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LES FEUILLETONS DE NOËL...........

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Elisabeth
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MessageSujet: LES FEUILLETONS DE NOËL...........   Jeu 16 Nov - 7:24

ALLONS ! L'AVENT CETTE ANNÉE SE SITUE LE 3 DECEMBRE SEULEMENT.........BIEN TARD POUR PRÉPARER UN NOËL DIGNE DE CE NOM........IL FAUT POUR CELA UN BON MOIS ET DEMI AU MOINS.........
NOTA BENE COMPREND VOTRE IMPATIENCE LÉGITIME.........


DONC........VOICI EN AVANT GOUT "LES FEUILLETONS DE NOËL"...........







"  Les écrivains croient à Noël  "  par Sébastien Lapaque journaliste au Figaro

De Maupassant à Jacques Laurent, en passant par Tchekov et Fitzgerald, Noël fait partie de la tradition littéraire à part entière.
C'est sans doute parce que tout cela s'est passé en décembre que maintenant, en y songeant, je trouve dans ma mémoire comme une douceur de neige fraîche, de feu dans la cheminée et de sels jetés à la diable sur les routes du bonheur. En réalité, il n'y avait ni verglas, ni bûches qui craquaient dans la cheminée. Mais on sait bien qu'il suffit d'un Noël de neige caché dans les prairies du souvenir pour enneiger tous les Noëls. Quelques jours avant le 25 décembre, j'étais allé rendre visite à Jacques Laurent chez lui, rue Chomel à Paris, pour lui parler de son petit livre intitulé Croire à Noël. Un ouvrage publié chez Grasset sous le nom de Cécil Saint-Laurent en 1957 et assumé quelques décennies plus tard sous celui de Jacques Laurent, de l'Académie française, à l'occasion de sa réédition dans la collection les «Cahiers rouges ».

Huit contes moraux écrits pour se souvenir que la douce nuit ne sera jamais semblable à toutes les autres nuits. On y voit une panthère affamée s'abstenir de dévorer une starlette; un routier sauver une grisette du suicide et rencontrer l'amitié ; Antoine le Républicain, un soldat de l'an V, découvrir qu'il se produit un miracle tous les ans à Noël. Ainsi Jacques Laurent s'est-il inscrit de manière tendre et pudique dans une tradition littéraire illustrée avant lui par Andersen, Maupassant et Tchekhov, mais aussi par son copain Blondin et des Américains, comme O'Henry ou Scott Fitzgerald.
À ces Noëls de romanciers, il faut ajouter les Noëls de poètes, ceux de Marot, Verlaine et Cendrars, de Marie Noël la bien nommée et du cher Apollinaire. Comment oublier les « sapins en bonnets pointus...» d'Alcools ? « Les sapins beaux musiciens/Chantent des noëls anciens/Au vent des soirs d'automne…»

De ces Noëls de jadis et naguère, neigeux au-dehors et chauds au-dedans, nous avons longuement parlé avec Jacques Laurent, sans doute plus attaché qu'il ne daignait le montrer à l'esprit d'enfance. Il n'avait pas intitulé un de ses romans Les Bêtises tout à fait par hasard. « Dans Croire à Noël, j'évoque un conte de Charles Dickens, dont un professeur nous avait lu le début. Longtemps, j'ai vécu dans l'attente du jour où j'en connaîtrais la fin. Je ne suis pas un amateur de Dickens, mais ses contes de Noël m'ont laissé un souvenir inoubliable. J'aime beaucoup les contes d'Alphonse Daudet, également, qui appartiennent plutôt au registre de la drôlerie, presque à celui de la moquerie. Également ceux d'Andersen, très originaux, d'une inspiration nordique assez éloignée de notre sensibilité, mais qui convient bien à Noël, une fête du Nord.

Le père Noël est arrivé en France après la guerre de 1870, avec les Alsaciens qui avaient fui leur province pour ne pas devenir Allemands. Avec le père Noël s'est imposé l'usage du sapin, alors que le Christ est né dans un pays de palmiers. Mais un mélange s'est fait entre la fête de Noël et la Saint-Nicolas, le patron des enfants. C'est le résultat du mouvement de l'imaginaire à travers les siècles ».
Une fête du merveilleux et des traditions

Attente de la fin de l'histoire, attente des cadeaux par les uns, attente du Dieu par les autres : il n'y a pas de Noël réussi,ce temps de l'attente et de l'Époché, sans « suspension » du jugement sur le monde, comme le veut l'enchaînement, unique dans la liturgie latine, des trois messes aux textes différents dont le révérend dom Balaguère, « ancien prieur des barnabites, présentement chapelain gagé des sires de Trinquelage » a tant de mal à venir à bout dans le célèbre conte d'Alphonse Daudet.
C'est pourquoi l'auteur des Corps tranquilles goûtait Noël, cette fête du merveilleux et des traditions mélangées. « Je n'aime pas le mot magie, mais il y a une magie incontestable de Noël, même si elle va en s'effaçant. C'est délicieux cette neige de Noël, cette marche des petits campagnards avec leur lanterne vers la messe de minuit, cette chaleur du réveillon inscrites dans notre imaginaire. »
Parmi tant de choses qui se sont perdues, voilà ce qui nous reste de meilleur. On ne s'étonne donc pas de voir les livres de contes de Noël régulièrement réédités, ceux de Selma Lagerlöf, l'auteur suédois du Merveilleux Voyage de Nils Holgerson, ceux des frères Grimm et de Dickens, mais aussi, mais surtout, de voir des écrivains contemporains défendre et illustrer cette tradition.
Ainsi Georges Lauris racontant des histoires de Noël sorties de ses souvenirs d'enfant cévenol ou Philippe Claudel, ciselant dans un morceau de sucre un conte à lire sans délai dans ces pages.


Sébastien Lapaque




Première soirée...........




Table  

François Coppée...................................... Les sabots du petit Wolff ...................
Camille Lemonnier............................... La Noël du petit joueur de violon.....
..........................

Anatole Le Braz.................................. La Noël de Marthe..........................


Dernière édition par Elisabeth le Ven 24 Nov - 8:43, édité 4 fois
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MessageSujet: Re: LES FEUILLETONS DE NOËL...........   Lun 20 Nov - 11:48





Les sabots du petit Wolff


Il était une fois, – il y a si longtemps que tout le monde a oublié la date, – dans une ville du nord de l’Europe, – dont le nom est si difficile à prononcer que personne ne s’en souvient, – il était une fois un petit garçon de sept ans, nommé Wolff, orphelin de père et de mère, et resté à la charge d’une vieille tante, personne dure et avaricieuse, qui n’embrassait son neveu qu’au Jour de l’An et qui poussait un grand soupir de regret chaque fois qu’elle lui servait une écuellée de soupe. Mais le pauvre petit était d’un si bon naturel, qu’il aimait tout de même la vieille femme, bien qu’elle lui fit grand peur et qu’il ne pût regarder sans trembler la grosse verrue, ornée de quatre poils gris, qu’elle avait au bout du nez. Comme la tante de Wolff était connue de toute la ville pour avoir pignon sur rue et de l’or plein  

un vieux bas de laine, elle n’avait pas osé envoyer son neveu à l’école des pauvres ; mais elle avait tellement chicané, pour obtenir un rabais, avec le magister chez qui le petit Wolff allait en classe, que ce mauvais pédant, vexé d’avoir un élève si mal vêtu et payant si mal, lui infligeait très souvent, et sans justice aucune, l’écriteau dans le dos et le bonnet d’âne, et excitait même contre lui ses camarades, tous fils de bourgeois cossus, qui faisaient de l’orphelin leur souffre-douleur. Le pauvre mignon était donc malheureux comme les pierres du chemin et se cachait dans tous les coins pour pleurer, quand arrivèrent les fêtes de Noël. La veille du grand jour, le maître d’école devait conduire tous ses élèves à la messe de minuit et les ramener chez leurs parents. Or, comme l’hiver était très rigoureux, cette année-là, et comme, depuis plusieurs jours, il était tombé une grande quantité de neige, les écoliers vinrent tous au rendez-vous chaudement empaquetés et emmitouflés, avec bonnets de  

fourrure enfoncés sur les oreilles, doubles et triples vestes, gants et mitaines de tricot et bonnes grosses bottines à clous et à fortes semelles. Seul, le petit Wolff se présenta grelottant sous ses habits de tous les jours et des dimanches, et n’ayant aux pieds que des chaussons de Strasbourg dans de lourds sabots. Ses méchants camarades, devant sa triste mine et sa dégaine de paysan, firent sur son compte mille risées ; mais l’orphelin était tellement occupé à souffler sur ses doigts et souffrait tant de ses engelures, qu’il n’y prit pas garde. – Et la bande de gamins, marchant deux par deux, magister en tête, se mit en route pour la paroisse. Il faisait bon dans l’église, qui était toute resplendissante de cierges allumés ; et les écoliers, excités par la douce chaleur, profitèrent du tapage de l’orgue et des chants pour bavarder à demi-voix. Ils vantaient les réveillons qui les attendaient dans leurs familles. Le fils du bourgmestre avait vu, avant de partir, une oie monstrueuse, que des truffes tachetaient de points noirs comme un léopard. Chez le premier  

