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LE BOSSU PAUL FEVAL

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Elisabeth
Ecrivain Néophyte de Polars Bizarres
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MessageSujet: Re: LE BOSSU PAUL FEVAL    Mer 31 Jan - 14:32

VII

— Maître Louis. —



Berrichon se repentait amèrement déjà de ce qu’il avait dit. — Il regardait avec effroi la poitrine d’Aurore, soulevée par les sanglots, et il pensait :

— S’il allait entrer à ce moment !

Aurore avait la tête baissée, ses beaux cheveux tombaient par masses sur ses mains, au travers desquelles les larmes coulaient.

Quand elle se redressa, ses yeux étaient baignés, mais le rouge était revenu à ses joues.

— Quand on n’est ni le père, ni le frère, ni le mari d’une pauvre enfant abandonnée, prononça-t-elle lentement, — et qu’on s’appelle Henri de Lagardère… on est son ami… on est son sauveur et son bienfaiteur. Oh ! s’écria-t-elle en joignant ses mains qu’elle leva vers le ciel, — leurs calomnies mêmes me montrent combien il est au-dessus des autres hommes !… Puisqu’on le soupçonne, c’est que les autres font ce qu’il n’a pas fait… Je l’aimais bien… ils seront cause que je l’adorerai comme un Dieu !…

— C’est ça, notre demoiselle ! fit Berrichon ; — adorez-le, rien que pour les faire enrager !

— Henri ! murmurait la jeune fille ; — le seul être au monde qui m’ait protégée et qui m’ait aimée.

— Oh ! pour vous aimer, s’écria Berrichon qui revenait à son couvert trop longtemps négligé, — ça va bien !… c’est moi qui vous le dis… Tous les matins, nous voyons ça, nous deux grand’maman… — Comment a-t-elle passé la nuit ? son sommeil a-t-il été tranquille ? Lui avez-vous bien tenu compagnie hier ? Est-elle triste ? Souhaite-t-elle quelque chose ?… Et quand nous avons pu surprendre un de vos désirs, il est si content, si heureux !… Ah ! dame ! pour vous aimer, ça y est !

— Oui, fit Aurore en se parlant à elle-même ; — il est bon… il m’aime comme sa fille…

— Et encore autrement, glissa Berrichon d’un air malin.

Aurore secoua la tête. Aborder ce sujet était un si grand besoin de son cœur, qu’elle ne réfléchissait ni à l’âge ni à la condition de son interlocuteur.

Jean-Marie Berrichon, en train de mettre son couvert, passait à l’état de confident.

— Je suis seule, dit-elle, — seule et triste toujours…

— Bah ! riposta l’enfant, — notre demoiselle… dès qu’il sera rentré, vous retrouverez votre sourire.

— La nuit est venue, poursuivait Aurore, — et je l’attends toujours… et cela est ainsi chaque soir, depuis que nous sommes dans ce Paris…

— Ah ! dame ! fit Berrichon, — c’est l’effet de la capitale… Là ! voilà mon couvert mis et un peu bien… Le souper est-il prêt, la mère ?

— Depuis une heure au moins, répondit le viril organe de Françoise au fond de la cuisine.

Berrichon se gratta l’oreille.

— Il y a pourtant gros à parier qu’il est là-haut, fit-il, — avec son diable de bossu… et ça m’ennuie de voir que notre demoiselle se fait comme ça de la peine… Si j’osais…

Il avait traversé la salle basse. Son pied toucha la première marche de l’escalier qui conduisait à l’appartement de maître Louis.

« C’est défendu, pensa-t-il ; je n’aimerais pas à voir monsieur le chevalier en colère comme l’autre fois… Dieu de Dieu !… »

— Ah çà ! — notre demoiselle, reprit-il en se rapprochant, — pourquoi donc qu’il se cache tout de même ?… Ça fait jaser… Moi, d’abord, je sais que je jaserais si j’étais à la place des voisins… et pourtant, certes, je ne suis pas bavard… je dirais comme les autres : C’est un conspirateur… ou bien : C’est un sorcier !

— Ils disent donc cela ? demanda Aurore.

Au lieu de répondre, Berrichon se mit à rire.

— Ah ! Seigneur Dieu ! s’écria-t-il, — s’ils savaient comme moi ce qu’il y a là-haut !… Un lit, un bahut, deux chaises, une épée pendue au mur… voilà tout le mobilier ! — Par exemple, s’interrompit-il, — dans la pièce fermée, je ne sais pas,… je n’ai vu qu’une chose…

— Quoi donc ? interrompit Aurore vivement.

— Oh ! fit Berrichon, — pas la mer à boire !… c’était un soir qu’il avait oublié de mettre la petite plaque qui bouche la serrure par-derrière… vous savez ?…

— Je sais… mais osas-tu bien regarder par le trou !

— Mon Dieu ! notre demoiselle, je n’y mis point de malice, allez !… j’étais monté pour l’appeler, de votre part… le trou brillait… j’y mis mon œil.

— Et que vis-tu ?

— Je vous dis : pas le Pérou !… le bossu n’était pas là… il n’y avait que maître Louis, assis devant une table… sur la table était une cassette… une petite cassette qui ne le quitte jamais en voyage… j’avais toujours eu envie de savoir ce qu’elle renfermait… Ma foi, il y tiendrait encore pas mal de quadruples pistoles !… mais ce ne sont pas des pistoles que maître Louis met dans sa cassette… c’est un paquet de paperasses… comme qui dirait une grande lettre carrée, avec trois cachets de cire rouge qui pendent, larges chacun comme un écu de six livres.

Aurore reconnaissait cette description. Elle garda le silence.

— Voilà, reprit Berrichon, et ce paquet-là faillit me coûter gros… Il paraît que j’avais fait du bruit, quoique je sois adroit de mes pieds. Il vint ouvrir la porte. Je n’eus que le temps de me jeter en bas de l’escalier… et je tombai sur mes reins… que ça me fait encore mal quand j’y touche… on ne m’y reprendra plus… — Mais vous, notre demoiselle, s’interrompit-il, vous à qui tout est permis… vous qui ne pouvez rien craindre… je vas vous dire, j’aimerais bien qu’on soupe un peu de bonne heure pour aller voir entrer un peu le monde au bal du Palais-Royal… si vous montiez… si vous alliez l’appeler un petit peu avec votre voix si douce… ?

Aurore ne répondit point.

— Avez-vous vu, continua Berrichon qui n’était pas bavard, avez-vous vu passer toute la journée les voitures de fleurs et de feuillages, les fourgons de lampions, les pâtisseries et les liqueurs ?

Il passa le bout de sa langue gourmande sur ses lèvres.

— Ça sera beau ! s’écria-t-il ; ah ! si j’étais seulement là-dedans, comme je m’en donnerais !

— Va aider ta grand’mère, Berrichon, dit Aurore.

— Pauvre petite demoiselle ! pensa-t-il en se retirant ; elle meurt d’envie d’aller danser !

La tête pensive d’Aurore s’inclinait sur sa main. Elle ne songeait guère au bal ni à la danse.

Elle se disait à elle-même :

— L’appeler ? à quoi bon l’appeler ? Il n’y est pas, j’en suis sûre… chaque jour ses absences se prolongent davantage.

— J’ai peur ! s’interrompit-elle en frissonnant ; oui, j’ai peur, quand je réfléchis à tout cela ! ce mystère m’épouvante… Il me défend de sortir, de voir, de recevoir personne… il cache son nom ; il dissimule ses démarches… Tout cela, je le comprends bien, c’est le danger d’autrefois qui est revenu… c’est l’éternelle menace autour de nous… la guerre sourde des assassins

» Qui sont-ils, les assassins ? fit-elle après un silence ; ils sont puissants ; ils l’ont prouvé… ce sont ses ennemis implacables… ou plutôt les miens… c’est parce qu’il me défend qu’ils en veulent à sa vie !

» Et il ne me dit rien ! s’écria-t-elle ; jamais rien !… comme si mon cœur ne devait pas tout deviner !… comme s’il était possible de fermer les yeux qui aiment !… Il entre, il reçoit mon baiser, il s’assied, il fait tout ce qu’il peut pour sourire… il ne voit pas que son âme est devant moi toute nue !… que d’un regard je sais lire dans ses yeux son triomphe ou sa défaite !… Il se défie de moi !… Il ne veut pas que je sache l’effort qu’il fait, le combat qu’il livre… il ne comprend donc pas, mon Dieu ! qu’il me faut mille fois plus de courage pour dévorer mes pleurs qu’il ne m’en faudrait pour partager sa tâche et combattre à ses côtés !… »

Un bruit se fit dans la salle basse, un bruit bien connu sans doute, car elle se leva tout à coup radieuse.

Ses lèvres s’entr’ouvrirent pour laisser passer un petit cri de joie.

Ce bruit, c’était une porte qui s’ouvrait au haut de l’escalier intérieur.

Oh ! que Berrichon avait bien raison ! sur ce délicieux visage de vierge, vous n’eussiez retrouvé en ce moment aucune trace de larmes, aucun reflet de tristesse.

Tout était sourire. Le sein battait, mais de plaisir. Le corps affaissé se relevait gracieux et souple. C’était cette chère fleur de nos parterres que la nuit froide penche, demi-flétrie sur sa tige, et qui s’épanouit, plus fraîche et plus parfumée au premier baiser du soleil !

Aurore se leva et s’élança vers son miroir. En ce moment elle avait peur de n’être pas assez belle.

Elle maudissait les larmes qui battent les yeux et qui éteignent le feu diamanté des prunelles.

Deux fois par jour ainsi, elle était coquette.

Mais son miroir lui dit que son inquiétude était vaine. Son miroir lui renvoya un sourire si jeune, si tendre, si charmant, qu’elle remercia Dieu dans son cœur.

Maître Louis descendait l’escalier. En bas des degrés, Berrichon tenait une lampe et l’éclairait.

Maître Louis, quel que fût son âge, était un jeune homme. Ses cheveux blonds, légers et bouclés jouaient autour d’un front pur comme celui d’un adolescent. Ses tempes, larges et pleines, n’avaient point subi l’injure du ciel espagnol : c’était un Gaulois, un homme d’ivoire, et il fallait le mâle dessin de ses traits pour corriger ce que cette carnation avait d’un peu efféminé.

Mais ses yeux de feu, sous la ligne fière de ses sourcils, son nez droit, arrêté vivement, sa bouche dont les lèvres semblaient sculptées dans le bronze et qu’ombrageait une fine moustache, retroussée légèrement, son menton à la courbe puissante, donnaient à sa tête un admirable caractère de résolution et de force.

Son costume entier, chausses, soubreveste et pourpoint, était de velours noir avec des boutons de jais uni. Il avait la tête nue et ne portait point d’épée.

Il était encore au haut de l’escalier, que son regard cherchait déjà Aurore.

Quand il la vit, il réprima un mouvement. Ses yeux se baissèrent de force, et son pas qui voulait se presser s’attarda. Un de ces observateurs qui voient tout pour tout analyser eût découvert peut-être du premier coup d’œil le secret de cet homme.

Sa vie se passait à se contraindre. Il était près du bonheur, et ne le voulait point toucher.

Or, la volonté de maître Louis était de fer.

Elle était assez forte pour donner une trempe stoïque à ce cœur tendre, passionné, brûlant comme un cœur de femme.

— Vous m’avez attendu, Aurore ? dit-il en descendant les marches.

Françoise Berrichon vint montrer son visage hautement coloré à la porte de la cuisine. Elle dit, de sa voix retentissante et qui eût fait grand honneur à un sergent commandant l’exercice :

— Si ça a du bon sens, maître Louis, de faire pleurer ainsi une pauvre enfant !

— Vous avez pleuré, Aurore ! dit vivement le nouvel arrivant.

Il était au bas des marches. La jeune fille lui jeta ses deux bras autour du cou.

— Henri, mon ami ! fit-elle en lui tendant son front à baiser, vous savez bien que les jeunes filles sont folles… la bonne Françoise a mal vu ; je n’ai point pleuré… regardez mes yeux, Henri : voyez s’il y a des larmes.

Elle souriait, si heureuse, si pleinement heureuse, que maître Louis resta un instant à la contempler malgré lui.

— Que m’as-tu donc dit, petiot ? fit dame Françoise en regardant sévèrement Jean-Marie, que notre demoiselle n’avait fait que pleurer ?

— Oh ! dame ! fit Berrichon, écoutez donc, grand’maman… moi je ne sais pas… vous avez peut-être mal entendu… ou bien, moi, j’ai mal vu… à moins que notre demoiselle n’ait pas envie qu’on sache qu’elle a pleuré.

Le Berrichon était une graine de bas Normand.

Françoise traversa la chambre, portant le principal plat du souper.

— N’empêche, dit-elle, que notre demoiselle est toujours seule, et que ça n’est pas une existence.

— Vous ai-je priée de faire mes plaintes, Françoise ? murmura Aurore, rouge de dépit.

Maître Louis lui offrit la main pour passer dans la chambre à coucher où la table était servie.

Au bout de quelques minutes, employées à faire semblant de manger, maître Louis dit :

— Laissez-nous, mon enfant, nous n’avons plus besoin de vous.

— Faut-il apporter l’autre plat ? demanda Berrichon.

— Non, s’empressa de répondre Aurore.

— Alors, je vas vous donner le dessert ?

— Allez ! fit maître Louis qui lui montra la porte.

Berrichon sortit en riant sous cape.

— Grand’maman, dit-il à Françoise en rentrant dans la cuisine ; — m’est avis qu’ils vont s’en dire de rudes tous les deux.

La bonne femme haussa les épaules.

— Maître Louis a l’air bien fâché, reprit Jean-Marie.

— À ta vaisselle ! fit Françoise ; maître Louis en sait plus long que nous tous ; il est fort comme un taureau, malgré sa fine taille, et plus brave qu’un lion… mais sois tranquille, notre petite demoiselle Aurore en battrait quatre comme lui !

— Bah ! s’écria Berrichon stupéfait, elle n’a pas l’air.

— C’est justement ! repartit la bonne femme.

Et, finissant la discussion, elle ajouta :

— Tu n’as pas l’âge… à ta besogne !

— Vous n’êtes pas heureuse, à ce qu’il paraît, Aurore, dit maître Louis, quand Berrichon eut quitté la chambre à coucher.

— Je vous vois bien rarement, répondit la jeune fille.

— Et m’accusez-vous, chère enfant ?

— Dieu m’en préserve !… Je souffre parfois, c’est vrai ; mais qui peut empêcher les folles idées de naître dans la pauvre tête d’une recluse ?… Vous savez, Henri, dans les ténèbres, les enfants ont peur, et dès que vient le jour, ils oublient leurs craintes… Je suis de même, et il suffit de votre présence pour dissiper mes capricieux ennuis.

— Vous avez pour moi la tendresse d’une fille soumise, Aurore, dit maître Louis en détournant les yeux, je vous en remercie.

— Avez-vous pour moi la tendresse d’un père, Henri ? demanda la jeune fille.

Maître Louis se leva et fit le tour de la table. Aurore lui avança d’elle-même un siège, et dit avec une joie non équivoque :

— C’est cela ! venez ! Il y a bien longtemps que nous n’avons causé ainsi… Vous souvenez-vous autrefois comme les heures passaient ?…

Mais Henri était rêveur et triste. Il répondit :

— Les heures ne sont plus à nous !

Aurore lui prit les deux mains et le regarda en face si doucement, que ce pauvre maître Louis eut sous les paupières cette brûlure qui précède et provoque les larmes.

— Vous aussi, vous souffrez, Henri, murmura-t-elle.

Il secoua la tête en essayant de sourire et répondit :

— Vous vous trompez, Aurore… Il y eut un jour où je fis un beau rêve : un rêve si beau, qu’il me prit tout mon repos…, mais ce ne fut qu’un jour, et ce n’était qu’un rêve… Je suis éveillé : je n’espère plus… j’ai fait un serment : je remplis ma tâche… le moment arrive où ma vie va changer… Je suis bien vieux à présent, mon enfant chérie, pour recommencer une existence nouvelle…

— Bien vieux ! répéta Aurore qui montra toutes ses belles dents en un grand éclat de rire.

Maître Louis ne riait pas.

— À mon âge, prononça-t-il tout bas, les autres ont une femme… les autres ont déjà une famille…

Aurore devint tout à coup sérieuse.

— Et vous n’avez rien de tout cela, l’interrompit-elle. Henri, mon ami, vous n’avez que moi !

Maître Louis ouvrit la bouche vivement, mais la parole s’arrêta entre ses lèvres. — Il baissa les yeux encore une fois.

— Vous n’avez que moi, répéta Aurore ; et que suis-je pour vous ?… Un obstacle au bonheur !

Il voulut l’arrêter, mais elle poursuivit :

— Savez-vous ce qu’ils disent ? Ils disent : Celle-là n’est ni sa fille, ni sa sœur, ni sa femme… Ils disent…

— Aurore, interrompit maître Louis à son tour, depuis dix-huit ans, vous avez été tout mon bonheur !

— Vous êtes généreux et je vous rends grâces…, murmura la jeune fille.

Ils restèrent un instant silencieux. L’embarras de maître Louis était visible. Ce fut Aurore qui rompit la première le silence.

— Henri, dit-elle, je ne sais rien de vos pensées ni de vos actions… et de quel droit vous ferais-je un reproche ?… Mais je suis toujours seule et toujours je pense à vous, mon unique ami… Je suis bien sûre qu’il y a des heures où je devine… Quand mon cœur se serre… quand les pleurs me viennent aux yeux… c’est que je me dis : — Sans moi, une femme aimée égayerait sa solitude… sans moi, sa maison serait grande et riche… sans moi, il pourrait se montrer partout à visage découvert… Henri, vous faites plus que m’aimer comme un bon père ; vous me respectez, et vous avez dû réprimer, à cause de moi, l’élan de votre cœur !…

Ceci partait de l’âme. Aurore avait en effet pensé tout cela. Mais la diplomatie est innée chez les filles d’Ève. Cela était surtout un stratagème pour savoir.

Le coup ne porta point. Aurore n’eut que cette froide réponse :

— Chère enfant, vous vous trompez.

Le regard de maître Louis se perdait dans le vide.

— Le temps passe, murmura-t-il.

Puis, soudain, et comme s’il lui eût été impossible de se retenir :

— Quand vous ne me verrez plus, Aurore, dit-il, vous souviendrez-vous de moi ?

Les fraîches couleurs de la jeune fille s’évanouirent. Si maître Louis eût relevé les yeux, il aurait vu toute son âme dans le regard profond qu’elle lui jeta.

— Est-ce que vous allez me quitter encore ? balbutia-t-elle.

— Non…, fit maître Louis d’une voix mal assurée ; je ne sais… peut-être…

— Je vous en prie ! je vous en prie ! murmura-t-elle, ayez pitié de moi, Henri !… si vous partez, emmenez-moi avec vous.

Comme il ne répondit point, elle reprit, les larmes aux yeux :

— Vous m’en voulez peut-être, parce que j’ai été exigeante… injuste… Oh ! Henri, mon ami, ce n’est pas moi qui vous ai parlé de mes larmes !… je ne le ferai plus. Henri, écoutez-moi et croyez-moi, je ne le ferai plus… Mon Dieu ! je sais bien que j’ai tort ! je suis heureuse puisque je vous vois chaque jour… Henri ! vous ne répondez pas ?… Henri ! m’écoutez-vous ?

Il avait la tête tournée. Elle lui prit le cou avec un geste d’enfant pour le forcer à la regarder. — Les yeux de maître Louis étaient baignés de larmes.

Aurore se laissa glisser hors de son siège et se mit à genoux.

— Henri ! Henri, dit-elle ; mon ami cher !… mon père !… le bonheur serait à vous tout seul si vous étiez heureux… mais je veux ma part de vos larmes !

Il l’attira contre lui d’un mouvement plein de passion. Mais tout à coup ses bras se détendirent.

— Nous sommes deux fous, Aurore ! prononça-t-il avec un sourire amer et contraint ; si l’on nous voyait !… que signifie tout cela ?

— Cela signifie, répondit la jeune fille, qui ne renonçait pas ainsi ; cela signifie que vous êtes égoïste et méchant, ce soir, Henri… Depuis le jour où vous m’avez dit : — Tu n’es pas ma fille, — vous avez bien changé…

— Le jour où vous me demandâtes la grâce de M. le marquis de Chaverny… Je me souviens de cela, Aurore… et je vous annonce que M. le marquis est de retour à Paris.

Elle ne repartit point, mais son noble et doux regard eut de si éloquentes surprises, que maître Louis se mordit la lèvre.

Il prit sa main qu’il baisa comme s’il eût voulu s’éloigner.

Elle le retint de force.

— Restez, dit-elle ; si cela continue, un jour en rentrant, vous ne me trouverez plus dans votre maison, Henri… Je vois que je vous gêne… je m’en irai… Mon Dieu ! Je ne sais pas ce que je ferai… mais vous serez délivré, vous, d’un fardeau qui devient trop lourd.

— Vous n’aurez pas le temps…, murmura maître Louis ; pour me quitter, Aurore, vous n’aurez pas besoin de fuir.

— Est-ce que vous me chasseriez ! s’écria la pauvre fille qui se redressa comme si elle eût reçu un choc violent dans la poitrine.

Maître Louis se couvrit le visage de ses mains…

· · · · · · · · · · · · ·
Ils étaient encore tous deux l’un auprès de l’autre : Aurore assise sur un coussin et la tête appuyée contre les genoux de maître Louis.

— Ce qu’il me faudrait, murmura-t-elle, pour être heureuse… mais bien heureuse !… hélas ! Henri, bien peu de chose… Y a-t-il donc si longtemps que j’ai perdu mon sourire… n’étais-je pas toujours contente et gaie quand je m’élançais à votre rencontre autrefois ?…

Les doigts de maître Louis lissaient les belles masses de ses cheveux où la lumière de la lampe mettait des reflets d’or bruni.

— Faites comme autrefois, poursuivait-elle ; je ne vous demande que cela… Dites-moi quand vous avez été heureux… dites-moi surtout quand vous avez eu de la peine… afin que je me réjouisse avec vous… ou que toute votre tristesse passe dans mon cœur… Allez ! cela soulage !… Si vous aviez une fille, Henri, une fille bien-aimée, n’est-ce pas comme cela que vous feriez avec elle ?

— Une fille ! répéta maître Louis, dont le front se rembrunit.

— Je ne vous suis rien, je le sais ! ne me le dites plus…

Maître Louis passa le revers de sa main sur son front :

— Aurore, dit-il, comme s’il n’eût point entendu ses dernières paroles ; il est une vie brillante, une vie de plaisirs, d’honneurs, de richesses… la vie des heureux de ce monde… vous ne la connaissez pas, chère enfant…

— Et qu’ai-je besoin de la connaître ?

— Je veux que vous la connaissiez… il le faut !

Il ajouta en baissant la voix malgré lui :

— Vous aurez peut-être à faire un choix… pour choisir, il faut connaître…

Il se leva… — L’expression de son noble visage était désormais une résolution ferme et réfléchie.

— C’est votre dernier jour de doute et d’ignorance, Aurore, prononça-t-il lentement ; moi, c’est peut-être mon dernier jour de jeunesse et d’espoir !…

— Henri ! au nom de Dieu ! expliquez-vous ! s’écria la jeune fille.

Maître Louis avait les yeux au ciel.

— J’ai fait selon ma conscience ! murmura-t-il ; celui qui est là-haut me voit : je n’ai rien à lui cacher. Adieu, Aurore ; reprit-il ; vous ne dormirez point cette nuit… voyez et réfléchissez… consultez votre raison avant votre cœur… je ne veux rien vous dire… je veux que votre impression soit soudaine et entière… Je craindrais, en vous prévenant, d’agir dans un but d’égoïsme… souvenez-vous seulement que, si étranges qu’elles soient, vos aventures de cette nuit auront pour origine ma volonté, pour but votre intérêt… Si vous tardiez à me revoir, ayez confiance. — De près ou de loin, je veille sur vous.

Il lui baisa la main, et reprit le chemin de son appartement particulier.

Aurore, muette et toute saisie, le suivait des yeux. — En arrivant au haut de l’escalier, maître Louis, avant de franchir le seuil de sa porte, lui envoya un signe de tête paternel avec un baiser.





A SUIVRE........
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MessageSujet: Re: LE BOSSU PAUL FEVAL    Mer 31 Jan - 14:35

VIII

— Deux jeunes filles. —




Aurore était seule. L’entretien qu’elle venait d’avoir avec Henri s’était dénoué d’une façon tellement imprévue, qu’elle restait stupéfaite et comme aveuglée moralement. Ses pensées confuses se mêlaient en désordre. Sa tête était en feu. Son cœur, mécontent et blessé, se repliait sur lui-même.

Elle venait de faire effort pour savoir ; elle avait provoqué une explication de son mieux ; elle l’avait poursuivie avec toutes ces ingénieuses finesses que l’ingénuité même n’exclut point chez la femme. Non-seulement l’explication n’avait point abouti, mais encore, menace ou promesse, tout un mystérieux horizon s’ouvrait au devant d’elle.

Il lui avait dit : Vous ne dormirez point cette nuit.

Il lui avait dit encore : Si étranges que puissent vous paraître vos aventures de cette nuit, elles auront pour origine ma volonté ; pour but, votre intérêt.

Des aventures ! — Certes la vie errante d’Aurore avait été jusque-là pleine d’aventures. — Mais son ami en avait la responsabilité, son ami, placé près d’elle toujours comme un vigilant garde du corps, comme un sauveur infaillible, lui épargnait jusqu’à la terreur.

Ses aventures de cette nuit devaient changer d’aspect. — Elle allait les affronter seule.

Mais quelles aventures ? et pourquoi ces demi-mots ?

Il lui fallait connaître une vie toute différente de celle que jusqu’alors elle avait menée : une vie brillante, une vie luxueuse, la vie des grands et des heureux.

Pour choisir, lui avait-on dit. — Choisir sans doute entre cette vie inconnue et sa vie actuelle ?

Le choix n’était-il pas tout fait ?

Il s’agissait de savoir de quel côté de la balance était Henri, son ami.

L’idée de sa mère vint à la traverse de son trouble. Elle sentit ses genoux fléchir.

Choisir ! Pour la première fois naquit en elle cette navrante pensée. — Si sa mère était d’un côté de la balance et Henri de l’autre !…

— C’est impossible ! s’écria-t-elle, en repoussant cette pensée de toute sa force : Dieu ne peut vouloir cela !

Elle entr’ouvrit les rideaux de sa fenêtre, s’accouda sur le balcon pour donner un peu d’air à son front en feu.

Il y avait un grand mouvement dans la rue. La foule se massait au bas de l’entrée du Palais-Royal pour voir passer les invités. — Déjà la queue des litières et des chaises se faisait entre les deux haies de curieux.

Au premier abord, Aurore ne donna pas grande attention à tout cela. Que lui importaient ce mouvement et ce bruit ! — Mais elle vit, dans une chaise qui passait, deux femmes parées pour la fête : une mère et sa fille.

Les larmes lui vinrent. — Puis une sorte d’éblouissement se fit au devant de ses yeux.

— Si ma mère était là !… pensa-t-elle.

C’était possible. C’était probable.

Alors elle regarda de plus près ce que l’on pouvait voir des splendeurs de la fête. Au delà des murailles du palais, elle devina des splendeurs autres et plus grandes. — Elle eut comme un vague désir qui bientôt alla grandissant.

Elle envia ces jeunes filles splendidement parées qui avaient des perles autour du cou, des perles encore et des fleurs dans les cheveux, — non pour leurs fleurs, non pour leurs perles, non pour leurs parures, — mais parce qu’elles étaient assises auprès de leurs mères.

Puis, elle ne voulut plus voir, car toutes ces joies insultaient à sa tristesse. Ces cris contents, ce monde qui s’agitait, ce fracas, ces rires, ces étincelles, — les échos de l’orchestre qui déjà chantait au lointain, tout cela lui pesait !

Elle cacha sa tête brûlante entre ses mains…

Dans la cuisine, Jean-Marie Berrichon remplissait auprès de la mâle Françoise, sa grand’maman, le rôle du serpent tentateur.

Il n’y avait pas eu, Dieu merci ! beaucoup de vaisselle à laver. Aurore et maître Louis n’avaient fait usage que d’une seule assiette chacun.

En revanche, le repas avait été plantureux à la cuisine. Françoise et Berrichon en avaient eu pour quatre à eux deux.

— Quoique ça, dit Jean Marie, je vas aller jusqu’au bout de la rue regarder voir !… Madame Balahault dit que c’est les délices des enchantements, là-bas, de tous les palais des fées et métamorphoses de la fable… j’ai envie d’y jeter un coup d’œil.

— Et ne sois pas longtemps, fillot ! grommela la grand’mère.

Elle était faible, malgré l’ampleur profonde de sa basse-taille.

Berrichon s’envola. La Guichard, la Balahault, la Morin et d’autres lui firent fête dès qu’il eut touché le pavé malpropre de la rue du Chantre.

Françoise vint à la porte de sa cuisine, et regarda dans la chambre d’Aurore.

— Tiens ! fit-elle, déjà parti !… la pauvre ange est encore toute seule…

La bonne pensée lui vint d’aller tenir compagnie à sa jeune maîtresse, mais Jean-Marie rentrait en ce moment.

— Grand’mère ! s’écria-t-il, des ifs, des penderoles de lanternes ! des soldats à cheval ! des femmes tout en diamants… que celles qui ne sont qu’en satin broché sont de la Saint-Jean… viens voir ça, grand’mère !

La bonne femme haussa les épaules.

— Ça ne me fait rien, dit-elle.

— Ah ! grand’mère ! rien qu’au bout de la rue ! Madame Balahault dit les noms et raconte l’histoire de tous les seigneurs et de toutes les dames qui passent… C’est du propre, va !… et joliment édifiant !… venez voir !… Le temps de jeter un coup de pied au coin de la rue.

— Et qui gardera la maison ? demanda la vieille Françoise un peu ébranlée.

— Nous serons à dix pas… nous veillerons sur la porte… viens, grand’mère, viens !…

Il la saisit à bras-le-corps et l’entraîna.

La porte resta ouverte.

Ils étaient à deux pas ; mais la Balahault, la Guichard, la Durand, la Morin et le reste étaient de fières femmes ! Une fois qu’elles eurent conquis Françoise, elles ne la lâchèrent point.

Cela entrait-il dans les plans mystérieux de maître Louis ? Nous nous permettons d’en douter.

Le flot des commères entraînant Jean-Marie Berrichon vers la place du Palais-Royal, tout éblouissant de lumière, dut passer sous la fenêtre d’Aurore ; mais elle n’eut garde de les voir : sa rêverie l’aveuglait.

— Pas une amie ! disait-elle ; pas une compagne à qui demander un conseil !

Elle entendit un léger bruit derrière elle dans la chambre à coucher. Elle se retourna vivement.

Puis elle poussa un cri de frayeur auquel répondit un joyeux éclat de rire.

Une femme était devant elle en domino de satin rose, masquée et coiffée pour le bal.

— Mademoiselle Aurore ! dit-elle avec une cérémonieuse révérence.

— Est-ce que je rêve ! s’écria Aurore ; cette voix…

Le masque tomba, et l’espiègle visage de dona Cruz se montra parmi les frais chiffons.

— Flor ! s’écria Aurore ; est-il possible !… Est-ce bien toi ?

Dona Cruz, légère comme une sylphide, vint vers elle les bras ouverts. On échangea de légers et rapides baisers de jeunes filles. Avez-vous vu deux colombes se becqueter en jouant ?

— Moi qui justement me plaignais de n’avoir point de compagne, dit Aurore ; Flor ! ma petite Flor ! que je suis contente de te voir !…

Puis, saisie d’un scrupule subit, elle ajouta :

— Mais qui t’a laissée entrer ? J’ai défense de recevoir personne.

— Défense ! répéta dona Cruz d’un air mutin.

— Prière, si tu aimes mieux, fit Aurore en rougissant.

— Voici ce que j’appelle une prison bien gardée ! s’écria Flor ; la porte grande ouverte, et personne pour dire gare…

Aurore entra vivement dans la salle basse. Il n’y avait personne, en effet, et les deux battants de la porte étaient ouverts.

Elle appela Françoise et Jean-Marie. Point de réponse.

Nous savons où étaient en ce moment Jean-Marie et Françoise.

Mais Aurore l’ignorait. Après la sortie singulière de maître Louis, qui l’avait prévenue que la nuit serait remplie de bizarres aventures, elle ne put penser que ceci :

— C’est sans doute lui qui l’a voulu…

Elle ferma la porte au loquet seulement et revint vers dona Cruz, occupée à faire des grâces devant le miroir.

— Que je te regarde à mon aise ! dit celle-ci. Mon Dieu ! que te voilà grandie et embellie !

— Et toi, donc ! repartit Aurore.

Elles se contemplèrent toutes deux avec une joyeuse admiration.

— Mais ce costume…, reprit Aurore.

— Ma toilette de bal, ma toute belle, repartit dona Cruz avec un petit air suffisant ; t’y connais-tu ? Te semble-t-elle jolie ?

— Charmante !…

Elle écarta le domino pour voir la jupe et le corsage.

— Charmante ! répéta-t-elle ; c’est d’une richesse… Je parie que je devine… Tu joues la comédie ici, ma petite Flor !

— Fi donc ! s’écria dona Cruz ; moi, jouer la comédie !… Je vais au bal, Voilà tout.

— À quel bal ?

— Il n’y a qu’un bal, ce soir.

— Au bal du Régent ?…

— Mon Dieu ! oui… au bal du régent, ma toute belle ; on m’attend au Palais-Royal… pour être présentée à Son Altesse par la princesse palatine, sa mère… tout simplement, ma bonne petite.

Aurore ouvrit de grands yeux.

— Cela t’étonne ? reprit dona Cruz en repoussant du pied la queue de sa robe de cour ; pourquoi cela t’étonne-t-il ?… Mais, au fait, cela m’étonne bien moi-même… Des histoires, vois-tu, ma mignonne, il y a des histoires… les histoires pleuvent… Je te conterai tout cela !

— Mais comment as-tu trouvé ma demeure ? demanda Aurore.

— Je la savais… j’avais permission de te voir…, car, moi aussi ; j’ai un maître…

— Moi, je n’ai pas de maître !… interrompit Aurore avec un mouvement de fierté.

— Un esclave… si tu veux… un esclave qui commande… Je devais venir demain matin… mais quand ma toilette a été finie, j’ai trouvé que ma chaise se faisait bien longtemps attendre… Je me suis dit : Comme j’irais bien faire une visite à ma petite Aurore !

— Tu m’aimes donc toujours ?

— À la folie… Mais laisse-moi te conter ma première histoire… après celle-ci, une autre… je te dis qu’il en pleut… Il s’agissait, moi qui n’ai pas encore mis le pied dehors depuis mon arrivée, il s’agissait de trouver ma route dans ce grand Paris inconnu, depuis l’église Saint-Magloire jusqu’ici…

— L’église Saint-Magloire ? interrompit Aurore ; tu demeures de ce côté ?

— Oui… j’ai ma cage comme tu as la tienne, gentil oiseau… Seulement, la mienne est plus jolie… mon Lagardère à moi fait mieux les choses…

— Chut ! fit Aurore en mettant un doigt sur sa bouche.

— Bien ! bien ! je vois que nous habitons toujours le pays des mystères… J’étais donc bien embarrassée, lorsque j’entends gratter à ma porte… on entre avant que j’aie pu aller ouvrir… c’était un petit homme, tout noir, tout laid, tout contrefait… Il me salue jusqu’à terre… je lui rends son salut sans rire, et je prétends que c’est un beau trait… Il me dit : — Si mademoiselle veut bien me suivre, je la conduirai où elle souhaite aller…

— Un bossu ? dit Aurore qui rêvait.

— Oui, un bossu… C’est toi qui l’as envoyé ?

— Non… pas moi…

— Tu le connais ?

— Je ne lui ai jamais parlé.

— Ma foi, je n’avais pas prononcé une parole qui pût apprendre à âme qui vive que je voulais avancer ma visite projetée pour demain matin… Je suis fâchée que tu connaisses ce gnome… j’aurais aimé à le regarder jusqu’au bout comme un être surnaturel… Du reste, il faut bien qu’il soit un peu sorcier pour avoir trompé la surveillance de mes argus… Sans vanité, vois-tu, ma toute belle, je suis autrement gardée que toi !… Tu sais que je suis brave ; sa proposition chatouille ma manie d’aventures ; je l’accepte sans hésiter. Il me fait un second salut plus respectueux que le premier, ouvre une petite porte, à moi inconnue, dans ma propre chambre !… Conçois-tu cela ?… puis il me fait passer par des couloirs que je ne soupçonnais absolument pas… Nous sortons sans être vus… un carrosse stationnait dans la rue… Il me donne la main pour y monter ; dans le carrosse, il est d’une convenance parfaite… Nous descendons tous deux à ta porte : le carrosse repart au galop… Je monte les degrés… et quand je me retourne pour le remercier… personne !

Aurore écoutait toute rêveuse.

— C’est lui !… murmura-t-elle ; ce doit être lui.

