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Rocambole - Tome premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre I

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Masques de Venise
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MessageSujet: Rocambole - Tome premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre I   Jeu 23 Nov - 12:46

I

Sir Williams


Décembre déployait ses ailes ternes et brumeuses sur l'immense cité qui s'allonge aux deux rives de la Seine.

Une pluie fine, pénétrante et glacée, s'échappait du brouillard qui couvrait Paris et mouillait lentement le pavé des rues. Les réverbères n'éclairaient qu'à demi les carrefours et les ruelles sombres des quartiers populeux. C'était la nuit ; - une froide nuit d'hiver remplie de solitude et de tristesse et par laquelle les passants se sauvaient, ainsi que des spectres attardés sur la terre et qui, voyant le jour approcher, regagnent en hâte leur cercueil.

Paris semblait désert, à cette heure de minuit qui retentissait lugubrement dans l'espace, sonnée au clocher de toutes les églises ; les Halles elles-mêmes, ce grand foyer du mouvement et de la vie populaires, dormaient quelques instants en attendant les lourds chariots des maraîchers.

La dernière voiture de bal était rentrée, le premier camion ne roulait point encore. Un silence de mort pesait sur les deux rives du fleuve et permettait d'entendre à de grandes distances le pas sonore et régulier des patrouilles faisant leur ronde, ou le hurlement d'un chien de garde déchaîné dans la cour des vieilles maisons du Marais. Sur le quai Saint-Paul, non loin de la caserne des Célestins, un homme enveloppé dans son manteau cheminait lentement, peu soucieux du froid et de la pluie, et paraissait absorbé dans une profonde et tenace méditation. Parfois cet homme s'arrêtait et regardait alternativement le fleuve bourbeux, roulant avec un bruit sourd entre ses deux rives de pierres, et ce pâté de vieilles maisons qui bordent le quai et restent là comme un vestige dernier, un débris chancelant, mais encore debout, du Paris de Charles VI et de Louis XI.

Puis son regard s'étendait et allait embrasser la noire silhouette des tours Notre-Dame, se détachant en vigueur sur le ciel sombre et montant vers la nue avec leur couronne de brume.

Alors il reprenait sa marche et semblait se parler à lui-même.


Il atteignit ainsi au pont de Damiette, sur lequel il s'engagea et qu'il traversa rapidement, puis, en touchant le quai de l'Île Saint-Louis, il leva la tête et explora d'un coup d'œil le faîte des toits environnants.

Derrière l'hôtel Lambert, au sixième étage d'une maison de la rue Saint-Louis, une lumière brillait au châssis d'une mansarde. Pourtant la maison était d'une modeste apparence, et paraissait habitée, sinon par des ouvriers, au moins par de paisibles petits bourgeois qui, dans un quartier aussi retiré que l'Île Saint-Louis, n'avaient point coutume de prolonger leurs veillées aussi tard.

Cette lumière, du reste, était placée au bord de la fenêtre, tout près du châssis, et elle était évidemment un signal, car le promeneur nocturne, après l'avoir examinée un moment avec attention, murmura :

- "C'est bien, Colar est chez lui, il m'attend."

Et il approcha deux doigts de ses lèvres et les posa en forme de sifflet, et envoya à travers l'espace le mystérieux avertissement des voleurs de nuit et de filous à la fenêtre de la mansarde.

Presque aussitôt après, la lumière s'éteignit, et il ne fut plus possible désormais de distinguer des autres croisées du sixième étage celle où elle était apparue.

Dix minutes après
, un coup de sifflet pareil au sien mais moins fortement accentué se fit entendre à une faible distance sur les derrières de l'hôtel Lambert, et bientôt un pas régulier et rapide retentit dans l'éloignement et s'approcha peu à peu ; puis une forme humaine se dessina à cent pas de l'inconnu et le même coup de sifflet résonna une seconde fois.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

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Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. - Pierre Desproges


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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre I   Jeu 23 Nov - 13:00

- "Colar !" dit l'inconnu en se levant et en allant à la rencontre du nouveau venu.

- "Me voilà, Votre Seigneurie," répondit ce dernier à voix basse.