échevin, il y avait un petit sapin dans une caisse, aux branches duquel pendaient des oranges, des sucreries et des polichinelles. Et la cuisinière du tabellion avait attaché derrière son dos, avec une épingle, les deux brides de son bonnet, ce qu’elle ne faisait que dans ses jours d’inspiration, quand elle était sûre de réussir son fameux plat sucré. Et puis, les écoliers parlaient aussi de ce que leur apporterait le petit Noël, de ce qu’il déposerait dans leurs souliers, que tous auraient soin, bien entendu, de laisser dans la cheminée avant d’aller se mettre au lit ; – et dans les yeux de ces galopins, éveillés comme une poignée de souris, étincelait par avance la joie d’apercevoir, à leur réveil, le papier rose des sacs de pralines, les soldats de plomb rangés en bataillon dans leur boîte, les ménageries sentant le bois verni et les magnifiques pantins habillés de pourpre et de clinquant. Le petit Wolff, lui, savait bien, par expérience, que sa vieille avare de tante l’enverrait se coucher sans souper ; mais, naïvement, et certain d’avoir été, toute l’année, aussi sage et aussi laborieux  

que possible, il espérait que le petit Noël ne l’oublierait pas, et il comptait bien, tout à l’heure, placer sa paire de sabots dans les cendres du foyer. La messe de minuit terminée, les fidèles s’en allèrent, impatients du réveillon, et la bande des écoliers, toujours deux par deux et suivant le pédagogue, sortit de l’église. Or, sous le porche, assis sur un banc de pierre surmonté d’une niche ogivale, un enfant était endormi, un enfant couvert d’une robe de laine blanche, et pieds nus, malgré la froidure. Ce n’était point un mendiant, car sa robe était propre et neuve, et, près de lui, sur le sol, on voyait, liés dans une serge, une équerre, une hache, une bisaiguë, et les autres outils de l’apprenti charpentier. Éclairé par la lueur des étoiles, son visage aux yeux clos avait une expression de douceur divine, et ses longs cheveux bouclés, d’un blond roux, semblaient allumer une auréole autour de son front. Mais ses pieds d’enfant, bleuis par le froid de cette nuit cruelle de décembre, faisaient mal à voir.  

Les écoliers, si bien vêtus et chaussés pour l’hiver, passèrent indifférents devant l’enfant inconnu ; quelques-uns même, fils des plus gros notables de la ville, jetèrent sur ce vagabond un regard où se lisait tout le mépris des riches pour les pauvres, des gras pour les maigres. Mais le petit Wolff, sortant de l’église le dernier, s’arrêta tout ému devant le bel enfant qui dormait. – « Hélas ! se dit l’orphelin, c’est affreux ! ce pauvre petit va sans chaussures par un temps si rude... Mais, ce qui est encore pis, il n’a même pas, ce soir, un soulier ou un sabot à laisser devant lui, pendant son sommeil, afin que le petit Noël y dépose de quoi soulager sa misère ! » Et, emporté par son bon coeur, Wolff retira le sabot de son pied droit, le posa devant l’enfant endormi, et, comme il put, tantôt à cloche-pied, tantôt boitillant et mouillant son chausson dans la neige, il retourna chez sa tante. – « Voyez le vaurien ! s’écria la vieille, pleine de fureur au retour du déchaussé. Qu’as-tu fait de ton sabot, petit misérable ? »  

Le petit Wolff ne savait pas mentir, et bien qu’il grelottât de terreur en voyant se hérisser les poils gris sur le nez de la mégère, il essaya, tout en balbutiant, de conter son aventure. Mais la vieille avare partit d’un effrayant éclat de rire. – « Ah ! monsieur se déchausse pour les mendiants ! Ah ! monsieur dépareille sa paire de sabots pour un va-nu-pieds !... Voilà du nouveau, par exemple !... Eh bien, puisqu’il en est ainsi, je vais laisser dans la cheminée le sabot qui te reste, et le petit Noël y mettra cette nuit, je t’en réponds, de quoi te fouetter à ton réveil... Et tu passeras la journée de demain à l’eau et au pain sec... Et nous verrons bien si, la prochaine fois, tu donnes encore tes chaussures au premier vagabond venu ! » Et la méchante femme, après avoir donné au pauvre petit une paire de soufflets, le fit grimper dans la soupente où se trouvait son galetas. Désespéré, l’enfant se coucha dans l’obscurité et s’endormit bientôt sur son oreiller trempé de larmes.  

Mais, le lendemain matin, quand la vieille, réveillée par le froid et secouée par son catarrhe, descendit dans sa salle basse, – ô merveille ! – elle vit la grande cheminée pleine de jouets étincelants, de sacs de bonbons magnifiques, de richesses de toutes sortes ; et, devant ce trésor, le sabot droit, que son neveu avait donné au petit vagabond, se trouvait à côté du sabot gauche, qu’elle avait mis là, cette nuit même, et où elle se disposait à planter une poignée de verges. Et, comme le petit Wolff, accouru aux cris de sa tante, s’extasiait ingénument devant les splendides présents de Noël, voilà que de grands rires éclatèrent au dehors. La femme et l’enfant sortirent pour savoir ce que cela signifiait, et virent toutes les commères réunies autour de la fontaine publique. Que se passait-il donc ? Oh ! une chose bien plaisante et bien extraordinaire ! Les enfants de tous les richards de la ville, ceux que leurs parents voulaient surprendre par les plus beaux cadeaux, n’avaient trouvé que des verges dans leurs souliers. Alors, l’orphelin et la vieille femme, songeant  

à toutes les richesses qui étaient dans leur cheminée, se sentirent pleins d’épouvante. Mais, tout à coup, on vit arriver M. le curé, la figure bouleversée. Au-dessus du banc placé près de la porte de l’église, à l’endroit même où, la veille, un enfant, vêtu d’une robe blanche et pieds nus, malgré le grand froid, avait posé sa tête ensommeillée, le prêtre venait de voir un cercle d’or, incrusté dans les vieilles pierres. Et tous se signèrent dévotement, comprenant que ce bel enfant endormi, qui avait auprès de lui des outils de charpentier, était Jésus de Nazareth en personne, redevenu pour une heure tel qu’il était quand il travaillait dans la maison de ses parents, et ils s’inclinèrent devant ce miracle que le bon Dieu avait voulu faire pour récompenser la confiance et la charité d’un enfant.  

   
François Coppée
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MessageSujet: Re: LES FEUILLETONS DE NOËL...........   Ven 24 Nov - 8:40





Première soirée.........







La Noël du petit joueur de violon

– Jean, dit à son domestique M. Cappelle de la maison Cappelle et Cie, allez donc voir quel est ce tapage à la porte de la rue. – Je n’ai pas besoin de me déranger, monsieur Cappelle, pour savoir que c’est le petit mendiant à qui vous m’avez fait donner deux sous ce matin, répondit Jean en regardant par la fenêtre du bureau. – Ces mendiants ne nous laisseront donc jamais tranquilles, s’écria M. Cappelle. Tous les ans, je donne cent francs au bourgmestre pour les pauvres de la ville. Dites-lui cela, Jean, de ma part, et faites-le partir. – Attendez un peu que j’aie fini d’épousseter votre grand fauteuil, monsieur Cappelle, et vous

verrez si je n’irai pas le lui dire. C’est incroyable comme il y a toujours de la poussière dans votre bureau. Comment donc ! cent francs aux pauvres de la ville ! Je lui dirai cela, soyez tranquille, et s’il lui prend envie de recommencer, je lui dirai par-dessus le marché que je n’ai pas le temps de courir du matin au soir après des rien-du-tout, des gueux, des rats, monsieur Cappelle... Et Jean donnait de si furieux coups de son plumeau sur le fauteuil que les plumes se détachaient par poignées... – Oui, monsieur Cappelle, des rats. Cent francs par an ! vous badinez, je pense. – Doucement, s’il vous plaît, Jean, vous allez déchirer le cuir de mon fauteuil. J’entends de nouveau le violon. Sortirez-vous à la fin ? – Oui, monsieur Cappelle, fit Jean, en passant son plumeau sous son bras. Mettez-vous seulement un peu à la fenêtre pour entendre comment je vais l’arranger. Puis il se planta au milieu du bureau, croisa ses bras, et regardant son maître d’un air attendri, la tête sur le côté, s’écria :

– Est-il Jésus Dieu possible que des rien-dutout, des gueux, des rats, oui, des rats, monsieur Cappelle, viennent ennuyer jusque dans sa maison un monsieur si honnête, et qui donne cent francs par an aux pauvres de la ville ? Non, monsieur, cela n’est pas croyable. Ayant ainsi parlé, Jean se dirigea lentement du côté de la porte, les bras croisés et le nez en terre, avec de petits hochements de tête, comme un homme qui médite sur ce qu’il vient de dire, mais, au moment de sortir, il releva les yeux, et interpellant son maître : – Ainsi donc, monsieur Cappelle, je lui dirai de votre part... Qu’est-ce qu’il faudra dire, s’il vous plaît, monsieur ? – Jean ! attendez un peu, cria en ce moment une joyeuse voix de petite fille. Et Hélène, que tout le monde appelait Leentje dans la maison, entra en sautillant dans le bureau de son père. Oh ! la jolie enfant ! Elle avait dix ans, les joues roses, les cheveux blonds, les yeux bruns, et sa grande tresse serrée dans des noeuds de soie bleue battait son dos, comme une gerbe

d’épis tressés. – Père, supplia-t-elle, un petit sou pour le joueur de violon qui est devant la porte de la maison. Jean ira le lui porter. Mais M. Cappelle lui répondit avec humeur : – Qu’as-tu à t’occuper de cet affreux petit drôle ? J’en ai assez de sa manivelle. – Ah ! père, il est si gentil, fit l’enfant en joignant les mains, très doucement, et il joue si bien ; il n’a peut-être plus de père, car enfin... Est-ce que tu me laisserais aller jouer du violon aux portes des maisons, père ? – Leentje, voilà une sotte question... Qu’y a-til de commun entre nous et les pauvres gens ? Tu es la fille de Jacob Cappelle, de la maison Cappelle et Cie. – La plus riche maison de la ville, Leentje, dit Jean en crachant derrière sa main, dans le corridor. – Eh bien, père... Tiens ! je voulais te dire quelque chose de très raisonnable et voilà que j’ai oublié... Attends. Ah ! je sais maintenant... Je ne

voudrais jamais que ma poupée manquât de rien tant que je serai vivante, et pourtant je ne suis que sa maman. Voyons, un petit sou, s’il te plaît, papa, ou je le prends sur l’argent de mes économies. – Tiens, voilà le sou, Leentje, mais c’est le dernier qu’aura ce petit mendiant. À votre âge, mademoiselle, j’étais déjà plus sérieux : je m’occupais des intérêts de la maison, au lieu de prendre attention à des coureurs de rue. – Je suis pourtant bien sage, père. Je sais tous les jours ma leçon et j’ai eu hier encore trois bons points pour mon écriture. – Oui, ma chérie, mais tu es pendue tout le jour à ma poche. Un sou est un sou, et dix sous font un franc, et un franc avec d’autres francs font au bout de l’année un joli intérêt. Crois-tu qu’on nous donnerait comme cela des sous à la porte des maisons si nous étions pauvres ? Ici Jean crut devoir intervenir, et crachant encore une fois derrière sa main, dans le corridor, il s’écria :