— Que dis-tu ? fit dona Cruz.

— Rien… Mais sous quel prétexte vas-tu être présentée au régent, Flor, ma gitanita ?

Dona Cruz se pinça les lèvres.

— Ma bonne petite, répondit-elle en s’installant dans une bergère, il n’y a pas ici plus de gitanita que dans le creux de ta main !… Il n’y a jamais eu de gitanita, c’est une chimère, une illusion, un mensonge, un songe… Nous sommes la noble fille d’une princesse, tout uniment…

— Toi ! fit Aurore stupéfaite.

— Eh bien ! qui donc ? repartit dona Cruz ; à moins que ce ne soit toi… Vois-tu, chère belle, les bohémiens n’en font jamais d’autres… Ils s’introduisent dans les palais par le tuyau des cheminées, à l’heure où le feu est éteint… ils s’emparent de quelques objets de prix et ne manquent jamais d’emporter avec eux le berceau où dort la jeune héritière… Je suis cette jeune héritière, volée par les bohémiens… la plus riche héritière de l’Europe, à ce que je me suis laissé dire !

On ne savait si elle raillait ou si elle parlait sérieusement. Peut-être ne le savait-elle point elle-même.

La volubilité de son débit mettait de belles couleurs à ses joues un peu brunes. Ses yeux, plus noirs que le jais, pétillaient d’intelligence et de hardiesse.

Aurore écoutait bouche béante. Son charmant visage peignait la naïveté crédule, et le plaisir qu’elle éprouvait du bonheur de sa petite amie se lisait franchement dans ses beaux yeux.

— Comment ! fit-elle ; et comment te nommes-tu, Flor ?

Dona Cruz disposa les larges plis de sa robe, et répondit noblement :

— Mademoiselle de Nevers.

— Nevers ? s’écria Aurore ; un des plus grands noms de France !

— Hélas ! oui, ma bonne… Il paraît que nous sommes un peu cousins de Sa Majesté !

— Mais comment ?…

— Ah ! comment ! comment ! s’écria dona Cruz quittant tout à coup ses grands airs pour en revenir à sa gaieté folle, qui lui allait bien mieux, voilà ce que je ne sais pas… on ne m’a pas encore fait l’honneur de m’apprendre ma généalogie… Quand j’interroge, on me dit : Chut !… Il paraît que j’ai des ennemis… toute grandeur, ma petite, appelle la jalousie… Je ne sais rien… cela m’est égal… je me laisse faire avec une tranquillité parfaite…

Aurore, qui semblait réfléchir depuis quelques minutes, l’interrompit tout à coup :

— Flor, si j’en savais plus long que toi sur ta propre histoire ?

— Ma foi, ma petite Aurore, cela ne m’étonnerait pas… Rien ne m’étonne plus… Mais si tu sais mon histoire, garde-la pour toi… mon tuteur doit me la dire cette nuit… en détail… mon tuteur et mon ami… M. le prince de Gonzague.

— Gonzague ? répéta Aurore en tressaillant.

— Qu’as-tu ? fit dona Cruz.

— Tu as dit Gonzague ?

— J’ai dit : Gonzague, le prince de Gonzague… celui qui défend mes droits… le mari de la duchesse de Nevers, ma mère…

— Ah !… fit Aurore, — ce Gonzague est le mari de la duchesse de Nevers…

Elle se souvenait de sa visite aux ruines de Caylus.

Le drame nocturne se dressait devant elle. Les personnages, inconnus hier, avaient des noms aujourd’hui.

L’enfant dont avait parlé la cabaretière de Tarrides, l’enfant qui dormait pendant la terrible bataille, c’était Flor…

Mais l’assassin ?…

— À quoi penses-tu ? demanda dona Cruz.

— Je pense à ce nom de Gonzague, répondit Aurore.

— Pourquoi ?

— Avant de te le dire, je veux savoir si tu l’aimes.

— Modérément, répliqua dona Cruz ; — j’aurais pu l’aimer… mais il n’a pas voulu.

Aurore gardait le silence.

— Voyons, parle ! s’écria l’ancienne gitanita dont le pied frappa le plancher avec impatience.

— Si tu l’aimais !… voulut dire Aurore.

— Parle, te dis-je !…

— Puisqu’il est ton tuteur, le mari de ta mère…

— Caramba ! jura franchement mademoiselle de Nevers, — faut-il donc tout te dire ?… Je l’ai vue aujourd’hui, ma mère !… Je la respecte beaucoup… il y a plus, je l’aime, car elle a bien souffert !… Mais à sa vue, mon cœur n’a pas battu… mes bras ne se sont pas ouverts malgré moi… Ah ! vois tu, Aurore ! — interrompit-elle dans un véritable élan de passion, — il me semble qu’on doit se mourir de joie quand on est en face de sa mère !

— Cela me semble aussi, dit Aurore.

— Eh bien ! je suis restée froide… trop froide… Parle, s’il s’agit de Gonzague… et ne crains rien… Ne crains rien et parle, quand même il s’agirait de madame de Nevers.

— Il ne s’agit que de Gonzague, repartit Aurore ; — ce nom de Gonzague est dans mes souvenirs, mêlé à toutes mes terreurs d’enfant, à toutes mes angoisses de jeune fille… La première fois que mon ami Henri joua sa vie pour me sauver, j’entendis prononcer ce nom de Gonzague… Je l’entendis encore cette fois où nous fûmes attaqués dans une ferme des environs de Pampelune… Cette nuit où tu te servis de ton charme pour endormir mes gardiens, dans la tente du chef des gitanos, ce nom de Gonzague vint pour la troisième fois frapper mes oreilles… À Madrid, encore Gonzague… Au château de Caylus, Gonzague encore !…

Dona Cruz réfléchissait à son tour.

— Don Luis, ton beau Cincelador, t’a-t-il dit parfois que tu étais la fille d’une grande dame ? demanda-t-elle brusquement.

— Jamais, répondit Aurore, — et pourtant je le crois.

— Ma foi ! s’écria l’ancienne gitanita ; — je n’aime pas à méditer longtemps, moi, ma petite Aurore !… J’ai beaucoup d’idées dans la tête, mais elles sont confuses et ne veulent jamais sortir… Quant à devenir une grande demoiselle, cela t’irait mieux qu’à moi, c’est mon avis… Mais mon avis est aussi qu’il ne faut point se rompre la cervelle à deviner des énigmes… Je suis chrétienne et cependant j’ai gardé ce bon côté de la foi de mes pères… de mes pères nourriciers… Prendre le temps comme il vient, les événements comme ils arrivent, et se consoler de tout en disant : C’est le sort ! — Par exemple, s’interrompit-elle, — une chose que je ne puis admettre, c’est que M. de Gonzague soit un coureur de grandes routes et un assassin… Il est trop bien élevé pour cela… Je te dirai qu’il y a beaucoup de Gonzague en Italie… Je te dirai en outre que si M. le prince de Gonzague était ton persécuteur, maître Louis ne t’aurait pas amenée justement à Paris, où M. le prince de Gonzague fait notoirement sa résidence…

— Aussi, dit Aurore, — de quelles précautions nous entoure-t-il !… Défense de sortir, de se montrer même à la croisée…

— Bah ! fit dona Cruz ; — il est jaloux.

— Oh ! Flor ! murmura Aurore avec reproche.

Dona Cruz exécuta une pirouette ; puis elle appela autour de ses lèvres le plus mutin de ses sourires.

— Je ne serai princesse que dans deux heures d’ici, fit-elle, — je puis encore parler la bouche ouverte… Oui, ton beau ténébreux, ton maître Louis, ton Lagardère, ton chevalier errant, ton roi, ton dieu est jaloux…. Et palsambleu ! comme on dit à la cour, n’en vaux-tu pas bien la peine ?…

— Flor ?… Flor… répéta Aurore.

— Jaloux, jaloux, jaloux, ma toute belle !… Et ce n’est pas M. de Gonzague qui vous a chassés de Madrid… Ne sais-je pas, moi qui suis un peu sorcière, que les amoureux mesuraient déjà la hauteur de vos jalousies ?

Aurore devint rouge comme une cerise.

Toute sorcière qu’elle était, dona Cruz ne se doutait guère combien son trait avait touché juste !

Elle regardait Aurore, qui n’osait plus relever les yeux.

— Tenez ! fit-elle en la baisant au front, — la voilà rouge d’orgueil et de plaisir… Elle est contente qu’on soit jaloux d’elle… Est-il toujours beau comme un astre ?… et fier ?… et plus doux qu’un enfant ?… Voyons ! dites-moi cela… Voici mon oreille ; avouons-le tout bas… Tu l’aimes ?…

— Pourquoi tout bas ? fit Aurore en se redressant.

— Tout haut si tu veux.

— Tout haut en effet : Je l’aime !

— À la bonne heure ! voilà qui est parlé… je t’embrasse pour ta franchise. — Et…, reprit-elle en fixant sur sa compagne le regard perçant de ses grands yeux noirs, — tu es heureuse ?

— Assurément.

— Bien heureuse ?…

— Puisqu’il est là…

— Parfait !… s’écria la gitanita.

Puis elle ajouta en jetant tout autour d’elle un regard passablement dédaigneux :

— Pobre dicha, dicha dulce !

C’est le proverbe espagnol d’où nos vaudevillistes ont tiré le fameux axiome : Une chaumière et son cœur !

Quand dona Cruz eut tout regardé, elle dit :

— L’amour n’est pas de trop, ici !… La maison est laide, la rue est noire, les meubles sont affreux… Je sais bien, bonne petite, que tu vas me faire la réponse obligée : Un palais sans lui…

— Je vais te faire une autre réponse, interrompit Aurore. Si je voulais un palais, je n’aurais qu’un mot à dire.

— Ah bah !…

— C’est ainsi.

— Est-il donc devenu si riche ?

— Je n’ai jamais rien souhaité qu’il ne me l’ait donné aussitôt.

— Au fait, murmura dona Cruz, qui ne riait plus ; — cet homme-là ne ressemble pas aux autres hommes… Il y a en lui quelque chose d’étrange et de supérieur… Je n’ai jamais baissé les yeux que devant lui ! — Tu ne sais pas, s’interrompit-elle ; — on a beau dire, il y a des magiciens… je crois que ton Lagardère en est un !

Elle était toute sérieuse.

— Quelle folie ! s’écria Aurore.

— J’en ai vu, prononça gravement la gitanita ; — je veux en avoir le cœur net… Voyons ! souhaite quelque chose en pensant à lui.

Aurore se mit à rire ; — dona Cruz s’assit auprès d’elle.

— Pour me faire plaisir, ma petite Aurore, dit-elle avec caresse, — ce n’est pas bien difficile, voyons !

— Est-ce que tu parles sérieusement ? fit Aurore étonnée.

Dona Cruz mit sa bouche tout contre son oreille et murmura :

— J’aimais quelqu’un… j’étais folle… Un jour, il a posé sa main sur mon front en me disant : — Flor, celui-là ne peut pas t’aimer… J’ai été guérie… Tu vois bien qu’il est sorcier !

— Et celui que tu aimais, demanda Aurore toute pâle, — qui était-ce ?

La tête de dona Cruz se pencha sur son épaule ; elle ne répondit point.

— C’était lui ! s’écria Aurore avec une indicible terreur ; — je suis sûre que c’était lui !




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Elisabeth
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MessageSujet: Re: LE BOSSU PAUL FEVAL    Mer 31 Jan - 14:37

IX

— Les trois souhaits. —




Dona Cruz avait les yeux mouillés : un tremblement fiévreux agitait les membres d’Aurore.

Elles étaient belles toutes deux et à la fois jolies. — Le rapport de leurs natures se déplaçait en ce moment. La mélancolie douce était pour dona Cruz, d’ordinaire si pétulante et si hardie. — Un éclair de jalouse passion jaillissait des yeux d’Aurore.

— Toi !… ma rivale !… murmura-t-elle.

Dona Cruz l’attira vers elle malgré sa résistance et la baisa :

— Il t’aime, dit-elle à voix basse ; — il t’aime et n’aimera jamais que toi…

— Mais toi ?…

— Moi, je suis guérie… Je puis voir en souriant, sans haine, avec bonheur, votre mutuelle tendresse… Tu vois bien que ton Lagardère est sorcier !

— Ne me trompes-tu point ? fit Aurore.

Dona Cruz mit la main sur son cœur.

— S’il fallait mon sang pour que vous soyez heureux ensemble, dit-elle, le front haut et les yeux ouverts, — vous seriez heureux.

Aurore lui jeta les deux bras autour du cou.

— Mais je veux mon épreuve ! s’écria dona Cruz ; ne me refuse pas, ma petite Aurore… Souhaite quelque chose.

— Je n’ai rien à souhaiter.

— Quoi ! pas un désir ?…

— Pas un ?

Dona Cruz la fit lever de force et l’entraîna vers la fenêtre. — Le Palais-Royal resplendissait. — Sous le péristyle on voyait couler comme un flot de femmes brillantes et parées…

— Tu n’as pas même envie d’aller au bal du régent ? dit brusquement dona Cruz.

— Moi !… balbutia Aurore dont le sein battit sous sa robe.

— Ne mens pas !…

— Pourquoi mentirais-je ?

— Bon ! qui ne dit mot consent. — Tu souhaites d’aller au bal du Régent.

Elle frappa dans ses mains en comptant :

— Une !…

— Mais, objecta Aurore, qui se prêtait en riant aux extravagances de sa compagne, je n’ai rien, ni bijoux, ni robes, ni parures.

— Deux !… fit dona Cruz qui frappa dans ses mains pour la seconde fois ; tu souhaites des bijoux, des robes, des parures… et fais bien attention de penser à lui… sans cela, rien de fait.

À mesure que l’opération marchait, la gitanita devenait plus sérieuse.

Ses beaux yeux noirs n’avaient plus leur regard assuré.

Elle croyait aux diableries, cette ravissante enfant. Elle avait peur, mais elle avait désir.

Et sa curiosité l’emportait sur ses frayeurs.

— Fais ton troisième souhait, dit-elle en baissant la voix malgré elle.

— Mais je ne veux pas du tout aller au bal, s’écria Aurore ; cessons ce jeu !

— Comment ! insinua dona Cruz, si tu étais sûre de l’y rencontrer ?…

— Henri ?…

— Oui… ton Henri… tendre… galant… et qui te trouverait plus belle sous tes brillants atours ?…

— Comme cela, fit Aurore en baissant les yeux, je crois que j’irais bien…

— Trois ! s’écria la gitanita, qui frappa bruyamment ses mains l’une contre l’autre.

Elle faillit tomber à la renverse. La porte de la salle basse s’ouvrit avec fracas, et Berrichon, se précipitant essoufflé, cria dès le seuil :

— Voilà toutes les fanfreluches et les faridondaines qu’on apporte pour notre demoiselle… qu’il y en a dans plus de dix cartons !… des robes, des dentelles, des fleurs… Entrez, vous autres, entrez : c’est ici le logis de monsieur le chevalier de Lagardère !

— Malheureux ! s’écria Aurore effrayée.

— N’ayez pas peur !… on sait ce qu’on fait, répliqua Jean-Marie d’un air suffisant ; n’y a plus à se cacher… à bas le mystère !… nous jetons le masque, saperlotte !

On doit avouer ici que madame Balahault avait fait boire de la crème d’angélique à ce sensuel Berrichon ; il y avait de l’exaltation dans ses idées.

Mais comment dire la surprise de dona Cruz ?

Elle avait évoqué le diable, et le diable, docile, répondait à son appel. Et certes, il ne s’était point fait attendre ; elle était sceptique un peu, cette belle fille. Tous les sceptiques sont superstitieux. Dona Cruz, souvenons-nous-en, avait passé son enfance sous la tente de bohémiens errants ; c’est là le pays des merveilles.

Elle restait bouche béante et les yeux grands ouverts.

Par la porte de la salle basse, cinq ou six jeunes filles entrèrent, suivies d’autant d’hommes qui portaient des paquets et des cartons.

Dona Cruz se demandait si, dans ces cartons et dans ces paquets, il y avait de vrais atours ou des feuilles sèches.

Aurore ne put s’empêcher de sourire en voyant la mine bouleversée de sa compagne.

— Eh bien ? fit-elle.

— Il est sorcier ! balbutia la gitanita, je m’en doutais…

— Entrez, messieurs, entrez, mesdemoiselles, criait cependant Berrichon, entrez tout le monde ! c’est ici maintenant la maison du bon Dieu !… Je vas aller chercher maman Balahault, qui a si grande envie de voir comment c’est fait chez nous… Je n’ai jamais rien bu de si bon que sa crème d’angélique… Entrez, mesdemoiselles, entrez, messieurs.

Ces messieurs et ces demoiselles ne demandaient pas mieux. Fleuristes, brodeuses et couturières déposèrent leurs cartons sur la table qui était au milieu de la salle basse.

Derrière les fournisseurs des deux sexes, venait un page qui ne portait point de couleurs. Il marcha droit à Aurore, qu’il salua profondément avant de lui remettre un pli, galamment lacé de soie.

— Attendez donc au moins la réponse, vous ! fit Berrichon en courant après lui.

Mais le page était au détour de la rue déjà. Berrichon le vit s’aboucher avec un gentilhomme couvert d’un long manteau d’aventures.

Berrichon ne connaissait point ce gentilhomme.

Le gentilhomme demanda au page :

— Est-ce fait ?

Et sur sa réponse affirmative, il ajouta :

— Où as-tu laissé nos hommes ?

— Ici près, rue Pierre Lescot.

— La litière y est ?

— Il y a deux litières.

— Pourquoi cela ? demanda le gentilhomme étonné.

Le pan de son manteau, qui cachait le bas de son visage, se dérangea : nous eussions reconnu le menton pâle et pointu de ce bon M. de Peyrolles.

Le page répondit :

— Je ne sais… mais il y a deux litières.

— Un malentendu, sans doute, pensa Peyrolles.

Il eut envie d’aller jeter un coup d’œil à la porte de la maison de Lagardère, mais la réflexion l’arrêta.

— On n’aurait qu’à me voir, murmura-t-il, tout serait perdu !

— Tu vas retourner à l’hôtel, dit-il au page, à toutes jambes, tu m’entends bien ?

— À toutes jambes.

— À l’hôtel, tu trouveras ces deux braves qui ont encombré l’office toute la journée.

— Maître Cocardasse et son ami Passepoil ?

— Précisément… tu leur diras : Votre besogne est toute taillée… vous n’avez qu’à vous présenter… Et l’on a prononcé là-bas le nom du gentilhomme à qui appartient la maison ?

— Oui… monsieur de Lagardère.

— Tu te garderas bien de répéter ce nom… S’ils t’interrogent, tu leur diras que la maison ne contient que des femmes…

— Et je les ramènerai ?…

— Jusqu’à ce coin, d’où tu leur montreras la porte.

Le page partit au galop. M. de Peyrolles, rejetant son manteau sur son visage, se perdit dans la foule.

À l’intérieur de la maison, Aurore venait d’arracher l’enveloppe de la missive apportée par le page.

— C’est son écriture ! s’écria-t-elle.

— Et voici une carte d’invitation semblable à la mienne, ajouta dona Cruz, qui n’était pas au bout de ses surprises, notre lutin n’a rien oublié.

Elle retourna la carte entre ses doigts.

La carte, chargée de fines et gentilles vignettes, représentant des amours ventrus, des raisins et des guirlandes de roses, n’avait absolument rien de diabolique.

Pendant cela, Aurore lisait. La missive était ainsi conçue :

« Chère enfant, ces parures viennent de moi ; j’ai voulu vous faire une surprise. Faites-vous belle ; une litière et deux laquais viendront de ma part pour vous conduire au bal où je vous attendrai.

» Henri de Lagardère. »
Aurore passa la lettre à dona Cruz, qui se frotta les yeux avant de la lire, car elle avait des éblouissements.

— Et crois-tu à cela ? demanda-t-elle quand elle eut achevé.

— J’y crois, répondit Aurore, j’ai mes raisons pour y croire.

Elle souriait d’un air sûr d’elle-même. Henri ne lui avait-il pas dit de ne s’étonner de rien ?

Dona Cruz, elle, n’était pas éloignée de regarder la sécurité d’Aurore en de si étranges conjonctures comme un nouveau tour de l’esprit malin.

Cependant les caisses, cartons et paquets étalaient maintenant leur éblouissant contenu sur la grande table. — Dona Cruz put bien voir que ce n’étaient point là des feuilles sèches : il y avait une toilette complète de cour, plus un pardessus ou domino de satin rose, tout pareil à celui de mademoiselle de Nevers.

La robe était d’armure blanche, brodée d’argent : des roses semées avec une perle fine au centre de chacune d’elles : les basques, la pointe, les manches, le tour, brodés de plumes d’oiseau-mouche.

C’était la mode suprême. Madame la marquise d’Aubignac, fille du financier Soulas, avait fait sa fortune et sa réputation à la cour par une robe semblable, que M. Law lui avait donnée.

Mais la robe n’était rien. Les dentelles et les broderies pouvaient passer véritablement pour magnifiques. L’écrin valait une charge de brigadier des armées…

— C’est un sorcier ! répétait dona Cruz en faisant l’inventaire de tout cela. C’est manifestement un sorcier… On a beau être le Cincelador… et tailler des gardes d’épée, on ne gagne pas de quoi faire de pareils cadeaux.

L’idée lui revint que toutes ces belles choses, à une heure donnée, se changeraient en sciure de bois ou en rubans de menuisier.

Berrichon admirait et ne se faisait pas faute d’exprimer son admiration. La vieille Françoise, qui venait de rentrer, hochait sa tête grise d’un air qui voulait dire bien des choses.

Mais il y avait à cette scène un spectateur dont nul ne soupçonnait la présence, et qui certes ne se montrait pas le moins curieux.

Il était caché derrière la porte de l’appartement du haut, dont il entre-bâillait l’unique battant avec précaution. De ce poste élevé, il regardait la corbeille étalée sur la table, par-dessus les têtes des assistants.

Ce n’était point le beau maître Louis avec sa tête noble et mélancolique. C’était un petit homme, tout de noir habillé : celui qui avait amené dona Cruz, celui qui avait commis un faux en contrefaisant l’écriture de Lagardère ; celui qui avait loué la niche de Médor.

C’était le bossu, Ésope II, dit Jonas, vainqueur de la Baleine.

Il riait dans sa barbe et se frottait les mains.

— Tête-bleu ! disait-il à part lui, M. le prince de Gonzague fait bien les choses… et ce coquin de Peyrolles est décidément un homme de goût.

Il était là, ce bossu, depuis l’entrée de dona Cruz ; sans doute il attendait M. de Lagardère.

Aurore était fille d’Ève. À la vue de tous ces splendides chiffons, son cœur avait battu. Cela venait de son ami : double joie.

Aurore ne fit même pas cette réflexion, qui était venue à dona Cruz ; elle n’essaya point de supputer ce que ces royaux atours devaient coûter à son ami.

Elle se donnait tout entière au plaisir. Elle était heureuse, et cette émotion qui prend les jeunes filles au moment de paraître dans le monde lui était douce.

N’allait-elle pas avoir là-bas son ami pour protecteur ?

Une chose l’embarrassait : elle n’avait pas de chambrière, et la bonne Françoise était meilleure pour la cuisine que pour la toilette.

Deux des jeunes filles s’avancèrent comme si elles eussent deviné son désir.

— Nous sommes aux ordres de madame, dirent-elles.

Sur un signe qu’elles firent, porteurs et porteuses s’éloignèrent après un respectueux saluts.

Dona Cruz pinça le bras d’Aurore.

— Est-ce que tu vas te mettre entre les mains de ces créatures ? demanda-t-elle.

— Pourquoi non ?

— Est-ce que tu vas revêtir cette robe ?

— Mais, sans doute…

— Tu es brave !… tu es bien brave ! murmura la Gitanita. Au fait, se reprit-elle, ce diable est d’une exquise galanterie… tu as raison… fais-toi belle… cela ne peut jamais nuire.

Aurore, dona Cruz et les deux caméristes qui faisaient partie de la corbeille entrèrent dans la chambre à coucher. Dame Françoise resta seule dans la salle basse avec Jean-Marie Berrichon, son petit-fils.

— Qu’est-ce que c’est que cette effrontée ? demanda la bonne femme.

— Quelle effrontée, grand’maman ?

— Celle qui a un domino rose ?

— La petite brune ?… Elle a des yeux qui sont tout de même pas mal reluisants, grand’maman.

— L’as-tu vue entrer ?

— Non fait !… elle était là avant moi.

Dame Françoise tira son tricot de sa poche et se mit à réfléchir.

— Je vas te dire, reprit-elle de sa voix la plus grave et la plus solennelle, et je ne comprends rien de rien à tout ce qui se passe…

— Voulez-vous que je vous explique ça, grand’maman ?

— Non… mais si tu veux me faire un plaisir…

— Ah ! grand’maman, vous plaisantez !… si je veux vous faire un plaisir…

— C’est de te taire quand je parle, interrompit la bonne femme. On ne m’ôterait pas de l’idée qu’il y a du mic-mac là-dessous…

— Mais du tout, grand’maman…

— Nous avons eu tort de sortir… le monde est méchant… qui sait si cette Balahault ne nous a pas induits !…

— Ah ! grand’maman ! une si brave femme… qu’a de si bonne angélique !

— Enfin, j’aime y voir clair, moi, petiot… et toute cette histoire-là ne me va pas.

— C’est pourtant simple comme bonjour, grand’maman… notre demoiselle avait regardé toute la journée les voiturées de fleurs et de feuillage qui arrivaient au Palais-Royal. Et, dame ! elle poussait de fiers soupirs en regardant ça, la pauvre mignonnette !… Donc, elle a retourné maître Louis dans tous les sens pour qu’il lui achète une invitation… ça se vend, les invitations, grand’maman… Madame Balahault en avait eu une par le valet de garde-robe dont elle est parente par sa domestique (la domestique du valet de garde-robe), qui se fournit de tabac chez madame Balahault la jeune, de la rue des Bons-Enfants… La domestique avait eu la carte pour l’avoir trouvée sur le bureau de son maître… Il y a eu trente louis à partager entre les deux Balahault et la domestique… c’est pas voler, ça, pas vrai, grand’maman ?

Dame Françoise était la plus honnête cuisinière de l’Europe, mais elle était cuisinière.

— Pardié, non, petiot, répondit-elle, c’est pas voler… un méchant chiffon de papier !

— Y a donc, reprit Berrichon, que maître Louis s’est laissé embobiner et qu’il est sorti pour aller acheter une carte… En route, il a marchandé des affûtiaux pour dames… et il a envoyé tout ça tout chaud.

— Mais il y en a pour une somme énorme ! fit la vieille femme en s’arrêtant de tricoter.

Berrichon haussa les épaules.

— Ah ! que vous êtes donc jeune, allez, grand’maman ! se récria-t-il ; du vieux satin, brodé en faux et de petits morceaux de verre !…

On frappa doucement à la porte de la rue.

— Qui nous vient encore là ? demanda Françoise avec mauvaise humeur ; mets la barre…

— Pourquoi mettre la barre ?… Nous ne jouons plus à cache-cache, grand’maman…

On frappa un peu plus fort.

— Si c’étaient pourtant des voleurs ! pensa tout haut Berrichon qui n’était pas brave.

— Des voleurs ! fit la bonne femme ; quand la rue est éclairée comme en plein midi et pleine de monde… Va ouvrir.

— Réflexion faite, grand’maman, j’aime mieux mettre la barre…

Mais il n’était plus temps. On était las de frapper. La porte s’ouvrit discrètement et une mâle figure, ornée de moustaches, jeta un rapide coup d’œil tout autour de la chambre.

— A pa pur ! fit il, ce doit être ici le nid de la colombe !

Puis se tournant vers le dehors, il ajouta :

— Donne-toi la peine d’entrer, mon bon. Il n’y a qu’une respectable duègne et son poulet… nous allons prendre langue.

En même temps, il s’avança, le nez au vent, le poing sur la hanche, faisant osciller avec majesté les plis de son manteau. Il avait un paquet sous le bras.

Celui qu’il avait appelé mon bon parut à son tour. C’était aussi un homme de guerre, mais moins terrible à voir. Il était beaucoup plus petit, très-maigre, et sa moustache indigente faisait de vains efforts pour figurer ce redoutable croc qui va si bien au visage des héros. Il avait également un paquet sous le bras.

Il jeta comme son chef de file un regard autour de la chambre ; mais ce regard fut beaucoup plus long et plus attentif.

C’est Jean-Marie Berrichon qui se repentait amèrement de n’avoir point posé la barre en temps utile ! Il rendait cette justice aux nouveaux venus de s’avouer à lui-même qu’il n’avait jamais vu deux coquins d’aussi mauvaise mine.

Cette opinion prouvait que Berrichon n’avait point fréquenté le beau monde, car, certes, Cocardasse junior et frère Amable Passepoil étaient deux magnifiques gredins.

Il se glissa prudemment derrière sa grand’mère qui, plus vaillante, demanda de sa grosse voix :

— Que venez-vous chercher ici, vous autres ?

Cocardasse toucha son feutre avec cette courtoisie noble des gens qui ont usé beaucoup de sandales dans la poussière des salles d’armes. Puis il cligna de l’œil en regardant frère Passepoil.

Frère Passepoil répondit par un clin d’œil pareil.

Cela voulait dire sans doute bien des choses. — Berrichon tremblait de tous ses membres.

— Eh donc ! respectable dame, dit enfin Cocardasse junior, vous avez un timbre qui me va droit au cœur… et toi, Passepoil ?

Passepoil, nous le savons bien, était de ces âmes tendres que la vue d’une femme impressionne toujours fortement. L’âge n’y faisait rien. Il ne détestait même pas que la personne du sexe eût des moustaches plus fournies que les siennes.

Passepoil approuva d’un sourire et mit son regard en coulisse. Mais admirez cette riche nature ! sa passion pour la plus belle moitié du genre humain n’endormait point sa vigilance. Il avait déjà fait dans sa tête la carte de céans.

La colombe, comme l’appelait Cocardasse, devait être dans cette chambre fermée, sous la fente de laquelle un rayon de vive lumière s’échappait. De l’autre côté de la salle basse, il y avait une porte ouverte, et à cette porte une clef.

Passepoil toucha le coude de Cocardasse et dit tout bas :

— La clef est en dehors !

Cocardasse approuva du bonnet.

— Vénérable dame, reprit-il, nous venons pour une affaire d’importance… N’est-ce point ici que demeure… ?

— Non, répondit Berrichon derrière sa grand’mère, ce n’est pas ici.

Passepoil sourit. Cocardasse frisa sa moustache.

— Capédédious ! fit-il, voilà un adolescent de bien belle espérance !

— L’air candide…, ajouta Passepoil.

— Et de l’esprit comme quatre, bagassa !… mais comment peut-il savoir que la personne en question ne demeure pas ici, puisque je ne l’ai point nommée ?

— Nous demeurons seuls tous deux, répliqua sèchement Françoise.

— Passepoil ! dit le Gascon.

— Cocardasse ! répondit le Normand.

— Aurais-tu cru que la vénérable dame pût mentir ainsi effrontément ?

— Ma parole ! repartit frère Passepoil d’un ton pénétré, je ne l’aurais pas cru.

— Allons ! allons ! s’écria dame Françoise dont les oreilles s’échauffaient, pas tant de bavardage !… il n’est pas l’heure de s’attarder chez les gens… hors d’ici !

— Mon bon, dit Cocardasse, il y a une apparence de raison là-dedans… l’heure est indue.

— Positivement, approuva Passepoil.

— Et cependant, reprit Cocardasse, nous ne pouvons nous en aller sans avoir obtenu de réponse…

— C’est évident !

— Je propose donc de visiter la maison honnêtement et sans bruit.

— J’obtempère ! fit Amable Passepoil.

Et se rapprochant vivement, il ajouta :

— Prépare ton mouchoir, j’ai le mien… et vas prendre le petit ; je me charge de la femme.

Dans les grandes occasions, ce Passepoil se montrait parfois supérieur à Cocardasse lui-même.

Leur plan était tracé. Passepoil se dirigea vers la porte de la cuisine ; l’intrépide Françoise s’élança pour lui barrer le passage, tandis que Berrichon essayait de gagner la rue afin d’appeler du secours.

Cocardasse le saisit par une oreille et lui dit :

— Si tu cries, je t’étrangle, petit pécaire !

Berrichon terrifié ne dit mot. Cocardasse lui noua son mouchoir sur la bouche.

Pendant cela, Passepoil, au prix de trois égratignures et de deux bonnes poignées de cheveux, bâillonnait dame Françoise solidement. Il la prit dans ses bras et l’emporta à la cuisine, où Cocardasse apportait Berrichon.

Quelques personnes prétendent qu’Amable Passepoil profita de la position où était dame Françoise pour déposer un baiser sur son front. S’il le fit, il eut tort. Elle avait été laide dès sa plus tendre jeunesse. Mais nous tenons à n’accepter aucune responsabilité au sujet de ce Passepoil. Ses mœurs étaient légères. Tant pis pour lui !

Berrichon et sa grand’mère n’étaient pas au bout de leurs peines. On les garrotta ensemble, et on les attacha fortement au pied du bahut à vaisselle.

Puis on ferma sur eux la porte à double tour.

Cocardasse junior et Amable Passepoil étaient maîtres absolus du terrain.




A SUIVRE........
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Elisabeth
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MessageSujet: Re: LE BOSSU PAUL FEVAL    Mer 31 Jan - 14:40

X

— Deux dominos. —



Au-dehors, dans la rue du Chantre, les boutiques étaient toutes fermées. Parmi les commères, celles qui ne dormaient pas encore faisaient foule et tapage à la porte du Palais-Royal. La Guichard et la Durand, madame Balahault et madame Morin étaient toutes les quatre du même avis : jamais on n’avait vu entrer tant et de si riches toilettes aux fêtes de son Altesse ! Toute la cour était là.

Madame Balahault, qui était une personne considérable, jugeait en dernier ressort les toilettes, préalablement discutées par madame Morin, la Guichard et la Durand.

Puis, par une transition habile, on arrivait aux personnes, après avoir épluché la soie et les dentelles. Parmi toutes ces belles dames, il en était bien peu qui eussent conservé, aux yeux de madame Balahault, la robe nuptiale dont parle l’Écriture.

Mais ce n’était plus déjà pour les dames que nos commères se pressaient aux abords du Palais-Royal, bravant les invectives des porteurs et des cochers, défendant leurs places contre les tard-venus et piétinant dans la boue avec une longanimité digne d’éloges ; ce n’était pas non plus pour les princes ou les grands seigneurs. On était blasé sur les dames ; on avait eu des grands seigneurs et des princes en veux-tu en voilà ! On avait vu passer madame de Soubise avec madame de La Ferté, les deux belles la Fayette, la jeune duchesse de Rosny, cette blonde aux yeux noirs qui brouilla le ménage d’un fils de Louis XIV. — Les demoiselles de Bourbon-Busset, cinq ou six Rohan de divers poils, des Broglie, des Chastellux, des Bauffremont, des Choiseul, des Coigny et le reste. On avait vu passer M. le comte de Toulouse, frère de M. du Maine, avec la princesse sa femme. Les présidents ne se comptaient plus, les ministres marquaient à peine ; on regardait à peine les ambassadeurs.

La foule restait pourtant et s’augmentait de minute en minute. Qu’attendait donc la foule ? Elle n’eût pas montré tant de persévérance pour M. le Régent lui-même !

Mais c’est qu’il s’agissait, en vérité, d’un bien autre personnage !

Le jeune roi ? — Non pas. — Montez encore !

Le Dieu : l’Écossais, M. Law, la providence de tout ce peuple qui allait devenir un peuple millionnaire.

M. Law de Lauriston, le sauveur et le bienfaiteur.

M. Law que cette même foule devait essayer d’étrangler à cette même place, quelques mois plus tard.

M. Law dont les chevaux heureux ne travaillaient plus, remplacés qu’ils étaient sans cesse par des attelages humains.

La foule attendait ce bon M. Law. La foule était bien décidée à l’attendre jusqu’au lendemain matin.

Quand on songe que les poëtes accusent volontiers la foule d’inconstance, de légèreté, que sais-je ! cette excellente foule, plus patiente qu’un troupeau de moutons, cette foule inébranlable, cette foule tenace, cette foule infatigable que nous avons tous vue cent fois en notre vie encombrer les trottoirs mouillés quinze heures durant pour voir passer ceci ou cela, — pas grand’chose souvent, — parfois rien du tout.

Si les bœufs gras des cinquante derniers siècles savaient écrire !…

Mais tous ces favoris que la foule attend ont une fin violente. Voilà sans doute ce que les poëtes veulent dire.

La rue du Chantre, noire et déserte malgré le voisinage de cette cohue et de ces lumières, semblait dormir. Ses deux ou trois réverbères tristes se miraient dans son ruisseau fangeux. Au premier abord, on n’y découvrait âme qui vive.

Mais à quelques pas de la maison de maître Louis, de l’autre côté de la rue, dans un enfoncement profond, formé par la récente démolition de deux maisons, six hommes, vêtus de couleurs sombres, se tenaient immobiles et muets.