- "C'est bien, Colar, tu es fidèle au rendez-vous," reprit le promeneur du quai des Célestins.

- "Sans doute, Votre Seigneurie ; mais pas de noms propres, s'il vous plaît. La rousse a de bonnes oreilles et une excellente mémoire, et votre ami Colar est allé au bagne où on lui a conservé une chambre d'ami, pour le cas où il lui arriverait d'y retourner.

- C'est juste ; mais nous sommes seuls, les quais sont déserts.

- N'importe ! si Votre Seigneurie veut causer, elle ferait bien de descendre tout au bord de la rivière par ce petit escalier. Nous irons nous asseoir sous le pont et nous causerons en anglais, - une bien belle langue, ma foi ! et que les gens de la rue de Jérusalem ne parlent guère.

- Soit !" répondit l'inconnu qui suivit celui qu'il avait appelé Colar, lequel lui montra le chemin.

Ils s'établirent sous le tablier du pont, s'assirent sur une pierre jetée en travers du chemin de halage, et alors Colar reprit la parole.

- "D'abord," dit-il, "nous sommes très bien ici, et nous nous moquons de la pluie. Il fait un peu froid ; mais, bah ! quand il s'agit d'affaires ... Et puis, nous aurons bientôt conclu, j'imagine.

- C'est probable," dit l'inconnu.

- "Quand Votre Seigneurie est-elle arrivée de Londres ?

- Ce soir, à huit heures, et, tu le vois, je n'ai pas perdu de temps ... j'ai été exact.

- Je reconnais là mon ancien capitaine," murmura Colar avec une nuance respectueuse dans la voix.

- "Voyons," reprit l'inconnu, "qu'as-tu fait ici depuis trois semaines ?

- J'ai réuni une troupe fort convenable.

- Très bien.

- Mais voyez-vous," poursuivit Colar, "les Parisiens ne valent pas les Anglais pour notre métier ; et bien que j'aie choisi ce qu'il y avait de mieux, il nous faudra quelques mois pour dresser tout-à-fait ces drôles. D'ailleurs, Votre Seigneurie en jugera et verra leurs binettes.

- Quand ?

- Mais sur le champ, si vous voulez.


- Leur as-tu donné rendez-vous ?

- Oui. Il y a mieux ; je vais conduire Votre Seigneurie en un lieu où elle pourra les voir entrer l'un après l'autre sans être vue elle-même.

- Allons," dit celui à qui Colar donnait alternativement le titre de capitaine et l'aristocratique qualification de Seigneurie.

- Mais," objecta Colar avec une certaine hésitation, "si nous n'allions pas nous entendre ?

- Nous nous entendrons.

- Heu ! Heu !" murmura Colar, "voici que j'attrape la cinquantaine, Votre Seigneurie, et je songe à mes vieux jours.

- C'est fort juste, mais je serai plus que raisonnable. Voyons, combien te faut-il pour toi ?

- Mais il me semble," dit Colar, "que vingt-cinq mille francs par an et une prime d'un dixième par chaque affaire ...

- Soit, va pour les vingt-cinq mille francs
.

- A présent, il y a les traitements de mes hommes.

- Ah !" dit le capitaine, "je connais tes mérites, mais il faut voir tes hommes à l'œuvre pour les tarifier sûrement.

- C'est vrai," murmura Colar, convaincu de la justesse de l'argument.

- Eh bien, en route, et quand je les aurai vus, nous causerons. Combien sont-ils ?

- Dix. Est-ce suffisant ?

- Pour le moment, oui ; nous verrons plus tard."

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre I   Jeu 23 Nov - 13:23

Colar et le capitaine quittèrent le lieu où ils venaient d'échanger ces quelques mots et remontèrent sur le quai, qu'ils longèrent jusqu'au pont qui réunit l'Île Saint-Louis à la Cité.

Là, ils prirent les derrières de l'église Notre-Dame, passèrent le second bras de la Seine au-dessus de l'Hôtel-Dieu, et se trouvèrent à la lisière du quartier Latin.

Colar s'engagea alors, servant de guide au capitaine, dans un labyrinthe de petites rues tortueuses, et ne s'arrêta qu'à l'entrée de la rue Serpente.

- "C'est ici, mon capitaine," dit-il.

