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LES FEUILLETONS DE NOËL...........

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Elisabeth
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MessageSujet: LES FEUILLETONS DE NOËL...........   Ven 24 Nov - 9:03












Deuxième soirée.........



Les Fées de France


CONTE FANTASTIQUE
« Accusée, levez-vous ! » dit le président.

Un mouvement se fit au banc hideux des pétroleuses, et quelque chose d’informe et de grelottant vint s’appuyer contre la barre. C’était un paquet de haillons, de trous, de pièces, de ficelles, de vieilles fleurs, de vieux panaches, et là-dessous une pauvre figure fanée, tannée, ridée, crevassée, où la malice de deux petits yeux noirs frétillait au milieu des rides comme un lézard à la fente d’un vieux mur.

« Comment vous appelez-vous ? lui demanda- t-on.

— Mélusine.

— Vous dites ?… »

Elle répéta très gravement :

« Mélusine. »

Sous sa forte moustache de colonel de dragons, le président eut un sourire, mais il continua sans sourciller :

« Votre âge ?

— Je ne sais plus.

— Votre profession ?

— Je suis fée !… »

Pour le coup l’auditoire, le conseil, le commissaire du gouvernement lui-même, tout le monde partit d’un grand éclat de rire ; mais cela ne la troubla point, et de sa petite voix claire et chevrotante, qui montait haut dans la salle et planait comme une voix de rêve, la vieille reprit :

« Ah ! les fées de France, où sont-elles !

Toutes mortes, mes bons messieurs. Je suis la dernière ; il ne reste plus que moi… En vérité, c’est grand dommage, car la France était bien plus belle quand elle avait encore des fées. Nous étions la poésie du pays, sa foi, sa candeur, sa jeunesse. Tous les endroits que nous hantions, les fonds de parcs embroussaillés, les pierres des fontaines, les tourelles des vieux châteaux, les brumes d’étangs, les grandes landes marécageuses recevaient de notre présence je ne sais quoi de magique et d’agrandi. À la clarté fantastique des légendes, on nous voyait passer un peu partout traînant nos jupes dans un rayon de lune, ou courant sur les prés à la pointe des herbes. Les paysans nous aimaient, nous vénéraient.

« Dans les imaginations naïves, nos fronts couronnés de perles, nos baguettes, nos quenouilles enchantées mêlaient un peu de crainte à l’adoration. Aussi nos sources restaient toujours claires. Les charrues s’arrêtaient aux chemins que nous gardions ; et comme nous donnions le respect de ce qui est vieux, nous, les plus vieilles du monde, d’un bout de la France à l’autre on laissait les forêts grandir, les pierres crouler d’elles-mêmes.

« Mais le siècle a marché. Les chemins de fer sont venus. On a creusé des tunnels, comblé les étangs, et fait tant de coupes d’arbres, que bientôt nous n’avons plus su où nous mettre. Peu à peu les paysans n’ont plus cru à nous. Le soir, quand nous frappions à ses volets, Robin disait : « C’est le vent », et se rendormait. Les femmes venaient faire leurs lessives dans nos étangs, Dès lors ç’a été fini pour nous. Comme nous ne vivions que de la croyance populaire, en la perdant, nous avons tout perdu. La vertu de nos baguettes s’est évanouie, et de puissantes reines que nous étions, nous nous sommes trouvées de vieilles femmes, ridées, méchantes comme des fées qu’on oublie ; avec cela notre pain à gagner et des mains qui ne savaient rien faire. Pendant quelque temps, on nous a rencontrées dans les forêts traînant des charges de bois mort ou ramassant des glanes au bord des routes. Mais les forestiers étaient durs pour nous, les paysans nous jetaient des pierres.

Alors, comme les pauvres qui ne trouvent plus à gagner leur vie au pays, nous sommes allées la demander au travail des grandes villes.

« Il y en a qui sont entrées dans des filatures.