Deux chaises à porteurs étaient à terre derrière eux. Ce n’était point M. Law que ceux-ci attendaient.

Ils avaient les yeux fixés sur la porte close de la maison de maître Louis depuis que Cocardasse junior et frère Passepoil y étaient entrés.

Ceux-ci, restés seuls dans la salle basse après leur expédition victorieuse contre Berrichon et dame Françoise, se posèrent en face l’un de l’autre et se regardèrent avec une mutuelle admiration.

— Sandiéou ! l’enfant, dit Cocardasse, tu n’as pas encore oublié ton métier !

— Ni toi non plus : c’est fait proprement… mais nous en sommes pour nos mouchoirs !

Si nous avons eu parfois à blâmer Passepoil, ce n’a point été par suite d’une injuste partialité : la preuve c’est que nous ne craignons pas de signaler à l’occasion ses côtés vertueux : il était économe.

Cocardasse, entaché au contraire de prodigalité, ne releva point ce qui avait trait aux mouchoirs.

— Eh donc ! reprit-il, le plus fort est fait…

— Du moment qu’il n’y a pas du Lagardère dans une affaire, fit observer Passepoil, tout va comme sur des roulettes.

— Et, Dieu merci ! Lagardère est loin…

— Soixante lieues de pays entre nous et la frontière.

Ils se frottèrent les mains.

— Ne perdons pas de temps, mon bon, reprit Cocardasse ; sondons le terrain. Voici deux portes.

Il montrait l’appartement d’Aurore et le haut de l’escalier tournant.

Passepoil se caressa le menton.

— Je vais glisser un coup d’œil par la serrure, dit-il en se dirigeant déjà vers la chambre d’Aurore.

Un regard terrible de Cocardasse junior l’arrêta.

— Capédébious ! fit le Gascon, je ne souffrirai pas celà ! C’te petité couquine est à faire sa toilette : respectons la décence !

Passepoil baissa les yeux humblement :

— Ah ! mon noble ami ! fit-il, que tu es heureux d’avoir de bonnes mœurs !

— Troun de l’air ! je suis comme cela !… et sois sûr, mon bon, que la fréquentation d’un homme tel que moi finira par te corriger… le vrai philosophe commande à ses passions…

— Je suis l’esclave des miennes, soupira Passepoil ; mais c’est qu’elles sont si fortes !

Cocardasse lui toucha la joue paternellement.

— À vaincre sans péril, prononça-t-il avec gravité, on triomphe sans agrément… Monte un peu voir ce qu’il y a là-haut.

Passepoil grimpa aussitôt comme un chat.

— Fermé ! dit-il en levant le loquet de la porte de maître Louis.

— Et par le trou ?… Ici, la décence le permet.

— Noir comme un four !

— Viens çà… récapitulons un peu les instructions de ce bon M. de Gonzague.

— Il nous a promis, dit Passepoil, cinquante pistoles à chacun.

— À certaines conditions… primò…

Au lieu de poursuivre, il prit le paquet qu’il portait sous le bras… Passepoil fit de même.

À ce moment, la porte que Passepoil avait trouvée close au haut de l’escalier, tourna sans bruit sur ses gonds. — La figure pâle et futée du bossu parut dans la pénombre. Il se prit à écouter.

Les deux maîtres d’armes regardaient leurs paquets d’un air indécis.

— Est-ce absolument nécessaire ? demanda Cocardasse qui frappa sur le sien d’un air mécontent.

— Pure formalité…, répliqua Passepoil.

— Eh donc ! Normand, tire-nous de là !

— Rien de plus simple… Gonzague nous a dit : « Vous porterez des habits de laquais, » — nous les portons fidèlement… sous notre bras.

Le bossu se mit à rire.

— Sous notre bras ! s’écria Cocardasse enthousiasmé ; tu as de l’esprit comme quatre, ma caillou !

— Sans mes passions et leur tyrannique empire, répliqua sérieusement Passepoil, je crois que j’aurais été loin !

Ils déposèrent tous les deux sur la table leurs paquets, qui contenaient des habits de livrée. C’était un point réglé, grâce à la subtile logique de frère Passepoil.

Cocardasse poursuivit.

— M. de Gonzague nous a dit en second lieu : Vous vous assurerez que la litière et les porteurs attendent dans la rue du Chantre.

— C’est fait, dit Passepoil.

— Oui bien, fit Cocardasse en se grattant l’oreille ; mais il y a deux chaises… que penses-tu de cela, toi ?

— Abondance de biens ne nuit pas ! décida Passepoil ; je n’ai jamais été en chaise…

— Ni moi non plus !

— Nous nous ferons porter à tour de rôle pour revenir à l’hôtel.

— Réglé !… Troisièmement : Vous vous introduisez dans la maison…

— Nous y sommes.

— Dans la maison, il y a une jeune fille…

— Tiens, mon noble ami ! s’écria Passepoil ; regarde !… me voilà tout tremblant…

— Et tout blême !… qu’as-tu donc ?

— Rien que pour entendre parler de ce sexe auquel je dois tous mes malheurs.

Cocardasse lui frappa rudement sur l’épaule.

— A pa pur ! fit-il, mon bon, entre soi, on se doit des égards… chacun a ses petites faiblesses… mais si tu me romps encore les oreilles avec tes passions, sandiéou ! je te les coupe !

Passepoil ne releva point la faute de grammaire, et comprit bien qu’il s’agissait de ses oreilles. Il y tenait, bien qu’il les eût longues et rouges.

— Tu n’as pas voulu que je m’assure si la jeune fille était là…, dit-il.

— Elle y est, répliqua Cocardasse ; écoute plutôt !

Un joyeux éclat de rire se fit entendre dans la pièce voisine.

Frère Passepoil mit la main sur son cœur.

— Vous prendrez la jeune fille, poursuivit Cocardasse, ou plutôt vous la prierez poliment de monter dans la litière que vous ferez conduire au pavillon…

— Et vous n’emploierez la violence, ajouta

Passepoil, que s’il n’y a pas moyen de faire autrement.

— C’est cela !… Et je dis que cinquante pistoles sont un bon prix pour une pareille besogne !

— Ce Gonzague est-il assez heureux ! soupira tendrement Passepoil.

Cocardasse toucha la garde de sa rapière. Passepoil lui prit la main.

— Mon noble ami, dit-il, tue-moi tout de suite !… c’est la seule manière d’éteindre le feu qui me dévore !… voilà mon sein !… perce-le du coup mortel !…

Le Gascon le regarda un instant d’un air de compassion profonde :

— Pécaire ! fit-il ; ce que c’est que de nous !… Voici une bagasse qui n’emploiera pas une seule de ses cinquante pistoles à jouer ou à boire !

Le bruit redoubla dans la chambre voisine. Cocardasse et Passepoil tressaillirent, parce qu’une petite voix grêle et stridente prononça tout haut derrière eux :

— Il est temps !

Ils se retournèrent vivement. Le bossu de l’hôtel de Gonzague était debout auprès de la table et défaisait tranquillement leurs paquets.

— Oh ! oh ! fit Cocardasse, par où est-t-il passé celui-là ?

Passepoil s’était prudemment reculé.

Le bossu tendit une veste de livrée à Passepoil, une autre à Cocardasse.

— Et vite ! commanda-t-il sans élever la voix.

Ils hésitèrent. Le Gascon surtout ne pouvait point se faire à l’idée d’endosser ces habits de laquais.

— Capédédious ! s’écria-t-il, de quoi te mêles-tu, toi ?

— Chut !… siffla le bossu ; dépêchez…

On entendit à travers la porte la voix de dona Cruz qui disait :

— C’est parfait ! Il ne manque plus que la litière !

— Dépêchez ! répéta impérieusement le bossu.

En même temps, il éteignit la lampe.

La porte de la chambre d’Aurore s’ouvrit, jetant dans la salle basse une lueur vague.

Cocardasse et Passepoil se retirèrent derrière la cage de l’escalier pour faire rapidement leur toilette.

Le bossu entr’ouvrit une des fenêtres donnant sur la rue du Chantre.

Un léger coup de sifflet retentit dans la nuit.

Une des litières s’ébranla.

Les deux caméristes traversaient en ce moment la chambre à tâtons. Le bossu leur ouvrit la porte.

— Êtes-vous prêts ? demanda-t-il tout bas.

— Nous sommes prêts, répondirent Cocardasse et Passepoil.

— À votre besogne !

Dona Cruz sortait de la chambre d’Aurore en disant :

— Il faudra bien que je trouve une litière !… le diable galant n’a donc pas songé à cela !

Derrière elle, le bossu referma la porte.

La salle basse fut plongée dans une complète obscurité.

Dona Cruz s’arrêta interdite. Elle entendait des mouvements dans l’ombre.

— Aurore ! dit-elle d’une voix déjà mal assurée ; ouvre-moi… éclaire-moi !

Faut-il l’avouer ? cette charmante dona Cruz n’avait pas peur des hommes. C’était vers le démon que l’obscurité tournait ses terreurs. On venait d’évoquer le diable en riant : dona Cruz croyait déjà sentir ses cornes dans les ténèbres.

Comme elle revenait vers la porte d’Aurore pour l’ouvrir, elle rencontra deux mains rudes et velues qui saisirent les siennes. Ces mains appartenaient à Cocardasse junior. Dona Cruz essaya de crier. Sa gorge, convulsivement serrée par l’épouvante, étrangla sa voix au passage.

Aurore, qui se tournait et se retournait devant son miroir ; car la parure la faisait coquette ; Aurore ne l’entendit point, étourdie qu’elle était par les murmures de la foule, massée sous ses fenêtres.

On venait d’annoncer que le carrosse de M. Law, qui venait de l’hôtel d’Angoulême, était à la hauteur de la Croix du Trahoir.

— Il vient ! il vient ! criait-on de toutes parts.

Et la cohue de s’agiter follement.

— Mademoiselle, dit Cocardasse en dessinant un profond salut, qui fut perdu faute de quinquet, permettez-moi de vous offrir…

Dona Cruz était déjà à l’autre bout de la chambre.

Là, elle rencontra deux autres mains, moins poilues, mais plus calleuses, qui étaient la propriété de frère Amable Passepoil. Cette fois, elle réussit à pousser un grand cri.

— Le voici ! le voici ! disait la foule.

Le cri de la pauvre dona Cruz fut perdu comme le salut de Cocardasse.

Elle échappa à cette seconde étreinte, mais Cocardasse la serrait de près. Passepoil et lui s’arrangeaient pour lui fermer toute autre issue que la porte du perron. Quand elle arriva auprès de cette porte, les deux battants s’ouvrirent. La lueur des réverbères éclaira son visage. Cocardasse ne put retenir un mouvement de surprise.

Un homme qui se tenait sur le seuil, en dehors, jeta une mante sur la tête de dona Cruz. On la saisit demi-folle d’effroi et on la poussa dans la chaise, dont la portière se referma aussitôt.

— À la petite maison derrière Saint-Magloire ! ordonna Cocardasse.

La chaise partit. Passepoil rentra, frétillant comme un goujon sur l’herbe. Il avait touché de la soie ! Cocardasse était tout pensif.

— Elle est mignonne ! dit le Normand, mignonne ! mignonne !… Oh ! le Gonzague !

— Capédébious ! s’écria Cocardasse en homme qui veut chasser une pensée importune, j’espère que voilà une affaire menée adroitement…

— Quelle petite main satinée !

— Les cinquante pistoles sont à nous !… Je te l’ai dit : du moment qu’il n’y a pas de Lagardère dans une aventure…

Il regarda tout autour de lui, comme s’il n’eût point été parfaitement convaincu de ce qu’il avançait.

— Et la taille ! fit Passepoil ; — je n’envie à Gonzague ni ses titres, ni son or… mais…

— Allons ! interrompit Cocardasse, en route !

— Elle m’empêchera longtemps de dormir !

Cocardasse le saisit au collet et l’entraîna ; puis se ravisant :

— La charité nous oblige à délivrer la vieille et son petit, dit-il.

— Ne trouves-tu pas que la vieille est bien conservée ? demanda frère Passepoil.

Il eut un maître coup de poing dans le dos. Cocardasse fit tourner la clef dans la serrure. Avant qu’il eût ouvert, la voix du bossu qu’ils avaient presque oublié se fit entendre du côté de l’escalier.

— Je suis assez content de vous, mes braves, dit-il, — mais votre besogne n’est pas finie… laissez cela !

— Il a le verbe haut, le petit homme ! grommela Cocardasse.

— Maintenant qu’on ne le voit plus, ajouta Passepoil, — sa voix me fait un drôle d’effet… on dirait que je l’ai entendue quelque part, autrefois…

Un bruit sec et répété annonça que le bossu battait le briquet. — La lampe se ralluma.

— Qu’avez-vous donc à faire, s’il vous plaît, maître Ésope ? demanda le Gascon ; c’est ainsi qu’on vous nomme, je crois ?

— Ésope… Jonas… et d’autres noms encore, repartit le petit homme ; attention à ce que je vais vous ordonner !

— Salue Son Excellence, Passepoil…, ordonner !… Peste !…

Il mit la main au chapeau. Passepoil l’imita, en ajoutant d’un accent railleur :

— Nous attendons les ordres de Son Excellence !

— Et bien vous faites ! prononça sèchement le bossu.

Nos deux estafiers échangèrent un regard. Passepoil perdit son air de moquerie et murmura :

— Cette voix-là… bien sûr que je l’ai entendue !

Le bossu prit derrière l’escalier deux de ces lanternes à manche qu’on portait au-devant des chaises, la nuit. Il les alluma.

— Prenez ceci, dit-il.

— Eh donc ! fit Cocardasse avec mauvaise humeur, — croyez-vous que nous pourrons rattraper la chaise ?…

— Elle est loin, si elle court toujours ! ajouta Passepoil.

— Prenez ceci.

Ce bossu était entêté, — nos deux braves prirent chacun une des lanternes.

Le bossu montra du doigt la chambre d’où dona Cruz était sortie quelques minutes auparavant.

— Il y a là une jeune fille, dit-il.

— Encore ! s’écrièrent à la fois Cocardasse et Passepoil.

Et ce dernier pensa tout haut :

— L’autre litière !…

— Cette jeune fille, poursuivit le bossu, — achève de s’habiller… Elle va sortir par cette porte comme l’autre…

Cocardasse désigna d’un coup d’œil la lampe rallumée.

— Non, dit le petit homme ; — cette fois, vous n’éteindrez pas la lampe.

— Alors, que faisons-nous ? demanda le Gascon.

— Je vais vous le dire : vous aborderez la jeune fille franchement, mais respectueusement… Vous lui direz : Nous sommes ici pour vous conduire au bal du Palais.

— Il n’y avait pas un mot de cela dans nos instructions…, fit observer Passepoil.

Et Cocardasse ajouta :

— La jeune fille nous croira-t-elle ?

— Elle vous croira si vous lui dites le nom de celui qui vous envoie.

— Le nom de monsieur de Gonzague ?

— Non pas !… Et si vous ajoutez que votre maître l’attendra, minuit sonnant… souvenez-vous bien de cela ! dans les jardins du Palais, au rond-point de Diane…

— Avons-nous donc deux maîtres, à présent, sandiéou ! s’écria Cocardasse.

— Non, répondit le bossu, — vous n’avez qu’un maître… mais il ne s’appelle pas Gonzague.

Le bossu, disant cela, gagna l’escalier tournant. Il mit le pied sur la première marche.

— Et comment s’appelle-t-il, notre maître ? interrogea Cocardasse, qui faisait de vains efforts pour garder son insolent sourire ; — Ésope II, sans doute ?…

— Ou Jonas ? balbutia Passepoil.

Le bossu les regarda. Ils baissèrent les yeux. Le bossu prononça lentement :

— Votre maître se nomme Henri de Lagardère !

Ils tressaillirent tous deux et parurent soudain rapetissés.

— Lagardère ! firent-ils de la même voix sourde et tremblante.

Le bossu monta l’escalier. — Quand il fut en haut, il les regarda un instant courbés et domptés, puis il dit ce seul mot :

— Marchez droit !

Et il disparut.

— Aïe ! fit Passepoil quand la porte du haut fut refermée.

— A pa pur ! grommela Cocardasse, nous avons vu le diable.

— Marchons droit, mon noble ami.

— Capédébious ! soyons sages comme des images… et marchons droit !

— Figure-toi, se reprit-il, que j’avais cru reconnaître…

— Le petit Parisien ?…

— Non… la jeune fille… celle que nous avons mise en chaise… pour la gentille Bohémienne que j’ai vue là-bas, en Espagne, au bras de Lagardère…

Passepoil poussa un cri… La chambre d’Aurore venait de s’ouvrir.

— Qu’est-ce donc ? fit le Gascon en frissonnant.

Car tout l’épouvantait désormais.

— La jeune fille que j’ai vue au bras de Lagardère, là-bas, en Flandre !… balbutia Passepoil.

Aurore était sur le seuil.

— Flor ! appela-t-elle ; où donc es-tu ?

Cocardasse et Passepoil, tenant à la main leurs lanternes, s’avancèrent, l’échine courbée. Leur détermination de marcher droit s’enracinait de plus en plus.

C’étaient, du reste, deux laquais du plus magnifique modèle avec leurs épées en verrouil. Bien peu de suisses de paroisses auraient pu lutter avec eux pour l’aisance et la bonne tenue.

Aurore était si délicieusement belle sous son costume de cour, qu’ils restèrent en admiration devant elle.

— Où est Flor ? répéta-t-elle. Est-ce que la folle est partie sans moi ?

— Sans vous, renvoya le Gascon comme un écho.

Et le Normand répéta :

— Sans vous !

Aurore donna son éventail à Passepoil, son bouquet à Cocardasse. Vous eussiez dit qu’elle avait eu de grands laquais toute sa vie.

— Je suis prête, dit-elle. Partons !

Les échos :

— Partons !

— Partons !

Et au moment de monter en chaise :

— A-t-il dit où je le retrouverais ? demanda Aurore.

— Au rond-point de Diane, murmura Cocardasse avec une voix de ténor.

— À minuit, acheva Passepoil.

Tous deux, les bras pendants et le corps incliné.

On partit. Par-dessus la chaise qu’ils accompagnaient, la lanterne à la main, Cocardasse junior et frère Passepoil échangèrent un dernier regard.

Ce regard voulait dire :

— Marchons droit !

L’instant d’après, on eût pu voir sortir, par la porte de l’allée qui conduisait à l’appartement particulier de maître Louis, un petit homme noir, qui longea la rue du Chantre en trottinant.

Il traversa la rue Saint-Honoré au moment où le carrosse de ce bon M. Law allait passer, et la foule se moqua bien de sa bosse.

De ces moqueries, le bossu ne semblait point beaucoup se soucier.

Il fit le tour du Palais-Royal et entra dans la cour des Fontaines.

Rue de Valois, il y avait une petite porte qui donnait entrée dans la partie des bâtiments appelée les privés de Monsieur. C’était là que Philippe d’Orléans, régent de France, avait son cabinet de travail.

Le bossu frappa d’une certaine sorte. On lui ouvrit aussitôt, et du fond d’un corridor noir une grosse voix s’éleva.

– Ah ! c’est toi, Riquet à la Houppe ! dit-elle ; monte vite : on t’attend…




A SUIVRE........
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Elisabeth
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MessageSujet: Re: LE BOSSU PAUL FEVAL    Mer 31 Jan - 14:42

LE PALAIS-ROYAL.




I

— Sous la tente. —




Les pierres aussi ont leurs destinées. Les murailles vivent longtemps et voient les générations passer ; elles savent bien des histoires. Ce serait un curieux travail que la monographie d’un de ces cubes taillés dans le liais ou dans le tuf, dans le granit ou dans le grès. Que de drames alentour : comédies et tragédies ! Que de grandes et que de petites choses ! combien de rires ! combien de pleurs !

Ce fut la tragédie qui fonda le Palais-Royal. Armand du Plessis, cardinal de Richelieu, immense homme d’État, lamentable poëte, acheta du sieur Dufresne l’ancien hôtel de Rambouillet, au marquis d’Estrées le grand hôtel de Mercœur. Sur l’emplacement de ces deux demeures seigneuriales, il donna l’ordre à l’architecte Lemercier de lui bâtir une maison, digne de sa haute fortune. — Quatre autres fiefs furent acquis pour dessiner les jardins. Enfin, pour dégager la façade où étaient les armoiries des Du Plessis, surmontées du chapeau de cardinal, on fit emplette de Sillery, en même temps qu’on ouvrait une grande rue pour permettre au carrosse de son Éminence d’arriver sans encombre à ses fermes de la Grange-Batelière.

La rue devait garder le nom de Richelieu ; la ferme, sur les terrains de laquelle s’élève maintenant le plus brillant quartier de Paris, baptisa longtemps l’arrière-façade de l’Opéra ; le palais seul n’eut point de mémoire.

Tout battant neuf, il échangea son titre de Cardinal pour un titre plus élevé encore. Richelieu dormait à peine dans la tombe, que sa maison s’appelait déjà le Palais-Royal.

Il aimait le théâtre, ce terrible prêtre ! on pourrait presque dire qu’il bâtit son palais pour y mettre des théâtres. Il en fit trois, bien qu’à la rigueur, il n’en fallût qu’un pour représenter sa chère tragédie de Mirame, fille idolâtrée de sa propre muse.

Elle était en vérité trop lourde pour exceller au jeu des vers, cette main qui trancha la tête du connétable de Montmorency. Mirame fut représentée devant trois mille fils et filles des croisés qui eurent bien le cœur d’applaudir. Cent odes, autant de dithyrambes, le double de madrigaux tombèrent le lendemain en pluie fade sur la ville, célébrant les gloires du redoutable poëte, — puis, tout ce lâche bruit se tut. — On parla tout bas d’un jeune homme qui faisait aussi des tragédies, qui n’était pas cardinal et qui s’appelait Corneille.

Un théâtre de deux cents spectateurs, un théâtre de cinq cents, un théâtre de trois mille, Richelieu ne se contenta pas à moins. Tout en suivant la politique pittoresque de Tarquin, tout en faisant tomber systématiquement les têtes effrontées qui dépassaient le niveau, il s’occupait de ses décors et de ses costumes comme un excellent directeur qu’il était. — On dit qu’il inventa la mer agitée qui fait vivre maintenant dans le premier dessous tant de pères de famille, les nuages de gaze, les rampes mobiles et les praticables. — Il imagina lui-même le ressort qui faisait rouler le rocher de Sisyphe, fils d’Éole, dans la pièce de Desmarets.

On ajoute qu’il tenait bien plus à ces divers petits talents, y compris celui de danseur, qu’à sa gloire politique : c’est la règle.

Néron ne fut point immortel, malgré ses succès de joueur de flûte. Richelieu mourut. Anne d’Autriche et son fils Louis XIV vinrent habiter le Palais-Cardinal. La Fronde fit tapage autour de ces murailles toutes neuves. Mazarin, qui ne faisait point de tragédies, écouta plus d’une fois, riant sous cape et tremblant à la fois, les grands cris du peuple ameuté sous ses fenêtres.

Mazarin avait pour retraite les appartements qui servirent plus tard à Philippe d’Orléans, régent de France. C’était l’aile orientale, ayant retour sur la galerie actuelle des Proues, vers la cour des Fontaines.

Il était là au printemps de l’année 1640, quand les frondeurs pénétrèrent de force au Palais, pour se bien assurer par eux-mêmes qu’on ne leur avait point enlevé le jeune roi. Un tableau de la galerie du Palais-Royal représente ce fait et montre Anne d’Autriche, soulevant, en présence du peuple, les langes de Louis XIV enfant.

À ce sujet, on rapporte un mot de l’un des petits-neveux du régent, le roi des Français Louis-Philippe. Ce mot va bien au Palais-Royal, qui est un monument sceptique, charmant, froid, sans préjugés, un esprit fort en pierre de taille qui se planta sur l’oreille la cocarde de Camille Desmoulins, mais qui caressa les cosaques : ce mot va bien aussi à la race de l’élève de Dubois, le plus spirituel prince qui ait jamais perdu le temps et l’or de l’État à faire orgie.

Casimir Delavigne, regardant ce tableau, qui est de Mauzaise, s’étonnait de voir la reine sans garde, au milieu de cette multitude. Le duc d’Orléans, depuis Louis-Philippe, se prit à sourire, et répondit :

— Il y en a, mais on ne les voit pas.

Ce fut au mois de février 1672 que Monsieur, frère du roi, tige de la maison d’Orléans, entra en possession du Palais-Royal. Louis XIV, le vingt et un de ce mois, lui en constitua la propriété en apanage. Henriette-Anne d’Angleterre, duchesse d’Orléans, y tint une cour brillante.

Le duc de Chartres, fils de Monsieur, le futur régent, y épousa, vers la fin de l’année 1692, mademoiselle de Blois, la dernière des filles naturelles du roi et de madame de Montespan.

Sous la Régence, il ne s’agissait plus de tragédie. L’ombre triste de Mirame dut se voiler pour ne point voir ces fameux petits soupers que le duc d’Orléans faisait, dit Saint-Simon, « en des compagnies fort étranges ; » mais ses théâtres servirent, car la mode était aux filles d’Opéra.

La belle duchesse de Berry, fille du régent, toujours entre deux vins et le nez barbouillé de tabac d’Espagne, faisait partie de l’étrange compagnie où n’entraient, ajoute le même Saint-Simon, « que des dames de moyenne vertu et des gens de peu, mais brillant par leur esprit et leur débauche… On buvait beaucoup et du meilleur… On disait des ordures à gorge déployée, des impiétés à qui mieux mieux, et quand on avait fait du bruit et qu’on était bien ivre, on allait se coucher… »

Mais Saint-Simon n’aimait pas le régent. Si l’histoire ne peut cacher entièrement les regrettables faiblesses de ce prince, du moins nous montre-t-elle les grandes qualités que ses excès ne parvinrent pas à étouffer.

Ses vices étaient à son infâme précepteur : ce qu’il avait de vertu lui appartenait, d’autant mieux qu’on avait fait plus d’efforts pour la tuer en lui. Ses orgies, et ceci est rare, n’eurent point de revers sanglant. Il fut humain ; il fut bon. Peut-être eût-il été grand sans les exemples et les conseils qui empoisonnèrent sa jeunesse.

Le jardin du Palais-Royal était alors beaucoup plus vaste qu’aujourd’hui. Il touchait d’un côté aux maisons de la rue de Richelieu, de l’autre aux maisons de la rue des Bons-Enfants. Au fond, du côté de la Rotonde, il allait jusqu’à la rue Neuve-des-Petits-Champs. Ce fut longtemps après seulement, sous le règne de Louis XVI que Louis-Philippe-Joseph, duc d’Orléans, bâtit ce qu’on appelle les galeries de pierre, pour isoler le jardin et l’embellir.

Au temps où se passe notre histoire, d’énormes charmilles, toutes taillées en portiques italiens, entouraient les berceaux, les massifs et les parterres. La belle allée de marronniers d’Inde, plantée par le cardinal de Richelieu, était dans toute sa vigueur. L’arbre de Cracovie, dernier arbre de cette avenue, existait encore au commencement de ce siècle.

Deux autres avenues d’ormes, taillés en boule, allaient dans le sens de la largeur. Au centre était une demi-lune avec bassin d’eau jaillissante. À droite et à gauche, en revenant vers le palais, on trouvait le rond-point de Mercure et le rond-point de Diane, entourés de massifs d’arbrisseaux. Derrière le bassin se trouvait le quinconce des tilleuls, entre les deux grandes pelouses.

L’aile orientale du palais, plus considérable que celle où fut construit, plus tard, le Théâtre-Français sur l’emplacement de la célèbre galerie de Mansard, se terminait par un pignon à fronton, qui portait cinq fenêtres de façade sur le jardin. Ces fenêtres regardaient le rond-point de Diane. Le cabinet de travail du régent était là.

Le Grand-Théâtre, qui avait subi fort peu de modifications depuis le temps du cardinal, servait aux représentations de l’Opéra. Le palais proprement dit, outre les salons d’apparat, contenait les appartements d’Élisabeth-Charlotte de Bavière, princesse palatine, duchesse douairière d’Orléans, seconde femme de Monsieur, ceux de la duchesse d’Orléans, femme du régent, et ceux du duc de Chartres. Les princesses, à l’exception de la duchesse de Berry et de l’abbesse de Chelles, habitaient l’aile occidentale qui allait vers la rue de Richelieu.

L’Opéra, situé de l’autre côté, occupait une partie de l’emplacement actuel de la cour des Fontaines et de la rue de Valois. Il avait ses derrières sur la rue des Bons-Enfants. Un passage, connu sous le nom galant de Cour-aux-Ris, séparait l’entrée particulière de ces dames des appartements du régent.

Elles jouissaient, à titre de tolérance, du jardin du palais.

Celui-ci n’était point ouvert au public, comme de nos jours ; mais il était facile d’en obtenir l’entrée. En outre, presque toutes les maisons des rues des Bons-Enfants, de Richelieu et Neuve-des-Petits-Champs avaient des balcons, des terrasses régnantes, des portes basses et même des perrons qui donnaient accès dans les massifs. Les habitants de ces maisons se croyaient si bien en droit de jouir du jardin, qu’ils firent plus tard un procès à Louis-Philippe-Joseph d’Orléans lorsque ce prince voulut enclore le Palais-Royal.

Tous les auteurs contemporains s’accordent à dire que le jardin du palais était un séjour délicieux, et certes, sous ce rapport, nous avons beaucoup à regretter. Rien de moins délicieux que le promenoir carré, envahi par les bonnes d’enfants, et où s’alignent maintenant les deux allées d’ormes malades. Il faut croire que la construction des galeries, en interceptant l’air, nuit à la végétation ; notre Palais-Royal est une très belle cour : ce n’est plus un jardin.

Cette nuit-là, c’était un enchantement, un paradis, un palais de fées. Le régent, qui n’avait pas beaucoup de goût à la représentation, sortait de son habitude et faisait les choses magnifiquement. On disait, il est vrai, que ce bon M. Law fournissait l’argent de la fête : mais qu’importait cela ! En ce monde, beaucoup de gens sont de cet avis, qu’il ne faut voir que le résultat.

Si Law payait les violons en son propre honneur, c’était un homme qui entendait bien la publicité, voilà tout. Il eût mérité de vivre de nos jours d’habileté, où tel écrivain s’est fait une renommée en achetant tous les exemplaires des quatorze premières éditions de son livre, si bien que la quinzième a fini par se vendre ou à peu près, — où tel dentiste, pour gagner vingt mille francs, dépense dix mille écus en annonces, — où tel directeur de théâtre met chaque soir trois ou quatre cents humbles amis dans sa salle pour prouver à deux cent cinquante spectateurs vrais que l’enthousiasme n’est pas mort en France.

Ce n’est pas seulement à titre d’inventeur de l’agio que ce bon M. Law peut être regardé comme le véritable précurseur de la banque contemporaine.

Cette fête était pour lui ; cette fête avait pour but de glorifier son système et aussi sa personne. Pour que la poudre qu’on jette aille bien dans les yeux éblouis, il faut la jeter de haut. Ce bon monsieur Law avait senti le besoin d’un piédestal d’où il pût mieux jeter sa poudre. On devait cuire une nouvelle fournée d’actions le lendemain.

Comme l’argent ne lui coûtait rien, il fit sa fête splendide.

Nous ne parlerons point des salons du Palais, décorés pour cette circonstance avec un luxe inouï. La fête était surtout dans le jardin, malgré la saison avancée. Le jardin était entièrement tendu et couvert. La décoration générale représentait un campement de colons dans la Louisiane, sur les bords du Mississipi, ce fleuve d’or. Toutes les serres de Paris avaient été mises à contribution pour composer des massifs d’arbustes exotiques : on ne voyait partout que fleurs tropicales et fruits du paradis terrestre. Les lanternes qui pendaient à profusion aux arbres et aux colonnes étaient des lanternes indiennes ; on se le disait ; seulement les tentes des Indiens sauvages, jetées çà et là, semblaient trop jolies.

Mais les amis de M. Law allaient répétant :

— Vous ne vous figurez pas comme les naturels de ce pays sont avancés !

Une fois admis le style un peu fantastique des tentes, il est certain que tout était d’un rococo délicieux. Il y avait des lointains ménagés, des forêts sur toile, des rochers de carton à l’aspect terrible, des cascades qui écumaient comme si l’on eût mis du savon dans leur eau.

Le bassin central était surmonté de la statue allégorique du Mississipi, qui avait un peu les traits de ce bon M. Law. Ce dieu tenait une urne d’où l’eau s’échappait : derrière le dieu, dans le bassin même, on avait placé une machine ayant mission de figurer une de ces chaussées que construisent les castors dans les cours d’eau de l’Amérique septentrionale.

M. de Buffon n’avait pas encore fait l’histoire de ces intéressants animaux, ingénieux, méthodiques et rangés comme des élèves de l’école Polytechnique.

Nous avons placé ce détail de la chaussée des castors, parce qu’il dit tout et vaut à lui seul la description la plus étendue.

C’était autour de la statue du dieu Mississipi que la Nivelle, mademoiselle Dubois-Duplant, mademoiselle Hernoux, Leguay, Salvator et Pompignan devaient danser le ballet indien, pour lequel cinq cents sujets étaient engagés.

Les compagnons de plaisir du régent, le marquis de Cossé, le duc de Brissac, la Fare, le poëte, madame de Tencin, madame de Royan et la duchesse de Berry s’étaient bien un peu moqués autour de tout cela, mais pas tant que le régent lui-même.

Il n’y avait guère qu’un homme pour surpasser le régent dans ses railleries, c’était ce bon M. Law.

Les salons étaient déjà encombrés, et Brissac avait ouvert le bal par ordre avec mademoiselle de Toulouse. Il y avait foule dans les jardins, et le lansquenet allait sous toutes les tentes plus ou moins sauvages. Malgré les piquets de gardes françaises (déguisés en Indiens d’opéra) posés à toutes les portes des maisons voisines donnant sur les jardins, plus d’un intrus était parvenu à se glisser. On voyait çà et là des dominos dont l’apparence n’était rien moins que catholique.

C’était un grand bruit, une foule remuante et joyeuse, ayant parti pris de s’amuser quand même.

Cependant, les rois de la fête n’avaient point fait encore leur entrée. On n’avait vu ni le régent, ni les princesses, ni ce bon M. Law. On attendait.

Dans un wigwam en velours nacarat, orné de crépines d’or, où les sachems du grand fleuve eussent bien voulu fumer le calumet de paix, on avait réuni plusieurs tables. Ce wigwam était situé non loin du rond-point de Diane, sous les fenêtres mêmes du cabinet du régent. Il contenait nombreuse compagnie.

Autour d’une table de marbre, recouverte d’une natte, un lansquenet turbulent se faisait. L’or roulait à grosses poignées ; on criait, on riait. — Non loin de là un groupe de vieux gentils-hommes causaient discrètement auprès d’une table de reversi.

À la table de lansquenet, nous eussions reconnu Chaverny, le beau petit marquis, Navailles, Gironne, Nocé, Taranne, Albret et d’autres, — M. de Peyrolles était là et gagnait.

C’était une habitude qu’il avait. On la lui connaissait. Ses mains étaient généralement surveillées. — Du reste, sous la régence, tromper au jeu n’était pas péché mortel.

On n’entendait que des chiffres qui allaient se croisant et rebondissant de l’un à l’autre : cent louis ! cinquante ! deux cents ! — quelques jurons de mauvais joueurs, et le rire involontaire des gagnants.

Toutes les figures, bien entendu, étaient découvertes autour de la table. Dans les avenues, au contraire, beaucoup de masques et beaucoup de dominos allaient causant. Des laquais en livrée de fantaisie et pour la plupart masqués, pour ne pas dénoncer l’incognito de leurs maîtres, se tenaient de l’autre côté du petit perron du régent.

— Gagnez-vous, Chaverny ? demanda un petit domino bleu qui vint mettre sa tête encapuchonnée à l’ouverture de la tente.

Chaverny jetait le fond de sa bourse sur la table.

— Cidalise ! s’écria Gironne ; à notre secours, nymphe des forêts vierges !

Un autre domino parut derrière le premier.

— Qui parle de vierges ? demanda le second domino.

— Ce n’est pas une personnalité, Desbois, ma mignonne, lui fut-il répondu ; il s’agit de forêts.

— À la bonne heure ! fit mademoiselle Desbois-Duplant qui entra.

Cidalise donna sa bourse à Gironne.

Un des vieux gentilshommes assis à la table de reversi fit un geste de dégoût.

— De notre temps, monsieur de Barbanchois, dit-il à son voisin, cela se faisait autrement.

— Tout est gâté, monsieur de la Hunaudaye, répondit le voisin, tout est perverti !

— Rapetissé, monsieur de Barbanchois !

— Abâtardi, monsieur de la Hunaudaye !

— Travesti !

— Galvaudé !

— Sali !

Et tous deux en chœur, avec un grand soupir :

— Où allons-nous, baron, où allons-nous ?