Le capitaine leva la tête et aperçut une vieille maison à deux étages seulement, et dont les contrevents disjoints étaient fermés et ne laisseraient échapper aucune clarté. On eût dit une demeure inhabitée.

Colar mit une clef dans la serrure de la porte bâtarde, l'ouvrit, et pénétra le premier dans une allée étroite et sombre le capitaine le suivit.

- "Voici les bureaux de l'agence,"
murmura-t-il en riant, à mi-voix, après avoir prudemment refermé la porte.

Il tira un briquet phosphorique de sa poche et alluma un rat-de-cave pour éclairer le chemin.

Au bout de l'allée, le capitaine aperçut les premières marches d'un escalier usé, auquel une corde graisseuse servait de rampe.

Colar s'y engagea et gagna le premier étage de la maison. Là, il poussa une seconde porte et dit au capitaine :

- "Voici un endroit d'où Votre Seigneurie verra sans être vue, et pourra estimer le savoir-faire de mes hommes au juger, comme on dit."

En effet, laissant le capitaine seul et dans l'obscurité un moment, Colar passa avec son rat-de-cave dans une pièce voisine ouvrant sur le carré, et tout aussitôt son compagnon vit jaillir un jet lumineux devant lui, et reconnut un trou percé dans la cloison.

Grâce à ce trou, il pourrait voir et entendre, sans qu'on soupçonnât sa présence, tout ce qui se ferait ou se dirait dans la pièce où Colar venait d'entrer.

Il commença donc par jeter un coup d'œil sur l'ameublement, qui était celui d'un petit salon de bourgeois dont le revenu varie de deux à trois mille francs : canapé couleur acajou en vieux velours d'Utrecht, rideaux de damas rouge, pendule à colonnes escortée, sur la cheminée, de deux vases de fleurs sous globe, console au-dessous d'une glace à trumeau, et carreau cirés avec soin.

- "Voici," dit Colar, qui revint auprès du capitaine, "le logement de mon sous-lieutenant qui, pour tout le quartier, est un bon rentier, retiré des affaires et vivant avec sa femme comme le tourtereau avec sa tourterelle.

- Ah !" dit le capitaine, "il est marié ?

- A peu près.

- Et ... sa femme ?

- Madame Coquelet," dit Colar gravement, "est une femme de mérite ; elle joue, au choix, les dames de charité, les comtesses du Faubourg Saint-Germain et les princesses polonaises. Dans la rue Serpente, elle passe pour un modèle de piété et de vertu conjugale.

- Très bien,
" dit le capitaine. "Où est ce Coquelet ?

- Vous allez le voir," répondit Colar, qui, du bout de sa canne à nœuds dont il était muni, heurta le plafond de trois coups régulièrement espacés.

Au même instant, un bruit se fit à l'étage supérieur et, peu après, des pas résonnèrent dans l'escalier. Le capitaine vit alors apparaître, un bougeoir à la main, un homme de cinquante ans environ, chauve, maigre, l'œil cave et le front déprimé. Il était vêtu d'une vieille robe de chambre à ramages verts et chaussé de pantoufles en lisière.

A première vue, M. Coquelet était un honnête épicier retiré, achevant une paisible vieillesse entre les plaisirs de la table d'hôte le dimanche, et le confort du pot-au-feu et de la salade de ménage dans la semaine. Il avait un sourire triomphant et naïf. Mais l'œil exercé du capitaine n'eut aucune peine à démêler sous cette bonhomie apparente un caractère hardi et résolu, des instincts féroces, une sorte d'Hercule qui se faisait pardonner sa calvitie par ses bras et une poitrine velus, et sa maigreur par une vigueur musculaire peu commune. Certes, cet homme, comparé à Colar et au capitaine, était aussi peu semblable à eux qu'ils l'étaient eux-mêmes l'un et l'autre. Colar était un homme de trente-cinq à quarante ans, grand, mince, portant une barbe et des moustaches noires, et ayant la tournure d'un sous-officier en costume de ville.

Aux yeux d'une femme vulgaire, Colar aurait pu résumer le type idéal de l'homme beau, pour ne pas dire du bellâtre.

