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Le Cheval Blanc - Georges Simenon

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Masques de Venise
Souverainiste, Patriote & Fière de l'Être !
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Loisirs : Tout ce qui concerne les mots et les livres.
Date d'inscription : 06/05/2005

MessageSujet: Le Cheval Blanc - Georges Simenon    Lun 6 Nov - 12:53



Etoiles Notabénistes : ******

ISBN : 9782258093584

Notre Opinion

Personnages



Citation :
[...] ... La rencontre avec Arbelet n'avait en rien changé le cours de la nuit de Félix, ni son humeur. Il avait ouvert le placard aux brosses et aux torchons ; ensuite, sans se presser, il avait nettoyé le carreau du corridor en grommelant :

- "C'est de la m ... !"

Mais il ne faisait pas allusion aux vomissures de son neveu ; il ne visait ni celui-ci, ni personne.

D'ailleurs, quand il parlait tout seul, ce qui lui arrivait fréquemment, par petites phrases, par mots isolés qu'il mâchait jusqu'à les rendre méconnaissables, Félix ne faisait jamais d'allusion directe à quelqu'un ou à quelque chose.

Il disait :

- "C'est de la m ... !"

Et, pour comprendre, il aurait fallu être lui, avoir vécu ce qu'il avait vécu, être gardien de nuit, malade ou pourri dans tous les morceaux de son corps, sentir mauvais au point de s'en apercevoir et se demander, chaque fois qu'on se couche, si la carcasse consentira le lendemain à se redresser.

- "C'est de la m ...!"

Pas quelqu'un en particulier, ni peut-être même les gens en général mais lui, Félix par exemple ! Lui et tout ce qui lui arrivait. Le sort ! Ou le destin ! Ou encore ...

Souvent aussi, presque chaque nuit, surtout quand des voyageurs de commerce le réveillaient, dans son premier sommeil, il grondait :

- "Faudra bien que j'en tue un ..."


Le patron l'avait entendu plusieurs fois. Thérèse aussi. Et la petite Rose. Il ne s'en cachait pas. Il ne plaisantait pas. Il disait cela en faisant ce qu'il avait à faire et il était persuadé que cela arriverait un jour.

En attendant, il achevait de nettoyer par terre, puis il allait dans le café regarder l'heure au cadran cerné de noir qu'il éclairait de sa lampe de poche.

Il était une heure moins dix. Même au cadran d'horloge, deux aiguilles à une place, dans un angle déterminé, n'avaient pas un sens identique pour lui et pour les autres.

Une heure moins dix, cela signifiait qu'il ne valait plus la peine de se recoucher sur le canapé roux du corridor. Une autre partie de la nuit commençait, celle où on ne risquait plus l'arrivée de clients.

Pour le cas improbable, Félix laissait néanmoins ouverte la porte du fond qui donnait sur la cour. Au moment où il ouvrait cette porte, c'était toujours la même bouffée de froid humide puis, là-bas vers la droite, un léger bruit de chaîne, un mouvement du chien dans sa niche. Félix allumait une pipe. Quelquefois, en se retournant, il lui arrivait de voir une fenêtre éclairée, un client malade, ou quelqu'un qui ne pouvait pas dormir et qui lisait.

Cela ne le regardait pas. Il traversait la cour jusqu'aux anciennes écuries transformées en garage. Près de la porte, il trouvait de vieilles portes de caoutchouc qu'il avait réparées avec des morceaux de chambre à air. Il tournait le commutateur et une lampe de vingt-cinq bougies, une seule, s'allumait dans un vaste espace de grisaille.

Le chien, dans sa niche, était recouché. Félix avait les mouvements lents, d'abord parce qu'il était inutile de se presser, ensuite parce que tout en lui était plus ou moins malade. Il s'approchait d'une des formes tapies dans la pénombre. C'étaient des voitures, la plupart du temps des voitures de série mais parfois de très belles autos.

La suite dépendait du nombre qu'il devait en laver : une, deux ou trois. L'eau était glacée, même en été. On avait installé un jet, mais c'était un jet de jardin, pas assez fort pour décoller la boue des carrosseries et surtout des roues.

- "Faudra bien que j'en tue un ..."

Il disait cela en lavant. Il lui arrivait de se tromper :

- "Faudra bien que j'en tue une ..."