M. le baron de Barbanchois poursuivit en prenant un des boutons d’agate qui décoraient l’antique pourpoint de M. le baron de la Hunaudaye :

— Qui sont ces gens, monsieur le baron ?

— Monsieur le baron, je vous le demande ?

— Tiens-tu, Taranne ? criait en ce moment Montaubert ; cinquante !

— Taranne ! grommela M. de Barbanchois, ce n’est pas un homme, c’est une rue !

— Tiens-tu, Albret ?…

— Cela s’appelle, fit M. de la Hunaudaye, comme la mère de Henri le Grand… Où pêchent-ils leurs noms ?

— Où Bichon, l’épagneul de madame la baronne a-t-il pêché le sien ? répliqua M. de Barbanchois en ouvrant sa tabatière.

Cidalise qui passait y fourra effrontément ses deux doigts. M. le baron resta bouche béante.

— Il est bon, dit la fille d’Opéra.

— Madame, repartit gravement le baron de Barbanchois, je n’aime point mêler… veuillez accepter la boîte.

Cidalise ne se formalisa point. Elle prit la boîte et toucha d’un geste caressant le vieux menton du gentilhomme indigné. Puis elle fit une pirouette et s’éloigna.

— Où allons-nous ! grommela M. de la Hunaudaye.

— Où allons-nous ! répéta M. de Barbanchois qui suffoquait ; que dirait le feu roi, s’il voyait de pareilles choses ?

Au lansquenet :

— Perdu ! Chaverny ! Encore perdu !

— C’est égal… j’ai la terre de ***. Je tiens tout !

— Son père était un digne soldat ! dit le baron de Barbanchois ; à qui appartient-il ?

— À monsieur le prince de Gonzague.

— Dieu nous garde des Italiens !

— Les Allemands valent-ils mieux, monsieur le baron ?… Un comte de Horn roué en Grève pour assassinat !

— Un parent de Son Altesse !… Où allons-nous !

— Je vous dis, monsieur le baron, qu’on finira par s’égorger en plein midi dans les rues !

— Eh ! monsieur le baron ! c’est déjà commencé… N’avez-vous point lu les nouvelles ?… Hier, une femme assassinée près du Temple… la Louvet, une agioteuse…

— Ce matin, un commis du trésor de la guerre, le sieur Sandrier, retiré de la Seine au pont Notre-Dame…

— Pour avoir parlé trop haut de cet Écossais maudit…, prononça tout bas M. de Barbanchois.

— Chut !… fit M. de la Hunaudaye, c’est le onzième depuis huit jours !…

— Oriol !… Oriol à la rescousse ! crièrent en ce moment les joueurs.

Le gros petit traitant parut à l’entrée de la tente. Il avait le masque et son costume d’une richesse grotesque qui lui avait fait dans le bal un haut succès de rire.

— C’est étonnant, dit-il, tout le monde me reconnaît !

— Il n’y a pas deux Oriol ! s’écria Navailles.

— Ces dames trouvent que c’est assez d’un ! fit Nocé.

— Jaloux ! s’écria-t-on de toutes parts en riant.

Oriol demanda :

— Messieurs, n’avez-vous point vu Nivelle ?

— Dire que ce pauvre ami, déclama Gironne, sollicite en vain, depuis huit mois, la place de financier bafoué et dévoué auprès de notre chère Nivelle !

— Jaloux ! dit-on encore.

— As-tu vu d’Hozier, Oriol ?

— As-tu tes parchemins ?

— Oriol, sais-tu le nom de l’aïeul que tu vas envoyer aux croisades ?

Et les rires d’éclater.

M. de Barbanchois joignait les mains ; M. de la Hunaudaye disait :

— Ce sont des gentilshommes, M. le baron, qui raillent ces saintes choses !

— Où allons-nous, seigneur ! où allons-nous !…

— Peyrolles !… dit le petit traitant qui s’approcha de la table ; je vous fais les cinquante louis, puisque c’est vous… Mais relevez vos manchettes.

— Plaît-il ! fit le factotum de M. de Gonzague ; je ne plaisante qu’avec mes égaux, mon petit monsieur !

Chaverny regarda les laquais derrière le perron du régent.

— Parbleu ! murmura-t-il, ces coquins ont l’air de s’ennuyer là-bas… va les chercher, Taranne, pour que cet honnête M. de Peyrolles ait un peu avec qui se gaudir !

Le factotum n’entendit point cette fois. Il ne se fâchait qu’à bonnes enseignes. Il se contenta de gagner les cinquante louis d’Oriol.

— Et du papier ! disait le vieux Barbanchois, toujours du papier !

— On nous paye nos pensions en papier, baron !

— Et nos fermages… que représentent ces chiffons !

— L’argent s’en va !

— L’or aussi… Voulez-vous que je vous dise, baron ? nous marchons à une catastrophe !

— Monsieur, mon ami, repartit la Hunaudaye en serrant furtivement la main de Barbanchois, nous y marchons !… c’est l’avis de madame la baronne !

Parmi les clameurs, les rires et les quolibets croisés, la voix d’Oriol s’éleva de nouveau :

— Connaissez-vous la nouvelle ? demanda-t-il, la grande nouvelle ?

— Non… voyons la grande nouvelle !

— Je vous la donne en mille !… mais vous ne devineriez pas !…

— M. Law s’est fait catholique ?

— Madame de Berry boit de l’eau ?

— M. du Maine a fait demander une invitation au régent ?

Et cent autres impossibilités.

— Vous n’y êtes pas, vous n’y êtes pas, très chers !… Vous n’y serez jamais !… Madame la princesse de Gonzague… la veuve inconsolable de M. de Nevers… Artémise, vouée au deuil éternel…

À ce nom de madame la princesse de Gonzague, tous les vieux gentilshommes avaient dressé l’oreille.

— Eh bien ! eh bien ! fit-on autour de la table de lansquenet.

— Eh bien ! reprit Oriol, Artémise a fini de boire la cendre du mausolée !… Madame la princesse de Gonzague est au bal !

On se récria. C’était chose impossible.

— Je l’ai vue ! affirma le petit traitant, de mes yeux vue !… assise auprès de la princesse Palatine… Mais j’ai vu quelque chose de plus extraordinaire encore.

— Quoi donc ? demanda-t-on de toutes parts.

Oriol se rengorgea ; il tenait le dé.

— J’ai vu, reprit-il pourtant, et je n’avais pas la berlue… et j’étais bien éveillé… j’ai vu M. le prince de Gonzague refusé à la porte du régent.

On fit silence. Cela intéressait tout le monde. Tout ce qui entourait cette table de lansquenet attendait sa fortune de Gonzague.

— Qu’y a-t-il d’étonnant à cela ? demanda Peyrolles, les affaires de l’État…

— À cette heure, Son Altesse ne s’occupe point des affaires de l’État.

— Cependant, si un ambassadeur…

— Son Altesse n’était point avec un ambassadeur !

— Si quelque caprice nouveau…

— Son Altesse n’était pas avec une dame.

C’était Oriol qui faisait ces réponses nettes et catégoriques. La curiosité générale grandissait.

— Mais avec qui donc était Son Altesse ?

— On se le demandait, repartit le petit traitant. M. de Gonzague lui-même s’en informait avec beaucoup de mauvaise humeur.

— Et que lui répondaient les valets ? interrogea Navailles.

— Mystère, messieurs, mystère !… M. le régent est triste depuis certaine missive qu’il reçut d’Espagne… M. le régent a donné ordre aujourd’hui d’introduire par la petite porte de la cour des Fontaines un personnage qu’aucun de ses valets ordinaires n’a vu… sauf Blondeau, qui a cru entrevoir dans le second cabinet un petit homme tout noir de la tête aux pieds… un bossu.

— Un bossu ! répéta-t-on à la ronde ; — il en pleut des bossus !…

— Son Altesse s’est enfermée avec lui… et la Fare… et Brissac… et la duchesse de Chalais elle-même ont trouvé porte close !.

Il y eut un silence. Par l’ouverture de la tente, on pouvait apercevoir les fenêtres éclairées du cabinet de Son Altesse. — Oriol regarda de ce côté par hasard.

— Tenez ! tenez ! s’écria-t-il en étendant la main, — ils sont encore ensemble !

Tous les yeux se tournèrent à la fois vers les fenêtres du pavillon. — Sur les rideaux blancs, la silhouette de Philippe d’Orléans se détachait ; il marchait. — Une autre ombre indécise, placée du côté de la lumière semblait l’accompagner.

Ce fut l’affaire d’un instant : les deux ombres avaient dépassé la fenêtre.

Quand elles revinrent, elles avaient changé de place en tournant. La silhouette du régent était vague, tandis que celle de son mystérieux compagnon se dessinait avec netteté sur le rideau, — quelque chose de difforme : une grosse bosse sur un petit corps et de longs bras qui gesticulaient avec vivacité…




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MessageSujet: Re: LE BOSSU PAUL FEVAL    Mer 31 Jan - 14:45

II

— Entretien particulier. —




La silhouette de Philippe d’Orléans et celle de son bossu ne se montrèrent plus aux rideaux du cabinet. Le prince venait de se rasseoir ; le bossu restait devant lui, dans une attitude respectueuse, mais ferme.

Le cabinet du régent avait quatre fenêtres, deux sur le jardin, deux sur la cour des Fontaines.

On y arrivait par trois entrées, dont l’une était publique ; la grande antichambre, les deux autres dérobées. Mais c’était là le secret de la comédie. Après l’opéra, ces demoiselles, bien qu’elles n’eussent à traverser que la cour aux Ris, arrivaient à la porte du duc d’Orléans, précédées de lanternes à manche et faisaient battre la porte à toutes volées ! Cossé, Brissac, Gonzague, la Fare et le marquis de Bonnivet, ce bâtard de Gouffier que la duchesse de Berry avait pris à son service « pour avoir un outil à couper les oreilles, » venaient frapper à l’autre porte en plein jour.

L’une de ces issues s’ouvrait sur la cour aux Ris, l’autre sur la cour des Fontaines, déjà dessinée en partie par la maison du financier Maret de Fonbonne et le pavillon Riault. La première avait pour concierge une brave vieille, ancienne chanteuse de l’Opéra, la seconde était gardée par le Bréant, ex-palefrenier de Monsieur. C’étaient de bonnes places. Le Bréant était en outre l’un des surveillants du jardin, où il avait une loge, derrière le rond-point de Diane.

C’est la voix de le Bréant que nous avons entendue, au fond du corridor noir, quand le bossu entra par la cour des Fontaines.

On l’attendait en effet. Le régent était seul. Le régent était soucieux.

Le régent avait encore sa robe de chambre, bien que la fête fût commencée depuis longtemps ; ses cheveux, qu’il avait très beaux, étaient en papillotes, et il portait de ces gants préparés pour entretenir la blancheur des mains. Sa mère, dans ses Mémoires, dit que ce goût excessif pour le soin de sa personne lui venait de Monsieur. Monsieur, en effet, jusqu’aux derniers jours de sa vie, fut autant et plus coquet qu’une femme.

Le régent avait dépassé sa quarante-cinquième année. On lui eût donné quelque peu davantage, à cause de la fatigue extrême qui jetait comme un voile sur ses traits. Il était beau néanmoins ; son visage avait de la noblesse et du charme ; ses yeux, d’une douceur toute féminine, peignaient la bonté poussée jusqu’à la faiblesse.

Sa taille se voûtait légèrement quand il ne représentait point. Ses lèvres et surtout ses joues avaient cette mollesse, cet affaissement qui est comme un héritage dans la maison d’Orléans.

La princesse palatine sa mère lui avait donné quelque chose de sa bonhomie allemande et de son esprit argent comptant ; — mais elle avait gardé la meilleure part. — Si l’on en croit ce que cette excellente femme dit d’elle-même dans ses Souvenirs, chef-d’œuvre de rondeur et d’originalité, elle n’avait eu garde de lui donner la beauté qu’elle n’avait point.

Sur certains tempéraments d’élite, la débauche laisse peu de traces : il y a des hommes de fer. Philippe d’Orléans n’était point de ceux-là. Son visage et toute l’habitude de son corps disaient énergiquement quelle fatigue lui laissait l’orgie. — On pouvait pronostiquer déjà que cette vie, prodiguée, usait ses dernières ressources, et que la mort guettait là quelque part, au fond d’un flacon de champagne ou dans la ruelle de l’alcôve.

Le bossu trouva au seuil du cabinet un seul valet de chambre qui l’introduisit.

— C’est vous qui m’avez écrit d’Espagne ? demanda le régent, qui le toisa d’un coup d’œil.

— Non, monseigneur, répondit le bossu respectueusement.

— Et de Bruxelles ?

— Non plus de Bruxelles.

— Et de Paris ?

— Pas davantage.

Le régent lui jeta un second coup d’œil.

— Il m’étonnait que vous fussiez à Lagardère…, murmura-t-il.

Le bossu salua en souriant.

— Monsieur, dit le régent avec douceur et gravité, je n’ai point voulu faire allusion à ce que vous pensez… Je n’ai jamais vu ce Lagardère.

— Monseigneur, repartit le bossu qui souriait toujours, on l’appelait le beau Lagardère, quand il était chevau-léger de votre royal oncle… je n’ai jamais pu être beau ni chevau-léger.

Il ne plaisait point au duc d’Orléans d’appuyer sur ce sujet.

— Comment vous nommez-vous ? demanda-t-il.

— Maître Louis, monseigneur, dans ma maison… Au dehors, les gens comme moi n’ont d’autre nom que le sobriquet qu’on leur donne…

— Où demeurez-vous ?

— Très loin.

— C’est un refus de me dire votre demeure.

— Oui, monseigneur.

Philippe d’Orléans releva sur lui son œil sévère et prononça tout bas :

— J’ai une police, monsieur… Elle passe pour être habile… Je puis aisément savoir…

— Du moment que Votre Altesse semble y tenir, interrompit le bossu, je fais taire ma répugnance… je demeure en l’hôtel de M. le prince de Gonzague.

— À l’hôtel de Gonzague ! répéta le régent étonné.

Le bossu salua et dit froidement :

— Les loyers y sont chers.

Le régent semblait réfléchir.

— Il y a longtemps, fit-il, bien longtemps que j’entendis parler pour la première fois de ce Lagardère… C’était autrefois un spadassin effronté…

— Il a fait de son mieux depuis lors pour expier ses folies.

— Que lui êtes-vous ?

— Rien… et tout… il n’a point d’amis.

— Pourquoi n’est-il pas venu lui-même ?

— Parce qu’il m’avait sous la main.

— Si je voulais le voir… où le trouverais-je ?

— Je ne puis répondre à cette question, monseigneur.

— Cependant…

— Vous avez une police… Elle passe pour habile… Essayez !

— Est-ce un défi, monsieur ?

— Est-ce une menace, monseigneur ?… Dans une heure d’ici, Henri de Lagardère peut être à l’abri de vos recherches… Et la démarche qu’il a faite pour l’acquit de sa conscience, jamais il ne la renouvellera.

— Il l’a donc faite à contre-cœur, cette démarche ? demanda Philippe d’Orléans.

— À contre-cœur… c’est le mot, repartit le bossu.

— Pourquoi ?

— Parce que le bonheur entier de son existence est l’enjeu de cette partie, qu’il aurait pu ne pas jouer…

— Et qui l’a forcé à la jouer, cette partie ?

— Un serment.

— Fait à qui ?

— À un homme qui allait mourir.

— Et cet homme s’appelait ?

— Vous le savez bien, monseigneur… Cet homme s’appelait Philippe de Lorraine, duc de Nevers.

Le régent laissa tomber sa tête sur sa poitrine.

— Voilà vingt ans de cela !… murmura-t-il d’une voix véritablement altérée ; je n’ai rien oublié… rien !… Je l’aimais, mon pauvre Philippe… il m’aimait !… Depuis qu’on me l’a tué, je ne sais pas si j’ai touché la main d’un ami sincère !…

Le bossu le dévorait du regard. Une émotion puissante était sur ses traits. — Un instant, il ouvrit la bouche pour parler, mais il se contint par un violent effort. Son visage redevint impassible.

Philippe d’Orléans se redressa et dit avec lenteur :

— J’étais le plus proche parent de M. le duc de Nevers… Ma sœur a épousé son cousin, M. le duc de Lorraine… Comme prince et comme allié, je dois protection à sa veuve qui, du reste, est la femme d’un de mes plus chers amis… Si sa fille existe, je promets qu’elle sera une riche héritière, et qu’elle épousera un prince si elle veut… Quant au meurtre de mon pauvre Philippe, on dit que je n’ai qu’une vertu, c’est l’oubli de l’injure… Et cela est vrai : la pensée de la vengeance naît et meurt en moi en la même minute… Mais moi aussi, je fis un serment, quand on vint me dire : Philippe est mort… À l’heure qu’il est, je conduis l’État… Punir l’assassin de Nevers ne sera plus vengeance, mais justice !

Le bossu s’inclina en silence. Philippe d’Orléans reprit :

— Il me reste plusieurs choses à savoir… Pourquoi ce Lagardère a-t-il tardé si longtemps à s’adresser à moi ?

— Parce qu’il s’était dit : Au jour où je me dessaisirai de ma tutelle, je veux que mademoiselle de Nevers soit femme, et qu’elle puisse connaître ses amis et ses ennemis.

— Il a les preuves de ce qu’il avance ?

— Il les a, sauf une seule.

— Laquelle ?

— La preuve qui doit confondre l’assassin.

— Il connaît l’assassin ?

— Il croit le connaître… et il a une marque certaine pour vérifier ses soupçons.

— Cette marque ne peut servir de preuve ?

— Votre Altesse Royale en jugera… Quant à la naissance et à l’identité de la jeune fille, tout est en règle.

Le régent réfléchissait.

— Quel serment avait fait ce Lagardère ? demanda-t-il après un silence.

— Il avait promis d’être le père de l’enfant, répondit le bossu.

— Il était donc là au moment de la mort ?

— Il était là… Nevers mourant lui confia la tutelle de sa fille.

— Ce Lagardère tira-t-il l’épée pour défendre Nevers ?

— Il fit ce qu’il put… Après la mort du duc, il emporta l’enfant, bien qu’il fût seul désormais contre vingt…

— Je sais qu’il n’y a point au monde de plus redoutable épée, murmura le régent. Mais il y a de l’obscurité dans vos réponses, monsieur… Si ce Lagardère assistait à la lutte, comment dites-vous qu’il a seulement des soupçons au sujet de l’assassin…?

— Il faisait nuit noire. L’assassin était masqué. Il frappa par derrière.

— Ce fut donc le maître lui-même qui frappa ?

— Ce fut le maître… Et Nevers tomba sur le coup en criant : Ami, venge-moi !

— Et ce maître, poursuivit le régent avec une hésitation visible, n’était-ce point M. le marquis de Caylus-Tarrides ?

— M. le marquis de Caylus-Tarrides est mort depuis des années, répliqua le bossu ; l’assassin est vivant… Votre Altesse Royale n’a qu’un mot à dire : Lagardère le lui montrera cette nuit.

— Alors, fit le régent avec vivacité, ce Lagardère est à Paris ?

Le bossu se mordit la lèvre.

— S’il est à Paris, ajouta le régent qui se leva, il est à moi !

Sa main agita une sonnette, et il dit au valet qui entra :

— Que M. de Machault vienne ici sur-le-champ !

M. de Machault était le lieutenant de police.

Le bossu avait repris son calme.

— Monseigneur, dit-il en regardant sa montre, à l’heure où je vous parle, M. de Lagardère m’attend, hors de Paris, sur une route que je ne vous indiquerai point, dussiez-vous me donner la question. Voici onze heures de nuit qui vont sonner. Si M. de Lagardère ne reçoit de moi aucun message avant onze heures et demie, son cheval galopera vers la frontière. Il a des relais… Votre lieutenant de police n’y peut rien.

— Vous serez otage ! s’écria le régent.

— Oh ! moi, fit le bossu qui se prit à sourire ; pour peu que vous teniez à me garder prisonnier, je suis en votre pouvoir !

Il croisa ses bras sur sa poitrine. Le lieutenant de police entrait. Il était myope, et ne voyant point le bossu, il s’écria avant qu’on l’interrogeât :

— Voici du nouveau !… Votre Altesse Royale verra si on peut user de clémence envers de pareils brouillons ! Je tiens la preuve de leurs intelligences avec Alberoni… Cellamare est là-dedans jusqu’au cou… et M. de Villeroy… et M. de Villars et toute la vieille cour qui est avec le duc et la duchesse du Maine…

— Silence ! fit le régent.

M. de Machault apercevait justement le bossu. Il s’arrêta tout interdit.

Le régent fut une bonne minute avant de reprendre la parole. Pendant ce temps, il regarda plus d’une fois le bossu à la dérobée. Celui-ci ne sourcillait pas.

— Machault, dit enfin le régent, je vous avais précisément appelé pour vous parler de M. de Cellamare… et des autres… Allez m’attendre, je vous prie, dans le premier cabinet.

Machault lorgna curieusement le bossu et se dirigea vers la porte.

Comme il allait franchir le seuil, le régent ajouta :

— Faites-moi passer, je vous prie, un sauf-conduit tout scellé et contre-signé en blanc.

Avant de sortir, M. de Machault lorgna encore.

Le régent ne pouvait être bien longtemps si sérieux que cela.

— Où diable va-t-on prendre des myopes pour les mettre à la tête de l’affût ? grommela-t-il.

Puis il ajouta :

— M. le chevalier de Lagardère traite avec moi de puissance à puissance. Il m’envoie des ambassadeurs et me dicte lui-même, dans sa dernière missive, la teneur du sauf-conduit qu’il réclame… Il y a là-dessous, probablement, quelque intérêt en jeu… Ce chevalier de Lagardère exigera sans doute une récompense ?…

— Votre Altesse Royale se trompe, repartit le bossu ; — M. de Lagardère n’exigera rien… Il ne serait pas au pouvoir du régent de France lui-même de récompenser le chevalier de Lagardère !

— Peste ! fit le duc — il faudra bien que nous voyions ce mystérieux et romanesque personnage… Il est capable d’avoir un succès fou à la cour, et de ramener la mode perdue des chevaliers errants !… Combien de temps nous faudra-t-il l’attendre ?

— Deux heures.

— C’est au mieux !… Il servira d’intermède entre le ballet indien et le souper sauvage… Cela n’est point dans le programme…

Le valet entra. Il apportait le sauf-conduit, contre-signé par le ministre Le Blanc et M. de Machault.

Le régent remplit lui-même les blancs et signa.

— M. de Lagardère, — reprit-il tout en écrivant, — n’avait point commis de ces fautes qu’on ne puisse pardonner. Le feu roi était sévère à l’endroit des duels ; il avait raison. Les mœurs ont changé, Dieu merci ! depuis ce temps, et les rapières tiennent mieux dans le fourreau… La grâce de M. de Lagardère sera enregistrée demain, et voici le sauf-conduit.

Le bossu avança la main. Le régent ne lâcha point encore l’acte.

— Vous préviendrez M. de Lagardère que toute violence de sa part rompra l’effet de ce parchemin.

— Le temps de la violence est passé, prononça le bossu avec une sorte de solennité.

— Qu’entendez-vous par là, monsieur ?

— J’entends que le chevalier de Lagardère n’aurait pu accepter cette clause, il y a deux jours.

— Parce que ?… fit le duc d’Orléans avec défiance et hauteur.

— Parce que son serment le lui eût interdit.

— Il avait donc juré autre chose que de servir de père à l’enfant ?

— Il avait juré de venger Nevers…

Le bossu s’interrompit court.

— Achevez, monsieur ! ordonna le régent.

— Le chevalier de Lagardère, répondit le bossu lentement, — au moment où il emportait la petite fille, avait dit aux assassins : — Vous mourrez tous de ma main ! Ils étaient neuf. Le chevalier en avait reconnu sept… ceux-là sont morts…

— De sa main ? interrogea le régent qui pâlit.

Le bossu s’inclina froidement en signe d’affirmation.

— Et les deux autres ? demanda encore le régent.

Le bossu fit une pause avant de répondre.

— Il est des têtes, monseigneur, que les chefs de gouvernement n’aiment point voir tomber sur l’échafaud, répondit-il enfin en regardant le prince en face, — le bruit que font ces têtes en tombant ébranlent le trône… M. de Lagardère donnera le choix à Votre Altesse Royale. Il m’a chargé de lui dire… le huitième assassin n’est qu’un valet : M. de Lagardère ne le compte pas… Le neuvième est le maître… Il faut que cet homme meure… Si Votre Altesse Royale ne veut pas du bourreau, on donnera une épée à cet homme, et cela regardera M. de Lagardère…

Le régent tendit une seconde fois le parchemin.

— La cause est juste, murmura-t-il ; — je fais ceci en mémoire de mon pauvre Philippe… Si M. de Lagardère a besoin d’aide…

— Monseigneur, M. de Lagardère ne demande qu’une seule chose à Votre Altesse Royale.

— Quelle chose ?

— La discrétion… Un mot imprudent peut tout perdre.

— Je serai muet.

Le bossu salua profondément, mit le parchemin plié dans sa poche, et se dirigea vers la porte.

— Donc, dans deux heures ? dit le régent.

— Dans deux heures !

Et le bossu sortit.

— As-tu ce qu’il te faut, petit homme ? demanda le vieux concierge le Bréant, quand il vit revenir le bossu.

Celui-ci glissa un double louis dans sa main.

— Oui, dit-il, mais, à présent, je veux voir la fête.

— Tête bleu ! s’écria le Bréant, — le beau danseur que voilà !

— Je veux, en outre, continua le bossu, que tu me donnes la clef de ta loge dans le jardin.

— Pourquoi faire, petit homme ?

Le bossu lui glissa un second double louis.

— A-t-il de drôles de fantaisies, ce petit homme-là ! fit le Bréant. Tiens, voici la clef de ma loge.

— Je veux enfin, acheva le bossu, que tu portes dans ta loge le paquet que je t’ai confié ce matin.

— Et y a-t-il encore un double louis pour la commission ?

— Il y en a deux.

— Bravo !… oh ! l’honnête petit homme !… Je suis sûr que c’est pour un rendez-vous d’amour…

— Peut-être, fit le bossu en souriant.

— Si j’étais femme, moi, je t’aimerais malgré ta bosse… à cause de tes doubles louis… Mais, s’interrompit ici le bon vieux le Bréant ; il faut une carte pour entrer là-dedans… les piquets de gardes françaises ne plaisantent pas !…

— J’ai la mienne, répliqua le bossu ; porte seulement le paquet.

— Tout de suite, mon petit homme. Reprends le corridor… tourne à droite, le vestibule est éclairé ; tu descendras le perron… Divertis-toi bien, et bonne chance !




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Elisabeth
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MessageSujet: Re: LE BOSSU PAUL FEVAL    Mer 31 Jan - 14:47

III

— Un coup de lansquenet. —




Dans le jardin, l’affluence augmentait sans cesse. On se pressait principalement du côté du rond-point de Diane, qui avoisinait les appartements de Son Altesse Royale ; chacun voulait savoir pourquoi le régent se faisait attendre.

Nous ne nous occuperons pas beaucoup de conspirations. Les intrigues de M. du Maine et de la princesse, sa femme, les menées du vieux parti Villeroy et de l’ambassade d’Espagne, bien que fertiles en incidents dramatiques, n’entrent point dans notre sujet. Il nous suffit de remarquer, en passant, que le régent était entouré d’ennemis. Le parlement le détestait et le méprisait au point de lui disputer en toute occasion la préséance ; le clergé lui était généralement hostile à cause de l’affaire de la constitution ; les vieux généraux et l’armée active ne pouvaient avoir que du dédain pour sa politique débonnaire ; enfin, dans le conseil de régence même, il éprouvait de la part de certains membres une opposition systématique.

On ne peut se dissimuler que la parade financière de Law lui fut d’un immense secours pour détourner l’animadversion publique.

Personnellement, nul, excepté les princes légitimes, ne pouvait avoir une haine bien vigoureuse pour ce prince, appartenant au genre neutre, qui n’avait pas un grain de méchanceté dans le cœur, mais dont la bonté était un peu de l’insouciance. On ne déteste bien que les gens qu’on eût pu aimer fortement. Or, Philippe d’Orléans comptait des compagnons de plaisir et point d’amis.

La banque de Law servit à acheter les princes. Le mot est dur, mais l’histoire, inflexible, ne permet point d’en choisir un autre. Une fois les princes achetés, les ducs suivirent et les légitimés restèrent dans l’isolement, n’ayant d’autre consolation que quelques visites à la vieille, comme on appelait alors madame de Maintenon déchue.

M. de Toulouse se soumit franchement : c’était un honnête homme. M. du Maine et sa femme durent chercher un point d’appui à l’étranger.

On dit qu’au temps où parurent les satires du poëte Lagrange, intitulées les Philippiques, le régent insista tellement auprès du duc de Saint-Simon, alors son familier, que ce duc consentit à lui en faire lecture.

On dit que le régent écouta sans sourciller, et même en riant, les passages où le poëte, traînant dans la boue sa vie privée et de famille, le montre assis auprès de sa propre fille à la même table d’orgie.

Mais on dit aussi qu’il pleura et qu’il s’évanouit à la lecture des vers qui l’accusaient d’avoir empoisonné successivement toute la postérité de Louis XIV.

Il avait raison. Ces accusations, lors même qu’elles sont des calomnies, font sur le vulgaire une impression profonde. Il en reste toujours quelque chose, a dit Beaumarchais, qui savait à quoi s’en tenir.

L’homme qui a parlé de la régence avec le plus de calme et le plus d’impartialité, c’est l’historiographe Duclos, dans ses Mémoires secrets. On voit bien que l’avis de Duclos est celui-ci : La régence du duc d’Orléans n’aurait pas tenu sans la banque de Law.

Le jeune roi Louis XV était adoré. Son éducation était confiée à des mains hostiles au régent ; d’ailleurs, dans le public indifférent, il y avait de sourdes inquiétudes sur la probité de ce prince. On craignait d’un instant à l’autre de voir disparaître l’arrière-petit-fils de Louis XIV, comme on avait vu disparaître son père et son aïeul.

C’était là un admirable prétexte à conspirations. Certes, M. du Maine, M. de Villeroy, le prince de Cellamare, M. de Villars, Alberoni et le parti breton-espagnol n’intriguaient point pour leur propre intérêt. Fi donc ! ils travaillaient pour soustraire le jeune roi aux funestes influences qui avaient abrégé la vie de ses parents.

Philippe d’Orléans ne voulut opposer d’abord à ces attaques que son insouciance. Les meilleures fortifications sont de terre molle. Un simple matelas pare mieux la balle qu’un bouclier d’acier. Philippe d’Orléans put dormir tranquille assez longtemps derrière son insouciance.

Quand il fallut se montrer, il se montra, et comme le troupeau des assaillants qui l’entouraient n’avait ni valeur ni vertu, il n’eut besoin que de se montrer.

À l’époque où se continue notre histoire, Philippe d’Orléans était encore derrière son matelas. Il dormait, et les clabauderies de la foule ne troublaient point son sommeil. Dieu sait pourtant que la foule clabaudait assez haut, tout près de son palais, sous ses fenêtres et jusque dans sa propre maison ! Elle avait bien des choses à dire, la foule ; — sauf ces infamies qui dépassaient le but, sauf ces accusations d’empoisonnement que l’existence même du jeune roi Louis XV démentait avec énergie, le régent ne prêtait que trop le flanc à la médisance. Sa vie était un éhonté scandale ; sous son règne, la France ressemblait à l’un de ces grands vaisseaux désarmés qui s’en vont à la remorque d’un autre navire. Le remorqueur était l’Angleterre ; enfin, malgré le succès de la banque de Law, tous ceux qui prenaient la peine de pronostiquer la banqueroute prochaine de l’État trouvaient auditoire.

Si donc, il y avait cette nuit dans les jardins du régent un parti de l’enthousiasme, la cabale mécontente ne manquait pas non plus : mécontents politiques, mécontents financiers, mécontents moraux ou d’instinct.

À cette dernière classe, composée de tous ceux qui avaient été jeunes et brillants sous Louis XIV, appartenaient M. le baron de la Hunaudaye et M. le baron de Barbanchois. Ce n’étaient pas de grands débris, mais ils se consolaient entre eux, déclarant que de leur temps les dames étaient bien plus belles, les hommes bien plus spirituels, le ciel plus bleu, le vent moins froid, le vin meilleur, les laquais plus fidèles et les cheminées moins sujettes à fumer.

Ce genre d’opposition, remarquable par son innocence, était connu du temps d’Horace, qui appelle le vieillard courtisan du passé, laudator temporis acti.

Mais disons tout de suite qu’on ne parlait pas beaucoup politique parmi cette foule dorée, souriante, pimpante et masquée de velours qui traversait incessamment les cours du palais pour venir donner son coup d’œil aux décorations du jardin, et qui affluait surtout aux abords du rond-point de Diane. On était tout à la fête, et si le nom de la duchesse du Maine sortait de quelque jolie bouche, c’était pour la plaindre d’être absente.

Les grandes entrées commençaient à se faire. Le duc de Bourbon était là donnant la main à la princesse de Conti ; le chancelier d’Aguesseau menait la princesse palatine, lord Stair, ambassadeur d’Angleterre, se faisait faire la cour par l’abbé Dubois. Un bruit se répandit tout à coup dans les salons, dans les cours, sous les charmilles, un bruit fait pour affoler toutes ces dames, un bruit qui fit oublier le retard du régent et l’absence de ce bon M. Law lui-même !

Le czar était au Palais-Royal ! le czar Pierre de Russie, sous la conduite du maréchal de Tessé, qu’on appelait son cornac, et suivi de trente gardes du corps qui avaient charge de ne le quitter jamais.

Emploi difficile ! Pierre de Russie avait les mouvements brusques et les fantaisies soudaines. Tessé et ses gardes du corps faisaient parfois de rudes traites pour le joindre quand il échappait à leur respectueuse surveillance.

Il était logé à l’hôtel Lesdiguières, auprès de l’Arsenal. Le régent l’y traitait magnifiquement, mais la curiosité parisienne, violemment excitée par l’arrivée de ce sauvage souverain, n’avait pu encore s’assouvir, parce que le czar n’aimait point qu’on s’occupât de lui. Quand les passants s’avisaient de s’attrouper aux abords de son hôtel, il envoyait le pauvre Tessé avec ordre de charger.

Cet infortuné maréchal eût mieux aimé faire dix campagnes. L’honneur qu’il eut de garder le prince moscovite le vieillit de dix ans.

Pierre le Grand venait à Paris pour compléter son éducation de prince instaurateur et fondateur. Le régent n’avait point désiré cette terrible visite, mais il fit contre fortune bon cœur et essaya du moins d’éblouir le czar par la splendeur de son hospitalité. Cela n’était point aisé. Le czar ne voulait pas être ébloui. En entrant dans la magnifique chambre à coucher qu’on lui avait préparée à l’hôtel Lesdiguières, il se fit mettre un lit de camp au milieu de la salle et coucha dessus. Il allait bien partout, visitant les boutiques et causant familièrement avec les marchands, mais c’était incognito. La curiosité parisienne ne savait où le prendre.

À cause de cela précisément et des choses bizarres qui se racontaient, la curiosité parisienne arrivait au délire. Les privilégiés qui avaient vu le czar faisaient ainsi son portrait. Il était grand, très-bien fait, un peu maigre, le poil d’un brun fauve, le teint brun, très-animé, les yeux grands et vifs, le regard perçant, quelquefois farouche, au moment où l’on y pensait le moins, un tic nerveux et convulsif décomposait tout à coup son visage. On attribuait cela au poison que l’écuyer Zoubow lui avait donné dans son enfance.

Quand il voulait faire accueil à quelqu’un, sa physionomie devenait gracieuse et charmante. On sait le prix des grâces que font les animaux féroces. La créature qui a le plus de succès à Paris est l’ours du Jardin des Plantes, parce que c’est un monstre de bonne humeur.

Pour les Parisiens de ce temps, un czar moscovite était assurément un animal plus étrange, plus fantastique, plus invraisemblable qu’un ours vert ou qu’un singe bleu.

Il mangeait comme un ogre, au dire de Verton, maître d’hôtel du roi qu’on avait chargé de sa table, mais il n’aimait point les petits pieds. Il faisait par jour quatre repas, considérablement copieux. À chaque repas, il buvait deux bouteilles de vin et une bouteille de liqueur au dessert, sans compter la bière et la limonade entre deux. Ceci faisait journellement douze bouteilles de liquide capiteux.

Le duc d’Antin, partant de là, affirmait que c’était l’homme le plus capable de son siècle. Le jour où ce duc le traita en son château de Petit-Bourg, Pierre le Grand ne put se lever de table. On l’emporta à bras. Il avait trouvé le vin bon.

On se demanda ce qu’il fallait de bon vin pour mettre en cet état le robuste Sarmate ?

Ses mœurs amoureuses étaient encore plus excentriques que ses habitudes de table. Paris en parlait beaucoup ; nous n’en parlerons point.

Dès qu’on sut que le czar était dans le bal, il y eut beaucoup de remue-ménage. Cela n’était point dans le programme. Chacun le voulut voir. Comme personne ne savait dire précisément où il était, on suivait les indications les plus diverses et les courants de la foule allaient se heurtant à tous les carrefours.