Colar avait servi, et il conservait la désinvolture militaire en dépit de sa nouvelle profession, qui était un peu mystérieuse peut-être et non autorisée par les lois qui régissent nos sociétés modernes, mais qui n'en a pas fait moins de fervents adeptes et de dévoués sectaires.

Le capitaine, au contraire, était un jeune homme de vingt-huit ans à peine, et qui ne paraissait pas en avoir vingt-quatre, tant il était blond et imberbe.

De taille moyenne, mince, délicat en apparence,
il n'avait de réellement viril que l'ardent regard qui jaillissait de ses yeux noirs, contraste étrange avec ses cheveux d'un blond cendré.

On l'appelait à Londres, d'où il arrivait et où il avait laissé une mystérieuse et terrible renommée, le capitaine Williams ; mais, peut-être, n'était-ce point là son vrai nom.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre I   Ven 24 Nov - 12:59

Maître Coquelet salua le capitaine et regarda Colar d'un air interrogateur.

- "C'est le maître," dit brièvement l'ancien soldat.

Coquelet examina alors le capitaine avec une respectueuse attention, et murmura tout bas :

- "Bien jeune ...

- A Londres," lui souffla Colar à l'oreille, "on ne s'en est jamais aperçu. C'est un homme, va !"

Puis Colar ajouta :

- "Nos lapins vont venir d'ici à quelques minutes, je leur ai donné rendez-vous à tous de une heure à deux du matin, et j'entends sonner une heure. Tu les recevras, Coquelet.

- Et vous, mon lieutenant ?" demanda le faux épicier retiré.

- "Moi, je vais causer avec Sa Seigneurie et lui montrer nos hommes par ce judas, avec un bout de biographie. C'est le plus simple pour aller vite en besogne.

- Suffit !" dit Coquelet. "Je comprends."

Un petit coup sec et significatif fut frappé en ce moment à la porte d'entrée à la maison.

- "Bon !" dit Coquelet, "en voici un."

Et il descendit, son bougeoir à la mains, laissant Colar et le capitaine, qui s'enfermèrent dans la petite pièce contiguë au salon de M. Coquelet, et soufflèrent leur rat-de-cave.

Deux minutes après, le faux épicier remonta en compagnie d'un jeune homme mince, fluet, aux cheveux crépus et mis avec une élégance qui sentait son boulevard des Italiens.

- "Ceci," dit Colar à voix basse, tandis que le capitaine Williams collait son œil au trou percé dans le mur, "ceci est un aristo, Votre Seigneurie, un jeune homme de bien bonne famille qui, s'il n'avait eu quelques démêlés avec la rousse, qui l'a envoyé prendre les bains de mer à Rochefort, serait entré dans la magistrature ou la diplomatie. On l'appelle de son vrai nom le chevalier d'Ornit, mais il s'est prudemment débaptisé et les dames de la rue Bréda, qui l'idolâtrent, l'ont surnommé Bistoquet.

"Bistoquet
est un garçon d'esprit, il a de petits talents très suffisants. Personne, mieux que lui, ne fait le tiroir au lansquenet et, au besoin, il joue du couteau très proprement. Il ouvrirait une serrure Fichet avec une paille, et passerait par le trou d'une aiguille tant il est mince.

- Peuh !" fit dédaigneusement le capitaine, "il faudra voir."

Après le chevalier Bistoquet arrivèrent successivement une sorte de géant à grande barbe rousse du nom de Mourax, un héros de la salle Montesquieu, et un petit homme sec et maigre, plein de vigueur, et dont les yeux verts brillaient comme ceux d'un chat.

- "Voilà Oreste et Pylade," dit Colar. "Mourax et Nicolo sont amis depuis vingt ans, ils ont porté les mêmes breloques à Toulon pendant dix ans, et ils sont devenus associés en sortant du bagne. Mourax court les barrières le dimanche, habillé en Hercule, et Nicolo en Pierrot ou en Paillasse. Votre Seigneurie pourra utiliser leurs moments perdus.

- J'aime mieux ceux-là !"
dit laconiquement le capitaine.

Après les deux artistes en plein vent arriva un grand jeune homme aux cheveux rouges et vêtu d'une blouse bleue. Il avait les mains noires d'un forgeron.