– Ah bien, non, Leentje, qu’on ne nous les donnerait pas. Un si bon monsieur et qui, tous les ans, donne cent francs aux pauvres ! Ah bien, non, et pour ma part, monsieur Cappelle, je vous dirais : Allez-vous-en ; nous avons bien assez déjà de nos pauvres, auxquels nous payons cent francs par an. Est-ce que je mendie, moi ? Je suis domestique chez monsieur Cappelle et je travaille. Eh bien, travaillez aussi. Voilà ce que je dirais. M. Cappelle haussa les épaules, et poussant du doigt Leentje vers la porte : – Allons, fillette, dit-il, va avec Jean. Voici la fin de l’année et j’ai à revoir mes livres de comptes. Ils descendirent et brusquement Jean se mit à crier de toute la force de ses poumons : – Hé ! Là-bas ! Hé ! Mendiant ! Garnement ! Propre à rien ! L’archet cessa de faire grincer les cordes du violon et un jeune garçon se leva de la marche en pierre sur laquelle il était assis, dans l’encoignure

d’une porte. Alors Jean prit un air majestueux et la main tendue, comme un avocat qui commence un plaidoyer : – Monsieur Cappelle vous fait dire, de sa part, qu’il donne cent francs par an aux pauvres de la ville et que... – Venez, petit, venez par ici, interrompit Leentje, poussant à travers la porte sa jolie tête rose. Et de la main, elle lui faisait signe d’approcher. Le petit mendiant qui avait ôté son chapeau, en souriant gauchement, quand Jean s’était mis à lui parler, entra dans le grand vestibule peint en marbre blanc, étonné, regardant la hauteur des voûtes, avec de réitérés mouvements de tête humbles et lents pour saluer. Jean ferma la porte, examina le garçon des pieds à la tête et tout à coup indigné, montra Leentje et s’écria : – Savez-vous bien à qui vous parlez ? À Leentje, la fille de M. Cappelle. Et M. Meganck,

le notaire lui-même, n’est pas plus riche que M. Cappelle, quoique son cocher ait un frac avec de l’argent dessus. Mais l’enfant avait posé le doigt sur les haillons du musicien : – N’ayez pas peur, dit-elle, et répondez-moi. Vous n’avez plus de père, petit ? Il fixait à présent les yeux sur la pointe de ses pauvres vieux souliers, haussant les épaules, doucement, pour montrer qu’il ne comprenait pas ; puis par contenance, un poing sur sa hanche, il se mit à siffler dans ses dents, d’un air à la fois timide et résolu. – Bon ! c’est un sourd-muet, s’exclama Jean. J’ai vu ça de suite. Voyons, répondez. N’est-ce pas que vous êtes sourd-muet ? – Comment voulez-vous qu’il soit sourd-muet, Jean, puisqu’il chantait hier en jouant du violon ? Alors le jeune garçon mit son instrument sous son menton et ouvrit la bouche comme s’il s’apprêtait à chanter ; mais Leentje posa la main sur l’archet et lui dit :

– Moi, j’aime le violon, mais mon papa ne l’aime pas. Je vous ai demandé si vous n’aviez plus de papa ? Est-ce que vous ne m’avez pas compris ? Il leva sur Leentje deux beaux grands yeux noirs, doux comme du velours, et haussa de nouveau ses épaules ; mais cette fois un triste sourire plissait le coin de sa petite bouche bien formée. – Ah ! s’écria tout à coup Leentje gaiement, en frappant ses mains l’une dans l’autre, il veut dire qu’il n’est pas du pays. D’où viendrait-il, Jean ? Jean fit alors le tour du jeune garçon, les mains derrière le dos, levant et abaissant son long nez de travers pour mieux voir les habits du petit mendiant, et une grimace dédaigneuse plissait le bas de sa grosse figure bien nourrie. – Tenez, lui dit Leentje, j’ai demandé à mon père un sou que voici et j’y joins trois sous qui m’appartiennent. Cela vous fait quatre sous pour vous acheter un gâteau, car c’est la Noël ce soir. J’ai bien encore vingt sous dans ma tirelire, mais j’ai promis de les donner à la vieille Catherine.

Amusez-vous bien : une autre fois je vous montrerai ma poupée. Vous ne la connaissez pas ? Elle a coûté vingt francs. C’est une poupée très jolie. Et Leentje mit ses quatre sous dans les doigts du jeune garçon. Il eut un beau geste reconnaissant, et de la main dans laquelle Leentje avait glissé les sous, il frappa sa poitrine avec tant de vivacité qu’elle le regarda pour savoir s’il ne s’était pas fait de mal. Il baissa aussitôt les yeux et une grosse larme coula sur ses joues pâles, tandis qu’il portait son argent à sa bouche et le baisait religieusement. – Il poverello ! cria-t-il tout à coup d’une seule voix, avec une grande énergie. Et glissant très vite son violon sous son menton, il posa l’archet sur les cordes et ouvrit la bouche, en regardant en l’air, la tête sur l’épaule. – Leentje ! Leentje ! cria une voix dans l’escalier. Et Mina, la bonne, parut dans le corridor, tout essoufflée.

– Que faites-vous ici, Leentje ? Je vous cherche dans toute la maison. Est-il permis de faire courir ainsi les gens ! Dieu du ciel ! Mon corset vient de craquer. Je serai obligée de remettre une agrafe. Mais elle, toute à son admiration : – Voyez, Mina, quel gentil petit garçon ! C’est le même qui nous a suivies dimanche quand nous sommes allées, Nelle et moi, à la boutique de M. Pouffs, le marchand de volailles, car vous étiez retournée ce jour-là chez vos parents, Mina. Il jouait du violon en nous suivant. Nelle a voulu le chasser en lui montrant son poing, mais il n’a pas eu peur de Nelle, et seulement il a mis son violon sous son bras. Ne trouvez-vous pas qu’il est bien gentil, Mina ? – Comment pouvez-vous trouver gentil un affreux petit garçon sale, noir, mal lavé et qui porte les cheveux si longs, Leentje ? Je n’ai jamais rien vu de plus laid que ce vilain petit singe, et vous feriez mieux de ne pas m’exposer à prendre un rhume en vous attendant. – Mina ! Mina ! pourquoi dites-vous du mal

de mon petit mendiant après l’avoir trouvé si gentil hier au soir, car je vous ai donné hier une pièce neuve de cinquante centimes pour la lui remettre, et vous êtes remontée en disant que vous n’aviez jamais vu un plus doux ni plus joli mouton. – Bon, Leentje, ce que je vous en dis aujourd’hui est pour vous mettre un peu en colère contre moi. C’est un doux mouton, voilà. – Un doux et un joli mouton, Mina. – Oui, tout ce que vous voudrez, Leentje, un doux et joli mouton. Êtes-vous contente ? Je sais très bien que vous m’avez donné une jolie pièce de cinquante centimes toute neuve, avec la tête du roi Léopold dessus. Oui, je la vois encore d’ici. Elle toussait en parlant, un peu gênée, car elle l’avait gardée pour elle.
Et Mina était, en effet, descendue la veille pour remettre la pièce au jeune garçon ; mais au moment d’ouvrir la porte, elle avait vu le fils du

sacristain Klokke à genoux dans la neige et cherchant à regarder par la fenêtre de la cave. Et Klokke, qui était jaloux, lui avait dit : – Pourquoi venez-vous à la porte, Mina ? Estce que vous m’avez entendu frapper contre la vitre ? J’ai pourtant frappé bien doucement. Je suis sûr que quelqu’un a rendez-vous à cette heure avec vous. Est-ce le gros Luppe, le Crollé, ou Metten, le cocher de M. Meganek ? Dites-lemoi, Mina, ou je vous pince. – Qu’est-ce que vous me chantez là ? s’était écriée la grosse petite bonne. Vous êtes toujours planté devant le carreau pour savoir ce que je fais. Klokke ! c’est fini. Je ne veux plus rien avoir pour vous. Mariez-vous ailleurs. J’en ai assez de toutes vos raisons. Qu’est-ce que vous dites ? – Eh bien, si c’est comme cela, je m’en vais. J’en ai assez de tous les museaux que je vois tourner par ici. Vous avez beau dire, je pars pour ne plus revenir. – Je ne dis rien. – Non, non, c’est inutile. Nous irons chacun

de notre côté. J’en connais qui vous valent bien, et il n’y a que le choix qui m’embarrasse. Votre amie Justine... – Eh bien ! prenez Justine : je vous l’abandonne, avec son cou sur le côté et son air de n’y pas toucher. Votre ami Dirk... – Prenez Dirk. Voilà un joli mufle. Sans compter qu’il boit tout son mois en un jour. Il y a bien de quoi faire la fière ! – Vous me rendrez mon mouchoir et mon gant, s’il vous plaît, avant dimanche, car je ne veux plus que vous ayez rien à moi. – Ni moi non plus. Vous me rendrez le cent d’aiguilles et le petit pot de pommade. – Le petit pot de pommade ! Il y a beau temps qu’il n’y en a plus, de la pommade, dans votre petit pot. Allez, ne me retenez pas plus longtemps. Je suis bien sotte de vouloir encore causer avec vous. – Eh bien ! gardez le petit pot, Mina, en souvenir de moi, et s’il vous en faut encore un... – Je ne vous connais plus.