Le Palais-Royal n’est pas la forêt de Bondy. On devait bien finir par le trouver !

Tout ce mouvement inquiétait fort peu nos joueurs de lansquenet, abrités sous la tente à l’indienne. Aucun d’eux n’avait lâché prise. L’or et les billets roulaient toujours sur le tapis.

Peyrolles avait fait une main superbe. Il tenait la banque en ce moment.

Chaverny, un peu pâle, riait encore, mais du bout des lèvres.

— Dix mille écus ! dit Peyrolles.

— Je tiens, répliqua Chaverny.

— Avec quoi ? demanda Navailles.

— Sur parole.

— On ne joue pas sur parole chez le régent, dit M. de Tresmes qui passait.

Et il ajouta d’un ton de dégoût profond :

— C’est un véritable tripot !

— Sur lequel vous n’avez pas votre dîme, M. le duc, riposta Chaverny qui le salua de la main.

Un éclat de rire suivit cette réponse, et M. de Tresmes s’éloigna en haussant les épaules.

Ce duc de Tresmes, gouverneur de Paris, avait le dixième sur tous les bénéfices des maisons où l’on donnait à jouer. Il avait la réputation de soutenir lui-même une de ces maisons, rue Bailleul. Ceci n’était point déroger. L’hôtel de madame la princesse de Carignan était un des plus dangereux tripots de la capitale.

— Dix mille écus ! répéta Peyrolles.

— Je tiens, fit une voix mâle parmi les joueurs.

Et une liasse de billets de crédit tomba sur la table.

On n’avait point encore entendu cette voix. Tout le monde se retourna. Personne autour de la table ne connaissait le tenant.

C’était un gaillard bien découplé, haut sur jambes, portant perruque ronde sans poudre et col de toile. Son costume contrastait étrangement avec l’élégance de ses voisins. Il avait un gros pourpoint de bouracan marron, des chausses de drap gris, des bottes de bon gros cuir terne et gras. Un large ceinturon lui serrait la taille et soutenait un sabre de marin.

Était-ce l’ombre de Jean Bart ? Il lui manquait la pipe.

En un tour de cartes, Peyrolles eut gagné les dix mille écus.

— Double ! dit l’étranger.

— Double ! répéta Peyrolles, bien que ce fût intervertir les rôles.

Une nouvelle poignée de billets tomba sur la table.

Il y a de ces corsaires qui portent des millions dans leurs poches.

Peyrolles gagna.

— Double ! dit le corsaire d’un ton de mauvaise humeur.

— Double ! soit !

Les cartes se firent.

— Palsambleu ! dit Oriol, voilà quarante mille écus lestement perdus.

— Double ! disait cependant l’habit de bouracan marron.

— Vous êtes donc bien riche, monsieur ? demanda Peyrolles.

L’homme au sabre ne le regarda pas seulement. Ses cent vingt mille livres étaient sur la table.

— Gagné, Peyrolles ! cria le chœur des assistants.

— Double !

— Bravo ! dit Chaverny, voilà un beau joueur.

L’habit de bouracan écarta de deux vigoureux coups de coude les joueurs qui le séparaient de Peyrolles et vint se placer debout auprès de lui.

Peyrolles lui gagna ses deux cent quarante mille livres, puis le demi-million.

— Assez, dit l’homme au sabre.

Puis il ajouta froidement :

— Donnez-moi de la place, messieurs.

En même temps, il dégaina son sabre d’une main, tandis que l’autre saisissait l’oreille de Peyrolles.

— Que faites-vous ? que faites-vous ? s’écria-t-on de toutes parts.

— Ne le voyez-vous pas ? répondit l’habit de bouracan sans s’émouvoir. Cet homme est un coquin…

Peyrolles essayait de tirer son épée. Il était plus pâle qu’un cadavre.

— Voilà de ces scènes, M. le baron ! dit le vieux Barbanchois ; nous en sommes là !

— Que voulez-vous, M. le baron ! répliqua la Hunaudaye ; c’est la nouvelle mode !

Ils prirent tous deux un air de lugubre résignation.

Cependant l’homme au sabre n’était pas un manchot. Il savait se servir de son arme. Un moulinet rapide, exécuté selon l’art, fit reculer les joueurs. Un fendant sec et bien appliqué brisa en deux l’épée que Peyrolles était parvenu à dégainer.

— Si tu bouges, dit l’homme au sabre, je ne réponds pas de toi ; si tu ne bouges pas, je ne te couperai que les deux oreilles.

Peyrolles poussait des cris étouffés. Il proposait de rendre l’argent. Que faut-il de temps à la foule pour s’amasser ? Une cohue compacte se pressait déjà aux alentours.

L’homme au sabre, prenant son arme à moitié, comme un rasoir, s’apprêtait à commencer froidement l’opération chirurgicale qu’il avait annoncée, lorsqu’un grand tumulte se fit à l’entrée de la tente indienne.

Le général prince Kourakine, ambassadeur de Russie près de la cour de France, se précipita sous la tente impétueusement ; il avait le visage inondé de sueur, ses cheveux et ses habits étaient en désordre.

Derrière lui accourait le maréchal de Tessé, suivi de trente gardes du corps chargés de veiller sur la personne du czar.

— Sire ! sire ! s’écrièrent en même temps le maréchal et Kourakine ; au nom de Dieu ! arrêtez !

Tout le monde se regarda.

Qui donc appelait-on sire ?

L’homme au sabre se retourna. Tessé se jeta entre lui et la victime. Mais il ne le toucha point et mit chapeau bas.

On comprit que ce grand gaillard en habit de bouracan était l’empereur de Russie.

Celui-ci fronça le sourcil légèrement :

— Que me voulez-vous ? demanda-t-il à Tessé ; je fais justice.

Kourakine lui glissa quelques mots à l’oreille. Il lâcha aussitôt Peyrolles et se prit à sourire en rougissant un peu.

— Tu as raison, dit-il, je ne suis pas chez moi… c’est un oubli.

Il salua de la main la foule stupéfaite avec une grâce altière qui, ma foi, lui allait fort bien, et sortit de la tente, entouré des gardes du corps.

Ceux-ci étaient habitués à ses escapades. Ils passaient leur vie à courir sur ses traces.

Peyrolles rétablit le désordre de sa toilette et mit froidement dans sa poche l’énorme somme que le czar n’avait point daigné reprendre.

— Insulte de prince ne compte pas ! dit-il en jetant à la ronde un regard à la fois cauteleux et impudent ; je pense que personne ici n’a le moindre doute sur ma loyauté.

Chacun s’éloigna de lui, tandis que Chaverny répliquait :

— Des doutes ?… Assurément non, M. de Peyrolles… nous sommes fixés parfaitement.

— À la bonne heure ! dit entre haut et bas le factotum ; je ne suis pas homme à supporter un outrage…

Tous ceux qui ne s’intéressaient point au jeu s’étaient élancés à la suite du czar. Ils furent désappointés. Le czar sortit du palais, sauta dans le premier carrosse venu, et s’en alla décoiffer ses trois bouteilles avant de se coucher.

Navailles prit les cartes des mains de Peyrolles, qu’il poussa doucement hors du cercle et commença une banque.

Oriol tira Chaverny à part :

— Je voudrais te demander un conseil, dit le gros petit traitant d’un ton de mystère.

— Demande, fit Chaverny.

— Maintenant que je suis gentilhomme, je ne voudrais pas agir en pied plat… Voici mon cas… Tout à l’heure, j’ai fait cent louis contre Taranne… Je crois qu’il ne m’a pas entendu…

— Tu as gagné ?

— Non, j’ai perdu…

— Tu as payé ?

— Non… puisque Taranne ne demande rien.

Chaverny prit une pose de docteur.

— Si tu avais gagné, interrogea-t-il, aurais-tu réclamé les cent louis ?

— Naturellement, répondit Oriol, puisque j’aurais été sûr d’avoir parié.

— Le fait d’avoir perdu diminue-t-il cette certitude ?

— Non… mais si Taranne n’a pas entendu, il ne m’aurait pas payé…

Ce disant, il jouait avec son portefeuille. Chaverny mit la main dessus.

— Ça me paraissait plus facile au premier abord ! fit-il avec gravité ; le cas est complexe…

— Il reste cinquante louis ! cria Navailles.

— Je tiens ! dit Chaverny.

— Comment ! comment ! protesta Oriol en le voyant ouvrir son portefeuille.

Il voulut ressaisir son bien, mais Chaverny le repoussa avec un geste plein d’autorité.

— La somme en litige doit être déposée en mains tierces, décida-t-il ; je la prends… et partageant le différend par moitié, je me déclare redevable de cinquante louis à toi, et de cinquante louis à Taranne… Et je défie la mémoire du roi Salomon.

Il jeta le portefeuille à Oriol décontenancé.

— Je tiens ! je tiens ! répéta-t-il en retournant à la table de jeu.

— Tu tiens mon argent ! grommela Oriol ; décidément, on serait mieux au coin d’un bois !

— Messieurs ! messieurs ! dit Nocé qui arrivait du dehors ; laissez là vos cartes, vous jouez sur un volcan ! M. de Machault vient de découvrir trois douzaines de conspirations dont la moindre fait honte à celle de Catilina !… Le régent, effrayé, s’est enfermé avec le petit homme noir pour savoir la bonne aventure.

— Bah ! fit-on, le petit homme noir est sorcier ?

— Des pieds à la tête, répondit Nocé ; — Il a prédit au régent que M. Law se noierait dans le Mississipi, et que madame la duchesse de Berry épouserait ce faquin de Riom en secondes noces.

— La paix ! la paix ! dirent les moins fous.

Les autres éclatèrent de rire.

— On ne parle que de cela, reprit Nocé ; le petit homme noir a prédit aussi que Dubois aurait le chapeau de cardinal.

— Par exemple !… fit Peyrolles.

— Et que M. de Peyrolles, ajouta Nocé, deviendrait honnête homme avant de mourir !

Il y eut une explosion de gaieté. Puis tout le monde déserta la table et vint à l’entrée de la tente, parce que Nocé, regardant par hasard du côté du perron, s’était écrié :

— Tenez ! tenez ! le voilà ! non pas le régent, mais le petit homme noir.

Chacun put le voir en effet, avec sa bosse et ses jambes bizarrement tordues, descendre à pas lents le perron du pavillon. — Un sergent de gardes françaises l’arrêta au bas des marches. — Le petit homme noir montra sa carte, sourit, salua et passa.




A SUIVRE........
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Elisabeth
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MessageSujet: Re: LE BOSSU PAUL FEVAL    Mer 31 Jan - 14:49

IV

— Souvenir des trois Philippe. —




Le petit homme noir avait un binocle à la main. Il lorgnait la décoration de la fête en véritable amateur. Il saluait les dames avec beaucoup de politesse et semblait rire dans sa barbe comme un bossu qu’il était. — Il portait un masque de velours noir.

À mesure qu’il avançait, nos joueurs le regardaient avec plus d’attention, — mais celui qui regardait le mieux était sans contredit M. de Peyrolles.

— Quelle diable de créature est-ce là ? s’écria enfin Chaverny ; — Eh mais !… on dirait…

— Eh ! oui !… fit Navailles.

— Quoi donc ? demanda le gros Oriol qui était myope.

— L’homme de tantôt, répondit Chaverny.

— L’homme aux dix mille écus !…

— L’homme à la niche…

— Ésope II, dit Jonas.

— Pas possible ! fit Oriol ; — un pareil être dans le cabinet du régent !

Peyrolles pensait :

— Qu’a-t-il pu dire à Son Altesse Royale !… Je n’ai jamais eu bonne idée de ce drôle.

Le petit homme noir avançait toujours. Il ne paraissait point faire attention au groupe rassemblé devant l’entrée de la tente indienne. Il lorgnait, il souriait, il saluait. Impossible de voir un petit homme noir d’humeur meilleure et plus poli.

Déjà il était assez près pour qu’on pût l’entendre grommeler entre ses dents :

— Charmant ! charmant… tout cela est charmant. Il n’y a que Son Altesse Royale pour faire ainsi les choses… Ah ! je suis bien content d’avoir vu tout cela !… bien content !… bien content !…

À l’intérieur de la tente des voix s’élevèrent. Une autre compagnie avait pris place autour de la table abandonnée par nos joueurs. Ceux-ci étaient presque tous des gens d’âge respectable et haut titrés.

L’un d’eux dit :

— Ce qui est arrivé, je l’ignore ; mais je viens de voir Bonnivet qui faisait doubler les postes par ordre exprès du régent.

— Il y a, reprit un autre, deux compagnies de gardes françaises dans la cour aux Ris…

— Et le régent n’est pas abordable !

— Machault est aux cent coups !

— M. de Gonzague lui-même n’a pu obtenir un traître mot.

Nos joueurs se prirent à écouter, mais les nouveaux venus baissèrent aussitôt la voix.

— Il va se passer ici quelque chose, dit Chaverny, j’en ai le pressentiment.

— Demandez au sorcier, fit Nocé en riant.

Le petit homme noir le salua d’un air tout aimable.

— Positivement, dit-il, — quelque chose… mais quoi ?

Il essuya son binocle avec soin.

— Positivement, positivement, reprit-il ; — quelque chose… quelque chose de fort inattendu… Eh ! eh ! eh !… s’interrompit-il en donnant à sa voix stridente et grêle un accent tout particulier de mystère ; — je sors d’un endroit chaud… très chaud… le froid me saisit… permettez-moi d’entrer là-dedans, messieurs, je vous serai obligé…

Il eut un petit frisson.

Nos joueurs s’écartèrent.

Tous les yeux étaient fixés sur le bossu.

Le bossu se glissa sous la tente avec force saluts. — Quand il aperçut le groupe de grands seigneurs assis maintenant autour de la table, il secoua la tête d’un air content et dit :

— Oui, oui… il y a quelque chose… le régent est soucieux… la garde est doublée… mais personne ne sait ce qu’il y a… M. le duc de Tresmes ne le sait pas, lui qui est gouverneur de Paris… M. de Machault ne le sait pas, lui qui est lieutenant de police… le savez-vous, M. de Rohan-Chabot ?… le savez-vous, M. de La Ferté-Senneterre ?… — Et vous, messieurs, s’interrompit-il en se retournant vers nos seigneurs, qui reculèrent instinctivement ; le savez-vous ?

Nul ne répondit. — MM. de Rohan-Chabot et de La Ferté-Senneterre ôtèrent leurs masques. — On en usait ainsi quand on voulait forcer poliment un inconnu à montrer son visage.

Le bossu, riant et saluant, leur dit :

— Messieurs, cela ne servirait à rien… vous ne m’avez jamais vu…

— M. le baron, demanda Barbanchois à son voisin fidèle, — connaissez-vous cet original ?

— Non, M. le baron, repartit la Hunaudaye, — c’est un singulier olibrius.

— Je vous le donnerais bien en mille, reprit le bossu, — pour deviner ce qu’il y a… ce serait du temps perdu… il ne s’agit point de choses qui occupent journellement vos entretiens publics et vos secrètes pensées… il ne s’agit point des choses qui font l’objet de vos prudentes appréhensions, mes dignes messieurs…

Ce disant, il regardait Rohan, la Ferté, les vieux seigneurs assis à la table.

— Il ne s’agit point, poursuivit-il en regardant Chaverny, Oriol et les autres à leur tour, de ce qui enflamme vos ambitions plus ou moins légitimes, à vous dont la fortune est encore à faire… il ne s’agit ni des menées de l’Espagne, ni des troubles de France, ni des méchantes humeurs du Parlement, ni des petites éclipses de ce soleil que M. Law appelle son système… non, non… et cependant, le régent est soucieux… et cependant, on a doublé la garde !

— Et de quoi s’agit-il, beau masque ? demanda M. de Rohan-Chabot avec un mouvement d’impatience.

Le bossu demeura un instant pensif. Sa tête s’inclina sur sa poitrine. Puis, se redressant tout à coup, et laissant échapper un éclat de rire sec :

— Croyez-vous aux revenants ?… demanda-t-il.

Le fantastique ordinairement n’existe point hors d’un certain milieu. Les soirs d’hiver, dans une grande salle de château dont les fenêtres pleurent à la bise, autour d’une haute cheminée de chêne noir sculpté, là-bas, dans les solitudes du Morvan ou dans les forêts de Bretagne, on fait peur aux gens aisément avec la moindre légende, avec la moindre histoire. Les sombres boiseries dévorent la lumière de la lampe qui met de vagues reflets aux dorures rougies des portraits de famille. Le manoir a ses traditions lugubres et mystérieuses ; on sait dans quel corridor le vieux comte revient traîner ses chaînes, dans quelle chambre il s’introduit quand l’horloge tinte le douzième coup, pour s’asseoir devant l’âtre sans feu et grelotter la fièvre des trépassés.

Mais ici, au Palais-Royal, sous la tente indienne, au milieu de la fête des écus, parmi les éclats de rire douteurs et les sceptiques causeries, à deux pas de la table de jeu, il n’y avait point place pour ces vagues terreurs qui prennent parfois les braves de l’épée et même les esprits forts, ces spadassins de la pensée.

Pourtant, il y eut un froid dans les veines, quand le bossu prononça ce mot revenant. Il riait en disant cela, le petit homme noir, mais sa gaieté donnait le frisson.

Il y eut un froid, malgré le flot ruisselant des lumières, malgré le bruit joyeux du jardin, malgré la molle harmonie que l’orchestre envoyait de loin.

— Eh ! eh ! fit le bossu, qui croit aux revenants ?… Personne, à midi, dans la rue… tout le monde, à minuit au fond de l’alcôve solitaire, quand la veilleuse s’est éteinte par hasard… Il y a une fleur qui s’ouvre au regard des étoiles… la conscience est une belle-de-nuit… Rassurez-vous, messieurs, je ne suis pas un revenant.

— Vous plaît-il de vous expliquer, oui ou non, beau masque ? prononça M. de Rohan-Chabot qui se leva.

Le cercle s’était fait autour du petit homme noir. Peyrolles se cachait au second rang, mais il écoutait de toutes ses oreilles.

— Monsieur le duc, répondit le bossu, nous ne sommes pas plus beau l’un que l’autre ; trêve de compliments… hé ! hé ! ceci, voyez-vous, est une affaire de l’autre monde… un mort qui soulève la pierre de sa tombe… après vingt années, monsieur le duc…

Il s’interrompit pour grommeler en ricanant :

— Est-ce qu’on se souvient, ici, à la cour, des gens morts depuis vingt années ?…

— Mais que veut-il dire ? s’écria Chaverny.

— Je ne vous parle pas, M. le marquis, répliqua le petit homme ; ce fut l’année de votre naissance… vous êtes trop jeune… je parle à ceux qui ont des cheveux gris.

Et changeant tout à coup de ton, il ajouta :

— C’était un galant seigneur… c’était un noble prince… jeune, brave, opulent, heureux, bien aimé… visage d’archange, taille de héros… il avait tout… tout ce que Dieu donne à ses favoris en ce monde !…

— Où les plus belles choses, interrompit Chaverny, ont le pire destin.

Le petit homme lui toucha du doigt l’épaule et dit doucement :

— Souvenez-vous, M. le marquis, que les proverbes mentent quelquefois, et qu’il y a des fêtes sans lendemain…

Chaverny devint pâle. Le bossu l’écarta de la main et vint tout auprès de la table.

— Je parle à ceux qui ont des cheveux gris, répéta-t-il, à vous M. de la Hunaudaye, qui seriez couché maintenant en Flandre sous six pieds de terre, s’il n’eût fendu le crâne du miquelet qui vous tenait sous son genou…

Le vieux baron resta bouche béante et si profondément ému que la parole lui manqua.

— À vous, M. de Marillac, dont la fille prit le voile pour l’amour de lui… à vous, M. le duc de Rohan-Chabot, qui fîtes créneler, à cause de lui, le logis de mademoiselle Féron, votre maîtresse… à vous, M. le duc de la Ferté, qui perdîtes un soir contre lui votre château de Senneterre… à vous, M. de la Vauguyon, dont l’épaule ne peut avoir oublié ce bon coup d’épée…

— Nevers ! s’écrièrent vingt voix à la fois ; Philippe de Nevers !

Le bossu se découvrit et prononça lentement :

— Philippe de Lorraine, duc de Nevers, assassiné sous les murs du château de Caylus-Tarrides, le 24 novembre 1696 !

— Assassiné lâchement et par derrière, à ce qu’on dit…, murmura M. de la Vauguyon.

— Dans un guet-apens, ajouta la Ferté.

— On accusa, si je ne me trompe, dit M. de Rohan-Chabot, M. le marquis de Caylus-Tarrides, père de madame la princesse de Gonzague.

Parmi les jeunes gens :

— Mon père m’a parlé de cela plus d’une fois, dit Navailles.

— Mon père était l’ami du feu duc de Nevers, fit Chaverny.

Peyrolles écoutait et se faisait petit. Le bossu reprit d’une voix basse et profonde :

— Assassiné lâchement… par derrière… dans un guet-apens… tout cela est vrai… mais le coupable n’avait pas nom Caylus-Tarrides…

— Et comment s’appelait-il donc ? demanda-t-on de toutes parts.

La fantaisie du petit homme noir n’était point de répondre.

Il poursuivit d’un ton railleur et léger, sous lequel perçait l’amertume :

— Cela fit du bruit, messieurs !… Ah ! peste ! cela fit grand bruit !… On ne parla que de cela pendant toute une semaine… La semaine d’après, on en parla un peu moins… au bout du mois, ceux qui prononçaient encore le nom de Nevers avaient l’air de revenir de Pontoise…

— Son Altesse Royale, interrompit ici M. de Rohan, fit l’impossible…

— Oui, oui… je sais… Son Altesse Royale était un des trois Philippe… Son Altesse Royale voulut venger son meilleur ami… mais le moyen ?… Le château de Caylus est au bout du monde… la nuit du 24 novembre garda son secret… Il va sans dire que M. le prince de Gonzague… — N’y a-t-il point ici, s’interrompit le petit homme noir, un digne serviteur de M. de Gonzague qui a nom M. de Peyrolles ?

Oriol et Nocé se rangèrent pour découvrir le factotum un peu décontenancé.

— J’allais ajouter, reprit le bossu : il va sans dire que M. le prince de Gonzague, qui était également un des trois Philippe, dut remuer ciel et terre pour venger son ami… Mais tout fut inutile… nul indice !… nulle preuve !… Bon gré, malgré, il fallut s’en remettre au temps, c’est-à-dire à Dieu, du soin de trouver le coupable !…

Peyrolles n’avait plus qu’une pensée : s’esquiver pour aller prévenir Gonzague. Il resta pour savoir jusqu’où le bossu pousserait l’audace dans sa trahison.

Peyrolles, en voyant revenir sur l’eau le souvenir du 24 novembre, éprouvait un peu la sensation d’un homme qu’on étrangle.

Le bossu avait raison. La cour n’a point de mémoire. Les morts de vingt années sont vingt fois oubliés. Mais il y avait ici une circonstance tout exceptionnelle. Le mort faisait partie d’une sorte de trinité dont deux membres étaient vivants et tout puissants : Philippe d’Orléans et Philippe de Gonzague.

Le fait certain, c’est que vous eussiez dit, à voir l’intérêt éveillé sur toutes les physionomies, qu’il était question d’un meurtre commis hier.

Si l’intention du bossu avait été de ressusciter l’émotion de ce drame mystérieux et lointain, il avait succès complet.

— Eh ! eh ! fit-il en jetant à la ronde un coup d’œil rapide et perçant ; eh ! eh !… s’en remettre au Ciel, c’est le pis aller… je sais des gens sages qui ne dédaignent point cette suprême ressource… Eh ! eh ! franchement, messieurs, on pourrait choisir plus mal… le Ciel a des yeux encore meilleurs que ceux de la police… le ciel est patient… il a le temps… il tarde parfois… des jours se passent, des mois, des années… mais quand l’heure est venue…

Il s’arrêta. Sa voix vibrait sourdement.

L’impression produite par lui était si vive et si forte, que chacun la subissait comme si la menace implicite, voilée sous sa parole aiguë, eût été dirigée contre tout le monde à la fois.

Il n’y avait là qu’un coupable, un subalterne, un instrument : Peyrolles.

Tous les autres frémissaient.

L’armée des affidés de Gonzague, entièrement composée de gens trop jeunes pour pouvoir même être soupçonnés, s’agitait sous le poids de je ne sais quelle oppression pénible.

Sentaient-ils déjà que chaque jour écoulé rivait de plus près la chaîne mystérieuse qui les attachait au maître ? Devinaient-ils que l’épée de Damoclès allait pendre, soutenue par un fil, sur la tête de Gonzague lui-même ?

On ne sait. Ces instincts ne se raisonnent point. Ils avaient peur.

— Quand l’heure est venue, reprit le bossu, et toujours elle vient, que ce soit tôt ou tard… un homme… un messager du tombeau… un fantôme sort de terre, parce que Dieu le veut ; cet homme accomplit, malgré lui parfois, la mission fatale… S’il est fort, il frappe… s’il est faible, si son bras est comme le mien et ne peut pas porter le poids du glaive, il se glisse, il rampe, il va… jusqu’à ce qu’il arrive à mettre son humble bouche au niveau de l’oreille des puissants, et tout bas ou tout haut, à l’heure dite, le vengeur étonné entend tomber des nuages le nom révélé du meurtrier.

Il y eut un grand et solennel silence.

— Quel nom ? demanda M. de Rohan-Chabot.

— Le connaissons-nous ? firent Chaverny et Navailles.

Le bossu semblait subir l’excitation de sa propre parole. Ce fut d’une voix saccadée qu’il poursuivit :

— Si vous le connaissez ?… Qu’importe !… qu’êtes-vous ?… que pouvez-vous ?… Le nom de l’assassin vous épouvanterait comme un coup de tonnerre… Mais là-haut, sur la première marche du trône, un homme est assis… Tout à l’heure, la voix est tombée des nuages… « Altesse ! l’assassin est là !… » et le vengeur a tressailli… « Altesse, dans cette foule dorée, l’assassin !… » et le vengeur a ouvert les yeux, regardant la foule qui passait sous sa fenêtre… « Altesse ! hier à votre table, à votre table demain, l’assassin s’asseyait, l’assassin s’assoira ! » et le vengeur repassait dans sa mémoire la liste de ses convives… « Altesse ! chaque jour, le matin et le soir, l’assassin vous tend sa main sanglante… » et le vengeur s’est levé en disant : « Par le Dieu vivant, justice sera faite ! »

On vit une chose étrange. Tous ceux qui étaient là, les plus grands et les plus nobles, se jetèrent des regards de défiance.

— Voilà pourquoi, messieurs, ajouta le bossu d’un ton leste et tranchant, le régent de France est soucieux ce soir… et voilà pourquoi la garde du palais est doublée.

Il salua et fit mine de sortir.

— Ce nom ? s’écria Chaverny.

— Ce fameux nom ? appuya Oriol.

— Ne voyez-vous pas, voulut dire Peyrolles, que l’impudent bouffon s’est moqué de vous ?

Le bossu s’était arrêté au seuil de la tente. Il mit le binocle à l’œil et regarda son auditoire. Puis il revint sur ses pas en riant de son petit rire sec comme un cri de crécelle.

— La la ! fit-il, voilà que vous n’osez plus vous approcher les uns des autres… chacun croit que son voisin est le meurtrier… touchant effet de la mutuelle estime !… Messieurs, les temps sont bien changés, la mode n’y est plus… De nos jours, on ne se tue plus guère avec ces armes brutales de l’ancien régime : le pistolet ou l’épée… nos âmes sont dans nos portefeuilles ; pour tuer un homme, il suffit de vider sa poche… Eh ! eh ! eh !… Dieu merci, les assassins sont rares à la cour du Régent !… ne vous écartez pas ainsi les uns des autres… l’assassin n’est pas là… Eh ! eh ! eh ! s’interrompit-il, tournant le dos aux vieux seigneurs pour s’adresser seulement à la bande de Gonzague, vous voici maintenant avec des mines d’une aune… avez-vous donc des remords ?… Voulez-vous que je vous égaye un petit peu ?… Tenez ! voici M. de Peyrolles qui se sauve : il perd beaucoup… savez-vous où se rend M. de Peyrolles ?

Celui-ci disparaissait déjà derrière les massifs de fleurs, dans la direction du palais.

Chaverny toucha le bras du bossu.

— Le régent sait-il le nom ? demanda-t-il.

— Eh ! monsieur le marquis, répliqua le petit homme noir, nous n’en sommes plus là !… nous rions ! mon fantôme est de bonne humeur. Il a bien vu que le tragique n’est point ici de mode ; il passe à la comédie… et comme il sait tout, ce diable de fantôme… les choses du présent comme celles du passé… il est venu dans la fête… eh ! eh ! eh !… ici, vous comprenez bien… et il attend Son Altesse Royale pour lui montrer au doigt…

Son doigt tendu piquait le vide.

— Au doigt, vous entendez… les mains habiles après les mains sanglantes… la petite pièce suit toujours la grande… il faut se délasser en riant du poison ou du poignard… au doigt, messieurs, au doigt, les adroits gentilshommes qui font sauter la coupe à cette vaste table de lansquenet où M. Law a l’honneur de tenir la banque.

Il se découvrit dévotement, au nom de Law, et poursuivit :

— Au doigt, les pipeurs de dés, les chevaliers de l’agio, les danseurs de la rue Quincampoix, au doigt !… M. le régent est bon prince, et le préjugé ne l’étouffe point… mais il ne sait pas tout… s’il savait tout, il aurait grande honte.

Un murmure s’éleva parmi nos joueurs.

M. de Rohan dit :

— Ceci est la vérité.

— Bravo ! applaudirent le baron de la Hunaudaye et le baron de Barbanchois.

— N’est-ce pas, messieurs, reprit le bossu ; la vérité, cela se dit toujours en riant… Ces jeunes gens ont bonne envie de me jeter dehors, mais ils se retiennent par respect pour votre âge… Je m’en rapporte à MM. de Chaverny, Oriol, Taranne et autres… belle jeunesse où la noblesse un peu déchue se mêle à la roture mal savonnée… comme les fils de diverses couleurs dans le tricot poivre et sel… Pour Dieu ! ne vous fâchez pas, mes illustres maîtres : nous sommes au bal masqué, et je ne suis qu’un pauvre bossu… Demain, vous me jetterez un écu pour acheter mon dos transformé en pupitre… Vous haussez les épaules ? à la bonne heure ! je ne mérite en conscience que votre dédain !

Chaverny prit le bras de Navailles.

— Que faire à ce drôle !… grommela-t-il ; allons-nous-en !

Les vieux seigneurs riaient de bon cœur. Nos joueurs s’éloignèrent les uns après les autres.

— Et après avoir montré au doigt, reprit le bossu qui se retourna vers Rohan-Chabot et ses vénérables compagnons, les fabricants de fausses nouvelles, les réaliseurs, les escamoteurs de la hausse, les jongleurs de la baisse… toute l’armée de saltimbanques qui bivaque à l’hôtel de Gonzague, je montrerai encore à M. le régent… au doigt, messieurs, au doigt !… les ambitions déçues, les rancunes envenimées… au doigt !… ceux dont l’égoïsme ou l’orgueil ne peut s’habituer au silence… les cabaleurs inquiets, les écervelés en cheveux blancs qui voudraient ressusciter la Fronde… les suivants de madame du Maine… les habitués de l’hôtel de Cellamare… au doigt !… les conspirateurs ridicules ou odieux qui vont entraîner la France dans je ne sais quelle guerre extravagante pour reconquérir des places perdues ou des honneurs regrettés !… les calomniateurs de ce qui est, les polichinelles qui s’intitulent eux-mêmes les débris du grand siècle, les Géronte…

Le bossu n’avait plus d’auditeurs. Les deux derniers, Barbanchois et la Hunaudaye s’éloignaient clopin-clopant, savoir : le baron de la Hunaudaye, goutteux de la jambe droite ; le baron de Barbanchois, podagre de la jambe gauche.

Le petit homme noir eut un rire silencieux.

— Au doigt !… au doigt !… murmura-t-il.

Puis il tira de sa poche un parchemin scellé aux armes de la couronne, et s’assit pour le lire à la table de jeu restée vide.

Le parchemin commençait par ces mots :

« Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, etc. »

Au bas était la signature de Louis, duc d’Orléans, régent, avec les contre-seings du secrétaire d’État le Blanc et de M. de Machault, lieutenant de police.

— Voilà qui est parfait, dit le petit homme après l’avoir parcouru ; pour la première fois, depuis vingt ans, nous pouvons lever la tête, regarder les gens en face, et jeter notre nom à la tête de ceux qui nous poursuivent. Je promets bien que nous en userons.




A SUIVRE.......
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Elisabeth
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MessageSujet: Re: LE BOSSU PAUL FEVAL    Mer 31 Jan - 14:52

V

— Les dominos roses. —




Entre le protocole et les signatures, le parchemin scellé aux armes de France contenait un sauf-conduit fort en règle, accordé par le gouvernement au chevalier Henri de Lagardère, ancien chevau-léger du feu roi.

Cet acte, conçu dans la forme la plus large, adoptée récemment pour les agents diplomatiques non publiquement accrédités, donnait au chevalier de Lagardère licence d’aller et venir partout dans le royaume sous la garantie de l’autorité, et de quitter le territoire français en toute sécurité, tôt ou tard, et quoi qu’il advînt.

— Quoi qu’il advienne, répéta plusieurs fois le bossu. M. le régent peut avoir des travers ; mais il est honnête homme et tient à sa parole… Quoi qu’il advienne, avec ceci, Lagardère a carte blanche… Nous allons lui faire faire son entrée… Et Dieu veuille qu’il manœuvre comme il faut !

Il consulta sa montre et se leva.

La tente indienne avait deux entrées. À quelques pas de la seconde issue, se trouvait un petit sentier qui conduisait, à travers les massifs, à la loge de maître le Bréant, concierge et gardien du jardin. On avait profité de la loge comme de tout le reste pour le décor. La façade, enjolivée, recevait la lumière d’un réflecteur placé dans le feuillage d’un grand tilleul et terminait de ce côté le paysage.

D’ordinaire, le soir, c’était un endroit isolé, très-couvert et très-sombre, spécialement surveillé par messieurs les gardes françaises.

Comme le bossu sortait de la tente. Il vit en avant du massif l’armée entière de Gonzague qui s’était reformée là après sa déroute. On causait de lui, précisément. Oriol, Taranne, Nocé, Navailles et autres, riaient du mieux qu’ils pouvaient, mais Chaverny était pensif.

Le bossu n’avait pas de temps à perdre, apparemment, car il alla droit à eux.

Il mit le binocle à l’œil et fit mine d’admirer le décor, comme au moment de son entrée.

— Il n’y a que M. le régent pour faire ainsi les choses, grommela-t-il ; charmant… charmant…

Nos joueurs s’écartèrent pour le laisser passer.

Il fit mine de les reconnaître tout à coup.

— Ah ! ah ! s’écria-t-il ; les autres sont partis aussi… au doigt !… eh ! eh ! eh !… au doigt !… la liberté du bal masqué… Messieurs, je suis bien votre serviteur.

Personne n’était resté sur sa route, excepté Chaverny. Le bossu lui ôta son chapeau et voulut suivre sa route. Chaverny l’arrêta.

Cela fit rire le bataillon sacré de Gonzague.

— Chaverny veut sa bonne aventure, dit Oriol.

— Chaverny a trouvé son maître ! ajouta Navailles.

— Un plus caustique et un plus bavard que lui !

Chaverny disait au petit homme noir :

— Un mot, s’il vous plaît, monsieur.

— Tous les mots que vous voudrez, marquis.

— Ces paroles que vous avez prononcées : Il y a des fêtes qui n’ont point de lendemain, s’appliquaient-elles à moi personnellement ?

— Personnellement à vous.

— Veuillez me les traduire, monsieur.

— Marquis, je n’ai pas le temps.

— Si je vous y contraignais…

— Marquis, je vous en défie… M. de Chaverny tuant en combat singulier Ésope II, dit Jonas, locataire de la niche du chien de M. de Gonzague… ce serait pour mettre le comble à votre renommée !

Chaverny fit néanmoins un mouvement pour lui barrer le passage. Il avança la main pour cela. Le bossu la lui prit et la serra entre les siennes.

— Marquis, prononça-t-il à voix basse, vous valez mieux que vos actes… Dans mes courses en ce beau pays d’Espagne où tous les deux nous avons voyagé, je vis une fois un fait assez bizarre… un noble genet de guerre, conquis par des marchands juifs et parqué parmi les mulets de charge… c’était à Oviédo. Quand je repassai par là, le genet était mort à la peine… Marquis, vous n’êtes point à votre place : vous mourrez jeune, parce que vous aurez trop de peine à devenir un coquin !

Il s’inclina et passa. On ne le vit bientôt plus derrière les arbustes.

Chaverny était resté immobile, la tête penchée sur sa poitrine.

— Enfin, le voilà parti ! s’écria Oriol.

— C’est le diable en personne que ce petit homme ! fit Navailles.