D’autres ont vendu des pommes l’hiver, au coin des ponts ou des chapelets à la porte des églises.

Nous poussions devant nous des charrettes d’oranges, nous tendions aux passants des bouquets d’un sou dont personne ne voulait, et les petits se moquaient de nos mentons branlants, et les sergents de ville nous faisaient courir, et les omnibus nous renversaient. Puis la maladie, les privations, un drap d’hospice sur la tête… Et voilà comme la France a laissé toutes ses fées mourir.

Elle en a été bien punie !

« Oui, oui, riez, mes braves gens. En attendant, nous venons de voir ce que c’est qu’un pays qui n’a plus de fées. Nous avons vu tous ces paysans repus et ricaneurs ouvrir leurs huches aux Prussiens et leur indiquer les routes. Voilà !

Robin ne croyait plus aux sortilèges ; mais il ne croyait pas davantage à la patrie… Ah ! si nous avions été là, nous autres, de tous ces Allemands qui sont entrés en France pas un ne serait sorti vivant. Nos draks, nos feux follets les auraient conduits dans des fondrières. À toutes ces sources pures qui portaient nos noms, nous aurions mêlé des breuvages enchantés qui les auraient rendus fous ; et dans nos assemblées, au clair de lune, d’un mot magique, nous aurions si bien confondu les routes, les rivières, si bien enchevêtré de ronces, de broussailles, ces dessous de bois où ils allaient toujours se blottir, que les petits yeux de chat de M. de Moltke n’auraient jamais pu s’y reconnaître. Avec nous, les paysans auraient marché. Des grandes fleurs de nos étangs nous aurions fait des baumes pour les blessures, les fils de la vierge nous auraient servi de charpie ; et sur les champs de bataille, le soldat mourant aurait vu la fée de son canton se pencher sur ses yeux à demi fermés pour lui montrer un coin de bois, un détour de route, quelque chose qui lui rappelle le pays. C’est comme cela qu’on fait la guerre nationale, la guerre sainte. Mais, hélas ! dans les pays qui ne croient plus, dans les pays qui n’ont plus de fées, cette guerre-là n’est pas possible. »

Ici la petite voix grêle s’interrompit un moment, et le président prit la parole :

« Tout ceci ne nous dit pas ce que vous faisiez du pétrole qu’on a trouvé sur vous quand les soldats vous ont arrêtée.

— Je brûlais Paris, mon bon monsieur, répondit la vieille très tranquillement. Je brûlais Paris parce que je le hais, parce qu’il rit de tout, parce que c’est lui qui nous a tuées. C’est Paris qui a envoyé des savants pour analyser nos belles sources miraculeuses et dire au juste ce qu’il entrait de fer et de soufre dedans. Paris s’est moqué de nous sur ses théâtres. Nos enchantements sont devenus des trucs, nos miracles des gaudrioles, et l’on a vu tant de vilains visages passer dans nos robes roses, nos chars ailés, au milieu de clairs de lune en feu de Bengale, qu’on ne peut plus penser à nous sans rire… Il y avait des petits enfants qui nous connaissaient par nos noms, nous aimaient, nous craignaient un peu ; mais au lieu des beaux livres tout en or et en images, où ils apprenaient notre histoire, Paris maintenant leur a mis dans les mains la science à la portée des enfants, de gros bouquins d’où l’ennui monte comme une poussière grise et efface dans les petits yeux nos palais enchantés et nos miroirs magiques… Oh ! oui, j’ai été contente de le voir flamber, votre Paris… C’est moi qui remplissais les boîte des pétroleuses, et je les conduisais moi-même aux bons endroits : « Allez, mes filles, brûlez tout, brûlez, brûlez !… »

— Décidément, cette vieille est folle, dit le président. Emmenez-la. »


Alphonse Daudet
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MessageSujet: Re: LES FEUILLETONS DE NOËL...........   Ven 24 Nov - 9:12






Deuxième soirée.........


