son fils. Tous les collègues ont accepté, bien sûr : Bud était si heureux. Jack aime bien Bud. Au travail, ils s'entendent fort bien. Mais quant à savoir s'ils ont vraiment des goûts en commun ... Une fois Olla remise, Bud invite Jack et Fran à une petite soirée chez eux, justement pour faire mieux connaissance. Fran fait un peu la tête - elle a son caractère, Frannie et puis, elle ne la sent peut-être pas, cette occasion de connaître enfin celui que Jack tient pour son meilleur copain au bureau. Mais après tout, pourquoi pas ? ...

Après un parcours un peu compliqué - heureusement que le plan dressé par Bud est précis - Jack et Fran se garent donc face à la maison où on les attend avec impatience. Déjà, dans le jardin, Fran a une émotion en percevant tout d'abord un cri très désagréable, puis en se rendant compte que, sur ce modeste bout de gazon et tout alentour, se pavane ... un paon - dont on apprendra plus tard qu'on l'a baptisé Joey. Joey pour un oiseau qui passe son temps à crier "Léon !", ça vous donne déjà une petite idée des us et coutumes chez Bud et Olla. Mais ne voyons pas le mal partout, hein ?

Malgré son cri toujours hérissant pour les peaux fragiles, Joey reste un bel oiseau. Infiniment moins belle est en revanche la "chose" posée bien en vue sur la télévision (d'ailleurs allumée) et sur laquelle, Olla et Bud s'étant absentés tous deux pour préparer les bières et les en-cas, Fran s'empresse d'attirer l'attention de son époux. Si l'on s'en tient à la description de Jack - lequel utilise un langage simple et plutôt familier mais qui dit bien ce qu'il veut dire - la "chose" ressemble à des dents. Mais alors, assurément, les dents les plus tordues et les plus mal faites qu'il a jamais vues. Les dents en question sont enchâssés dans des gencives aux tons jaunâtres et Bud, de retour avec les bières et le verre de whisky destiné à Fran, leur confie, tout fier, qu'il s'agit là du moulage des dents de sa chère Olla mais "avant". Bien sûr, maintenant, elle a un dentier normal mais, pour on ne sait quelle raison (selon Bud, très imbu de l'amour qu'il inspire à sa femme), Olla a tenu à conserver ce moulage en plâtre de ses dents primitives.

Toute rouge d'émotion et de reconnaissance, Olla, serrant sur ses genoux l'indescriptible "chose", avoue par la suite la conserver pour se rappeler tout ce qu'elle doit à son cher Bud.

Instant d'émotion Sniffsniff . Enfin, en principe . Et n'ayez crainte, lecteur, d'autres moments du même type vous attendent, heureux veinard, notamment la présentation du rejeton de ce couple simple, au quotient intellectuel qui ne leur complique sûrement pas la vie, et qui sont heureux de vivre comme ils le font, avec le moulage des dents d'Olla sur la télévision, Joey le paon qui passe la nuit dans le salon et le bébé qui, de l'avis expérimenté de Jack, lequel est six fois tonton, surclasse, et de loin, tous les gosses qu'il a pu rencontrer jusqu'ici.

Vous vous en doutez, cette visite sera la première et la dernière bien que Bud et Jack demeurent toujours les meilleurs amis de bureau. Et vous pensez certainement que Jack et Fran vont persister dans leur mode de vie à eux : profiter des plaisirs qu'ils peuvent s'offrir, ne pas se couper les cheveux pour elle et, pour eux deux, ne pas avoir d'enfants.

Ah ! Penser est une si belle chose ...  Pourquoi pense-t-on parfois de façon si bizarre ? ...

A la fois naturel et grinçant horriblement à chaque virgule et au détour de presque chaque phrase, le style de "Plumes" est une véritable jouissance pour celui qui aime cette forme rarement aussi bien maîtrisée qu'ici. Quant à la technique ... Elle est indescriptible. On se demande comment l'auteur parvient à nous en dire autant sur l'atrocité tranquille de la vie des petits citadins américains en adoptant ce ronronnement, parfaitement régulier et presque apaisant, de moteur assoupi dans sa vitesse préférée. Tout est calme, proche de la sérénité, chez Bud et Olla, et cela malgré les cris de Joey et les vociférations de Bébé. En dépit de l'affreux moulage et du reste, tout est dans les normes de la plus stricte banalité. Et surtout, tout cela, c'est l'Amérique. Une certaine Amérique, feront remarquer quelques uns. Oui, bien entendu, mais une Amérique heureuse et repliée sur elle-même, inconsciente de ses défauts et des monstruosités qu'elle a créées et, qui pis est, prête à fondre en larmes sous la joie qu'elle éprouve en les regardant évoluer sous ses ailes protectrices - mais le sont-elles tant que cela ? - de pays le plus plus puissant du monde.

Le plus terrible, c'est que cette Amérique-là a fait des petits - et continue à en faire encore. Après ça, comment s'étonner si, aujourd'hui ...

Finalement, on pourrait redébaptiser "Plumes" pour "L'Amérique moderne en marche." Ce serait plus juste - enfin, à mon sens ... Mais vous en jugerez par vous-mêmes et n'oubliez pas : ne vous laissez pas prendre au ton traînant, ennuyé et peut-être ennuyeux pour vous, qu'affecte Carver. Son travail, c'est de la nouvelle finement ciselée dans un billot de réalité aussi solide qu'effrayante. A lire - surtout si vous n'avez aucune intention de voir vos enfants devenir les Bud et Olla, ou encore les Jack et Fran de demain. Ici. Chez nous. En France.  

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