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Amok ou Le Fou de Malaisie - Stefan Zweig (Autriche) - XXème siècle

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MessageSujet: Amok ou Le Fou de Malaisie - Stefan Zweig (Autriche) - XXème siècle   Mar 7 Nov - 12:00



Etoiles Notabénistes : ******

Der Amoklaüfer
Traduction révisée par Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent pour la Pochothèque

ISBN : inconnu pour la nouvelle mais 9782253055136 pour le tome I des "Oeuvre Complètes" paru à La Pochothèque

Extraits
Personnages


Si vous parlez de Stefan Zweig à un néophyte en littérature, on peut parier qu'il évoquera tout de même soit "Amok", soit "Le Joueur d'Echecs." Quant à savoir exactement s'il sera à même de vous expliquer de quoi il en retourne dans ces deux nouvelles pourtant si connues, ce sera sans doute une toute autre paire de manches ...

Aujourd'hui, nous ne nous intéresserons qu'à "Amok" dont le titre, pour les profanes, est en général synonyme d'une folie furieuse qui n'atteint qu'un certain groupe ethnique, du côté de la Polynésie ou quelque chose comme ça. De là, les esprits les plus imaginatifs en concluront que la nouvelle de Zweig qui porte ce nom avec, comme sous-titre : "ou Le Fou de Malaisie", doit raconter quelque horrible histoire de sorcellerie tribale frappant un Blanc et le menant, bien entendu, au suicide. (Certains fanatiques, par ailleurs totalement ignares, de certaine famille politique dont je ne citerai pas le nom par respect pour l'auteur que j'évoque en ces lignes, iront même certainement jusqu'à prétendre qu'il l'avait bien mérité, na ! et que c'était certainement un odieux fasciste, re-na ! Mais ne laissons point cette triste époque où les "agités du bocal" que vilipendait avec une hargne si magnifique le grand Céline s'insinuer dans ces lignes comme ils se sont insinués à l'Assemblée et revenons à nos moutons.  Mr.Red )

Si tout n'est pas faux dans cette définition fantaisiste d'"Amok", elle ne nous offre en revanche que le squelette de l'intrigue et l'on peut, d'emblée, rejeter l'idée de sorcellerie. L'auteur, par l'intermédiaire de l'un de ses narrateurs, nous explique que l'amok est en fait une sorte de crise de folie susceptible de s'abattre sur n'importe quel homme, tout spécialement s'il est Mélanaisien - la maladie semble épargner les femmes, en tous cas rien ne nous est dit à ce sujet. Cet accès, d'une violence inouïe, entraîne celui qui en est atteint à s'élancer hors de chez lui, en général pourvu d'une arme blanche, le fameux et si caractéristique kriss malais trouvant en cette occasion sa meilleure raison d'exister, et à se mettre à marcher de plus en plus vite avant de passer au pas de course, fonçant droit devant lui et trucidant tous ceux qui croisent sa route. Bien réel et observé jusqu'en Sibérie en passant par la Terre de Feu et les Caraïbes, ce comportement meurtrier, qui aboutit en général au suicide de celui qu'il a touché, trouve une assez bonne définition dans notre indispensable Wikipédia. Dans nos sociétés occidentales, on peut le rapprocher des "tueries de masse."

Exit donc la sorcellerie. Si explication il y a à l'amok, elle est exclusivement psychologique. Mais dans la nouvelle que le phénomène lui a inspirée, Zweig le lie cependant à un enchantement universellement connu de tous les peuples : le coup de foudre amoureux. En outre, la personne qui en est atteint est un Blanc, anglais ou néerlandais, un médecin vaguement misanthrope mais excellent chirurgien, qui vit depuis des années dans un poste oublié des Indes néerlandaises. Ce personnage, dont on ignorera toujours le nom, ne présente au lecteur guère plus de masse physique. Tout ce que le premier narrateur - que l'on peut assimiler à l'écrivain lui-même, bien sûr - discerne de cet étrange personnage, c'est un visage aux traits floutés par la nuit et une paire de lunettes qui semblent énormes. Est-il beau, est-il laid, est-il jeune, est-il vieux, on n'en sait vraiment rien même si l'on ne se risque pas beaucoup en lui prêtant à peu près la quarantaine.

Le narrateur, qui rentre lui-même en Europe, aime bien se promener la nuit sur le pont où il trouve un peu de fraîcheur et de tranquillité. La fraîcheur lui est indispensable car la cabine très étroite qu'il a réussi à se procurer sur un navire archi-bondé est si proche de la chaufferie qu'on pourrait y installer un sauna assez rentable dans la journée, lorsque tape le soleil encore tropical. Quant à la tranquillité, ma foi, notre héros, voyez-vous, lui aussi, a un faible pour le calme et ne se sent pas à l'aise dans la foule. Sur ce plan, le pont, la nuit tombée, est presque parfait. J'écris "presque" parce que, malheureusement, les chaises de pont, les transats et autres sièges ont été rangés par l'équipage.