Maison à vendre



Au-dessus de la porte, une porte de bois mal jointe, qui laissait se mêler, dans un grand intervalle, le sable du jardinet et la terre de la route, un écriteau était accroché depuis longtemps, immobile dans le soleil d’été, tourmenté, secoué au vent d’automne : Maison à vendre, et cela semblait dire aussi maison abandonnée, tant il y avait de silence autour.

Quelqu’un habitait là pourtant. Une petite fumée bleuâtre, montant de la cheminée de brique qui dépassait un peu le mur, trahissait une existence cachée, discrète et triste comme la fumée de ce feu de pauvre. Puis à travers les ais branlants de la porte, au lieu de l’abandon, du vide, de cet en-l’air qui précède et annonce une vente, un départ, on voyait des allées bien alignées, des tonnelles arrondies, les arrosoirs près du bassin et des ustensiles de jardinier appuyés à la maisonnette. Ce n’était rien qu’une maison de paysan, équilibrée sur ce jardin en pente par un petit escalier, qui plaçait le côté de l’ombre au premier, celui du midi au rez-de- chaussée. De ce côté-là, on aurait dit une serre. Il y avait des cloches de verre empilées sur les marches, des pots à fleurs vides, renversés, d’autres rangés avec des géraniums, des verveines sur le sable chaud et blanc. Du reste, à part deux ou trois grands platanes, le jardin était tout au soleil. Des arbres fruitiers en éventail sur des fils de fer, ou bien en espalier, s’étalaient à la grande lumière, un peu défeuillés, là seulement pour le fruit. C’était aussi des plants de fraisiers, des pois à grandes rames et au milieu de tout cela, dans cet ordre et ce calme, un vieux, à chapeau de paille, qui circulait tout le jour par les allées, arrosait aux heures fraîches, coupait, émondait les branches et les bordures.

Ce vieux ne connaissait personne dans le pays.

Excepté la voiture du boulanger, qui s’arrêtait à toutes les portes dans l’unique rue du village, il n’avait jamais de visite. Parfois, quelque passant, en quête d’un de ces terrains à mi-côte qui sont tous très fertiles et font de charmants vergers, s’arrêtait pour sonner en voyant l’écriteau.

D’abord la maison restait sourde. Au second coup, un bruit de sabots s’approchait lentement du fond du jardin, et le vieux entrebâillait sa porte d’un air furieux :

« Qu’est-ce que vous voulez ?

— La maison est à vendre ?

— Oui, répondait le bonhomme avec effort, oui… elle est à vendre, mais je vous préviens qu’on en demande très cher… » Et sa main, toute prête à la refermer, barrait la porte. Ses yeux vous mettaient dehors, tant ils montraient de colère, et il restait là, gardant comme un dragon ses carrés de légumes et sa petite cour sablée. Alors les gens passaient leur chemin, se demandant à quel maniaque ils avaient affaire et quelle était cette folie de mettre sa maison en vente avec un tel désir de la conserver.

Ce mystère me fut expliqué. Un jour, en passant devant la petite maison, j’entendis des voix animées, le bruit d’une discussion.

« Il faut vendre, papa, il faut vendre… Vous l’avez promis… »

Et la voix du vieux, toute tremblante :

« Mais, mes enfants, je ne demande pas mieux que de vendre… Voyons ! Puisque j’ai mis l’écriteau. »