- "C'est le serrurier de la troupe," dit Colar.

- "Bien !" répondit Williams.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre I   Ven 24 Nov - 13:17

Au serrurier succéda un petit monsieur un peu gras, un peu chauve, décemment vêtu de noir des pieds à la tête et portant une cravate blanche et des lunettes bleues. Il avait sous le bras un grand portefeuille en chagrin noir, et son nez, un peu rouge, témoignait de son culte fervent pour la dive bouteille.

- Ça," murmura Colar à l'oreille du capitaine, "c'est un clerc de notaire infortuné, que des revers ont conduit à quitter son étude pour un méchant cabinet d'affaires situé rue Mondétour, un quartier perdu. M. Nivardet a une assez belle écriture et il fait le faux dans la perfection, imitant toutes les mains, depuis l'anglaise jusqu'à la ronde bâtarde. Un amour de plume, quoi !

- Nous verrons," dit Williams d'un ton bref.

Au notaire succédèrent tour à tour les quatre dernières recrues de Colar, dont les types insignifiants n'apparaîtront dans la suite de cette histoire qu'à titre de comparses de ce vaste drame que nous allons dérouler sous les yeux du lecteur.

Quand l'inspection fut terminée, Colar se tourna vers le capitaine :

- "Votre Seigneurie désire-t-elle se montrer, enfin ?

- Non !" dit Williams.

- Comment !" fit Colar, étonné ; "Votre Seigneurie n'est-elle point satisfaite ?

- Oui et non ;
mais, dans tous les cas, je désire demeurer inconnu et n'avoir affaire à ma bande que par ton intermédiaire.

- Comme il vous plaira," répondit Colar.

- Nous causerons demain," ajouta Williams, "et nous verrons ce qu'il peut y avoir à faire de tous ces braves gens."

En prononçant ces mots à voix basse, le capitaine quitta sur la pointe du pied son poste d'observation, et se dirigea doucement vers la porte entr'ouverte sur l'étroit palier de l'escalier.

- "Demain," dit-il, "à la même heure, au même endroit. Bonsoir !"

Et le capitaine Williams disparut dans les ténèbres de l'escalier et gagna la rue, laissant Colar rejoindre les hommes qu'il avait embauchés.

De la rue Serpente, Williams déboucha dans la rue Saint-André-des-Arts, la remonta jusqu'à la place de ce nom, et ensuite se dirigea vers les quais. Là, il passa la Seine, traversa la Cité et arriva sur la place du Châtelet.

En ce moment, une voiture à deux chevaux débouchait par la rue Saint-Denis et le cocher criait : "gare !" au capitaine, qu'un sentiment de curiosité vague avait poussé à s'approcher. Le piéton et l'équipage se croisèrent sous un réverbère. Williams s'effaça, mais il jeta un coup d'œil dans la voiture, dont les glaces étaient baissées, et à la lueur du réverbère, il aperçut un homme dont la vue lui arracha un cri étouffé : "Armand !" murmura-t-il. Mais la voiture passa au grand trot, emportant l'homme que Williams avait appelé Armand, et qui, sans doute, n'eut le temps ni de remarquer le piéton, ni d'entendre son exclamation étouffée.

Un moment immobile, le capitaine Williams
regarda l'équipage s'éloigner dans la direction des quais puis, croisant les bras, il murmura lentement et avec l'accent de la haine :

- "Ah ! nous voilà donc enfin en présence, frère, toi l'idiote incarnation de la Vertu, moi le génie du Vice et la personnification du Mal ! Tu cours sans doute soulager quelque infortune avec l'or que tu as volé ? Eh bien ! à nous deux ; car me voici de retour, et j'ai soif d'or et de vengeance.

Le lendemain, le capitaine Williams fut exact au rendez-vous qu'il avait donné à Colar, sous l'arche du pont, et fit entendre son coup de sifflet mystérieux.

Colar l'attendait, et se leva vivement au bruit de ses pas, puis il courut à sa rencontre :

- "Capitaine,"
murmura-t-il, "je crois que j'ai trouvé une fameuse piste."

Et, l'entraînant sous l'arche, il ajouta :

- "Il s'agit de douze millions !"

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