— Voyez donc comme ce pauvre Chaverny est soucieux !

— Mais quel jeu joue donc ce bossu d’enfer ?

— Chaverny, que t’a-t-il dit ?

— Chaverny, conte-nous cela !

Ils l’entouraient. Chaverny les regarda d’un air absorbé.

Et, sans savoir qu’il parlait, il murmura :

— Il y a des fêtes qui n’ont point de lendemain !

La musique se taisait dans les salons. C’était entre deux menuets. La foule n’en était que plus compacte dans le jardin, où nombre d’intrigues mignonnes se nouaient.

M. de Gonzague, las de faire antichambre, s’était rendu dans les salons. Sa bonne grâce et l’éclat de sa parole lui donnaient grande faveur auprès des dames, qui disaient volontiers que Philippe de Gonzague, pauvre et de menue noblesse, eût encore fait un cavalier accompli.

Vous jugez que son titre de prince et ses millions ne gâtaient point l’affaire.

Bien qu’il vécût dans l’intimité du régent, il n’affectait point ces manières débraillées qui étaient alors si fort à la mode. Sa parole était courtoise et réservée, ses façons dignes. Le diable cependant n’y perdait rien.

Madame la duchesse d’Orléans le tenait en haute estime, et ce bon abbé de Fleury, précepteur du jeune roi, devant qui personne ne trouvait grâce, n’était pas éloigné de le regarder comme un saint.

Ce qui s’était passé aujourd’hui même, à l’hôtel de Gonzague, avait été raconté amplement et diversement par des gazetiers de la cour. Ces dames trouvaient en général que la conduite de Gonzague à l’égard de sa femme dépassait les bornes de l’héroïsme. C’était un apôtre que cet homme et un martyr.

Vingt années de souffrance patiente ! Vingt années de douceur inépuisable en face d’un infatigable dédain !

L’histoire ancienne a consigné des faits bien moins beaux que celui-là !

Les princesses savaient déjà le magnifique mouvement d’éloquence que M. de Gonzague avait eu devant le conseil de famille. La mère du régent, qui était bon homme, lui donna franchement sa grosse main bavaroise ; la duchesse d’Orléans le fit complimenter ; la belle petite abbesse de Chelles lui promit ses prières et la duchesse de Berry lui dit qu’il était un niais sublime.

Quant à cette pauvre princesse de Gonzague, on aurait voulu la lapider pour avoir fait le malheur d’un si digne homme !

C’est en Italie, vous le savez bien, que Molière trouva cet admirable nom de Tartuffe.

Gonzague, au milieu de sa gloire, aperçut tout à coup, dans l’embrasure d’une porte, la figure longue de M. de Peyrolles. D’ordinaire, la physionomie de ce fidèle serviteur ne suait point une gaieté folle, mais aujourd’hui, c’était comme un vivant signal de détresse.

Il était blême, il avait l’air effaré ; il essuyait avec son mouchoir la sueur de ses tempes.

Gonzague l’appela. Peyrolles traversa le salon gauchement et vint à l’ordre. Il prononça quelques mots à l’oreille de son maître.

Celui-ci se leva vivement, et avec une présence d’esprit qui n’appartient qu’à ces superbes coquins d’outre-monts :

— Madame la princesse de Gonzague, dit-il, vient d’entrer dans le bal… je vais courir à sa rencontre.

Peyrolles lui-même fut étonné.

— Où la trouverai-je ? lui demanda Gonzague.

Peyrolles n’en savait rien assurément. Il s’inclina et prit les devants.

— Il y a des hommes qui sont aussi par trop bons ! dit la mère du régent avec un juron joli qu’elle avait apporté de Bavière.

Les princesses regardaient d’un œil attendri la retraite précipitée de Gonzague.

Le pauvre homme !

— Que me veux-tu ? demanda-t-il à Peyrolles dès qu’ils furent seuls.

— Le bossu est ici, dans le bal, répondit le factotum.

— Parbleu ! je le sais bien, puisque c’est moi qui lui ai donné sa carte.

— Vous n’avez pas eu de renseignements sur ce bossu ?

— Où veux-tu que j’en aie pris ?

— Je me défie de lui.

— Défie-toi si tu veux… Est-ce tout ?

— Il a entretenu le régent ce soir pendant plus d’une demi-heure…

— Le régent !… repris Gonzague d’un air étonné.

Mais il se remit tout de suite, et ajouta :

— C’est que sans doute il avait beaucoup de choses à lui dire.

— Beaucoup de choses, en effet, riposta Peyrolles ; et je vous en fais juge.

Ici, le factotum raconta la scène qui venait d’avoir lieu sous la tente indienne.

Quand il eut fini, Gonzague se prit à rire avec pitié.

— Ces bossus ont tous de l’esprit ! dit-il négligemment ; — mais un esprit bizarre et difforme comme leur corps… ils posent… ils jouent sans cesse d’inutiles comédies… Celui qui brûla le temple d’Éphèse pour faire parler de lui devait avoir une bosse !

— Voilà tout ce que vous en donnez !… s’écria Peyrolles.

— À moins, poursuivit Gonzague qui réfléchissait, à moins que ce bossu ne veuille se faire acheter très cher…

— Il nous trahit, monseigneur ! dit Peyrolles avec énergie.

Gonzague le regarda en souriant et par-dessus l’épaule.

— Mon pauvre garçon, murmura-t-il, nous aurons grand’peine à faire quelque chose de toi… tu n’as pas encore deviné que ce bossu fait du zèle dans nos intérêts ?

— Non !… j’avoue, monseigneur, que je n’ai pas deviné cela.

— Je n’aime pas le zèle, poursuivit Gonzague ; le bossu sera tancé vertement… mais il n’en est pas moins sûr et certain qu’il nous donne une excellente idée…

— Si monseigneur daignait m’expliquer…

Ils étaient sous la charmille qui occupait l’emplacement actuel de la rue Montpensier. Gonzague prit familièrement le bras de son factotum.

— Avant tout, répliqua-t-il, dis-moi ce qui s’est passé rue du Chantre.

— Vos ordres ont été ponctuellement exécutés, répondit Peyrolles ; je ne suis entré au palais qu’après avoir vu de mes yeux la litière qui se dirigeait vers Saint-Magloire.

— Et dona Cruz ?

— Dona Cruz doit être ici…

— Tu la chercheras !… ces dames l’attendent… j’ai tout préparé… elle va avoir un prodigieux succès… Maintenant, revenons au bossu… qu’a-t-il dit au régent ?

— Voilà ce que nous ne savons pas !

— Moi, je le sais… ou du moins je le devine… Il a dit au régent : L’assassin de Nevers existe…

— Chut ! fit involontairement M. de Peyrolles qui tressaillit violemment de la tête aux pieds.

— Il a bien fait, poursuivit Gonzague sans s’émouvoir ; l’assassin de Nevers existe… quel intérêt ai-je à le cacher, moi, le mari de la veuve de Nevers, moi, le juge naturel, moi, le légitime vengeur !… l’assassin de Nevers existe ! je voudrais que la cour tout entière fût là pour m’entendre !…

Peyrolles suait à grosses gouttes.

— Et puisqu’il existe, continua Gonzague, palsambleu ! nous le trouverons !

Il s’arrêta pour regarder son factotum en face.

Celui-ci tremblait, et des tics nerveux agitaient sa face.

— As-tu compris ? fit Gonzague.

— Je comprends que c’est jouer avec le feu, monseigneur…

— Voilà l’idée du bossu, reprit le prince en baissant la voix tout à coup : elle est bonne, sur ma parole !… Seulement, pourquoi l’a-t-il eue et de quel droit se mêle-t-il d’être plus avisé que nous ?… Nous éclaircirons cela… Ceux qui ont tant d’esprit sont voués à une mort précoce…

Peyrolles releva la tête vivement. On cessait enfin de lui parler hébreu.

— Est-ce pour cette nuit ? murmura-t-il.

Ils arrivaient à l’arcade centrale de la charmille, par où l’on apercevait la longue échappée des bosquets illuminés et la statue du dieu Mississipi, autour de laquelle le jet d’eau envoyait ses gerbes irisées. Une femme en sévère toilette de cour, recouverte d’un vaste domino noir, et masquée, venait à eux par l’autre bord de la charmille. Elle était au bras d’un vieillard à cheveux blancs.

Au moment de passer l’arcade, Gonzague repoussa Peyrolles et le contraignit à s’effacer dans l’ombre.

La femme masquée et le vieillard franchirent l’arcade.

— L’as-tu reconnue ? demanda Gonzague.

— Non, répondit le factotum.

— Mon cher président, disait en ce moment la femme masquée, veuillez ne pas m’accompagner plus loin.

— Madame la princesse aura-t-elle encore besoin de mes services cette nuit ? demanda le vieillard.

— Dans une heure, vous me retrouverez à cette place…

— C’est le président de Lamoignon ! murmura Peyrolles.

Le président salua et se perdit dans une allée latérale.

Gonzague dit :

— Madame la princesse m’a tout l’air de n’avoir pas encore trouvé ce qu’elle cherche… ne la perdons pas de vue !

La femme masquée, qui était en effet Madame la princesse de Gonzague, rabattit le capuchon de son domino sur son visage et se dirigea vers le bassin.

La foule entrait en fièvre de nouveau. On annonçait l’entrée du régent et de ce bon M. Law, la seconde personne du royaume.

Le petit roi ne comptait pas encore.

— Monseigneur ne m’a pas fait l’honneur de me répondre, insista cependant Peyrolles : ce bossu… sera-ce pour cette nuit ?

— Ah çà ! il te fait donc bien peur, ce bossu ?

— Si vous l’aviez entendu comme moi…

— Parler de tombeaux qui s’ouvrent… de fantômes ?… Je connais tout cela… Je veux causer avec ce bossu… Non, ce ne sera pas pour cette nuit… cette nuit, s’il tient la promesse qu’il nous a faite… et il la tiendra, j’en réponds !… nous tiendrons, nous, la promesse qu’il a faite au régent en notre nom… Un homme va venir dans cette fête… ce terrible ennemi de toute ma vie… celui qui vous fait tous trembler comme des femmes…

— Lagardère !… murmura Peyrolles.

— À celui-là, sous les lustres allumés, en présence de cette foule vaguement émue déjà et qui attend je ne sais quel grand drame avant la nuit, à celui-là, nous arracherons son masque et nous dirons : Voici l’assassin de Nevers !…

— As-tu vu ? demanda Navailles.

— Sur mon honneur ! on dirait madame la princesse, répondit Gironne.

— Seule dans cette foule… sans cavalier ni page !…

— Elle cherche quelqu’un…

— Corbieu ! la belle fille ! s’écria Chaverny réveillé de sa mélancolie.

— Où cela ?… en domino rose ?… C’est Vénus en personne pour le coup !

— C’est mademoiselle de Choisy qui me cherche, fit Nocé.

— Le fat ! s’écria Chaverny. Ne vois-tu pas que c’est la maréchale de Tessé, qui est en quête de moi, tandis que son vaillant époux court après le czar ?

— Cinquante louis pour mademoiselle de Choisy !

— Cent pour la maréchale !…

— Allons lui demander si elle est la maréchale ou mademoiselle de Choisy !

Les deux fous s’élancèrent à la fois. Ils s’aperçurent seulement alors que la belle inconnue était suivie à distance par deux gaillards à rapière d’une aune et demie, qui s’en allaient le poing sur la hanche et le nez au vent sous leur masque.

— Peste ! firent-ils ensemble ; ce n’est ni mademoiselle de Choisy ni la maréchale… c’est une aventure !

Ils étaient tous rassemblés non loin du bassin. Une visite aux dressoirs chargés de liqueurs et de pâtisseries les avait remis en bonne humeur.

Oriol, le nouveau gentilhomme, brûlait d’envie de faire quelque action d’éclat pour gagner ses éperons.

— Messieurs, dit-il en se haussant sur ses pointes, ne serait-ce point plutôt mademoiselle Nivelle ?

On lui faisait cette niche de ne jamais répondre quand il parlait de mademoiselle Nivelle. Depuis six mois, il avait bien dépensé pour elle cinquante mille écus.

Sans les méchantes plaisanteries dont l’amour accable les gros petits financiers, ils seraient aussi trop heureux en ce monde.

La belle inconnue avait l’air fort dépaysée au milieu de cette cohue. Son regard interrogeait tous les groupes.

Le masque était impuissant à déguiser son embarras.

Les deux grands gaillards allaient côte à côte à dix ou douze pas derrière elle.

— Marchons droit, frère Passepoil !

— Cocardasse, mon noble ami, marchons droit !

Capédébiou ! Il ne s’agissait pas de plaisanter ! Le diable de bossu leur avait parlé au nom de Lagardère.

Quelque chose leur disait que l’œil d’un surveillant sévère était sur eux. Ils étaient graves et roides comme des soldats en faction.

Pour pouvoir circuler dans le bal en exécution des ordres du bossu, ils avaient été reprendre leurs pourpoints neufs et délivrer par la même occasion dame Françoise et Berrichon son petit-fils.

Il y avait bien une heure que la pauvre Aurore, perdue dans cette foule, cherchait en vain Henri, son ami.

Elle croisa madame la princesse de Gonzague et fut sur le point de l’aborder, car les regards de tous ces écervelés la brûlaient et la peur la prenait. Mais que dire pour obtenir la protection d’une de ces grandes dames qui, dans cette fête, étaient chez elles ?

Aurore n’osa pas.

D’ailleurs, elle avait hâte d’atteindre ce rond-point de Diane qui était le lieu du rendez-vous.

— Messieurs, dit Chaverny, ce n’est ni mademoiselle de Choisy, ni la maréchale, ni mademoiselle Nivelle, ni personne que nous connaissions… c’est une beauté merveilleuse et toute neuve… Une petite bourgeoise n’aurait point ce port de reine, une provinciale donnerait son âme au démon, qu’elle n’atteindrait point à cette grâce enchanteresse, une dame de la cour n’aurait garde d’éprouver ce charmant embarras… Je fais une proposition.

— Voyons ta proposition, marquis ? s’écria-t-on de toutes parts.

Et le cercle des fous se resserra autour de Chaverny.

— Elle cherche quelqu’un, n’est-ce pas ? reprit celui-ci.

— On peut l’affirmer, répondit Nocé.

— Sans trop s’avancer, ajouta Navailles.

Et tous les autres :

— Oui, oui, elle cherche quelqu’un.

— Eh bien ! messieurs, reprit Chaverny, ce quelqu’un là est un heureux coquin.

— Accordé !… mais ce n’est pas une proposition.

— Il est injuste, reprit le petit marquis, qu’un pareil trésor soit accaparé par un quidam qui ne fait point partie de notre vénérable confrérie.

— Injuste ! répondit-on, inique ! criant ! abusif !

— Je propose donc, conclut Chaverny, que la belle enfant ne trouve point celui qu’elle cherche.

— Bravo ! s’écria-t-on de toutes parts.

— Voici pour le coup Chaverny ressuscité !

— Item…, poursuivit le petit marquis, je propose qu’à la place du quidam, la belle enfant trouve l’un de nous.

— Bravo encore ! bravissimo ! vive Chaverny !

On faillit le porter en triomphe.

— Mais, fit Navailles, lequel d’entre nous trouvera-t-elle ?

— Moi ! moi ! moi ! fit tout le monde à la fois, et Oriol lui-même, le nouveau chevalier, sans respect pour les droits de mademoiselle Nivelle.

Chaverny réclama le silence d’un geste magistral.

— Messieurs, dit-il, ces débats sont prématurés… quand nous aurons conquis la belle fille, nous jouerons loyalement aux dés, au pharaon, au doigt mouillé ou à la courte paille.

Un avis si sage devait avoir l’approbation générale.

— À l’assaut donc ! s’écria Navailles.

— Un instant, messieurs, dit Chaverny, je réclame l’honneur de diriger l’expédition.

— Accordé ! accordé !… À l’assaut !

Chaverny regarda tout autour de lui.

— La question, reprit-il, est de ne pas faire de bruit… le jardin est plein de gardes françaises, et il serait pénible de se faire mettre à la porte avant le souper… Il faut user de stratagème… Ceux d’entre vous qui ont de bons yeux n’avisent-ils point à l’horizon quelque domino rose ?

— Mademoiselle Nivelle en a un, glissa Oriol.

— En voici deux, trois, quatre, fit-on dans le cercle.

— J’entends un domino rose de connaissance.

— Par ici… mademoiselle Desbois…, s’écria Navailles.

— Par là… Cidalise…, fit Taranne.

— Il ne nous en faut qu’un… je choisis Cidalise, qui est à peu près de la même taille que notre belle enfant… Qu’on m’apporte Cidalise.

Cidalise était au bras d’un vieux domino, duc et pair pour le moins et moisi comme quatre. — On apporta Cidalise à Chaverny.

— Amour, lui dit le petit marquis, — Oriol, qui est gentilhomme à présent, te promet cent pistoles si tu nous sers adroitement… il s’agit de détourner deux chiens hargneux qui sont là-bas, et c’est toi qui vas leur donner le change.

— Et va-t-on rire un petit peu ? demanda Cidalise.

— À se tenir les côtes, répondit Chaverny.



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MessageSujet: Re: LE BOSSU PAUL FEVAL    Mer 31 Jan - 14:54

VI

— La Fille du Mississipi. —



Oriol ne protesta point contre la promesse de cent pistoles, parce qu’on avait dit qu’il était gentil homme.

Cidalise ne demandait que plaies et bosses, la bonne fille. Elle dit :

— Du moment qu’on va rire un petit peu, j’en suis !

Son éducation ne fut pas longue à faire. L’instant d’après, elle se glissait de groupe en groupe et atteignait son poste, qui était entre nos deux maîtres d’armes et Aurore.

En même temps, une escouade, détachée par le général Chaverny, escarmouchait contre Cocardasse et Passepoil. — Une autre escouade manœuvrait pour couper Aurore.

Cocardasse reçut le premier un coup de coude. Il jura un terrible capédébiou et mit la main à sa rapière, mais Passepoil lui dit à l’oreille :

— Marchons droit !

Cocardasse rongea son frein. — Une franche bourrade fit chanceler Passepoil.

— Marchons droit ! lui dit Cocardasse, qui vit ses yeux s’allumer.

Ainsi les rudes pénitents de la trappe s’abordent et se séparent avec le stoïque : — Frère, il faut mourir !

A pa pur ! — Un lourd talon se posa sur le cou-de-pied du Gascon, tandis que le Normand trébuchait une seconde fois, parce qu’on lui avait mis un fourreau d’épée entre les jambes.

— Marchons droit !

Taranne, encouragé, vint donner en plein contre Passepoil et l’appela maladroit ; Gironne heurta rudement Cocardasse, et par surcroît le traita de bélitre.

— Marchons droit ! marchons droit !

Mais les oreilles de nos deux braves étaient rouges comme du sang.

— Ma caillou, murmura Cocardasse à la quatrième offense et en regardant piteusement Passepoil, — je crois que je vais me fâcher !

Passepoil soufflait comme un phoque, il ne répondit point, mais quand Taranne revint à la charge, ce financier imprudent reçut un colossal soufflet.

Cocardasse poussa un soupir de soulagement profond. — Ce n’était pas lui qui avait commencé. — Du même coup de poing, il envoya Gironne et l’innocent Oriol rouler dans la poussière.

Il y eut bagarre. — Ce ne fut qu’un instant, mais la seconde escouade, conduite par Chaverny en personne, avait eu le temps d’entourer et de détourner Aurore.

Cocardasse et Passepoil ayant mis en fuite les assaillants, regardèrent au-devant d’eux. Ils virent toujours le domino rose à la même place. C’était Cidalise qui gagnait ses cent pistoles.

Cocardasse et Passepoil, heureux d’avoir fait impunément le coup de poing, se mirent à surveiller Cidalise en répétant avec triomphe :

— Marchons droit !

Pendant cela, Aurore, désorientée en ne voyant plus ses deux protecteurs, était obligée de suivre les mouvements de ceux qui l’entouraient. Ceux-ci faisaient semblant de céder à la foule et se dirigeaient insensiblement vers le bosquet situé entre la pièce d’eau et le rond-point de Diane.

C’était au centre de ce bosquet que s’élevait la loge de maître le Bréant.

Les petites allées percées dans les massifs allaient en tournant selon la mode anglaise, qui commençait à s’introduire. La foule suivait les grandes avenues et laissait ces sentiers à peu près déserts. Auprès de la loge de maître le Bréant, surtout, il y avait un berceau en charmille qui était presque une solitude.

Ce fut là qu’on entraîna la pauvre Aurore.

Chaverny porta la main à son masque. Elle poussa un grand cri, car elle l’avait reconnu pour le jeune homme de Madrid.

Au cri poussé par Aurore, la porte de la loge s’ouvrit. Un homme de haute taille, masqué, entièrement caché par un ample domino noir, parut sur le seuil.

Il avait à la main une épée nue.

— Ne vous effrayez pas, charmante demoiselle, dit le petit marquis, — ces messieurs et moi nous sommes unanimement vos soumis admirateurs.

Ce disant, il essaya de passer son bras autour de la taille d’Aurore, qui cria au secours. Elle ne cria qu’une fois, parce qu’Albret, qui s’était glissé derrière elle, lui mit un mouchoir de soie sur la bouche. — Mais une fois suffit.

Le domino noir mit l’épée dans la main gauche. De la droite, il saisit Chaverny par la nuque et l’envoya tomber à dix pas de là. Albret eut le même sort.

Dix rapières furent tirées. Le domino, reprenant la sienne de la main droite, désarma de deux coups de fouet Gironne et Nocé, qui étaient en avant. — Oriol, voyant cela, ne fit ni une ni deux. Gagnant tout d’un temps ses éperons, ce gentilhomme nouveau prit la fuite en criant : À l’aide ! — Montaubert et Choisy chargèrent : Montaubert tomba à genoux d’un fendant qu’il eut sur l’oreille ; Choisy, moins heureux, reçut une balafre en plein visage.

Les gardes françaises arrivaient, cependant, au bruit. Nos coureurs d’aventures, tous plus ou moins malmenés, se dispersèrent comme une volée d’étourneaux. — Les gardes françaises ne trouvèrent plus personne sous le berceau, car le domino noir et la jeune fille avaient aussi disparu comme par enchantement.

Ils entendirent seulement le bruit de la porte de maître le Bréant qui se refermait.

— Tubleu ! dit Chaverny en retrouvant Navailles dans la foule, — quelle bourrade ! je veux joindre ce gaillard-là, ne fût-ce que pour lui faire compliment de son poignet.

Gironne et Nocé arrivaient l’oreille basse. Choisy était dans un coin avec son mouchoir sanglant sur la joue ; Montaubert cachait son oreille écrasée du mieux qu’il pouvait. — Cinq ou six autres avaient aussi des horions plus ou moins apparents à dissimuler. Oriol seul était intact, le brave petit ventre !

Ils se regardèrent tous d’un air penaud. — L’expédition avait mal réussi.

Et chacun parmi eux se demandait quel pouvait être ce rude jouteur.

Ils savaient les salles d’armes de Paris sur le bout du doigt. Les salles d’armes de Paris ne faisaient point florès comme à la fin du siècle précédent. — On n’avait plus le temps. — Personne, parmi les virtuoses de la rapière, n’était capable de mettre en désarroi huit ou dix porteurs de brette.

Et encore sans trop de gêne, en vérité ! Le domino noir n’avait eu garde de s’embarrasser dans les longs plis de son vêtement. C’est à peine s’il s’était fendu deux ou trois fois, bien posément. — Un maître poignet ! il n’y avait pas à dire non…

C’était un étranger. Dans les salles d’armes, personne, y compris les prévôts et les maîtres, n’était de cette merveilleuse force.

Tout à l’heure, on avait parlé de ce duc de Nevers, tué à la fleur de l’âge. Voilà un homme dont le souvenir était resté dans toutes les académies, un tireur vite comme la pensée : pied d’acier, œil de lynx !

Mais il était mort, et certes chacun ici pouvait témoigner que le domino noir n’était pas un fantôme.

Il y avait un homme, du temps de Nevers, un homme plus fort que Nevers lui-même, un chevau-léger du roi qui avait nom Henri de Lagardère…

Mais qu’importait le nom du terrible ferrailleur ? La chose certaine, c’est que nos roués n’avaient pas de chance cette nuit. Le bossu les avait battus avec la langue, le domino noir avec l’épée. Ils avaient deux revanches à prendre.

— Le ballet ! le ballet !

— Son Altesse Royale !… Les princesses ! par ici !…

— M. Law !… par ici, M. Law !… avec milord Stair, ambassadeur de la reine Anne !

— Ne poussez pas ! que diable ! place pour tout le monde !

— Maladroit ! — Insolent ! — Butor !…

Et le reste ! le plaisir des cohues ! des côtes enfoncées, des pieds broyés, des femmes étouffées.

Du fond de la foule, — à hauteur de nombril, — on entendait des cris aigus.

Les petites femmes aiment de passion à se noyer dans la foule. Elles ne voient rien absolument ; elles souffrent le martyre, — mais elles ne peuvent résister à l’attrait de ce supplice.

— M. Law ! tenez ! voici M. Law qui monte à l’estrade du régent !

— Celle-ci, en domino gris de perle, est madame de Parabère !

— Celle-là, en domino puce, est madame la duchesse de Phalaris !

— Comme M. Law est rouge !… il aura bien dîné.

— Comme Son Altesse Royale est pâle !… il aura eu de mauvaises nouvelles d’Espagne !

— Silence !… La paix !… Le ballet ! le ballet !

L’orchestre, assis autour du bassin, frappa son premier accord, — le fameux premier coup d’archet dont on parlait encore en province voilà quinze ou vingt ans.

L’estrade s’élevait du côté du palais, auquel elle tournait le dos. C’était comme un coteau, fleuri de femmes.

Du côté opposé, un rideau de fond monta lentement, par un mécanisme invisible. — Il représentait naturellement un paysage de la Louisiane, des forêts vierges lançant jusqu’au ciel leurs arbres géants, autour desquels les lianes s’entortillaient comme des boas ; des prairies à perte de vue, des montagnes bleues, et cet immense fleuve d’or : le Mississipi, père des eaux.

Sur ses bords on voyait de riants aspects, et partout ce vert tendre que les peintres du xviiie siècle affectionnaient particulièrement. Des bocages enchanteurs rappelant le paradis terrestre se succédaient, coupés par des cavernes tapissées de mousse, où Calypso eût été bien pour attendre le jeune et froid Télémaque. — Mais point de nymphes mythologiques : la couleur locale essayait de naître. — Des jeunes filles indiennes erraient sous ces beaux ombrages avec leurs écharpes pailletées et les plumes brillantes de leurs couronnes. — De jeunes mères suspendaient gracieusement le berceau du nouveau-né aux branches des sassafras, balancées par la brise. — Des guerriers tiraient de l’arc ou lançaient la hache, — des vieillards fumaient le calumet autour du feu du conseil.

En même temps que le rideau de fond, diverses pièces de décor ou fermes, comme on dit en langage de manique, sortirent de terre, de sorte que la statue du Mississipi, placée au centre du bassin, se trouva comme encadrée dans un splendide paysage.

On applaudit du haut en bas de l’estrade ; on applaudit d’un bout à l’autre du jardin.

Oriol était fou. Il venait de voir entrer en scène mademoiselle Nivelle, qui remplissait le principal rôle dans le ballet, le rôle de la fille du Mississipi.

Le hasard l’avait placé entre M. le baron de Barbanchois et M. le baron de la Hunaudaye.

— Hein ! fit-il en leur donnant à chacun un coup de coude, comment trouvez-vous ça ?

Les deux barons, tous deux hauts sur jambes comme des hérons, abaissèrent jusqu’à lui leurs regards dédaigneux.

— Est-ce stylé ? poursuivit le gros petit traitant, est-ce dessiné ? est-ce léger ? est-ce brillant ? est-ce doré ? La jupe seule me coûte cent trente pistoles… les ailes vont à trente-deux louis… la ceinture vaut cinq cents écus… le diadème une action entière !… Bravo, adorée ! bravo !

Les deux barons se regardèrent par-dessus sa tête.

— Une si belle créature ! dit le baron de Barbanchois.

— Prendre ses nippes à pareille enseigne ! continua le baron de la Hunaudaye.

Ici, tous deux se regardant tristement par-dessus la tête poudrée du gros petit traitant, ajoutèrent à l’unisson :

— Où allons-nous, monsieur le baron, où allons-nous !

Un tonnerre d’applaudissements répondit au premier bravo lancé par Oriol. La Nivelle était ravissante, et le pas qu’elle dansa au bord de l’eau, parmi les nénufars et la folle-avoine, fut trouvé délicieux.

Sur l’honneur, ce M. Law était un bien brave homme d’avoir inventé un pays où l’on dansait si bien que cela !

La foule se retournait pour lui envoyer tous ses sourires. La foule était amoureuse de lui. La foule ne se sentait pas de joie.

Il y avait pourtant là deux âmes en peine qui ne prenaient point part à l’allégresse générale. Cocardasse et Passepoil avaient suivi régulièrement, pendant dix minutes environ mademoiselle Cidalise et son domino rose. Puis, le domino rose de mademoiselle Cidalise avait tout à coup disparu, comme si la terre se fût ouverte pour l’engloutir.

C’était derrière le bassin, à l’entrée d’une porte de tente en feuilles de papier gaufré représentant des feuilles de palmiers. Quand Cocardasse et Passepoil y voulurent entrer, deux gardes françaises leur croisèrent la baïonnette sous le menton.

La tente servait de loge à ces dames du corps du ballet.

— Capédébiou ! mes camarades…, voulut dire Cocardasse.

— Au large ! lui fut-il répondu.

— Mon brave ami…, fit à son tour Passepoil.

— Au large !

Ils se regardèrent d’un air piteux. — Pour le coup, leur affaire était bonne ! ils avaient laissé envoler l’oiseau confié à leurs soins. Tout était perdu.

Cocardasse tendit la main à Passepoil.

— Eh ! donc, mon bon ! dit-il avec une profonde mélancolie, nous avons fait ce que nous avons pu…

— La chance n’y est pas, voilà tout ! riposta le Normand.

— A pa pur ! c’est fini de nous !… mangeons bien, buvons bien tant que nous sommes ici… et puis, ma foi, va à Dios ! comme ils disent là-bas.

Frère Passepoil poussa un gros soupir.

— Je le prierai seulement, dit-il, de me dépêcher par un bon coup dans la poitrine… ça doit lui être égal.

— Pourquoi un coup dans la poitrine ? demanda le gascon.

Passepoil avait les larmes aux yeux. Cela ne l’embellissait point. Cocardasse dut s’avouer, à cet instant suprême, qu’il n’avait jamais vu d’homme plus laid que sa caillou.

Voici pourtant ce que répondit Passepoil en baissant modestement sa paupière sans cils :

— Je désire, mon noble ami, mourir d’un coup dans la poitrine, parce que, ayant été habitué généralement à plaire aux dames, il me répugnerait de penser qu’une ou plusieurs personnes de ce sexe à qui j’ai voué ma vie pussent me voir défiguré après ma mort.

— Pécaire ! grommela Cocardasse.

Mais il n’eut pas la force de rire.

Ils se mirent tous les deux à tourner autour du bassin. Ils ressemblaient à deux somnambules marchant sans entendre et sans voir.

Et cependant, c’était quelque chose de bien curieux, de bien ingénieux, de bien attachant que le ballet intitulé la Fille du Mississipi. Depuis que le ballet était inventé, on n’avait rien vu de pareil.

La fille du Mississipi, sous les jolis traits de la Nivelle, après avoir papillonné parmi les roseaux, les nénufars et la folle-avoine, appelait gracieusement ses compagnes, qui étaient probablement des nièces du Mississipi, et qui accouraient, tenant à la main des guirlandes de fleurs. Toutes ces dames sauvages, parmi lesquelles étaient Cidalise, mademoiselle Desbois et les autres célébrités sautantes de l’époque, dansaient un pas d’ensemble à la satisfaction universelle. — Cela signifiait qu’elles étaient heureuses et libres sur ces bords fleuris. — Tout à coup, d’affreux Indiens, nullement vêtus et coiffés de cornes, s’élançaient hors des roseaux. Nous ne savons quel degré de parenté ils avaient avec le Mississipi, mais ils avaient bien mauvaise mine.

Gambadant, gesticulant des pas épouvantables, ces sauvages s’approchèrent des jeunes filles et se mirent en devoir de les immoler avec leurs haches, afin d’en faire leur nourriture.

Bourreaux et victimes, afin de bien expliquer cette situation, dansèrent un menuet qui fut bissé.

Mais au moment où ces pauvres filles allaient être dévorées, les violons se turent et une fanfare de clairons éclata au lointain.

Une troupe de marins français se précipita sur la plage en dansant vigoureusement une gigue nouvelle. Les sauvages, toujours dansant, se mirent à leur montrer le poing, et les demoiselles dansèrent de plus belle, en levant leurs mains vers le ciel.

Bataille dansante !

Pendant la bataille, le chef des Français et celui des sauvages eurent un combat singulier, qui était un pas de deux.

Victoire des Français, figurée par une bourrée ; — déroute des sauvages : une courante.

Puis pas des guirlandes, représentant sans équivoque l’avénement de la civilisation dans ces contrées farouches.

Mais le plus joli, c’était le finale. Tout ce qui précède n’est rien auprès du finale. Le finale prouvait tout uniment que l’auteur du livret était un homme de génie.

Voici quel était le finale.

La fille du Mississipi, dansant avec un imperturbable acharnement, jetait sa guirlande et prenait une coupe de carton. Elle montait en dansant le sentier abrupt qui conduisait à la statue du dieu, son père. — Arrivée là, elle se tenait sur la pointe d’un seul pied et remplissait sa coupe de l’eau du fleuve. — Pirouette. — Après quoi, la fille du Mississipi, à l’aide de l’eau magique qu’elle avait puisée, aspergeait les Français qui dansaient en bas.

Miracle ! ce n’était pas de l’eau qui tombait de cette coupe : c’était une pluie de pièces d’or.

Fi de ceux qui ne saisiraient pas l’allusion délicate et bien sentie !

Danse frénétique au bord du fleuve en ramassant les pièces d’or. Bal général des nièces du Mississipi, des matelots, et même des sauvages qui, revenus à des sentiments meilleurs, jetaient leurs cornes dans le fleuve.

Cela eut un succès extravagant. — Lorsque le corps de ballet disparut dans les roseaux, trois ou quatre mille voix émues crièrent : Vive M. Law !

Mais ce n’était pas fini ; il y eut une cantate, — et qui chanta la cantate ? Devinez ! Ce fut la statue du fleuve.

La statue était le signor Angelini, première haute-contre de l’Opéra.

Certes, il y a des gens pour dire que les cantates sont des poëmes fatigants et qu’il y a bien assez de confiseurs pour occuper les bardes échevelés qui riment ces sortes d’obscénités. — Mais nous ne sommes pas du tout de cet avis. Une cantate sans défaut vaut seule une tragédie.

C’est notre opinion. Ayons-en le courage.

La cantate était encore plus ingénieuse que le ballet ; si c’est possible. Le génie de la France y venait dire, en parlant du bon M. Law :


Et ce fils immortel de la Calédonie
Aux rivages gaulois envoyé par les dieux ?
Apporte l’opulence avecque l’harmonie…


Il y avait aussi une strophe pour le jeune roi et un petit couplet pour le régent.

Tout le monde devait être content.

Quand le dieu eut fini sa cantate, on le releva de sa faction et le bal continua.

M. de Gonzague avait été obligé de prendre place sur l’estrade pendant la représentation. Sa conscience lui faisait craindre un changement dans les manières du régent à son égard. Mais l’accueil de Son Altesse Royale fut excellent. Évidemment, on ne l’avait point encore prévenu.

Avant de monter à l’estrade, Gonzague avait chargé Peyrolles de ne point perdre de vue madame la princesse et de le faire avertir si quelqu’un d’inconnu s’approchait d’elle. — Aucun message ne lui vint pendant la représentation.

Tout marchait donc au mieux.

Après la représentation, Gonzague rejoignit son factotum sous la tente indienne du rond-point de Diane.

Madame la princesse était là, seule, assise à l’écart.

Elle attendait.

Au moment où Gonzague allait se retirer pour ne point effaroucher par sa présence le gibier qu’il voulait prendre au piège, la troupe folle de nos roués fit irruption dans la tente en riant aux éclats. Ils avaient oublié déjà leur mésaventure, et disaient pis que pendre du ballet et de la cantate.

Chaverny imitait le grognement des sauvages ; Nocé chantait avec des roulades impossibles :


Et ce fils immortel de la Calédonie, etc.


— A-t-elle eu un succès ! criait le petit Oriol. Bis ! bis ! Le costume y est bien pour quelque chose.

— Et toi, par conséquent ! concluaient ces messieurs ; tressons des couronnes à Oriol !

— À ce fils immortel de la place Maubert !

La vue de Gonzague fit tomber tout ce bruit. Chacun prit attitude de courtisan, excepté Chaverny, et vint rendre ses devoirs.

— Enfin, on vous trouve, monsieur mon cousin ! dit Navailles ; nous étions inquiets.