J’appris ainsi que c’étaient ses fils, ses brus, de petits boutiquiers parisiens, qui l’obligeaient à se défaire de ce coin bien-aimé. Pour quelle raison ? je l’ignore. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’ils commençaient à trouver que la chose traînait trop, et à partir de ce jour, ils vinrent régulièrement tous les dimanches pour harceler le malheureux, l’obliger à tenir sa promesse. De la route, dans ce grand silence du dimanche, où la terre elle-même se repose d’avoir été labourée, ensemencée toute la semaine, j’entendais cela très bien. Les boutiquiers causaient, discutaient entre eux en jouant au tonneau, et le mot argent sonnait sec dans ces voix aigres comme les palets qu’on heurtait. Le soir, tout le monde s’en allait ; et quand le bonhomme avait fait quelques pas sur la route pour les reconduire, il rentrait bien vite, et refermait tout heureux sa grosse porte, avec une semaine de répit devant lui. Pendant huit jours, la maison devenait silencieuse. Dans le petit jardinet brûlé de soleil, on n’entendait rien que le sable écrasé d’un pas lourd, ou traîné au râteau.

De semaine en semaine cependant, le vieux était plus pressé, plus tourmenté. Les boutiquiers employaient tous les moyens. On amenait les petits-enfants pour le séduire : « Voyez-vous, grand-père, quand la maison sera vendue, vous viendrez habiter avec nous. Nous serons si heureux tous ensemble !… » Et c’était des apartés dans tous les coins, des promenades sans fin à travers les allées, des calculs faits à haute voix,

Une fois j’entendis une des filles qui criait :

« La baraque ne vaut pas cent sous… elle est bonne à jeter à bas. »

Le vieux écoutait sans rien dire, on parlait de lui comme s’il était mort, de sa maison comme si elle était déjà abattue. Il allait, tout voûté, des larmes dans les yeux, cherchant par habitude une branche à émonder, un fruit à soigner en passant ; et l’on sentait sa vie si bien enracinée dans ce petit coin de terre qu’il n’aurait jamais la force de s’en arracher. En effet, quoi qu’on pût lui dire, il reculait toujours le moment du départ. En été, quand mûrissaient ces fruits un peu acides qui sentent la verdeur de l’année, les cerises, les groseilles, les cassis, il se disait :

« Attendons la récolte… Je vendrai tout de suite après. »

Mais la récolte faite, les cerises passées, venait le tour des pêches, puis les raisins, et après les raisins ces belles nèfles brunes qu’on cueille presque sous la neige. Alors l’hiver arrivait. La campagne était noire, le jardin vide. Plus de passants, plus d’acheteurs. Plus même de boutiquiers le dimanche. Trois grands mois de repos pour préparer les semences, tailler les arbres fruitiers, pendant que l’écriteau inutile se balançait sur la route, retourné par la pluie et le vent.

À la longue, impatients et persuadés que le vieux faisait tout pour éloigner les acheteurs, les enfants prirent un grand parti. Une des brus vint s’installer près de lui, une petite femme de boutique, parée dès le matin, et qui avait bien cet air avenant, faussement doux, cette amabilité obséquieuse des gens habitués au commerce. La route semblait lui appartenir. Elle ouvrait la porte toute grande, causait fort, souriait aux passants comme pour dire :

« Entrez… Voyez…, la maison est à vendre ! »

Plus de répit pour le pauvre vieux.

Quelquefois, essayant d’oublier qu’elle était là, il bêchait ses carrés, les ensemençait à nouveau, comme ces gens tout près de la mort qui aiment à faire des projets pour tromper leurs craintes. Tout le temps, la boutiquière le suivait, le tourmentait :

« Bah ! à quoi bon ?… c’est donc pour les autres que vous prenez tant de peine ? »

Il ne lui répondait pas et s’acharnait à son travail avec un entêtement singulier. Laisser son jardin à l’abandon, c’eût été le perdre un peu déjà, commencer à s’en détacher. Aussi les allées n’avaient pas un brin d’herbe ; pas de gourmand aux rosiers.

En attendant, les acquéreurs ne se présentaient pas. C’était le moment de la guerre, et la femme avait beau tenir sa porte ouverte, faire des yeux doux à la route, il ne passait que des déménagements, il n’entrait que de la poussière.