– Hein ? – Bonsoir. – Voyons, Mina, est-ce moi que vous attendiez, ou un autre ? – Rien... – Dites-moi si tout est fini entre nous ? – Bonsoir. – Ah ! Mina, le pauvre Klokke a-t-il mérité d’être aussi durement traité ? – Prenez Justine. – Ce sont là des histoires, ma petite Mina ; je n’ai rien pour Justine. – Il n’y a que le choix qui vous embarrasse. – J’étais venu avec l’intention de vous donner... – Hein ? – Mais c’est inutile, puisque tout est rompu. – Dites toujours. – Non, cela ne sert à rien. – Voyons un peu.

– À quoi bon ? – C’est pour voir. – Ce sera pour une autre. – Alors, bonsoir. – Mina, dites-moi pourquoi vous êtes venue à la porte et je vous dirai... – Ah ! Klokke, vous ne méritez pas qu’on vous aime. Qu’est-ce que c’est que vous me donnez ? – Mina, je vous apportais une petite broche en jais. – Montrez un peu pour voir. Mon petit Klokke, c’est très gentil d’avoir pensé à votre Mina. On voit bien l’amitié que les gens ont pour quelqu’un aux cadeaux qu’ils lui font. – Maintenant, Mina, nous ne nous quitterons plus. Dites-moi pourquoi vous avez ouvert la porte ? – Ah ! Klokke, c’est pour cet affreux mendiant qui jouait tantôt du violon devant la maison. Où est-il ? L’avez-vous vu partir ?

– Le voilà qui tourne le coin de la rue. – Leentje m’a donné de l’argent pour lui. – Hem ! hem ! – Pourquoi faites-vous hem ! hem ! Klokke ? – C’est que si j’étais à votre place, Mina... – Que feriez-vous à ma place ? – Je sais bien ce que je ferais. Les mendiants sont assez riches comme cela. – N’en dites rien à personne, Klokke. Nous le mettrons avec les autres pour le jour de notre mariage. – Ah ! Mina, il y aura toujours du pain sur la planche avec une femme comme vous. Et voilà comment il se fait que le petit mendiant n’eut pas la jolie pièce que Leentje avait donnée pour lui à la bonne amie de Klokke, le fils du sacristain. Mais la fine Mina n’avait garde d’en rien laisser paraître et elle faisait à présent semblant de se rappeler très bien qu’elle la lui avait donnée. – C’est égal, Leentje, dit-elle, vous feriez

mieux de ne pas vous occuper de ces petits traîneurs de pavé. Ce sont tous des fripons et des fils du diable. J’en ai vu comme cela pas mal à Bruxelles, quand j’étais en service chez M. Schoreels, le ferblantier, et j’entendais dire autour de moi qu’ils venaient de si loin que c’était au moins de Macaroni ou d’Italie, je ne sais plus au juste, mais c’est quelque chose comme cela. – Mina ! Mina ! C’est donc plus loin que Bruxelles. Ah ! pauvre petit garçon ! Je lui garderai certainement un morceau du gâteau de Noël. – Voilà votre père qui vous appelle. Rentrez vite, de peur qu’il ne vous trouve encore dans le vestibule. – Bonsoir, petit mendiant, dit alors l’enfant, en faisant aller ses mignonnes mains ; maman m’a appris à prier Dieu pour les pauvres. Je dirai dimanche à la messe une prière pour que vous soyez toujours un gentil petit garçon. Alors Jean, redevenu hautain, le bourra dans les épaules.

– Allons, sortez d’ici. M. Cappelle vous fait dire de sa part qu’il donne tous les ans cent francs aux pauvres de la ville. – Vous êtes bien dur, Jean, dit Leentje. – Qui ça ? Moi, dur, Leentje ? On m’a toujours dit que j’avais un coeur de poulet. – Vous le rudoyez. – Le rudoyer ! moi ! Sortirez-vous à la fin, vilain rat ? Le petit mendiant regarda l’argent qu’il avait dans la main, murmura quelques mots que personne ne comprit et gagna la rue. Au moment de sortir, il leva ses yeux noirs sur Jean, avec colère. – Allez ! allez ! lui cria Jean, je me moque de vos grands yeux. Vous ne pouvez rien contre moi. Je suis ici dans un bon service où je ne manque de rien et où je gagne de bon argent. Propre à rien ! Brigand ! Et la porte se ferma.



Le petit joueur de violon remit son chapeau sur sa tête, serra autour de ses reins le vieux manteau bleu qu’une corde attachait à son corps et se mit à remonter la rue en frappant ses pieds gelés sur le pavé plein de neige. Le soir tombait et le long des façades les vitres s’éclairaient l’une après l’autre. Des lampes brillaient sur les tables. De temps en temps, une fenêtre s’ouvrait sur la lumière chaude des chambres ; un homme ou une femme se penchait, fermait les volets. Les vitrines des boutiques, scintillantes de givre, étalaient des arabesques, légères comme des dentelles, sur lesquelles dansait l’ombre des brosses, des torchons, des paquets de chandelles et des nattes en paille qui pendaient à l’étalage. On voyait les boutiquiers aller et venir avec empressement derrière leur comptoir, en riant, parce que les gros sous

pleuvaient ce soir-là dans leur tiroir, et les chalands tapaient leurs sabots à terre pour se réchauffer, en attendant leur tour d’être servis. La vitrine du marchand de vin était une vraie merveille ; le malin compère avait rangé l’une à côté de l’autre, sur les planches, toute une armée de bouteilles, renfermant de belles liqueurs roses, brunes, jaunes et violettes que la lumière de la lampe faisait miroiter comme des topazes, des rubis, des améthystes et des saphirs. Et sur le trottoir, la neige se colorait de feux qui reflétaient la nuance des liqueurs dans les bouteilles. Près de là, le charcutier avait pendu à sa fenêtre de longs chapelets de saucissons, enguirlandés de fleurs en papier d’or, et de la belle saucisse luisante tournait en rond sur une assiette, à côté d’un grand foie de porc dont le brave homme était en train de couper une tranche. L’enfant poussa la porte qui se mit à carillonner, et du doigt montra le foie. – Qu’est-ce que c’est, mon petit bonhomme ? lui dit le marchand. Je veux bien vous donner une tranche de foie, mais il faut me la payer.

Et en même temps il frottait plusieurs fois de suite son pouce contre son index pour donner plus de poids à ses paroles. L’enfant tira de sa poche un de ses sous et le mit sur le comptoir, en passant sa main dessus, de crainte que l’homme ne le prit avant de l’avoir servi. Le grand couteau luisant plongea alors dans le foie et une tranche s’en détacha ; puis le petit mendiant ôta sa main de dessus le sou et s’en alla, emportant sa marchandise. Il avait grand’faim, il mordait dans la tranche à belles dents, et en un instant il n’en resta plus rien. Il glissa alors sa main dans sa poche pour voir s’il avait encore ses autres sous et continua son chemin. Le pâtissier avait imaginé pour la Noël une montre extraordinaire. Des cramiques étalaient leurs dos bruns piqués de raisins, laissant sortir par places la miche dorée ; et une pièce montée, superbe, avait la forme d’une tour. Cette tour, dont la base était en pâte de pouding, étageait trois rangs de galeries circulaires ; en haut de la dernière, parmi les fruits confits qui brillaient sur

le sucre de la croûte glacée, une petite femme en jupe blanche, posée sur l’orteil du pied gauche, haussait en l’air sa jambe droite en ouvrant les bras comme si elle allait s’envoler. Puis des meringues soulevaient, non loin de la tour, leur écume figée au milieu de laquelle deux cerises et une prune semblaient des îlots battus par les flots. Contre la vitre, de grandes couques hérissées de drapeaux en soie rouge et bleue et de plumes frisées posaient debout, à côté d’hommes en spikelaus et en biscuit, qui avaient l’air de dire bonjour aux passants. Il y avait aussi des assiettes remplies de dragées, de pralines au chocolat, de fondants, de sucres de couleur, de caramels, mais la plus belle chose était certainement la tour aux trois étages, à cause de sa hauteur et de ses fruits. Le petit vagabond s’arrêta longtemps devant ces merveilles, n’ayant jamais rien vu d’aussi beau. Il se baissait, se haussait, se penchait à droite, se penchait à gauche, faisait avec son haleine des trous dans le givre des vitres, pour mieux voir. Et tantôt il sautait sur une jambe tantôt sur l’autre, frappant ses vieilles semelles sur le trottoir et chantant entre ses dents un air de

son pays. Doucement il passa le bout de sa langue sur la vitre et lécha le givre à petits coups, croyant lécher les confitures. Le pâtissier s’aperçoit tout à coup qu’il y a quelqu’un derrière sa vitrine et il fait un geste de colère. Le petit joueur se sauve alors ; mais le boulanger, lui aussi, a fait de grands hommes en spikelaus, des cramiques de fine farine, des couques en forme d’oiseau, avec des plumes et des drapeaux. Et l’enfant s’arrête de nouveau, regarde ces belles choses avec le désir d’en manger. Il n’a pris, depuis le matin, pour toute nourriture, qu’un petit pain de deux sous et une tranche de foie. À la fin il se décide, pousse la porte vitrée du maître mitron, montre du doigt les bonshommes qui sont à la vitrine, et parmi ceuxlà le plus beau. Mais la boulangère appuie le pouce de sa main droite sur la paume de sa main gauche, l’avertissant ainsi qu’il doit avant tout payer. Il tire son sou et le pose sur le comptoir. La méchante femme hausse alors les épaules et lui dit d’une voix aigre :

– Avez-vous pensé vraiment, petit drôle, que vous auriez ce grand bonhomme pour un sou ? Puis elle prend le sou, le tourne dans ses doigts et lui donne un petit pain blanc, le plus sec de la fournée. Comme c’est bon, du pain ! Il l’avale en quelques coups de dents et porte ensuite sa main à sa bouche pour y ramasser les miettes roulées dans les coins.