— Sans ce cher prince, point de fête ! s’écria Oriol.

— Ah çà ! cousin, dit Chaverny sérieusement, sais-tu ce qui se passe ?

— Il se passe bien des choses, répliqua Gonzague.

— En d’autres termes, reprit Chaverny, t’a-t-on fait rapport de ce qui a eu lieu ici même tout à l’heure ?

— J’en ai rendu compte à monseigneur, dit Peyrolles.

— A-t-il parlé de l’homme au sabre ? demanda Nocé.

— Nous rirons plus tard, dit Chaverny ; la faveur du régent est mon dernier patrimoine, et je ne l’ai que de seconde main… je tiens à ce que mon illustre cousin reste bien en cour… s’il pouvait aider le régent dans ses recherches.

— Nous sommes à la disposition du prince, dirent les roués.

— D’ailleurs, poursuivit Chaverny, cette affaire de Nevers, qui revient sur l’eau après tant d’années, m’intéresse comme le plus bizarre de tous les romans… Voyons, cousin, as-tu quelques soupçons ?…

— Non, répondit Gonzague.

— Rien qui te puisse mettre sur la voie ?…

— Si fait, interrompit le prince, comme si une idée le frappait ; il y a un homme…

— Quel homme ?

— Vous êtes trop jeunes, vous ne l’avez pas connu.

— Son nom ?

— Cet homme-là, pensait tout haut Gonzague, pourrait bien dire quelle main a frappé mon pauvre Philippe de Nevers !

— Son nom ! répétèrent plusieurs voix.

— Le chevalier Henri de Lagardère.

— Il est ici ! s’écria étourdiment Chaverny, alors c’est bien sûr notre domino noir !

— Qu’est cela ? demanda Gonzague avec vivacité, vous l’avez vu ?

— Une sotte affaire… nous ne connaissons ce Lagardère ni d’Ève ni d’Adam, cousin… mais si par hasard il était dans ce bal…

— S’il était dans ce bal, acheva le prince de Gonzague, je me chargerais bien de montrer à Son Altesse Royale l’assassin de Philippe de Nevers.

— J’y suis ! prononça derrière lui une voix grave et mâle.

Cette voix fit tressaillir Gonzague si violemment que Nocé fut obligé de le soutenir.

Au son de cette voix, madame de Gonzague se leva toute droite, puis resta immobile, la main sur son cœur qui battait à rompre sa poitrine.




A SUIVRE.......
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Elisabeth
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MessageSujet: Re: LE BOSSU PAUL FEVAL    Mer 31 Jan - 14:57

VII

— La charmille. —




Le prince de Gonzague fut un instant avant de se retourner. Ses courtisans, à la vue de son trouble, restaient interdits et stupéfaits.

Chaverny fronça le sourcil.

— Est-ce cet homme qui s’appelle Lagardère ? demanda-t-il en posant la main sur la garde de son épée.

Gonzague se retourna enfin et répondit à voix basse :

— Oui, c’est lui.

La princesse écoutait et n’osait s’avancer. C’était cet homme-là qui tenait son destin dans sa main.

Lagardère avait un costume complet de cour, en satin blanc brodé d’argent. C’était bien toujours le beau Lagardère ! c’était le beau Lagardère plus que jamais. Sa taille, sans rien perdre de sa souplesse, avait pris de l’ampleur et de la majesté. L’intelligence virile, la noble volonté brillaient sur son visage : il y avait pour tempérer le feu de son regard, je ne sais quelle tristesse, résignée et douce.

La souffrance est bonne aux grandes âmes : c’était une âme grande et qui avait souffert.

Mais c’était un corps de bronze. Comme le vent, la pluie, la neige et la tempête glissent sur le front dur des statues, le temps, la fatigue, la douleur, la joie, la passion avaient glissé sur son front hautain sans y laisser de trace.

Il était beau ; il était jeune : cette nuance d’or bruni que le soleil des Espagnes avait mis à ses joues allait bien à ses cheveux blonds. C’est là l’opposition héroïque : molle chevelure faisant cadre aux traits fièrement basanés d’un soldat !

Il y avait là des costumes aussi riches, aussi brillants que celui de Lagardère : il n’y en avait point de porté pareillement : Lagardère avait l’air d’un roi.

Lagardère ne répondit même pas au geste fanfaron du petit marquis de Chaverny.

Il jeta un coup d’œil rapide du côté de la princesse, comme pour lui dire : Attendez-moi, puis il saisit le bras droit de Gonzague et l’entraîna à l’écart.

Gonzague ne fit point de résistance.

Peyrolles dit à voix basse :

— Messieurs, tenez-vous prêts !

Il y eut des rapières dégaînées. Madame de Gonzague vint se placer entre le groupe formé par son mari, causant avec Lagardère et les roués.

Comme Lagardère ne parlait point, Gonzague lui demanda d’une voix altérée :

— Monsieur, que me voulez-vous ?

Ils étaient placés sous un lustre. Leurs deux visages s’éclairaient également et vivement.

Ils étaient tous deux pâles et leurs regards se choquaient.

Au bout d’un instant, les yeux fatigués du prince de Gonzague battirent, puis se baissèrent.

Il frappa du pied avec fureur et tâcha de dégager son bras en disant une seconde fois :

— Monsieur, que me voulez-vous ?

C’était une main d’acier qui le retenait.

Non-seulement il ne parvint pas à se dégager, mais on put voir quelque chose d’étrange.

Lagardère, sans perdre sa contenance impassible, commença à lui serrer la main. Le poignet de Gonzague broyé dans cet étau se contracta.

— Vous me faites mal, murmura-t-il, tandis que la sueur découlait déjà de son front.

Henri garda le silence et serra plus fort.

La douleur arracha un cri étouffé à Gonzague. Ses doigts crispés se détendirent malgré lui.

Les doigts de sa main droite.

Alors, Lagardère, toujours froid, toujours muet, lui arracha son gant.

— Souffrirons-nous cela, messieurs ! s’écria Chaverny, qui fit un pas en avant, l’épée haute.

— Dites à vos hommes de se tenir en repos ! ordonna Lagardère.

M. de Gonzague se tourna vers ses affidés et dit :

— Messieurs, je vous prie, ne vous mêlez point de ceci.

Sa main était nue. Le doigt de Lagardère se posa sur une longue cicatrice qu’il avait à la naissance du poignet.

— C’est moi qui vous ai fait ceci !… murmura-t-il avec une émotion profonde.

— Oui, c’est vous ! répliqua Gonzague dont les dents, malgré lui, grinçaient ; je m’en souviens ! qu’avez-vous besoin de me le rappeler ?

— C’est la première fois que nous nous voyons face à face, M. de Gonzague, répondit Henri lentement, ce ne sera pas la dernière… Je ne pouvais avoir que des soupçons ; il me fallait une certitude… Vous êtes l’assassin de Nevers !

Gonzague eut un cri convulsif.

— Je suis le prince de Gonzague, prononça-t-il en relevant la tête, j’ai assez de millions pour acheter toute la justice qui reste sur la terre… et le régent de France ne voit que par mes yeux… Vous n’avez qu’une ressource contre moi, l’épée… Dégainez seulement : je vous en défie !

Il glissa un regard du côté de ses gardes du corps.

— M. de Gonzague, repartit Lagardère, votre heure n’est pas sonnée… Je choisirai mon lieu et mon temps… Je vous ai dit une fois : si vous ne venez pas à Lagardère, Lagardère ira à vous… Vous n’êtes pas venu : me voici !… Dieu est juste et Philippe de Nevers va être vengé !

Il lâcha le poignet de Gonzague qui recula aussitôt de plusieurs pas.

Lagardère en avait fini avec lui. Il se tourna du côté de la princesse et la salua avec respect.

— Madame, dit-il, me voici à vos ordres.

La princesse s’élança vers son mari et lui dit à l’oreille :

— Si vous tentez quelque chose contre cet homme, monsieur, vous me trouverez sur votre chemin !

Puis elle revint à Lagardère et lui offrit sa main.

Gonzague était assez fort pour dissimuler la rage qui lui faisait bouillir le sang.

Il dit en rejoignant ses affidés :

— Messieurs, celui-là veut vous prendre tout d’un coup votre fortune et votre avenir… mais celui-là est un fou et le sort nous le livre… suivez-moi !

Il marcha droit au perron et se fit ouvrir la porte des appartements du régent.

Le souper venait d’être annoncé au palais et sous la riche tente dressée dans les cours. Le jardin se faisait désert. Il n’y avait plus personne sous les massifs.

À peine apercevait-on encore quelques retardataires dans les grandes allées. Parmi eux, nous eussions reconnu M. le baron de Barbanchois et M. le baron de la Hunaudaye qui se hâtaient clopin-clopant en répétant :

— Où allons-nous, M. le baron, où allons-nous !

— Souper, leur répondit mademoiselle Cidalise qui passait au bras d’un mousquetaire.

Lagardère et madame la princesse de Gonzague furent bientôt seuls dans la charmille qui longeait le revers de la rue de Richelieu.

— Monsieur, dit la princesse dont l’émotion faisait trembler la voix, je viens d’entendre votre nom… Après vingt années écoulées, votre voix a éveillé en moi un poignant souvenir… Ce fut vous… ce fut vous, j’en suis sûre, qui reçûtes ma fille dans vos bras au château de Caylus.

— Ce fut moi, répondit Lagardère.

— Pourquoi me trompâtes-vous, en ce temps-là, monsieur ?… Répondez avec franchise, je vous en supplie.

— Parce que la bonté de Dieu m’inspira, madame… Mais ceci est une longue histoire dont les détails vous seront rapportés plus tard… J’ai défendu votre époux, j’ai eu sa dernière parole, j’ai sauvé votre enfant… Vous en faut-il davantage pour croire en moi, madame ?

La princesse le regarda.

— Dieu a mis la loyauté sur votre front, murmura-t-elle ; mais je ne sais rien… et j’ai été bien souvent trompée.

Lagardère était froid ; ce langage le fit presque hostile.

— J’ai la preuve de la naissance de votre fille, madame, dit-il.

— Ces mots que vous avez prononcés. « J’y suis ?… »

— Je les appris, madame, non point de la bouche de votre mari… mais de la bouche des assassins.

— Vous le prononçâtes autrefois dans le fossé de Caylus.

— Et je donnai ainsi une seconde fois la vie à votre enfant, madame.

— Qui donc les a prononcés près de moi, ces mots, aujourd’hui même, dans le grand salon de l’hôtel de Gonzague ?

— Mon envoyé… un autre moi-même.

La princesse semblait chercher ses paroles.

Certes, entre ce sauveur et cette mère, l’entretien aurait dû n’être qu’une longue et ardente effusion. Il s’engageait comme une de ces luttes diplomatiques dont le dénoûment doit être une rupture mortelle.

Pourquoi ? C’est qu’il y avait entre eux un trésor dont tous deux étaient également jaloux.

C’est que le sauveur avait des droits, la mère aussi.

C’est que la mère, pauvre femme brisée par la douleur, et femme fière que la solitude avait durcie, se défiait.

Et que le sauveur, en face de cette femme qui ne montrait point son cœur, était pris également de terreur et de défiance.

— Madame, reprit-il froidement, avez-vous des doutes sur l’éducation de votre fille ?

— Non, répondit madame de Gonzague ; quelque chose me dit que ma fille, ma vraie fille, est réellement entre vos mains… Quel prix me demandez-vous pour cet immense bienfait ?… Ne craignez pas d’élever trop haut vos prétentions, monsieur : je vous donnerais la moitié de ma vie.

La mère se montrait, mais la recluse aussi. Elle blessait, à son insu. Elle ne connaissait point le monde.

Lagardère retint une réplique amère et s’inclina sans mot dire.

— Où est ma fille ? demanda la princesse.

— Il faut d’abord, madame, répondit Henri, que vous consentiez à m’écouter…

— Je vous comprends, monsieur… mais je vous ai dit déjà…

— Non, madame, interrompit Henri sévèrement, vous ne me comprenez pas… et la crainte me vient que vous n’ayez pas ce qu’il faut pour me comprendre.

— Que voulez-vous dire ?

— Votre fille n’est pas ici, madame.

— Elle est chez vous ? s’écria la princesse avec un mouvement de hauteur.

Puis se reprenant :

— Cela est tout simple, dit-elle ; vous avez veillé sur ma fille depuis sa naissance… elle ne vous a jamais quitté…

— Jamais, madame.

— Il est donc naturel qu’elle soit chez vous… Sans doute vous aviez des serviteurs…

— Quand votre fille eut douze ans, madame, je pris dans ma maison une vieille et fidèle servante de votre premier mari, dame Françoise…

— Françoise Berrichon ! s’écria la princesse avec vivacité.

Puis, prenant la main de Lagardère, elle ajouta :

— Monsieur, voilà qui est d’un gentilhomme, et je vous remercie !

Ces paroles serrèrent le cœur d’Henri comme une insulte. Madame de Gonzague était préoccupée trop puissamment pour s’en apercevoir.

— Conduisez-moi vers ma fille, je suis prête à vous suivre.

— Moi, je ne suis pas prêt, madame, répliqua Lagardère.

La princesse dégagea son bras qui était sous le sien.

— Ah ! fit-elle, reprise par toutes ses défiances à la fois.

Elle le regardait en face avec une sorte d’épouvante. Lagardère ajouta :

— Madame, il y a autour de nous de grands périls.

— Autour de ma fille ?… Je suis là… je la défendrai.

— Vous ?… fit Lagardère qui ne put empêcher sa voix d’éclater, vous, madame ?

Son regard étincela.

— Ne vous êtes-vous pas fait cette question, madame, reprit-il en forçant ses yeux à se baisser, cette question si naturelle à une mère : Pourquoi cet homme a-t-il tardé si longtemps à me ramener ma fille ?

— Si, monsieur, je me la suis faite.

— Vous ne me l’avez point adressée, madame.

— Mon bonheur est entre vos mains, monsieur.

— Et vous avez peur de moi ?

La princesse ne répondit point. Henri eut un sourire plein de tristesse.

— Si vous me l’eussiez adressée, cette question, madame, dit-il avec une fermeté tempérée par une nuance de compassion, je vous aurais répondu franchement… autant que me l’eussent permis le respect et la courtoisie.

— Je vous l’adresse, répondez-moi… en mettant de côté, si vous voulez, la courtoisie et le respect.

— Madame, dit Lagardère, si j’ai tardé pendant de si longues années à vous ramener votre enfant, c’est qu’au fond de mon exil une nouvelle m’arriva… une nouvelle étrange, à laquelle je ne voulais point croire d’abord… une nouvelle incroyable en effet… La veuve de Nevers avait changé de nom ! la veuve de Nevers s’appelait la princesse de Gonzague !…

Celle-ci baissa la tête et le rouge lui vint au visage.

— La veuve de Nevers ! répéta Henri. Madame, quand j’eus pris mes informations ; quand je sus, à n’en pouvoir douter, que la nouvelle était vraie, je me dis : la fille de Nevers aura-t-elle pour asile l’hôtel de Gonzague ?

— Monsieur !… voulut dire la princesse.

— Vous ignorez bien des choses, madame, interrompit Henri ; vous ignorez pourquoi la nouvelle de votre mariage révolta ma conscience comme s’il se fût agi d’un sacrilège… vous ignorez pourquoi la présence à l’hôtel de Gonzague de la fille de celui qui fut mon ami pendant une heure et qui m’appela son frère à son dernier soupir, me semblerait un outrage à la tombe, un blasphème odieux et impie…

— Et ne me l’apprendrez-vous point, monsieur ? demanda la princesse dont la prunelle s’alluma vaguement.

— Non madame… ce premier et dernier entretien sera court… il n’y sera traité que des choses indispensables… Je vois d’avance avec chagrin, mais avec résignation, que nous ne sommes point faits pour nous entendre… Quand j’appris cette nouvelle, je me fis encore une autre question… Connaissant mieux que vous la puissance des ennemis de votre fille, je me demandai : Comment pourra-t-elle défendre son enfant, celle qui n’a pas su se défendre elle-même ?

La princesse se couvrit le visage de ses mains.

— Monsieur ! monsieur ! s’écria-t-elle d’une voix entrecoupée par les sanglots, vous me brisez le cœur !

— À Dieu ne plaise que ce fût mon intention, madame.

— Vous ne savez pas quel homme était mon père !… vous ne savez pas les tortures de mon isolement !… la contrainte employée !… les menaces…

Lagardère s’inclina profondément.

— Madame, dit-il d’un ton de sincère respect, je sais de quel saint amour vous chérissiez M. le duc de Nevers… Le hasard qui mit entre mes mains le berceau de votre fille me fit entrer malgré moi dans les secrets d’une belle âme… vous l’aimiez ardemment, profondément, je le sais… cela me donne raison, madame… car vous êtes une noble femme… car vous étiez une épouse fidèle et courageuse… et cependant, vous avez cédé à la violence !…

— Pour faire constater mon premier mariage et la naissance de ma fille !

— La loi française n’admet point ce moyen tardif… les vraies preuves de votre mariage et de la naissance d’Aurore, c’est moi qui les ai…

— Vous me les donnerez ! s’écria la princesse.

— Oui, madame. Vous avez, disais-je, malgré votre fermeté, malgré les souvenirs si récents d’un bonheur perdu, cédé à la violence… Eh bien !… la violence employée contre la mère ne pouvait-elle pas, ne peut-elle pas être renouvelée vis-à-vis de la fille ?… n’avais-je pas… n’ai-je pas encore le droit de préférer ma protection à toute autre, moi qui n’ai jamais plié devant la force ! moi qui, tout jeune, avais l’épée pour jouet ! moi qui dis à la violence : Sois la bienvenue ! tu es mon élément !

La princesse fut quelques secondes avant de répondre. Elle le regardait avec un véritable effroi.

— Est-ce que j’ai deviné ?… prononça-t-elle enfin à voix basse, est-ce que vous allez me refuser ma fille ?

— Non, madame, je ne vous refuserai point votre fille… j’ai fait quatre cents lieues et j’ai risqué ma tête rien que pour vous la ramener… mais j’ai ma tâche tracée… voilà dix-huit ans que je défends votre fille… sa vie m’appartient dix fois, car je l’ai dix fois sauvée…

— Monsieur ! monsieur ! s’écria la pauvre mère ; sais-je s’il faut vous adorer ou vous haïr ? mon cœur s’élance vers vous et vous le repoussez… vous avez sauvé la vie de mon enfant !… vous l’avez défendue…

— Et je la défendrai encore, madame ! interrompit froidement Henri.

— Même contre sa mère ? dit la princesse qui se redressa.

— Peut-être, fit Henri, cela dépend !

Un éclair de ressentiment jaillit des yeux de madame de Gonzague.

— Vous jouez avec ma détresse ! murmura-t-elle, expliquez-vous, je ne vous comprends pas.

— Je suis venu pour m’expliquer, madame… et j’ai hâte que l’explication soit achevée… Veuillez donc me prêter attention… Je ne sais pas comment vous me jugez : je crois que vous me jugez mal… ainsi peut-on, dans certains cas, esquiver par la colère les corvées de la reconnaissance. Avec moi, madame ? on n’esquive rien. Ma ligne est tracée d’avance ; je la suis : tant pis pour les obstacles… Il faut compter avec moi de plus d’une manière. J’ai mes droits de tuteur…

— De tuteur ! se récria la princesse.

— Quel autre nom donner à l’homme qui, pour accomplir la prière d’un mourant, brise sa propre vie et se donne tout entier à autrui ?… C’est trop peu, n’est-ce pas, madame, que ce titre de tuteur ! c’est pour cela que vous avez protesté !… ou bien votre trouble vous aveugle et vous n’avez pas senti que mon serment accompli avec religion et dix-huit années de protection incessante m’ont fait une autorité qui est l’égale de la vôtre.

— Oh !… protesta encore madame de Gonzague, l’égale…

— Qui est supérieure à la vôtre ! acheva Lagardère en élevant la voix ; car l’autorité solennellement déléguée par le père mourant suffit pour compenser votre autorité de mère… et j’ai de plus l’autorité payée au prix d’un tiers de mon existence… Ceci, madame, ne me donne qu’un droit : veiller avec plus de soin, avec plus de tendresse, avec plus de sollicitude sur l’orpheline. Je prétends user de ce droit, vis-à-vis de sa mère elle-même.

— Avez-vous donc défiance de moi ? murmura la princesse.

— Vous avez dit ce matin, madame… j’étais là caché dans la foule, je l’ai entendu… vous avez dit : « Ma fille n’eût-elle oublié qu’un seul instant la fierté de sa race, je voilerais mon visage et je dirais : Nevers est mort tout entier. »

— Dois-je craindre…? voulut interrompre la princesse en fronçant le sourcil.

— Vous ne devez rien craindre, madame ! la fille de Nevers est restée sous ma garde, pure comme les anges du ciel !…

— Eh bien ! monsieur, en ce cas…

— Eh bien ! madame, si vous ne devez rien craindre, moi, je dois avoir peur.

La princesse se mordit la lèvre. On pouvait voir qu’elle ne contiendrait pas longtemps désormais sa colère.

Lagardère reprit :

— J’arrivais confiant, heureux, plein d’espérance… cette parole m’a glacé le cœur, madame… sans cette parole, votre fille serait déjà dans vos bras…

Quoi ! s’interrompit-il avec une chaleur nouvelle, cette pensée venir la première de toutes !… avant même d’avoir vu votre fille, votre unique enfant, l’orgueil parlant déjà en vous plus haut que l’amour !… La grande dame qui me montre son écusson quand je cherche le cœur de la mère !… Je vous le dis, j’ai peur !… Parce que je ne suis pas femme, moi, madame, mais parce que je comprends autrement l’amour des mères… parce que si l’on me disait : Votre fille est là, votre fille, l’enfant unique de l’homme que vous avez adoré ; elle va mettre son front sur votre sein, vos larmes de joies vont se confondre… si l’on me disait cela, madame, il me semble que je n’aurais qu’une pensée, une seule, qui me rendrait ivre et folle… Embrasser, embrasser mon enfant !

La princesse pleurait, mais son orgueil ne voulait point laisser voir ses larmes.

— Vous ne me connaissez pas, dit-elle, — et vous me jugez !

— Sur un mot, oui, madame, je vous juge… S’il s’agissait de moi, j’attendrais… Il s’agit d’elle, je n’ai pas le temps d’attendre… Dans cette maison où vous n’êtes pas la maîtresse, quel sera le sort de cet enfant ? quelles garanties me donnez-vous contre votre second mari et contre vous-même ?… Parlez, madame : ce sont des questions que je vous adresse… quelle vie nouvelle avez-vous préparée ?… quel bonheur autre en échange du bonheur qu’elle va perdre ?… Elle sera grande, n’est-ce pas ? Elle sera riche ? Elle aura plus d’honneurs, si elle a moins de joie ?… plus d’orgueil et moins de tranquille vertu… Madame, ce n’est pas cela que nous venons chercher… nous donnerions toutes les grandeurs du monde, toutes les richesses, tous les honneurs pour une parole venant de l’âme, et nous attendons encore cette parole… Où est-il votre amour ? Je ne le vois pas… votre fierté frémit, votre cœur se tait… J’ai peur, entendez-vous ! j’ai peur, non plus de M. de Gonzague, mais de vous… de vous, sa mère ! — le danger est là, je le devine, je le sens… et si je ne sais pas défendre la fille de Nevers contre ce danger, comme je l’ai défendue contre tous les autres, je n’ai rien fait, je suis parjure au mort.

Il s’arrêta pour attendre une réponse ; la princesse garda le silence.

— Madame, reprit-il en faisant effort pour se calmer, — pardonnez moi, mon devoir m’oblige… mon devoir m’ordonne de faire avant tout mes conditions… Je veux qu’Aurore soit heureuse ! Je veux qu’elle soit libre !… Et plutôt que de la voir esclave…

— Achevez, monsieur ! dit la princesse d’un ton qui laissait percer la provocation.

Lagardère cessa de marcher.

— Non, madame, répondit-il, — je n’achèverai pas… par respect pour vous-même… vous m’avez suffisamment compris.

Madame de Gonzague eut un sourire amer et jeta ces mots à Henri stupéfait :

— Mademoiselle de Nevers est la plus riche héritière de France… quand on croit tenir cette proie on peut bien se débattre… je vous ai compris, monsieur, beaucoup mieux que vous ne le pensez !




A SUIVRE........
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Elisabeth
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MessageSujet: Re: LE BOSSU PAUL FEVAL    Mer 31 Jan - 15:01

VIII

— Autre tête-à-tête. —



Ils étaient au bout de la charmille qui rejoignait l’aile de Mansart. La nuit était fort avancée. Le bruit joyeux des verres qui se choquent augmentait à chaque instant, mais les illuminations pâlissaient et l’ivresse même, dont la rauque voix commençait à se faire entendre, annonçait la fin de la fête.

Du reste, le jardin était de plus en plus désert. Rien ne semblait devoir troubler l’entrevue de Lagardère et de madame la princesse de Gonzague.

Rien n’annonçait non plus qu’ils dussent tomber d’accord. La fierté révoltée d’Aurore de Caylus venait de porter un coup terrible, et dans ce premier moment, elle s’en applaudissait.

Lagardère avait la tête baissée.

— Si vous m’avez vue froide, monsieur, reprit la princesse avec plus de hauteur encore, — si vous n’avez point entendu sortir de ma poitrine ce cri d’allégresse dont vous avez parlé avec tant d’emphase, c’est que j’avais tout deviné ! je savais que la bataille n’était point finie et qu’il n’était pas temps de chanter encore victoire… Dès que je vous ai vu, j’ai eu le frisson dans les veines… Vous êtes beau, vous êtes jeune, vous n’avez point de famille, votre patrimoine ce sont vos aventures… L’idée vous devait venir de faire ainsi fortune tout d’un coup…

— Madame, s’écria Lagardère qui mit la main sur son cœur, — celui qui est là-haut me voit et me venge de vos outrages !

— Osez donc dire, repartit violemment la princesse de Gonzague, — que vous n’avez pas fait ce rêve insensé !…

Il y eut un long silence. La princesse défiait Henri du regard. Celui-ci changea par deux fois de couleur.

Puis il reprit d’une voix profonde et grave :

— Je ne suis qu’un pauvre gentilhomme… Suis-je un gentilhomme ?… Je n’ai pas de nom… mon nom me vient des murailles ruinées où j’abritais mes nuits d’enfant abandonné… hier, j’étais un proscrit… et pourtant vous avez dit vrai, madame, j’ai fait ce rêve… non point un rêve insensé… J’ai fait un rêve radieux et divin… ce que je vous avoue aujourd’hui, madame, était, hier encore, un mystère pour moi… Je m’ignorais moi-même…

La princesse sourit avec ironie.

— Je vous le jure, madame, continua Lagardère, — sur mon honneur et sur mon amour !

Il prononça ce dernier mot avec force.

La princesse lui jeta un regard de haine.

— Hier encore, poursuivit-il, — Dieu m’est témoin que je n’avais qu’une seule pensée : Rendre à la veuve de Nevers le dépôt sacré qui m’était confié… Je dis la vérité, madame, et peu m’importe d’être cru, car je suis le maître de la situation et le souverain juge de la destinée de votre fille… Dans ces jours de fatigue et de lutte, avais-je eu le loisir d’interroger mon âme ?… J’étais heureux de mes seuls efforts, et mon dévouement avait son prix en lui-même ?… Quand je suis parti de Madrid pour venir vers vous, je n’ai ressenti aucune tristesse… Il me semblait que la mère d’Aurore devait ouvrir ses bras à ma vue et me serrer, tout poudreux encore du voyage, sur son cœur ivre de joie !… Mais le long de la route, à mesure que l’heure de la séparation approchait, j’ai senti en moi comme une plaie qui s’ouvrait, qui grandissait et qui s’envenimait… Ma bouche essayait encore de prononcer ce mot : Ma fille… ma bouche mentait : Aurore n’est plus ma fille !… je la regardais et j’avais des larmes dans les yeux… Elle me souriait, madame… hélas ! pauvre sainte, à son insu et malgré elle, autrement qu’on ne sourit à son père !

La princesse agita son éventail et murmura entre ses dents serrées :

— Votre rôle est de me dire qu’elle vous aime !

— Si je ne l’espérais pas, repartit Lagardère avec feu, — je voudrais mourir à l’instant même !

Madame de Gonzague se laissa choir sur un des bancs qui bordaient la charmille.

Sa poitrine agitée se soulevait par soubresauts.

En ce moment, ses oreilles se fermaient d’elles-mêmes à la persuasion. Il n’y avait en elle que courroux et rancune. — Lagardère était le ravisseur de sa fille !

Lagardère agissait comme ces mendiants d’Espagne qui pleurent des patenôtres, l’escopette au poing. — Lagardère voulait lui vendre sa fille !

Sa colère était d’autant plus grande, qu’elle n’osait point l’exprimer. Ces mendiants à escopette, il faut prendre garde de les blesser, alors même qu’on leur jette sa bourse !

Ce Lagardère, — cet aventurier, — semblait ne vouloir point faire marché à prix d’or.

Elle demanda :

— Aurore sait-elle le nom de sa famille ?

— Elle se croit une pauvre fille abandonnée et par moi recueillie, répliqua Henri sans hésiter.

Et comme la princesse relevait involontairement la tête.

— Cela vous donne espoir, madame, s’interrompit-il, — vous respirez plus à l’aise… quand elle saura quelle distance nous sépare tous les deux.

— Le saura-t-elle seulement ?… fit madame de Gonzague avec défiance.

— Elle le saura, madame… Si je la veux libre de son côté, pensez-vous que ce soit pour l’enchaîner du mien ? Dites-moi, la main sur votre conscience : Par la mémoire de Nevers, ma fille vivra près de moi, en toute liberté et sûreté… Dites-moi cela, et je vous la rends !

La princesse était loin de s’attendre à cette conclusion, et cependant elle ne fut point désarmée. Elle crut à quelque stratagème nouveau : elle voulut opposer la ruse à la ruse.

Sa fille était au pouvoir de cet homme. Ce qu’il fallait, c’était ravoir sa fille.

— J’attends, dit Lagardère voyant qu’elle hésitait.

La princesse lui tendit la main tout à coup. Il fit un geste de surprise.

— Prenez, dit-elle, et pardonnez à une pauvre femme qui n’a jamais vu autour d’elle que des ennemis et des pervers… Si je me suis trompée, monsieur de Lagardère, je vous ferai réparation à deux genoux…

— Madame…

— Je l’avoue, je vous dois beaucoup… Ce n’était pas ainsi que nous devions nous revoir, monsieur de Lagardère… Peut-être avez-vous eu tort de me parler comme vous l’avez fait… Peut-être, de mon côté, ai-je montré trop d’orgueil… Je sais que j’ai de l’orgueil… J’aurais dû vous dire tout de suite que les paroles prononcées par moi devant le conseil de famille étaient à l’adresse de M. de Gonzague et provoquées par l’esprit même de cette jeune fille qu’on me donnait pour mademoiselle de Nevers. Je me suis irritée trop vite… Mais la souffrance aigrit, vous le savez bien… Et moi, j’ai tant souffert !…

Lagardère se tenait debout et incliné devant elle, dans une respectueuse attitude.

— Et puis, poursuivit-elle avec un mélancolique sourire, — car toute femme est comédienne supérieurement, — je suis jalouse de vous, ne le devinez-vous point ?… Cela porte à la colère… Je suis jalouse de vous qui m’avez tout pris : sa tendresse, ses petits cris d’enfant, ses premières larmes et son premier sourire… Oh ! oui, je suis jalouse !… Dix-huit ans de sa chère vie que j’ai perdus !… et vous me disputez ce qui me reste… Voulez-vous me pardonner ?

— Je suis heureux… bien heureux de vous entendre parler ainsi, madame !

— M’avez-vous donc cru un cœur de marbre ?… Que je la voie seulement !… Je suis votre obligée, monsieur de Lagardère… Je suis votre amie… je m’engage à ne jamais l’oublier…

— Je ne suis rien, madame… Il ne s’agit pas de moi…

— Ma fille ! s’écria la princesse en se levant ; rendez-moi ma fille… Je promets tout, sur mon honneur et sur le nom de Nevers.

Une nuance de tristesse plus sombre couvrit le front de Lagardère.

— Vous avez promis, madame, dit-il ; votre fille est à vous… Je ne vous demande désormais que le temps de l’avertir et de la préparer… C’est une âme tendre qu’une émotion trop forte pourrait briser…

— Vous faut-il longtemps pour préparer ma fille ?

— Je vous demande une heure.

— Elle est donc bien près d’ici ?

— Elle est en lieu sûr, madame.

— Et ne puis-je du moins savoir… ?

— Ma retraite ? À quoi bon ? Dans une heure, ce ne sera plus celle d’Aurore de Nevers.

— Faites donc à votre volonté, dit la princesse. Au revoir, monsieur de Lagardère… Nous nous séparons amis ?

— Je n’ai jamais cessé d’être le vôtre, madame.

— Moi, je sens que je vous aimerai… Au revoir… et… espérez !

Lagardère se précipita sur sa main qu’il baisa avec effusion.

— Je suis à vous, madame, dit-il, corps et âme, à vous !

— Où vous retrouverai-je ? demanda-t-elle.

— Au rond-point de Diane, dans une heure.

Elle s’éloigna.

Dès qu’elle eut franchi la charmille, son sourire tomba ; elle se mit à courir au travers du jardin.

— J’aurai ma fille, s’écria-t-elle, folle qu’elle était ; je l’aurai !… Jamais, jamais, elle ne reverra cet homme !

Elle se dirigea vers le pavillon du régent.

Lagardère aussi était fou, fou de joie, de reconnaissance et de tendresse.

— Espérez !… se disait-il ; j’ai bien entendu… Elle a dit : espérez… Oh ! comme je me trompais sur cette femme !… sur cette sainte !… Elle a dit : espérez… Est-ce que je lui demandais tant que cela… moi qui lui marchandais son bonheur… moi qui me défiais d’elle… moi qui croyais qu’elle n’aimait pas assez sa fille… Oh ! comme je vais l’aimer !… et quelle joie, quand je vais mettre sa fille dans ses bras !

Il redescendit la charmille pour gagner la pièce d’eau qui n’avait plus d’illuminations, et autour de laquelle la solitude régnait.

Malgré sa fièvre d’allégresse, il ne négligea point de prendre ses précautions pour n’être point suivi. Deux ou trois fois, il s’engagea dans des allées détournées ; puis, revenant sur ses pas en courant, il gagna tout d’un trait la loge de maître le Bréant.

Avant d’entrer, il s’arrêta et jeta à la ronde son regard perçant.

Personne ne l’avait suivi. Tous les massifs voisins étaient déserts.

Il crut entendre seulement un bruit de pas vers la tente indienne, qui était tout près de là.

Les pas s’éloignaient rapidement. Le moment était propice. Lagardère introduisit la clef dans la serrure de la loge, ouvrit la porte et entra.

Il ne vit point d’abord mademoiselle de Nevers. Il l’appela et n’eut pas de réponse.

Mais bientôt, à la lueur d’une girandole voisine qui éclairait l’intérieur de la loge, il aperçut Aurore, penchée à une fenêtre, et qui semblait écouter.

Il l’appela.

Aurore quitta aussitôt la fenêtre et s’élança vers lui.

— Quelle est donc cette femme ? s’écria-t-elle.

— Quelle femme ? demanda Lagardère étonné.

— Celle qui était tout à l’heure avec vous.

— Comment savez-vous cela, Aurore ?

— Cette femme est votre ennemie, Henri, n’est-ce pas ? votre ennemie mortelle ?

Lagardère se prit à sourire.

— Pourquoi pensez-vous qu’elle soit mon ennemie, Aurore ? demanda-t-il.

— Vous souriez, Henri ? Je me suis trompée, tant mieux !… Laissons cela, et dites-moi bien vite pourquoi je suis restée prisonnière au milieu de cette fête ? Aviez-vous honte de moi ? n’étais-je pas assez belle ?

La coquette entr’ouvrait son domino dont le capuchon retombait déjà sur ses épaules, montrant à découvert son délicieux visage.

— Pas assez belle ! s’écria Lagardère ; vous, Aurore !

C’était de l’admiration ; mais, il faut bien l’avouer, c’était une admiration un peu distraite.

— Comme vous dites cela ! murmura la jeune fille tristement. Henri, vous me cachez quelque chose… Vous paraissez affligé… préoccupé… Hier, vous m’aviez promis que ce serait mon dernier jour d’ignorance… Je ne sais rien pourtant de plus qu’hier.

Lagardère la regardait en face et semblait rêver.

— Mais je ne me plains pas, reprit-elle en souriant ; vous voilà !… je ne me souviens plus d’avoir si longtemps attendu… Je suis heureuse… Vous allez enfin me montrer le bal…

— Le bal est achevé, dit Lagardère.

— C’est vrai… On n’entend plus ces joyeux accords qui venaient jusqu’ici railler la pauvre recluse… Voilà du temps déjà que je n’ai vu passer personne dans les sentiers voisins… excepté cette femme…

— Aurore, interrompit Lagardère avec gravité, je vous prie de me dire pourquoi vous avez pensé que cette femme était mon ennemie.