De jour en jour, la dame devenait plus aigre. Ses affaires de Paris la réclamaient. Je l’entendais accabler son beau-père de reproches, lui faire de véritables scènes, taper les portes. Le vieux courbait le dos sans rien dire et se consolait en regardant monter ses petits pois, et l’écriteau, toujours à la même place : Maison à vendre.

… Cette année, en arrivant à la campagne, j’ai bien retrouvé la maison ; mais, hélas ! l’écriteau n’y était plus. Des affiches déchirées, moisies, pendaient encore au long des murs. C’est fini ; on l’avait vendue ! À la place du grand portail gris une porte verte, fraîchement peinte, avec un fronton arrondi, s’ouvrait par un petit jour grillé qui laissait voir le jardin. Ce n’était plus le verger d’autrefois, mais un fouillis bourgeois de corbeilles, de pelouses, de cascades, le tout reflété dans une grande boule de métal qui se balançait devant le perron. Dans cette boule, les allées faisaient des cordons de fleurs voyantes, et deux larges figures s’étalaient, exagérées : un gros homme rouge, tout en nage, enfoncé dans une chaise rustique, et une énorme dame essoufflée, qui criait en brandissant un arrosoir :

« J’en ai mis quatorze aux balsamines ! »

On avait bâti un étage, renouvelé les palissades et dans ce petit coin remis à neuf, sentant encore la peinture, un piano jouait à toute volée des quadrilles connus et des polkas de bals publics. Ces airs de danse, qui tombaient sur la route et faisaient chaud à entendre, mêlés à la grande poussière de juillet, ce tapage de grosses fleurs, de grosses dames, cette gaieté débordante et triviale me serraient le cœur. Je pensais au pauvre vieux qui se promenait là si heureux, si tranquille ; et je me le figurais à Paris, avec son chapeau de paille, son dos de vieux jardinier, errant au fond de quelque arrière-boutique ; ennuyé, timide, plein de larmes, pendant que sa bru triomphait dans un comptoir neuf, où sonnaient les écus de la petite maison.



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MessageSujet: Re: LES FEUILLETONS DE NOËL...........   Ven 24 Nov - 9:18





Deuxième soirée........



Le miroir





Dans le Nord, au bord du Niémen, est arrivée une petite créole de quinze ans, blanche et rose comme une fleur d’amandier. Elle vient du pays des colibris, c’est le vent de l’amour qui l’apporte… Ceux de son île lui disaient : « Ne pars pas, il fait froid sur le continent… L’hiver te fera mourir. » Mais la petite créole ne croyait pas à l’hiver et ne connaissait le froid que pour avoir pris des sorbets ; puis elle était amoureuse, elle n’avait pas peur de mourir… Et maintenant la voilà qui débarque là-haut dans les brouillards du Niémen, avec ses éventails, son hamac, ses moustiquaires et une cage en treillis doré pleine d’oiseaux de son pays.

Quand le vieux père Nord a vu venir cette fleur des îles que le Midi lui envoyait dans un rayon, son cœur s’est ému de pitié ; et comme il pensait bien que le froid ne ferait qu’une bouchée de la fillette et de ses colibris, il a vite allumé un gros soleil jaune et s’est habillé d’été pour les recevoir… La créole s’était trompée ; elle a pris cette chaleur du Nord, brutale et lourde, pour une chaleur de durée, cette éternelle verdure noire pour de la verdure de printemps, et suspendant son hamac au fond du parc entre deux sapins, tout le jour elle s’évente, elle se balance.

« Mais il fait très chaud dans le Nord », dit- elle en riant. Pourtant quelque chose l’inquiète.

Pourquoi, dans cet étrange pays, les maisons n’ont-elles pas de vérandas ? Pourquoi ces murs épais, ces tapis, ces lourdes tentures ? Ces gros poêles en faïence, et ces grands tas de bois qu’on empile dans les cours, et ces peaux de renards bleus, ces manteaux doublés, ces fourrures qui dorment au fond des armoires ; à quoi tout cela peut-il servir ? Pauvre petite, elle va le savoir bientôt.