Constamment la sonnette des marchands carillonne ses drelin drelin ; car de riches et pauvres vont à la boutique, ce soir-là, pour acheter les cadeaux de Noël. Les ménagères passent en courant, la tête baissée sur la poitrine, les mains pelotonnées dans leur tablier, à cause de la bise qui rougit le nez et les doigts : et l’une tient dans les bras un cramique qui répand derrière elle une bonne odeur de pâte aux oeufs,

l’autre porte à son poignet un cabas d’où sortent des goulots de bouteilles. Des petits garçons et des petites filles passent aussi, chargés de provisions, et quelques-uns s’arrêtent pour ouvrir les paquets et prendre délicatement un bonbon, un morceau de sucre, un macaron. De vieilles femmes, enveloppées de manteaux et le capuchon sur les yeux, sortent de l’église en marmottant entre leurs dents, qui claquent de froid, et il y en a qui tiennent à la main une chaufferette par les trous de laquelle le vent fait pétiller la braise. Le petit musicien voit briller dans la noire église les hautes fenêtres en forme de trèfle ; la porte étant restée ouverte, un flot de lumière se répand sur le parvis, jusqu’à ses pieds, avec une tiède odeur d’encens. Il pénètre sous les voûtes jaunies par le reflet des cierges, et se dirige vers le poêle où se meurt un petit feu de houille. Il tend avidement ses mains et ses pieds vers la fonte brûlante : il passe ensuite ses mains sur ses jambes et sur ses bras pour les imprégner de la chaleur du poêle, et une douce action de grâces

s’élève de son coeur pour remercier le Sauveur qui, aux approches de la grande nuit de Noël, lui donne du feu pour se réchauffer. L’église est silencieuse : on n’entend dans les nefs muettes que le grincement des chaises sur les dalles bleues, le pas du sacristain dans le choeur, et le claquement des sabots, lorsque les vieilles femmes en manteau noir se dirigent du côté du bénitier afin d’y tremper leurs doigts avant de sortir. Et de temps à autre une d’entre elles s’arrête près du poêle et ouvre au feu ses petites mains sèches, en regardant de côté avec défiance le jeune vagabond. Il sent alors glisser dans son sang une chaude langueur ; sa tête retombe sur sa poitrine ; il s’affaisse dans son vieux manteau troué dont il s’est fait un oreiller. Une voix irritée éclate tout à coup à son oreille. C’est le sacristain qui lui fait signe de partir. Il se lève, regarde fièrement cet homme qui le chasse, ramasse son violon et s’en va, lentement, en boitant, car ses pieds ont gonflé dans les vieilles bandelettes de cuir qui retiennent ses souliers à ses jambes. Il ouvre la porte, et la bise glacée le frappe de nouveau au visage.

Alors le jeune garçon se parle ainsi à luimême : – Francesco, mon pauvre Francesco, pourquoi as-tu quitté la montagne ? Tu avais une mère à la montagne et tu l’as quittée. Où sont les autres, ceux qui m’ont précédé dans mon tour du monde ? Paolo est mort dans la campagne, pendant qu’il faisait chaud encore et que les arbres étaient verts. Il a bien du bonheur, Paolo ! Un jour, quand il gèle et qu’on n’a plus la force de marcher, on regarde derrière soi et l’on cherche de quel côté du ciel est la montagne. C’est alors, mon Francesco, que le chemin paraît long et l’on se dit qu’on n’arrivera jamais. J’ai perdu en chemin Paolo, et Pietro aussi, mon cher Pietro, plus jeune que moi de deux ans, et les autres m’ont quitté en me disant : Bon voyage. Buppo était le plus grand, mais il toussait. Que sera-t-il arrivé de lui et des autres ? Bonjour, Buppo, Paolo, Pietro et les autres. Ce sera tantôt la nuit de Noël ; il y a fête dans le ciel et ceux de la montagne sont descendus vers Naples. Tous les ans, à la Noël, nous allions à Naples, avec les cornemuses et les violons, et les gens nous

donnaient de la galette, du fromage, des fruits ou de petites pièces de monnaie, tout le long du chemin. Naples ! Naples ! Et tout le long du chemin, il y avait des crèches avec l’âne, les mages et notre Sauveur, devant lesquelles ronflaient les cornemuses et chantaient les hommes de la plaine. Chez les hommes d’ici il n’y a point de crèches et les mains ne jettent que du cuivre rouge. Ma mère me disait : « Francesco, tu es le dernier de mes entrailles et je te vois partir avec douleur. Mais on est riche où tu vas : voilà pourquoi je ne veux pas te retenir. Dieu soit avec toi ! Quand tu reviendras, je pourrai mourir. Va donc, mon cher enfant. » Puis elle m’a donné ce violon et elle est venue avec les autres mères jusqu’aux montagnes qui paraissent bleues quand on les voit de loin. Ensuite elles sont restées les bras tendus, et quand le soir est venu, nous avons joué de la cornemuse et du violon, afin qu’elles pussent encore nous entendre. Et maintenant, je reviens, mais plus pauvre que lorsque je suis parti, car je n’ai plus d’espérance.

En ce moment il entendit à quelques pas de lui trois petits garçons qui chantaient à la porte d’une maison, et l’un d’eux tenait au bout d’un bâton une lanterne où brûlait une chandelle. C’étaient des enfants de la campagne, en sabots, avec des écharpes sur la tête, et ils chantaient des complaintes de Noël pour gagner quelques sous. Le plus grand se haussait sur la pointe des pieds et chantait à travers le trou de la serrure, afin qu’on l’entendît mieux de l’intérieur ; le second chantait en tournant sur lui-même, les mains dans les poches, et l’on voyait sa bouche large ouverte, car il criait de toutes ses forces ; le troisième criait aussi, mais il s’interrompait à tout moment pour renifler car son nez coulait, et il se remettait à crier avec une telle force que sa voix semblait devoir se briser. Et tantôt l’un, tantôt l’autre disait : « Plus fort », pendant que celui qui avait le nez à la serrure tapait de petits coups du bout de son sabot contre la porte : alors ils se mettaient à crier tous les trois comme des diables. Et leur chanson était à l’unisson ; mais l’un avait déjà fini quand l’autre commençait, et le dernier courait toujours après le premier, sans pouvoir

l’atteindre. La petite chandelle tremblante éclairait leurs nez rouges et faisait danser leur ombre derrière eux jusqu’au bout de la rue : et eux-mêmes dansaient à la dernière note de la chanson, en sautant et en retombant sur le plat de leurs sabots, sans rire. Et voici ce que disait leur chanson :
– Noël ! ils sont venus, les petits – Les petits et les plus petits encore – Dire bonjour à l’âne du Seigneur – De Notre Seigneur Jésus-Christ. – Il y a du foin et des navets cuits – Des carottes et du pain bénit. – Mangez, les gens, les bêtes aussi, – Koekebakken et pain cuit. – Noël ! Noël ! Amen ! – Noël ! baas ! dirent les rois. – Du foin pour nos trois chevaux, – Mais pour nous des koekebakken – Lesquels nos dents couperont. – S’il en reste un tout petit morceau, – Mettez de côté pour les cochons. – Mangez, les gens, les bêtes aussi, – Koekebakken et pain cuit. – Noël ! Noël ! Amen ! – Pour chandelle une petite étoile – Montre là où dort Notre Seigneur – Dans son maillot cousu

de fil blanc. – Sur la paille qui est dans la crèche, – Il dort, le joli petit mouton. – Blokke kloppen1 – S’il s’éveille, c’est pour mourir. – Mangez, les gens, les bêtes aussi, – Koekebakken et pain cuit. – Noël ! Noël ! Amen ! – Car il mourra pour nous sauver de l’enfer, – Jésus-Christ, le fils de notre chère Dame. – Les petits et les plus petits encore – Auront le cramique et du beurre en paradis – Avec de la bonne musique de violon. – Mangez, les gens, les bêtes aussi, – Koekebakken et pain cuit. – Noël ! Noël ! Amen ! – Oh ! baas, Si vous êtes contents des petits enfants, – Donnez-leur, par amour de Christus, – De l’argent pour acheter des couques – Des couques avec des prientjes2 dessus. – Blokke kloppen. Nous ôterons nos sabots pour y faire coucher le chat. – Mangez, les gens, les bêtes aussi, – Koekebakken et pain cuit. – Noël ! Noël ! Amen ! 1 Les sabots cognent. 2 Petites figures de plâtre que les boulangers flamands mettent sur leurs pâtisseries de Noël.