Un soir cependant, l'alter ego de Zweig se déniche un amas de cordes qui lui fournit un perchoir quelque peu rustique mais plutôt confortable et il s'apprête à fumer un peu lorsqu'il se rend compte qu'il n'est pas seul. Telle est sa rencontre avec ce passager qu'il ne connaît pas mais qui n'a rien de clandestin et qui, nous l'avons vu, semble partager ses goûts de solitaire abruti par la chaleur. Il faut dire que, la chaleur tropicale, ce nouveau personnage la connaît bien, vu le nombre d'années qu'il a passées comme médecin en poste, dans un village malais. On comprendra donc que partager sa propre cabine avec elle ne le tente guère, lui non plus, surtout pas la nuit car cette co-locataire indésirable l'empêche de dormir.

Au bout de la deuxième nuit, les deux hommes sympathisent rapidement. (Lorsqu'il avait distingué pour la première fois cette silhouette là où il souhaitait savourer un peu la fraîcheur de la nuit, notre premier narrateur avait préféré se retirer.) Et l'écrivain comprend  deux choses : tout d'abord, sa nouvelle connaissance s'est bien armée de whisky - il lui en propose d'ailleurs un verre - et, plus que tout, elle a besoin de parler. De quoi ? Ma foi, de lui-même mais avant tout de l'aventure on ne peut plus inquiétante et à la fin macabre qui l'a amené sur ce bateau.

Et le médecin parle, parle, parle. Très précisément de minuit et demi jusqu'à trois heures et demie du matin. Avec quelques pauses, çà et là, mais en conservant, malgré les verres de whisky, une cohérence totale dans ses propos, à la fois inquiétants et émouvants, encore tout auréolés des mystères des Tropiques. Sans certains détails, ce ne serait qu'une simple histoire d'amour qui a mal tourné - une banalité, en somme. Mais il faut noter que :

1) quand il rencontra la femme dont il allait tomber fou amoureux, le médecin ne l'avait jamais vue et, en ce jour qui allait modifier à tout jamais son chemin de vie, il aperçut à peine son visage car elle portait l'un de ces voiles épais dont, en ce siècle finissant, se munissaient les dames qui se risquaient dans une automobile ;

2) ensuite, ce ne fut pas sa beauté qui l'émut, encore moins son discours ou la fortune et la situation sociale plus qu'aisée qu'il lui devinait. Non, ce furent son orgueil et la froideur exceptionnelle avec laquelle elle avait combiné tout un plan pour se faire avorter par celui qu'on désignait alors, dans la grande ville d'où elle venait et où résidait le Gouverneur qu'il avait opéré quelque temps plus tôt dans des circonstances très difficiles, comme le meilleur chirurgien du pays ;

3) dans ce plan, elle avait prévu douze mille florins en paiement de l'acte non pas demandé mais exigé par une femme qui, de toute évidence, avait l'habitude qu'on ne lui refusât rien. Bref, elle traitait une affaire et considérait ce médecin perdu dans la brousse comme un objet que l'on pouvait acheter à sa guise et qui, bien certainement, ne résisterait pas à l'appât du gain ;

4) lorsqu'elle lui eut déballé tout cela, une colère épouvantable saisit ce misanthrope et, refusant l'argent, il lui dit qu'il n'accepterait le marché que si, de son côté, d'abord elle le priait de le faire et, ensuite, consentait à devenir sa maîtresse ne fût-ce que pour une heure ;

5) et qu'enfin, devant pareille exigence, la dame lui rit au nez et, après l'avoir traité comme le moins-que-rien qu'il était pour elle, elle sortit en claquant la porte, ne se souciant pas de s'être fait non un ennemi mais, au contraire, un nouveau prétendant, que sa fierté avait dompté au point qu'il était prêt à son tour à la supplier et même à lui baiser les pieds.

Dans l'ombre nocturne, sur le bateau voguant vers Naples, le médecin avoue que c'est à ce moment-là que l'amok le frappa ...

Le reste, le temps qui passe et le prochain retour du mari de la dame - absent depuis cinq mois alors que son épouse est enceinte de trois - les errances de l'inconnue pour se dénicher un avorteur patenté, son échec, les conséquences de cet échec et cette passion, de plus en plus puissante, de plus en plus impérieuse, de plus en plus exaltée, qui pousse le médecin à tout faire pour que n'éclate pas le scandale ... tout cela, il faut le lire pour en saisir au plus près la tragédie que représente l'union de ces différents éléments.

Toujours obsédé par l'idée de traquer le mot juste, se confondant presque avec les phrases par lesquelles il essaie d'expliquer le comportement et la nature de ses personnages, Zweig révèle, une fois de plus, tout ce que sa pensée littéraire doit à Freud. A un point tel que le lecteur, chaviré et sachant pourtant que ce n'est pas possible, se demande si "le fantôme", comme le narrateur désignait parfois son confident nocturne, n'était pas en effet une projection du destin final de l'écrivain. Qu'il ait représenté - comme tant d'autres dans son œuvre - son obsession pour la dualité et pour la mort qui apaise ce conflit, cela par contre reste hautement vraisemblable.

Quoi qu'il en soit, que l'on aime ou pas ce que Colette, partisane de la phrase simple, appelait, non sans mépris, "les cabochons", le style recherché, précis, tout à la fois poétique et réaliste, de Stefan Zweig vous conquiert une fois de plus et vous entraîne loin, très loin non seulement dans les arcanes intellectuels de ses personnages mais aussi dans ceux de sa propre pensée. Mais il le fait en s'effaçant devant les souffrances des créatures qu'il a engendrées, preuve incontestable que nous sommes ici en présence d'un très, très grand écrivain.

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