Un matin, en s’éveillant, la petite créole se sent prise d’un grand frisson. Le soleil a disparu, et du ciel noir et bas, qui semble dans la nuit s’être rapproché de la terre, il tombe par flocons une peluche blanche et silencieuse comme sous les cotonniers… Voilà l’hiver ! voilà l’hiver ! Le vent siffle, les poêles ronflent. Dans leur grande cage en treillis doré, les colibris ne gazouillent plus. Leurs petites ailes bleues, roses, rubis, vert de mer, restent immobiles, et c’est pitié de les voir se serrer les uns contre les autres, engourdis et bouffis par le froid avec leurs becs fins et leurs yeux en tête d’épingle. Là-bas, au fond du parc, le hamac grelotte plein de givre, et les branches des sapins sont en verre filé… La petite créole a froid ; elle ne veut plus sortir.

Pelotonnée au coin du feu comme un de ses oiseaux, elle passe son temps à regarder la flamme et se fait du soleil avec ses souvenirs.

Dans la grande cheminée lumineuse et brûlante, elle revoit tout son pays : les larges quais pleins de soleil avec le sucre brun des cannes qui ruisselle, et les grains de maïs flottant dans une poussière dorée, puis les siestes d’après-midi, les stores clairs, les nattes de paille, puis les soirs d’étoiles, les mouches enflammées, et des millions de petites ailes qui bourdonnent entre les fleurs et dans les mailles de tulle des moustiquaires.

Et tandis qu’elle rêve ainsi devant la flamme, les jours d’hiver se succèdent toujours plus courts, toujours plus noirs. Tous les matins on ramasse un colibri mort dans la cage ; bientôt il n’en reste plus que deux, deux flocons de plumes vertes qui se hérissent l’un contre l’autre dans un coin…

Ce matin-là, la petite créole n’a pas pu se lever. Comme une balancelle mahonnaise prise dans les glaces du Nord, le froid l’étreint, la paralyse. Il fait sombre, la pièce est triste. Le grive a mis sur les vitres un épais rideau de soie mate. La ville semble morte, et, par les rues silencieuses, le chasse-neige à vapeur siffle lamentablement… Dans son lit, pour se distraire, la créole fait luire les paillettes de son éventail et passe son temps à se retarder dans les miroirs de son pays, tout frangés de grandes plumes indiennes.

Toujours plus courts, toujours plus noirs, les jours d’hiver se succèdent. Dans ses courtines de dentelles, la petite créole languit, se désole. Ce qui l’attriste surtout, c’est que de son lit elle ne peut pas voir le feu. Il lui semble qu’elle a perdu sa patrie une seconde fois… De temps en temps elle demande : « Est-ce qu’il y a du feu dans la chambre ? — Mais oui, petite, il y en a. La cheminée est tout en flammes. Entends-tu pétiller le bois, et les pommes de pin qui éclatent ? — Oh ! voyons, voyons. » Mais elle a eu beau se pencher, la flamme est trop loin d’elle ; elle ne peut pas la voir et cela la désespère. Or, un soir qu’elle est là, pensive et pâle, sa tête au bord de l’oreiller et les yeux toujours tournés vers cette flamme invisible, son ami s’approche d’elle, prend un des miroirs qui sont sur le lit :

« Tu veux voir le feu, mignonne ?… Eh bien, attends… » Et, s’agenouillant devant la cheminée, il essaie de lui envoyer avec son miroir un reflet de la flamme magique : « Peux-tu le voir ? —

Non ! je ne vois rien. — Et maintenant ?… — Non ! pas encore… » Puis, tout à coup, recevant en plein visage un jet de lumière qui l’enveloppe : « Oh ! je le vois ! » dit la créole toute joyeuse. Et elle meurt en riant avec deux petites flammes au fond des yeux.



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