Les trois petits garçons allaient recommencer pour la troisième fois leur complainte quand ils entendirent tout à coup jouer du violon à côté d’eux : c’était Francesco qui, humble et souriant, les accompagnait, et du pied il battait la mesure pour tâcher d’être d’accord avec eux. Ils cessèrent alors de chanter, et le plus grand mit son poing sous le nez de Francesco en lui disant : – Nous ne voulons partager notre argent avec personne. Ainsi chassé, il s’en va, de rue en rue, jouant à la porte des maisons et devant les boutiques, mais l’archet glisse à peine sur les cordes, car les crins en sont gelés. Où passera-t-il la nuit ? Au fond d’une cour sombre, sous un hangar, une charrette de paille est remisée. Il pénètre doucement dans le hangar et soulève la paille pour se glisser dessous. Un chien sort en ce moment de sa niche et fait entendre des aboiements furieux. Il revient sur ses pas et se dirige vers cette maison où la charité, la grâce et la douceur lui sont apparues

sous les traits de Leentje ! Voici, en effet, la belle maison blanche avec sa grande porte peinte en chêne sur laquelle les poignées de bronze imitent des têtes de lions, et un peu au-dessus, dans le panneau de gauche, une superbe plaque de cuivre reluisante étale le nom de CAPPELLE et Cie, gravé en grosses lettres. Il regarde les fenêtres partout closes, et il y en a trois au premier étage qui sont éclairées. Qui donc est encore éveillé dans la maison ? Les sons d’un piano, comme une musique de paradis, s’échappent par les fentes des volets, et bientôt une petite voix d’or s’élève dans le silence de la nuit. Cette voix lui rappelle le murmure avec lequel sa mère le berçait, les chants des petits enfants de la montagne, le vent dans les arbres, mille choses tendres et lointaines. Puis la voix cesse, mais il l’entend longtemps encore, comme un chant de Noël, au fond de son coeur. Des portes s’ouvrent dans la rue et il en sort des ombres qui marchent rapidement ; quelquesunes balancent à la main de petites lanternes qui

rougissent la neige, car les réverbères de la ville sont éteints. Toutes ces petites lanternes se dirigent du même côté, là où la cloche sonne pour la messe de minuit. La porte de la maison Cappelle et Cie s’ouvre aussi et une joyeuse lumière se répand au-dehors : des hommes et des femmes, chaudement vêtus, serrent la main au maître de la maison, et une petite voix, celle qui a chanté, leur jette le bonsoir ; puis la compagnie se sépare en riant, la porte se referme et les fenêtres où brillait l’éclat des lampes, une à une s’obscurcissent. Ah ! M. Cappelle a voulu fêter le réveillon et il a bien fait les choses : on a bu du thé, du vin chaud et du punch ; la table est encore remplie de beaux pâtés et de belles tartes dans lesquels le couteau a taillé de grandes brèches. Mina déshabille Leentje et la couche dans des draps chauds, après l’avoir embrassée ; et au moment de s’endormir, Leentje tourne la tête du côté de son arbre de Noël, qu’elle a fait monter dans la chambre, avec la poupée, les étuis, les boîtes à ouvrages et les cornets de dragées. Alors la lumière qui danse au haut de la maison sur le rideau de Leentje, comme une étoile dans le

brouillard, s’éteint à son tour, et l’obscurité enveloppe le doux sommeil de la fille de M. Cappelle.

Ah ! qu’ils sont gais, les petits flocons de neige, lorsque, pareils à des papillons d’hiver bondissant sur le tremplin de la bise, ils montent, descendent, montent encore et qu’un enfant passe, à travers la fenêtre entr’ouverte, sa main dodue pour les saisir ! Qu’ils sont gais pour tout autre que le pauvre Francesco, dans cette nuit glacée de Noël ! De grosses larmes roulent au bord de ses yeux, tandis qu’il souffle son haleine sur le bout de ses doigts. Le monde est bien dur ! Que va-t-il faire maintenant ? Il voit dans l’ombre une porte profonde dont la neige n’a pas recouvert le seuil ; il y va. Tenez, le voilà qui s’assied, après avoir eu soin de tirer son manteau sous lui ; et son menton sur ses genoux, il

s’endort. Tout à coup il lui semble que la terre s’est dérobée sous ses pieds. Est-ce lui qui monte ? Est-ce la terre qui descend ? Qu’importe ! ce qui se découvre à ses yeux est bien plus beau que la terre. Et tout de suite il sent une odeur délicieuse, comme celle qui sortait de la cave du pâtissier. L’air est embaumé de vanille, de safran, de cannelle, de citron, et un petit vent chaud répand ces bonnes odeurs au loin. Dieu ! qu’elles sont enivrantes ! Il les sent couler dans ses veines comme le jus des fruits mûrs. De magnifiques campagnes s’étendent à présent devant lui, avec des tons de pourpre, d’émeraude et de turquoise, jusqu’aux horizons de montagnes qui dentellent l’azur du ciel. Et un abricot, étincelant comme un soleil, répand sa lumière sur les gelées, les sirops et les crèmes du paysage. Jamais le vrai soleil ne lui a paru à la fois si brillant et si humide ! « Seigneur ! Seigneur ! que tout cela est bon et qu’il fait doux de vivre ! » Ainsi se parle Francesco, car il vient de prendre un bain dans la

crème et il a mangé trois îles coup sur coup. Puis une montagne en caramel se dresse devant lui, surmontée de la même tour qu’il a vue chez le pâtissier. Qui donc habite la tour ? Ce ne peut être qu’une fée, et la fée sans doute est la reine du pays qu’il vient de parcourir. Mais comment pénétrer dans la muette et splendide tour ? Il cherche en vain la sonnette. Toc, toc ! fait-il enfin. Et une voix, douce comme de la confiture, lui répond du fond de la tour : Entrez. Il entre. De grands escaliers en sucre montent d’une galerie de pouding vers une galerie de nougat. Toc, toc ! fait-il encore. Et la même voix répond : Plus haut. Toujours frappant, il arrive à la dernière galerie, qui est en biscuit aux amandes, après avoir passé par toute sorte de merveilles ; et tout à coup il se trouve en présence de la petite danseuse du pâtissier. Elle lui sourit très gentiment et lui dit :

– Je t’attendais, mon petit Francesco. À vrai dire, elle n’était plus posée sur la pointe de son orteil, la jambe droite levée, comme il l’avait aperçue la première fois, au haut de la tour, chez le pâtissier. Non, elle était debout sur ses deux pieds et lui tendait la main, à présent. Jamais Francesco n’avait vu une si jolie personne, ni plus mignonne, ni plus potelée, ni mieux faite, et elle était tout en sucre, avec des couleurs éclatantes qui la rendaient encore plus à son goût. Oh ! c’était de bon sucre, allez ! et si appétissant que Francesco, qui ne savait que répondre à la jolie personne, se mit à lui lécher le cou, sous ses cheveux blond-cendré. D’où vient qu’il pensa tout à coup que cette jolie créature était la même que celle qui lui avait fait la charité, tandis qu’il se trouvait encore sur la terre ? Et comme si la petite danseuse eût compris ce qui se passait en lui, elle lui dit : – Oui, c’est bien moi. Voici ma main : épousons-nous. Mon royaume sera aussi le tien. Alors, Francesco mit sa main dans la sienne et

ils furent mariés. Le bel abricot couleur de soleil s’obscurcit en ce moment : aussitôt une teinte crépusculaire revêtit la crête des monts, et la plaine entière se couvrit d’une couche glacée de confitures aux lueurs sombres. – Voici la nuit, Francesco, lui dit la petite fille en sucre, nous allons nous séparer. Et Francesco la vit fondre lentement, comme une étoile dans les clartés croissantes du matin, et la tour se fondit, et les montagnes se fondirent et les paysages se mirent à fondre aussi pendant que lui-même se sentait fondre, fondre toujours un peu plus. Jusqu’à ce que...
Le matin la servante de la maison, en ouvrant la porte pour aller chez le boulanger, trouva sur le seuil un petit cadavre glacé. – Chut ! ne le réveillons pas. Il est parti, le pauvre Francesco, sur l’aile du rêve à travers la nuit de Noël.


Camille Lemonnier
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Elisabeth
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MessageSujet: Re: LES FEUILLETONS DE NOËL...........   Ven 24 Nov - 8:52







Première soirée...........