Et, à y regarder de près, il ne devait pas s'agir d'une femme, mais d'une automobile. De sales bêtes, pleines de recoins sales, de surfaces lisses sur lesquelles l'éponge trace des nuages si on ne la rince pas assez souvent - de sales bêtes aux arêtes dures, coupantes, faites exprès pour qu'on s'y écorche.

Il ne fallait pas oublier d'enlever les bouts de cigarettes à l'intérieur ! Les clients ne laissaient jamais la clef de contact, si bien que Félix était obligé de pousser les autos en maniant le volant par la vitre ouverte !

De la m ... voilà ! Tout ! S'il n'y avait que deux voitures à laver, c'était fini à quatre heures du matin, au moment où on entendait passer les camionnettes pour le marché de Nevers.

Félix choisissait une des autos, la plus grande, une qu'il venait de laver, et s'installait sur la banquette du fond où il pouvait dormir une heure et demie. ... [...]

_________________
"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

Celui qui n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire n'a rien fait.
Charles Pathé


La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.
Jean Hougron



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MessageSujet: Re: Le Cheval Blanc - Georges Simenon    Lun 6 Nov - 13:27

Citation :
[...] ... Le brigadier resta là-haut, tandis que le gendarme descendait et annonçait :

- "Il paraît que le cœur bat ...

- Ce n'est pas possible," gémit Fernande qui ne voulait pas s'évanouir.

Ce n'était pas possible que Félix vécût alors qu'il avait la moitié de la tête emportée ! On était là à ne plus oser se regarder les uns les autres. Les doigts se crispaient. On se mettait soudain à marcher, puis on s'arrêtait sans raison.

Pourquoi le docteur n'était-il pas encore arrivé ?

Le brigadier, tout pâle,
descendit quelques marches, se pencha à mi-rampe.

- "Le docteur est prévenu ? ... Dites donc ! Est-ce qu'il était catholique ?"

On se regarda. Personne ne savait.

- "On ne risque rien d'avertir le curé," remarqua Mélanie.

- "Tu le connais, toi ?

- Ma petite a fait sa communion ... J'y vais ..."

Chevrel pénétra dans la cour avec sa petite auto, comme d'habitude.

- "Qui est-ce ?" demanda-t-il.

- "Félix ... Là-haut ... Il s'est tiré une balle dans la tête ...

- Dans ce cas, il me faudra ma trousse chirurgicale ... Qu'on téléphone chez moi ...

- Rose va y aller ... Tu entends, Rose ? ... Tu demanderas la trousse chirurgicale ..."

Fernande avait repris son sang-froid. C'était nécessaire. De temps en temps, elle épiait son mari, contente, en somme, de le voir abattu.

Ce n'était pas possible à dire, ni même à penser d'une façon avouée, mais le drame lui avait fait du bien.

Maintenant, sa crise était passée. Il s'était laissé tomber sur une chaise et il regardait droit devant lui, d'un œil encore fixe mais où il n'y avait plus d'affolement.

Le brigadier, qui venait de descendre, prononçait, en allumant une pipe à tuyau courbe :

- "J'avais raison ! Il n'est pas mort ... On ne pourrait pas boire quelque chose d'un peur raide ?"

Il avait des taches rouges sur les mains lui aussi, mais elles ne le gênaient pas. Il but deux verres d'alcool, fit claquer la langue, s'installa à une table et tira de sa poche son calepin à élastique.

Il ne comptait pas travailler aussi tôt, mais il ne lui déplaisait pas de reprendre une attitude officielle.

- "Au fait, pourquoi a-t-il fait ça ?" demanda-t-il soudain.

Il s'étonna de ne pas y avoir pensé plus tôt. On avait trouvé tout naturel de faire le siège du garage mais on ne s'était pas demandé pourquoi l'on traquait le vieux Félix.

- "Il a dû avoir une crise," expliqua Mme Fernande après un coup d'œil à son mari.

- "Une crise de quoi ?

- De folie ... Il était malade ... Le docteur était venu ..."


Une porte s'ouvrait à l'étage et Chevrel criait :

- "Qu'on téléphone pour une ambulance ...

- Où ?" insista Mme Fernande qui ne savait pas.

Chacun recevait du soleil. C'était l'heure où il pénétrait obliquement dans le café et dans la salle.

- "Le 127 à Nevers ... Non ! Le 12 à La Charité ... Cela ira plus vite ..." ... [...]

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