La Noël de Marthe




La neige tombait doucement à flocons mais, comme une ouate silencieuse assourdissant le bruit des cloches qui, dans la basse ville, tintait Noël. La chambre était une chambre d’enfant, minuscule, avec une fenêtre unique drapée de rideaux de lampas blancs hermétiquement clos... Ils étaient assis tous deux de chaque côté de la cheminée où flambait un feu vif : lui, cinquante ans au moins, la barbe rare et grisonnante, la physionomie très lasse ; elle, jeune encore, dans la savoureuse maturité de la trentaine, mais les yeux battus comme par ces veilles récentes : tristes, l’un et l’autre, d’une tristesse qu’on sentait planer lourde dans l’appartement étroit. Elle, renversée dans la causeuse, les pieds croisés, la tête pendante en arrière, gardait les mains jointes, dans une attitude abandonnée, au
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bout de ses cils, baissés à demi, une larme tremblait par instants, puis s’égouttait ; lui, avait le buste penché en avant, les coudes aux genoux et maniait d’un geste machinal les pincettes. Tous se taisaient. On n’entendait dans le silence que le fusement léger des bûches, parfois un pétard soudain qui secouait les étincelles, et, très loin dans la nuit, le carillon monotone saluant la venue de l’Enfant Dieu. Si ! L’on entendait encore, mais à peine perceptible, une respiration oppressée qui tantôt semblait près de s’éteindre, et tantôt, devenait stridente comme le râle d’un soufflet crevé. Cela partait d’un petit lit de bambou, chaudement rencogné dans un angle de la chambre, à droite de la cheminée qui le séparait de la fenêtre, de longues mousselines descendant du plafond l’enveloppaient tout entier. Voici treize jours, – treize jours et treize nuits –, qu’elle gisait là, presque moribonde, la pauvre chère Marthe Daunoy, la seule enfant que M. le
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président du tribunal civil eût eue de sa femme, née d’Escoublas. Elle avait toujours été chétive et grêle, avec des épaules trop rapprochées qui se refusaient à laisser entrer la vie. La première fois qu’elle avait ouvert en ce monde ses yeux d’un gris pâle, on y avait pu lire la nostalgie vague d’un autre pays quitté à regret, et ils n’avaient plus perdu cette expression désolée. On l’avait suspendue au sein, puissant et gonflé comme un pis, d’une nourrice normande ; mais ses lèvres n’avaient jamais voulu s’ouvrir à ce lait trop robuste. On l’avait promenée le long des plages, dans la fine et pénétrante lumière des horizons méditerranéens, on l’en rapporta vidée, transparente comme si le soleil qui devait lui refaire une substance en eût absorbé le peu qu’elle avait. Maintenant elle achevait de mourir à neuf ans, dans la vieille maison penchée haut sur son dos de colline où s’éparpillait, face à la mer, un calme faubourg de petite ville bretonne, elle achevait de mourir, tandis que naissait Jésus, le Dieu de l’enfance, aux joues roses, aux boucles blondes, qu’on l’avait menée voir à la cathédrale, une nuit précédente, et qui lui avait souri si
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mignonnement de sa couchette de paille, sous les branches de sapin qui figuraient le toit de la crèche. – Mère ! murmura une voix si faible qu’on eût dit un souffle. Madame Daunoy, dressée en sursaut, se penchait déjà sur le lit ; le président s’était levé derrière elle avec précaution... – Je suis là, Marton chérie ! – Les cloches qu’on entend, c’est pour Noël, n’est-ce pas ? – Oui, ma mie : elles t’ont réveillée, les vilaines cloches ! – Oh ! J’en suis bien contente... Arrange mes oreillers, dis, que je les entende mieux... Comme pour répondre à l’appel de la pauvre malade, le carillon précipitait ses notes, les envoyait plus vibrantes à travers l’espace. – Mère, qu’est-ce qu’elles disent ainsi, les cloches ? – Elles disent qu’il faut dormir bien sagement,
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quand on est souffrante, fit le président qui s’était glissé jusqu’au chevet du lit. Marthe leva vers lui ses yeux agrandis par la fièvre. À ce moment, de la route qui longeait la grille du jardin, un chant monta, une de ces plaintives mélopées en langue bretonne que les petits gueux du pays vont bramant de porte en porte, la nuit de la Nativité.
Quelle est celle qui vient là-bas, si lentement ? C’est la Mère de Dieu qui fit le firmament ; C’est la Mère de Dieu qui fit la terre douce, Et la fleur qui fleurit, et le blé vert qui / pousse ! Avec sa robe blanche, avec son manteau bleu, Elle vient lentement, car elle porte un Dieu...
En ces vers naïfs, d’un accent presque biblique, se déroulait ainsi peu à peu toute la
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gracieuse histoire de l’étable galiléenne. Puis, transformé soudain en une sorte de lamento, de supplication dolente, l’hymne concluait :
C’est pour les pauvres gens que Jésus est / venu... Nous n’avons pas de pain et notre corps est / nu. À tous qui sont ici présents, salut et joie ! C’est le Dieu de pitié qui vers vous nous / envoie. D’entre ceux qui mourront nul ne sera damné, S’il fait l’aumône à ceux pour qui Jésus est né.
On venait de frapper discrètement. – Entrez ! C’était Guillemette, l’une des bonnes, la préférée de Marthe, et qui la veillait depuis plusieurs nuits.
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– Monsieur donne-t-il quelque chose ?... Ce sont les petits mendiants qui font cuignawa (qui demandent leurs étrennes). – Voilà, et qu’ils aillent piailler assez loin pour qu’on ne les entende plus ! grommela le président, en tirant de son gousset une pièce blanche et en la déposant dans la main tendue de la servante. – Non ! Je ne veux pas ! gémit la petite malade... Guillemette ! La bonne se rapprocha, d’un pas étouffé. – Guillemette, continua l’enfant, tu emmèneras l’un d’eux jusqu’ici ; c’est moi qui remettrai la cuignawa. Le président avait haussé les épaules, d’un air résigné, en regardant sa femme. Et tous deux échangèrent cette réflexion muette : « Caprice de Marthe, chose sacrée ! » – Père, tu vas, s’il te plaît, m’apporter ma bourse : elle est là, dans ce meuble. Du doigt, de son grêle doigt maigre, Marthe désignait sur une console une corbeille emplie de
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jouets d’enfant. M. Daunoy les sortit l’un après l’autre, et finit par exhiber un petit porte-monnaie d’ivoire. – C’est ça ? – Oui ! Donne.. On frappait à nouveau. Sur le seuil de la chambre un bambin apparut que Guillemette bousculait par-derrière, pour le contraindre à avancer. Il pétrissait dans ses mains une loque vague qui avait dû être un béret et il marchait d’un pied hésitant, n’appuyant que sur son orteil, ayant quitté ses sabots au bas de l’escalier. Sa figure, très fine, était comme embroussaillée de grandes mèches blondes, à travers lesquelles ses yeux luisaient, limpides, ainsi que deux sources d’eau vive où se mirent des branches enchevêtrées de saules rouillés par l’automne ; presque immédiatement au-dessous ses lèvres rouges éclataient comme une fleur de sang. Sitôt qu’il eut aperçu, entre la dame accoudée au pied du lit et le monsieur debout au chevet, la menue tête de cire qui s’agitait faiblement pour
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l’encourager, il s’achemina droit vers elle, de son allure de somnambule inquiet. . – Comment t’appelles-tu ? interrogea Marthe. – Jean ! – Jean qui ? – On ne m’appelle que Jean. – Combien êtes-vous dehors ? – Il y a Pierre et Madeleine et Jacques, et Joseph, et Nicodème... – Et toi, interrompit la malade, en souriant, voyant qu’il avait parcouru ses cinq doigts sur lesquels il comptait les noms et qu’il s’arrêtait comme embarrassé, avant de poursuivre l’énumération. – Oui, moi, et mon frère aîné qui aurait dû être avec nous, mais qui est mort. – Ah !... y a-t-il longtemps qu’il est mort ? – Je ne sais pas. Il y eut un silence. La petite malade avait clos ses paupières et semblait réfléchir. Brusquement elle les rouvrit et s’efforça de rassembler en un
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faisceau la lumière éparse de ses yeux, pour fixer le mendiant. – Prends ceci, fit-elle, en lui présentant le minuscule porte-monnaie d’ivoire. Tu distribueras ce qu’il contient à tes compagnons, en souvenir de moi et de ton frère aîné qui est mort. Ni le président, ni sa femme ne s’interposèrent : « Caprice de Marthe, chose sacrée ! » Guillemette poussait déjà le bambin par l’épaule et disparut avec lui, après avoir refermé la porte doucement. – Ils vont être bien contents, n’est-ce pas, père ? – Je le crois : ils n’auront jamais été à pareille fête. C’est une Noël dont ils se souviendront. Une immense clameur de joie s’éleva dans la rue. S’ils étaient contents, les pauvres petits Bretons dépenaillés !... Ils le témoignaient à leur façon, par cette espèce de hurrah sauvage, par ce trugaré (merci), retentissant, qui fit trembler les
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vitres de la chambrette et se prolongea très loin, rejeté par de mystérieux échos, dans la solennité de la nuit. Marthe eut dans ses yeux pâles une flamme, reflet de cette allégresse enfantine qui éclatait audehors ; une vibration parcourut sa petite chair moribonde affaissée sous les couvertures. Le président et sa femme ne lui avaient jamais vu cette expression de béatitude. Pour la première fois dans sa figure mate, si lasse, si rongée d’ennui, transparaissait une joie d’être. Ils ne bougeaient, ils ne parlaient, ni l’un ni l’autre, craignant de faire envoler d’un geste, d’un mot, d’un souffle, ce semblant de vie, de chaleur frémissante qui se prenait à pénétrer le corps de l’enfant. Marthe elle-même, comme pour mieux retenir en elle cette ivresse inconnue, avait abaissé ses paupières et ne respirait qu’avec une précaution discrète, étonnée d’être si « aise » de se sentir comme baignée par une atmosphère subtile, qui l’envahissait toute, délicieusement. Elle qui n’avait jamais aimé à rien voir ni à se souvenir de
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rien, s’apercevait soudain que les neuf années qu’elle avait traversées, d’une allure si indifférente, comme un voyageur rompu de fatigue avant de se mettre en marche et qui va parce qu’il faut qu’il aille, et qui ne sait où on le mène et qui n’a même pas le coeur de s’en inquiéter, oui, elle s’apercevait que ces étapes douloureusement monotones avaient déposé en elle à mesure d’ineffables enchantements. Voici qu’elle la refaisait à rebours, la route parcourue ; et elle découvrait, aux deux bords, des fleurs qu’elle n’avait pas soupçonnées, combien doux s’exhalaient leurs parfums ! Des paysages, des choses jadis sans forme et sans couleur se révélaient à elle tout d’un coup, montaient, s’étageaient dans une buée de rêve, dans une sorte de vapeur finement bleutée qui les enveloppait d’une lumière idéale. Ce qu’elle avait gravi comme un calvaire, geignante sous le poids d’une croix qu’elle portait sans savoir comment elle l’avait pu mériter, se déroulait maintenant devant elle comme un paisible et suave horizon. Ah ! que c’était bon et comme elle se sentait bien. Ainsi, tandis qu’il neigeait, à flocons mous,
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sur les petits Bretons qui vont chantant Noël, de porte en porte, sur elle aussi une neige tombait, mais de pétales odorants qui lentement s’entassaient, se gonflaient sous la chère Marthe, et très loin de son corps souffreteux, berçait son âme dans un songe de vie joyeuse à vivre. N’estce pas la Méditerranée la « grande bleue », qui bruit là-bas, toute criblée de flèches d’or ? Et cette chanson qui passe, assoupissante ? Quoi ! c’est celle-là même que la nourrice normande fredonnait ? Pourquoi donc est-ce seulement aujourd’hui que le charme de ces choses lui amollit si délicieusement le coeur ?...
De ses paupières abaissées deux larmes avaient coulé sur les joues de l’enfant. – Tu pleures, Marton ? As-tu plus mal ? interrogea anxieusement madame Daunoy. – Oh ! non, mère, je suis heureuse, bien heureuse, bien heureuse ! murmura l’enfant, sans rouvrir les yeux. Si vous étiez gentils, père et toi, vous feriez monter Guillemette, et vous iriez vous coucher tous les deux. Moi, je vais dormir aussi :
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je suis si bien, si bien ! Elle disait cela de sa voix faible de malade, mais avec un accent qu’elle n’avait jamais eu, et qui sonnait presque gaiement. Le président fit à sa femme un signe de tête qui voulait dire : « Obéissons ! Allons-nous-en. » Il mit un baiser sur le front de la fillette, se dirigea vers la porte et appela la servante qui parut aussitôt. – Marthe désire que nous la laissions ; vous la veillerez. Dès qu’elle se sera endormie, vous viendrez nous prévenir. Madame Daunoy, après avoir soigneusement bordé le lit, embrassait à son tour la malade. – Quelque chose me dit que demain tu seras guérie, ma mignonne. – J’en suis sûre, aussi, articula l’enfant. Bonne nuit, mère ! Un grand silence figeait de nouveau la chambre. De nouveau l’on n’entendait plus que le fusement léger des bûches dans la cheminée dont Guillemette avait alimenté la flamme, et, dans la
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basse ville, le tintement continu, mais plus assourdi, des cloches. Reprise par son rêve dont la trame s’était renouée d’elle-même, après cette courte interruption, Marthe était retombée en extase. Il lui semblait que, de son passé, montaient des musiques lointaines qui l’appelaient doucement. À ces musiques des voix se mêlaient, et, dans le choeur des voix, une, surtout, flattait son oreille, caressait tout son être. Elle cherchait à distinguer d’où elle pouvait bien venir, et soudain, d’un emmêlement confus de visages, parmi lesquels elle reconnaissait vaguement ceux de son père et de sa mère, il s’en détachait un, celui qu’elle avait vu tantôt, là, près d’elle, la jolie tête blonde aux traits fins, embroussaillée de cheveux couleur d’automne, avec les yeux clairs, ainsi que deux sources d’eau vive, qui miroitaient au travers, avec les lèvres rouges qui, au-dessous, éclataient comme une fleur de sang. Et les lèvres susurraient une étrange mélopée, une modulation sans notes, infiniment triste et pourtant d’un charme non moins infini.
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Et les yeux versaient sur elle une lumière dans laquelle elle se sentait fondre. Comment donc avait-il dit qu’il se nommait ? Jean, ah ! oui Jean ! rien que Jean. – Est-ce que vous le connaissez, Guillemette ? La bonne, qui sommeillait à demi devant le feu, avait sursauté. – Qui cela, mademoiselle ? – Le petit qui est venu tout à l’heure. – Ma fé ! non, on ne sait jamais d’où ils arrivent, ces petits. On en voit qui passent comme cela, par bandes, en chantant, durant les nuits de Noël ; on dirait qu’ils sortent d’entre les pavés ; on entend claquer leurs sabots, quand ils approchent ; ils vous chantent un hymne et puis s’en vont. Voilà tout. – Ah ! Une idée qui n’avait fait que traverser l’imagination de Marthe, pendant que le gamin était demeuré à côté d’elle, lui revenait maintenant, et s’imposait irrésistible.
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– Est-ce que tu ne m’as pas souvent dit, Guillemette, que Jésus cheminait par les routes en ce pays-ci, le soir de la Nativité ? – Non ! pas lui, mademoiselle ; il reste dans les églises pour recevoir ceux qui s’empressent autour de sa crèche. Mais on prétend, en effet, qu’il envoie ses amis d’enfance ou ses apôtres dans toutes les directions, avec mission de rassembler les fidèles, d’accompagner les valides jusqu’au porche et d’annoncer sa présence à ceux que la maladie retient chez eux. Des gens qui se rendaient à la messe de minuit ont vu ainsi des étoiles descendre du ciel, et marcher devant eux sous la forme d’anges. D’autres, cloués au lit par des fièvres, ont entendu des voix leur promettre la guérison et se sont senti frôler par des ailes qui les rafraîchissaient. Les bêtes elles-mêmes sont prévenues de la naissance du Sauveur. Elles peuvent exprimer, ce soir-là, en langage humain, toutes les peines que, l’année durant, elles ont gardées sur le coeur, et se soulager, en se les contant entre elles. L’excellente Guillemette n’eût point tari sur ce
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chapitre qui constituait pour elle une série d’articles de foi. Mais, d’une voix haletante, Marthe coupa court au verbiage naïf de sa bonne : – Là... sur la console... près de la corbeille... le livre bleu à filets d’or... Vite ! Guillemette se précipita. Le livre qu’elle rapporta était une gracieuse chose d’étrennes, un Nouveau Testament en gros caractères, à l’usage de l’enfance, avec de belles illustrations coloriées, où luisaient, nimbés d’auréoles éclatantes, tous les personnages de la divine épopée. Les pages, un peu fatiguées, disaient qu’on avait dû les feuilleter souvent. Marthe saisit le volume avec une hâte fébrile. Elle avait redressé son petit torse exténué et se tenait droite sur son séant, comme si le ressort cassé de son pauvre organisme se fût enfin tenu en elle. Guillemette n’en revenait pas, et considérait la malade silencieusement, avec une sorte de stupéfaction. Si c’était pourtant vrai ce
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qu’avait dit Madame, si Marthe allait guérir, cette nuit, par la volonté du mabic Jésus, en l’honneur de la Noël ! Après tout, en sa qualité de Bretonne, rien ne lui semblait plus naturel qu’un miracle, et, pour qu’il se réalisât, plus vite, elle se plongea dans la causeuse, sortit un chapelet de la poche de son tablier et se mit à rouler les grains entre ses doigts, la tête penchée, les yeux clos, les lèvres à peine murmurantes. Marthe tournait les feuillets du livre, à la lueur douce de la veilleuse, s’arrêtant pour perler les grosses lignes noires, quand elle croyait tenir le passage cherché. Il se dérobait obstinément, ce passage ; obstinément aussi elle s’acharnait à le découvrir. Soudain, elle eut un cri de triomphe : elle avait trouvé. – Guillemette ! fit-elle, approche ton siège... Maintenant, prends ceci, et lis à partir de là... (elle appuyait l’index à l’endroit indiqué)... Va lentement. Elle s’était recouchée sur le dos, avait refermé les yeux et joint ses mains sur les draps.
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Guillemette, obéissante, commença la lecture, débitant les versets évangéliques du ton monotone dont on lit les prières ou la Vie des Saints, le soir, dans les maisons de BasseBretagne. Et le livre disait : « Or la mère de Jésus, et la soeur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie-Magdeleine étaient debout, près de sa croix. « Jésus donc voit sa mère, et près d’elle Jean, le disciple qu’il aimait, dit à sa mère : femme, voilà votre fils !... « Or, après cela, Joseph d’Arimathie demanda à Pilate, qu’il lui permît d’enlever le corps de Jésus. Et Pilate le permit. Il vint donc, et enleva le corps de Jésus. « Et Nicodème vint aussi, portant un mélange de myrrhe et d’aloès... » À mesure que se déroulait le texte sacré, la figure de la petite malade s’éclairait, rayonnait d’une vie céleste ; un rose délicat fleurissait aux pommettes de ses joues ; le long de ses boucles
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blondes un frisson lumineux courait, le reflet d’un soleil d’ailleurs. Et, dans une sorte de parole intérieure, dont les sons expiraient au bord de ses lèvres, elle reprenait chacun des mots du récit de l’apôtre, les appliquant à sa propre mort qu’elle sentait doucement venir, s’en servant pour sa Passion à elle, pour sa touchante Passion enfantine. « Oui, Marie et Madeleine étaient là, debout dans la neige, qui chantaient, qui m’appelaient... Et Jean est entré, de la part du bon Dieu, et il m’a regardée et il m’a fait comprendre que je ne souffrirais plus... Et Joseph, Nicodème attendaient pour enlever mon corps... et ils l’ont enlevé, et je n’ai plus eu mal, plus mal du tout... Oh ! oui, petite mère, ils m’ont guérie, les amis de Jésus qui vagabondent par les chemins, la nuit de Noël !... Car, c’étaient eux ! c’étaient eux... Oh ! les jolies musiques que j’entends sonner... » Guillemette continuait à lire, lentement comme on le lui avait recommandé, engourdie par la chaleur du feu, bercée au fredon somnolent de sa voix.
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« Ils prirent donc le corps de Jésus et l’enveloppèrent de linges, avec des aromates... « Or, il y avait, au lieu où il avait été crucifié, un jardin, et dans ce jardin un sépulcre nouveau, où personne n’avait encore été mis... »
Dans le jardin de M. le président du tribunal, entre des thuyas arborescents, non loin de la grille qui donne sur la route est une tombe de marbre blanc, avec cette épitaphe :
Marthe DAUNOY 9 ans 25 décembre 188...
Quand revient la Noël, des groupes de petits Bretons passent dans la rue en chantant de vieilles hymnes. Volontiers ils stationnent devant la maison, peu engageante pourtant avec ses persiennes fermées et son air de deuil. Dès qu’ils apparaissent, la porte s’ouvre en haut du perron,
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une bonne en descend, très vite, et leur dit : « Ne chantez pas ! Allez plus loin ! », mais elle laisse couler dans leurs mains une énorme poignée de sous.


Anatole Le Braz
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