— Voilà que vous m’effrayez ! s’écria la jeune fille ; est-ce que ce serait vrai ?

— Répondez, Aurore… Était-elle seule quand elle a passé près d’ici ?

— Non… Elle était avec un gentilhomme en riche et brillant costume… Il portait un cordon bleu passé en sautoir…

— Elle n’a point prononcé son nom ?

— Elle a prononcé le vôtre… C’est pour cela que l’idée m’est venue de vous demander si elle ne vous quittait point, par hasard.

— Avez-vous entendu ce qu’elle disait ?

— Quelques paroles seulement… Elle était en colère et comme folle… Monseigneur, disait-elle…

— Monseigneur ! répéta Lagardère.

— Si Votre Altesse Royale ne vient pas à mon secours…

— Mais c’était le régent ! fit Lagardère qui tressaillit.

Aurore frappa ses belles petites mains l’une contre l’autre avec une joie d’enfant.

— Le régent ! s’écria-t-elle ; j’ai vu le régent !

— Si Votre Altesse Royale ne vient pas à mon secours, reprit Lagardère ; après ?…

— Après, je n’ai plus rien entendu.

— Est-ce après qu’elle a prononcé mon nom ?

— C’est avant… J’étais à la fenêtre… J’ai cru entendre… Mais c’est que je crois reconnaître partout votre nom, Henri… Elle était bien loin encore… En se rapprochant, elle disait : La force ! il n’y a que la force pour réduire cette indomptable volonté !

— Ah ! fit Lagardère qui laissa tomber ses bras le long de son corps, elle a dit cela ?

— Oui, elle a dit cela.

— Tu l’as entendu ?

— Oui ! Mais comme vous êtes pâle, Henri ; comme votre regard brûle !

Henri était pâle, en effet, et son regard brûlait.

On lui aurait mis la pointe d’un poignard dans le cœur qu’il n’aurait pas souffert davantage.

Le rouge lui vint au front tout à coup.

— La violence ! fit-il en contenant sa voix qui voulait éclater ; la violence après la ruse ! égoïsme profond ! perversité du cœur !… Rendre le bien pour le mal, cela est d’un saint ou d’un ange ! Mal pour mal, bien pour bien, voilà l’équité humaine… Mais rendre le mal pour le bien, par le nom du Christ ! cela est odieux et infâme… Cette pensée-là ne peut venir que de l’enfer… Elle me trompait… Je comprends tout… On va essayer de m’accabler sous le nombre… On va nous séparer…

— Nous séparer ! répéta Aurore, bondissant sur place à ce mot comme un jeune lévrier ; qui ?… cette femme !

L’expression de ses traits était en ce moment si étrange, que la jeune fille recula épouvantée.

— Au nom du ciel ! s’écria-t-elle, qu’y a-t-il ?

Elle revint vers Henri qui avait mis sa tête entre ses mains, et elle voulut lui jeter les bras autour du cou.

Il la repoussa avec une sorte d’effroi.

— Laissez-moi ! laissez-moi ! dit-il ; cela est horrible !… Il y a une malédiction autour de nous, une malédiction sur nous.

Les larmes vinrent aux yeux d’Aurore.

— Vous ne m’aimez plus, Henri, balbutia-t-elle.

Il la regarda encore. Il avait l’air d’un fou.

Il se tordit les bras et un éclat de rire douloureux souleva sa poitrine.

— Ah ! fit-il, chancelant comme un homme ivre, car son intelligence et sa force fléchissaient à la fois, — je ne sais pas… sur l’honneur, je ne sais plus !… Qu’y a-t-il dans mon cœur ?… La nuit… le vide !… Mon amour… mon devoir… lequel des deux, conscience !

Il se laissa choir sur un siège, murmurant de ce ton plaintif des innocents, privés de raison :

— Conscience ! conscience ! lequel des deux ?… mon devoir… mon amour ?… ma mort ou ma vie ?… Elle a des droits, cette femme !… Et moi !… moi, n’en ai-je pas aussi !

Aurore n’entendait point ces paroles qui tombaient, inarticulées, de la bouche de son ami.

Mais elle voyait sa détresse, et son cœur se brisait.

— Henri ! Henri !… dit-elle en s’agenouillant devant lui.

— Ils ne s’achètent pas, ces droits sacrés ! reprenait Lagardère en qui l’affaissement succédait à la fièvre ; ils ne s’achètent pas… même au prix de la vie !… J’ai donné ma vie : c’est vrai !… Que me doit-on pour cela ? Rien !

— Au nom de Dieu ! Henri ! mon Henri ! calmez-vous !… expliquez-vous.

— Rien !… et l’ai-je fait pour qu’on me doive quelque chose ?… Et si je l’ai fait pour qu’on me doive quelque chose, que vaut mon dévouement ?… Folie ! folie !…

Aurore lui tenait les deux mains.

— Folie ! reprit-il avec révolte ; j’ai bâti sur le sable… un souffle de vent a renversé le frêle édifice de mon espoir… mon rêve n’est plus !

Il ne sentait point la douce pression des doigts d’Aurore, il ne sentait point ses larmes brûlantes qui roulaient sur sa main.

— Je suis venu ici, fit-il en s’essuyant le front, pourquoi ?… avait-on besoin de moi ici ?… Que suis-je ?… Cette femme n’a-t-elle pas eu raison ?… J’ai parlé haut… j’ai parlé comme un insensé… Qui me dit que vous seriez heureuse ? s’interrompit-il en relevant sur Aurore son regard égaré. Vous pleurez…

— Je pleure de vous voir ainsi, Henri, balbutia la pauvre enfant.

— Plus tard, si je vous voyais pleurer, je mourrais…

— Pourquoi me verriez-vous pleurer ?

— Le sais-je ? Aurore, Aurore ! Sait-on jamais le cœur des femmes ?… sais-je seulement, moi, si vous m’aimez…

— Si je vous aime !… s’écria la jeune fille avec une ardente expansion.

Henri la contemplait avidement.

— Vous me demandez si je vous aime ! répéta Aurore, vous, Henri !…

Lagardère lui mit la main sur la bouche. — Elle la baisa. — Il la retira comme si la flamme l’eût touchée.

— Pardonnez-moi, reprit-il ; je suis bouleversé… Et pourtant, il faut bien que je sache… Vous ne vous connaissez pas vous-même, Aurore… Il faut que je sache !… Écoutez-bien !… réfléchissez bien… nous tenons ici le bonheur ou le malheur de toute notre vie… Répondez, je vous en supplie, avec votre conscience, avec votre cœur.

— Je vous répondrai comme à mon père ! dit Aurore.

Il devint livide et ferma les yeux.

— Pas ce nom-là !… balbutia-t-il d’une voix si faible, qu’Aurore aurait eu peine à l’entendre, — jamais ce nom-là !… Mon Dieu ! reprit-il après un silence et en relevant ses yeux humides, c’est le seul que je lui aie appris !… Qui voit-elle en moi, sinon son père ?…

— Oh !… Henri !… voulut dire Aurore, que sa rougeur subite faisait plus charmante.

— Quand j’étais enfant, pensa tout haut Lagardère, les hommes de trente ans me semblaient des vieillards !…

Sa voix était tremblante et douce lorsqu’il poursuivit :

— Quel âge croyez-vous que j’aie, Aurore ?

— Que m’importe votre âge, Henri !

— Je veux connaître votre pensée… quel âge ?

Il était en vérité comme un coupable qui attend son arrêt.

L’amour, cette terrible et puissante passion, a d’étranges enfantillages.

Aurore baissa les yeux, son sein battit.

Pour la première fois, Lagardère vit sa pudeur éveillée et la porte du ciel sembla s’ouvrir pour lui.

— Je ne sais pas votre âge, Henri, dit-elle ; mais ce nom que je vous donnais tout à l’heure… ce nom de père… ai-je pu jamais le prononcer sans sourire ?

— Pourquoi non, ma fille ?… je pourrais être votre père…

— Moi, je ne pourrais pas être votre fille, Henri !

L’ambroisie qui enivrait les dieux immortels était vinaigre et fiel auprès des enchantements de cette voix.

Et pourtant Lagardère reprit, voulant boire son bonheur jusqu’à la dernière goutte :

— J’étais plus âgé que vous ne l’êtes maintenant quand vous vîntes au monde, Aurore… j’étais un homme déjà.

— C’est vrai, répondit-elle, puisque vous avez pu tenir mon berceau d’une main et votre épée de l’autre…

— Aurore, mon enfant bien-aimé !… ne me regardez pas au travers de votre reconnaissance… voyez moi tel que je suis…

Elle appuya ses deux belles mains tremblantes sur ses épaules et se prit à le contempler longuement.

— Je ne sais rien au monde, prononça-t-elle ensuite, — le sourire aux lèvres et les paupières demi-voilées, — rien de meilleur, rien de plus noble, rien de si beau que vous !




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MessageSujet: Re: LE BOSSU PAUL FEVAL    Mer 31 Jan - 15:03

IX

— Où finit la fête. —




C’était vrai, surtout en ce moment où le bonheur mettait au front de Lagardère sa rayonnante couronne. Lagardère était jeune comme Aurore elle-même, beau comme elle était belle.

Et si vous l’aviez vue, la vierge amoureuse, cachant l’ardeur pudique de son regard derrière la frange soyeuse de ses longs cils baissés, le sein palpitant, le sourire ému aux lèvres ! si vous l’aviez vue ! L’amour chaste et grand, la sainte tendresse qui doit mettre deux existences en une seule, marier étroitement deux âmes, l’amour, ce cantique sublime que Dieu, dans sa bonté, laisse entendre à la terre, l’enivrante manne qu’apporte la rosée du ciel ; l’amour sait embellir la laideur elle-même, l’amour met à la beauté une auréole divine !

Lagardère pressa contre son cœur sa fiancée frémissante.

Il y eut un long silence ; leurs lèvres ne se touchaient point.

— Merci ! merci ! murmura-t-il.

Leurs yeux se parlaient.

— Dis-moi, reprit Lagardère, dis-moi, Aurore… avec moi… as-tu toujours été heureuse ?

— Oui…, bien heureuse, répondit la jeune fille…

— Et pourtant, Aurore,… aujourd’hui, tu as pleuré !

— Vous savez cela, Henri ?

— Je sais tout ce qui te regarde… Pourquoi pleurais-tu ?

— Pourquoi pleurent les jeunes filles ? dit Aurore voulant éluder la question.

— Tu n’es pas comme les autres, toi… Quand tu pleures… Je t’en prie, pourquoi pleurais-tu ?

— De votre absence, Henri… Je vous vois bien rarement… Et aussi de cette pensée…

Elle hésita ; son regard se détourna.

— Quelle pensée ? demanda Lagardère.

— Je suis une folle, Henri, balbutia la jeune fille toute confuse. La pensée qu’il y a des femmes bien belles dans ce Paris… que toutes les femmes doivent avoir envie de vous plaire… et que peut-être…

— Peut-être… ? répéta Lagardère, acharné à sa coupe de nectar.

— Que peut-être vous aimez une autre que moi.

Elle cacha son front rougissant dans le sein de Lagardère.

— Dieu me donnerait-il donc cette félicité ! murmura celui-ci en extase ; faut-il croire ?

— Il faut croire que je t’aime ! dit Aurore étouffant sur la poitrine de son amant le son de sa propre voix qui l’effrayait.

— Tu m’aimes !… toi !… Aurore !… sens-tu mon cœur battre ?… Oh ! s’il était vrai ?… Mais le sais-tu bien toi-même, Aurore, fille chérie ?… connais-tu ton cœur ?

— Il parle… je l’écoute…

— Hier, tu étais un enfant.

— Aujourd’hui, je suis une femme… Henri, Henri, je t’aime !

Lagardère appuya ses deux mains contre sa poitrine.

— Et toi ? reprit Aurore.

Il ne put que balbutier, la voix tremblante, les paupières humides :

— Oh ! je suis heureux !… je suis heureux !

Puis un nuage vint encore à son front. Voyant ce nuage, la mutine frappa du pied et dit :

— Qu’est-ce encore ?

— Si jamais tu avais des regrets…, prononça tout bas Henri, qui baisa ses cheveux.

— Quels regret puis-je avoir si tu restes près de moi ?

— Écoute… j’ai voulu soulever pour toi, cette nuit, un coin du rideau qui te cachait les splendeurs du monde… Tu as entrevu la cour, le luxe, la lumière… Tu as entendu les voix de la fête… Que penses-tu de la cour… ?

— La cour est belle, répondit Aurore ; mais je n’ai pas tout vu, n’est-ce pas ?

— Te sens-tu faite pour cette vie ?… Ton regard brille… Tu aimerais le monde !

— Avec toi, oui.

— Et sans moi ?

— Rien sans toi.

Lagardère pressa ses mains réunies contre ses lèvres.

— As-tu vu, reprit-il encore pourtant, ces femmes qui passaient souriantes ?…

— Elles semblaient heureuses, interrompit Aurore, et bien belles !

— Elles sont heureuses, en effet, ces femmes… Elles ont des châteaux et des hôtels…

— Quand tu es dans notre maison, Henri, je l’aime mieux qu’un palais…

— Elles ont des amis…

— Ne t’ai-je pas ?

— Elles ont une famille.

— Ma famille, c’est toi !

Aurore faisait toutes ces réponses sans hésiter, avec son franc sourire aux lèvres. C’était son cœur qui parlait.

Mais Lagardère voulait l’épreuve complète. Il fit appel à tout son courage et reprit après un silence :

— Elles ont… une mère !

Aurore pâlit. Elle n’avait plus de sourire. Une larme perla entre ses paupières demi-closes. Lagardère lâcha ses mains, qui se joignirent sur sa poitrine.

— Une mère ! répéta-t-elle les yeux au ciel. Je suis souvent en compagnie de ma mère… Après vous, Henri, c’est à ma mère que je pense le plus souvent…

Ses beaux yeux semblaient prier ardemment.

— Si je l’avais, ma mère, ici, avec vous, Henri, poursuivit-elle ; si je l’entendais vous appeler : Mon fils… Oh ! que seraient de plus les joies du paradis !… Mais, se reprit-elle après une courte pause, s’il me fallait choisir entre ma mère et vous…

Son sein agité tressaillait. Son charmant visage exprimait une mélancolie profonde. Lagardère attendait, anxieux, haletant.

— C’est mal, peut-être, ce que je vais dire, prononça-t-elle avec effort ; je le dis parce que je le pense… S’il me fallait choisir entre ma mère et vous…

Elle n’acheva pas, mais elle tomba brisée entre les bras d’Henri et s’écria la voix pleine de sanglots :

— Je t’aime ! oh ! je t’aime ! je t’aime !

Lagardère se redressa. D’une main, il la soutenait faible contre sa poitrine, de l’autre, il semblait prendre le ciel à témoin.

— Dieu qui nous vois, s’écria-t-il avec exaltation, Dieu qui nous entends et qui nous juges, tu me la donnes : je la prends et je jure qu’elle sera heureuse !

Aurore ouvrit les yeux et montra ses dents blanches en un pâle sourire.

— Merci ! merci ! poursuivit Lagardère en haussant son front jusqu’à ses lèvres ; tiens ! regarde le bonheur que tu fais ! je ris, je pleure… je suis ivre et fou !… Oh ! te voilà donc à moi, Aurore, toute à moi ! Mais que disais-je tout à l’heure ? s’interrompit-il ; ne crois pas ce que j’ai dit, Aurore… je suis jeune… oh ! j’ai menti ! je sens déborder en moi la jeunesse, la force, la vie… Allons-nous être heureux ! heureux longtemps !… Cela est certain, adorée, ceux de mon âge sont plus vieux que moi… sais-tu pourquoi ? je vais te le dire. Les autres font ce que je faisais avant d’avoir rencontré ton berceau sur mon chemin… Les autres aiment, les autres boivent, les autres jouent… que sais-je ?… les autres, quand ils sont riches comme je l’étais, riches de vigueur et d’ardeur, riches de désirs, riches de téméraire courage, les autres s’en vont prodiguant follement le trésor de leur jeunesse… Tu es venue, Aurore : je me suis fait avare aussitôt… Un instinct providentiel m’a dit d’arrêter court ces largesses de sang, d’amour et de cœur… j’ai thésaurisé pour te garder tout… j’ai renfermé la fougue de mes belles années dans un coffre-fort… je n’ai plus rien aimé, rien désiré… ma passion, sommeillante comme la Belle au bois dormant, s’éveille, naïve et robuste comme si mon cœur n’avait que vingt ans… Tu m’écoutes, tu souris, tu me crois fou… je suis fou d’allégresse, c’est vrai, mais je parle sagement… Qu’ai-je fait durant toutes ces années ?… Je les ai passées toutes, toutes à te regarder grandir et fleurir… je les ai passées à guetter l’éveil de ton âme… je les ai passées à chercher ma joie dans ton sourire… Par le nom de Dieu ! tu avais raison : j’ai l’âge d’être heureux, l’âge de t’aimer !… tu es à moi !… nous serons tout l’un pour l’autre… tu as encore raison : hors de nous deux, rien en ce monde… nous irons en quelque retraite ignorée, loin d’ici… bien loin !… notre vie, je vais te la dire : l’amour à pleine coupe… l’amour, toujours l’amour ! Mais parle donc, Aurore, parle donc !

Elle écoutait avec ravissement.

— L’amour, répéta-t-elle comme en un songe heureux ! toujours l’amour !…

— A pa pur ! disait Cocardasse qui tenait par les pieds M. le baron de Barbanchois ; voici un ancien qui pèse son poids, ma caillou !

Passepoil tenait la tête du même baron de Barbanchois, homme mécontent, que les orgies de la Régence dégoûtaient profondément, mais qui était ivre, pour le présent comme trois ou quatre czars faisant leur tour de France.

Cocardasse et Passepoil avaient été chargés par M. le baron de la Hunaudaye, moyennant petite finance, de reporter en son logis M. le baron de Barbanchois.

Ils traversaient le jardin désert et assombri.

— Eh donc ! fit le Gascon à une centaine de pas de la tente où l’on avait soupé, si nous nous reposions, mon bon ?

— J’obtempère, répondit Passepoil, le vieux est lourd et le payement léger.

Ils déposèrent sur le gazon M. le baron de Barbanchois, qui, à moitié réveillé par la fraîcheur de la nuit, se prit à répéter son refrain favori :

— Où allons-nous ?… où allons-nous ?…

— Pécaïre ! lui répondit Cocardasse, je n’en sais rien, ou le diable m’emporte !

— Est-il curieux, ce viel ivrogne ! ajouta Passepoil.

Ils s’assirent tous les deux sur un banc. Passepoil tira sa pipe de sa poche et se mit à la bourrer tranquillement.

— Si c’est notre dernier souper, dit-il, il était bon.

— Il était bon, repartit Cocardasse en battant le briquet. Capédébiou ! j’ai mangé une volaille et demie…

— Oh ! fit Passepoil, c’est la petite qui était devant moi… avec ses cheveux blonds poudrés et son pied qui aurait tenu dans le creux de ma main.

— Fameuse ! s’écria Cocardasse ; sandiéou ! et les fonds d’artichauts qui étaient autour !

— Et sa taille !… à prendre avec dix doigts… l’as-tu remarquée… ?

— J’aime mieux la mienne ! dit gravement Cocardasse.

— Par exemple ! se récria Passepoil ; rousse et louche, la tienne !

Il parlait de la voisine de Cocardasse.

Celui-ci le saisit par la nuque et le fit lever.

— Ma caillou, dit-il, je ne souffrirai pas que tu insultes mon souper ; où as-tu les plumes et les yeux de ma poularde et demie ?… Fais des excuses, capédébiou ! sinon je te fends sans pitié.

Ils avaient bu tous deux pour se consoler de leurs peines et ne valaient guère mieux que cet austère baron de Barbanchois.

Passepoil, las de la tyrannie de son noble ami, ne voulut pas faire d’excuses.

On dégaina, on se donna d’énormes horions en pure perte, puis on se prit aux cheveux et l’on finit par tomber sur le corps de M. le baron de Barbanchois, qui s’éveilla de nouveau pour chanter.

— Où allons-nous, bon Dieu ! où allons-nous ?

— Eh donc ! j’avais oublié le vieux pécaïre ! dit Cocardasse.

— Emportons-le, ajouta Passepoil.

Mais, avant de reprendre leur fardeau, ils s’embrassèrent avec effusion, en versant des larmes abondantes.

Ce serait ne point les connaître que de penser qu’ils avaient oublié d’emplir leurs gourdes au buffet. Ils avalèrent chacun une bonne rasade, remirent leurs brettes au fourreau et rechargèrent M. le baron de Barbanchois.

Celui-ci rêvait qu’il assistait à la fête de Vaux-le-Vicomte, donnée par M. le surintendant Fouquet au jeune roi Louis XIV, et qu’il glissait sous la table après souper.

Autre temps ! autres mœurs ! dit le proverbe menteur.

— Et tu ne l’as pas revue ? demanda Cocardasse.

— Qui ça ?… celle qui était devant moi ?…

— Eh ! non ! la petite au domino rose ?

— Pas l’ombre !… j’ai fureté dans toutes les tentes…

— A pa pur ! moi, je suis entré jusque dans le palais… et je te promets qu’on me regardait, ma caillou !… Il y avait des dominos roses en veux-tu en voilà… Mais ce n’était pas le nôtre… J’ai voulu parler à l’un d’eux qui m’a donné une croquignole sur le bout du nez en m’appelant défunt croquemitaine !… « Pécaïre ! ai-je répondu, mon illustre ami, le régent, reçoit ici une société un peu bien mêlée ! »

— Et lui, demanda Passepoil, l’as-tu rencontré ?

Cocardasse baissa le ton.

— Non, répondit-il, mais j’ai entendu parler de lui… Le régent n’a pas soupé… Il est resté enfermé plus d’une heure avec le Gonzague… Toute la séquelle que nous avons vue à l’hôtel ce matin piaule et menace… Sandiéou ! s’ils ont seulement la moitié autant de courage que de ramage, notre pauvre petit Parisien n’a qu’à bien se tenir !

— J’ai bien peur ! soupira frère Passepoil, qu’ils ne nous débarrassent de lui.

Cocardasse, qui était en avant, s’arrêta, ce qui arracha une plainte à M. le baron de Barbanchois.

— Mon bon, fit-il, sois sûr que lou couquin se tirera de là !… Il en a vu bien d’autres !…

— Tant va la cruche à l’eau…, murmura Passepoil.

Il n’acheva pas son proverbe. Un bruit de pas se faisait du côté de la pièce d’eau.

Nos deux braves se jetèrent dans un fourré, par pure habitude. Leur premier mouvement était toujours de se cacher.

Les pas approchaient. C’était une troupe d’hommes armés, en tête de laquelle marchait ce grand spadassin de Bonnivet, écuyer de madame de Berry.

À mesure que cette patrouille passait dans une allée, les lumières s’éteignaient.

Cocardasse et Passepoil entendirent bientôt ce qui se disait dans la troupe.

— Il est dans le jardin ! affirmait un sergent aux gardes ; j’ai interrogé tous les piquets et les grand’gardes des portes… son costume était facile à reconnaître. On ne l’a point vu.

— Vingt dieux ! répliqua un soldat, celui-là n’aura pas volé son affaire !… Je l’ai vu secouer M. le prince de Gonzague comme un pommier dont on veut les pommes.

— Ce bon garçon doit être un pays ! murmura Passepoil attendri par cette métaphore normande.

— Attention ! enfants ! ordonna Bonnivet, vous savez que c’est un dangereux jouteur…

Ils s’éloignèrent ; une autre patrouille cheminait du côté du palais, une autre vers la charmille qui bordait les maisons de la rue Neuve-des-Petits-Champs. Partout, les lumières s’éteignaient sur leur passage.

On eût dit que, dans cette frivole demeure du plaisir, quelque sinistre exécution se préparait.

— Ma caillou, dit Cocardasse, c’est à lui qu’ils en veulent.

— Ça me paraît clair, répondit Passepoil.

— J’avais entendu dire déjà au palais que lou couquin avait rudement malmené M. de Gonzague… C’est lui qu’ils cherchent…

— Et, pour le trouver, ils éteignent les lumières ?…

— Non, pas pour le trouver… pour avoir raison de lui.

— Ma foi, dit Passepoil, ils sont quarante ou cinquante contre lui… S’ils le manquent, cette fois…

— Mon bon, interrompit le Gascon, ils le manqueront !… Lou petit couquin a le diable dans le corps… Si tu m’en crois, nous allons le chercher, nous aussi, et lui faire cadeau de nos personnes…

Passepoil était prudent. Il ne put retenir une grimace et dit :

— Ce n’est pas le moment.

— A pa pur ! veux-tu discuter contre moi ? s’écria le bouillant Cocardasse ; c’est le moment ou jamais !… Eh donc ! s’il n’avait pas besoin de nous, il nous recevrait avec la botte de Nevers !… Nous sommes en faute.

— C’est vrai, dit Passepoil, nous sommes en faute… Mais du diable si ce n’est pas une mauvaise affaire !

Il résulta de là que M. le baron de Barbanchois ne coucha point dans son lit. Ce gentilhomme fut déposé proprement par terre et continua son somme. L’histoire ne dit point si cette nuit passée à la belle étoile le guérit de ses rhumatismes.

Cocardasse et Passepoil se mirent en quête.

La nuit était noire. Il ne restait plus guère de lampions allumés dans le jardin, sauf aux abords de la tente indienne.

On vit s’éclairer les fenêtres au premier étage du pavillon du régent.

Une croisée s’ouvrit ; le régent lui-même parut au balcon et dit à ses serviteurs invisibles :

— Messieurs, sur vos têtes, qu’on le prenne vivant !

— Merci Dieu ! grommela Bonnivet, dont l’escouade était au rond-point de Diane, si le gueux a entendu cela, il va nous tailler des croupières !

Nous sommes bien forcé d’avouer que les patrouilles n’allaient point à ce jeu de bon cœur. M. de Lagardère avait une si terrible réputation de diable à quatre, que volontiers chaque soldat eût fait son testament.

Bonnivet, le bretteur, eût mieux aimé se battre avec deux douzaines de cadets de province, des grives, — comme on les appelait alors dans les tripots et sur le terrain, partout où on les dévorait, — que d’affronter pareille besogne.

Lagardère et Aurore venaient de prendre la résolution de fuir.

Lagardère ne se doutait point de ce qui se passait dans le jardin. Il espérait pouvoir passer, avec sa compagne, par la porte dont maître le Bréant était le gardien.

Il avait remis son domino noir, et le visage d’Aurore se cachait de nouveau sous son masque.

Ils quittèrent la loge. Deux hommes étaient agenouillés sur le seuil en dehors.

— Nous avons fait ce que nous avons pu, monsieur le chevalier, dirent ensemble Cocardasse et Passepoil, qui avaient achevé de vider leurs gourdes pour se donner du cœur ; pardonnez-nous.

— Eh donc ! ajouta Cocardasse, c’était un feu follet que ce domino rose !

— Doux Jésus ! s’écria frère Passepoil, le voici.

Cocardasse se frotta les yeux.

— Debout ! ordonna Lagardère.

Puis, apercevant tout à coup les mousquets des gardes-françaises au bout de l’allée :

— Que veut dire ceci ? ajouta-t-il.

— Cela veut dire que vous êtes bloqué, mon pauvre enfant ! répondit Passepoil.

C’était au fond de sa gourde qu’il avait puisé cette liberté de langage.

Lagardère ne demanda même pas d’explication. Il avait tout deviné.

La fête était finie, voilà ce qui faisait son effroi. Les heures avaient passé pour lui comme des minutes ; il n’avait point mesuré le temps ; il s’était attardé.

Le tumulte seul de la fête aurait pu favoriser sa fuite.

— Êtes-vous avec moi solidement et franchement ? demanda-t-il.

— À la vie, à la mort ! répondirent les deux braves la main sur le cœur.

Et ils ne mentaient point. La vue de ce diable de petit Parisien venait en aide au fond de la gourde et achevait de les enivrer.

Aurore tremblait pour Lagardère et ne songeait point à elle-même.

— A-t-on relevé les gardes des postes ? interrogea Henri.

— On les a renforcées, répondit Cocardasse ; il faut jouer serré, sandiéou !

Lagardère se prit à réfléchir, puis il reprit tout à coup :

— Connaissez-vous, par hasard, maître le Bréant, concierge de la cour aux Ris ?

— Comme notre poche, répondirent à la fois Cocardasse et Passepoil.

— Alors, il ne vous ouvrira point sa porte ! dit Lagardère avec un geste de dépit.

Nos deux braves approuvèrent du bonnet cette conclusion éminemment logique.

Ceux-là seulement qui ne les connaissaient pas pouvaient leur ouvrir la porte.

Un bruit vague se faisait cependant derrière le feuillage aux alentours ; on eût dit que des pas s’approchaient de tous côtés avec précaution ; Lagardère et ses compagnons ne pouvaient rien voir. L’endroit où ils étaient avait plus de lumière que les allées voisines. Quant aux massifs, c’était partout désormais ténèbres profondes.

— Écoutez, dit Lagardère, il faut risquer le tout pour le tout. Ne vous occupez point de moi. Je sais comment me tirer d’affaire… J’ai là un déguisement qui pourra tromper les yeux de mes ennemis… Emmenez cette jeune fille : vous entrerez avec elle sous le vestibule du régent, vous tournerez à gauche… La porte de M. le Bréant est au bout du premier corridor… Vous passerez masqués et vous direz : « De la part de celui qui est dans votre loge… » Il vous ouvrira la porte de la rue et vous irez m’attendre derrière l’oratoire du Louvre.

— Entendu ! fit Cocardasse.

— Un mot encore… Êtes-vous hommes à vous faire tuer plutôt que de livrer cette jeune fille ?

— A pa pur ! Nous casserons tout ce qui nous barrera le passage ! promit le Gascon.

— Gare aux mouches ! ajouta Passepoil avec une fierté qu’on ne lui connaissait point.

Et tous deux en même temps :

— Cette fois-ci, vous serez content de nous !

Lagardère baisa la main d’Aurore et lui dit :

— Courage ! c’est ici notre dernière épreuve.

Elle partit, escortée par nos deux braves. Il fallait traverser le rond-point de Diane.

— Ohé ! fit un soldat, en voici une qui a été du temps avant de trouver sa route !

— Il est plus dangereux de glisser, chanta un autre, sur le gazon que sur la glace !

— Mes mignons, dit Cocardasse ; c’est une dame du corps de ballet.

Il écarta de la main sans façon ceux qui étaient levant lui et ajouta effrontément :

— Son Altesse Royale nous attend !

Les soldats se prirent à rire et donnèrent passage.

Mais, dans l’ombre d’un massif d’orangers en caisse qui flanquait l’angle du pavillon, il y avait deux hommes qui semblaient à l’affût.

Gonzague et son factotum M. de Peyrolles.

Ils étaient là pour Lagardère, qu’on s’attendait à voir paraître d’instant en instant.

Gonzague dit quelques mots à l’oreille de Peyrolles.

Celui-ci s’aboucha avec demi-douzaine de coquins à longues épées embusqués derrière le massif. Tous s’élancèrent sur les pas de nos deux braves qui venaient de monter le perron, escortant toujours leur domino rose.

M. le Bréant ouvrit la porte de la cour aux Ris, comme Lagardère s’y était attendu.

Seulement, il l’ouvrit deux fois. La première pour Aurore et son escorte, la seconde pour M. de Peyrolles et ses compagnons.

Lagardère, lui, s’était glissé jusqu’au bout du sentier pour voir si sa fiancée atteindrait le pavillon sans encombre.

Quand il voulut regagner la loge, la route était barrée, un piquet de gardes françaises fermait l’avenue.

— Holà ! monsieur le chevalier ! cria le chef avec un peu d’altération dans la voix, ne faites point de résistance, je vous prie ; vous êtes cerné de tous côtés.

C’était l’exacte vérité. Dans tous les massifs voisins, la crosse des mousquets sonna contre le sol.

— Que veut-on de moi ? demanda Lagardère, qui ne tira même pas l’épée.

Le vaillant Bonnivet, qui s’était avancé à pas de loup par derrière, le saisit à bras le corps. Lagardère n’essaya point de se dégager et demanda pour la deuxième fois :

— Que veut-on de moi ?

— Pardieu ! mon camarade, répondit le marquis de Bonnivet, vous allez bien le voir.

Puis il ajouta :

— En avant, messieurs !… au palais !… j’espère que vous me rendrez témoignage : j’ai fait à moi tout seul cette importante capture.

Ils étaient bien une soixantaine. On entoura Henri et on le porta plutôt qu’on ne le conduisit dans les appartements de Philippe d’Orléans.

Puis on ferma la porte du vestibule et il n’y eut plus dans le jardin âme qui vive, excepté ce bon M. de Barbanchois, ronflant comme un juste sur le gazon mouillé.




A SUIVRE.......
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Elisabeth
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MessageSujet: Re: LE BOSSU PAUL FEVAL    Mer 31 Jan - 15:06

X

— La dégradation. —




Ce que l’on appelait le grand cabinet ou, mieux, le premier cabinet du régent était une salle assez vaste où il avait coutume de recevoir les ministres et le conseil de régence. Il y avait une table ronde couverte d’un tapis de lampas, un fauteuil pour Philippe d’Orléans, un fauteuil pour le duc de Bourbon, des chaises pour les autres membres titulaires du conseil et des pliants pour les secrétaires d’État.

Au-dessus de la principale porte était l’écusson de France avec le lambel d’Orléans.

Les affaires du royaume se réglaient là, chaque jour, un peu à la diable, après le dîner. Le régent dînait tard ; l’opéra commençait de bonne heure, on n’avait vraiment pas le temps.

Quand Lagardère entra, il y avait là beaucoup de monde ; cela ressemblait à un tribunal.

MM. de Lamoignon, de Tresmes et de Machault se tenaient à côté du régent, qui était assis. Les ducs de Saint-Simon, de Luxembourg et d’Harcourt étaient auprès de la cheminée. Il y avait des gardes aux portes, et Bonnivet, le triomphateur, essuyait la sueur de son front, devant une glace.

— Nous avons eu du mal, disait-il à demi-voix ; mais, enfin, nous le tenons !… Ah ! le diable d’homme !

— A-t-il fait beaucoup de résistance ? demanda Machault, le lieutenant de police.

— Si je n’avais pas été là, répondit Bonnivet, Dieu sait ce qui serait arrivé !

Dans les embrasures pleines, vous eussiez reconnu le vieux Villeroy, le cardinal de Bissy, Voyer d’Argenson, Leblanc, etc. Quelques-uns des affidés de Gonzague avaient pu se faire jour : Navailles, Choisy, Nocé, Gironne et le gros Oriol, masqué entièrement par son confrère Taranne.

Chaverny causait avec M. de Brissac, qui dormait debout pour avoir passé trois nuits à boire.

Douze ou quinze hommes, armés jusqu’aux dents, se tenaient derrière Lagardère.

Il n’y avait là qu’une seule femme : madame la princesse de Gonzague, qui était assise à la droite du régent.

— Monsieur, dit celui-ci brusquement dès qu’il aperçut Lagardère, nous n’avions pas mis dans nos conditions que vous viendriez troubler notre fête et insulter, dans notre propre maison, un des plus grands seigneurs du royaume !… Vous êtes accusé aussi d’avoir tiré l’épée dans l’enceinte du Palais-Royal… C’est nous faire repentir trop vite de notre clémence à votre égard.

Depuis son arrestation, le visage de Lagardère était de marbre.

Il répondit d’un ton froid, mais respectueux :

— Monseigneur, je n’ai pas crainte qu’on répète ce qui s’est dit entre M. de Gonzague et moi… Quant à la seconde accusation, j’ai tiré l’épée, c’est vrai, mais ce fut pour défendre une dame… Parmi ceux qui sont ici, plusieurs pourraient me donner leur témoignage.

Il y en avait là une demi-douzaine. Chaverny seul répondit :

— Monsieur, vous avez dit vrai !

Henri le regarda avec étonnement et vit que ses compagnons le gourmandaient.

Mais le régent, qui était bien las et qui voulait dormir, ne pouvait s’arrêter longtemps à ces bagatelles.

— Monsieur, reprit-il, on vous eût pardonné tout cela… mais prenez garde : il est une chose qu’on ne vous pardonnera point… Vous avez promis à madame de Gonzague que vous lui rendriez sa fille… Est-ce vrai ?

— Oui, monseigneur, je l’ai promis.

— Vous m’avez envoyé un messager qui m’a fait, en votre nom, la même promesse… Le reconnaissez-vous ?

— Oui, monseigneur.

— Vous devinez, je le pense, que vous êtes devant un tribunal ?… Les cours ordinaires ne peuvent connaître du fait qu’on vous reproche… mais, sur ma foi, monsieur, je jure qu’il sera fait justice de vous, si vous le méritez… Où est mademoiselle de Nevers ?

— Je l’ignore, répondit Lagardère.

— Il ment ! s’écria impétueusement la princesse.

— Non, madame… J’ai promis au-dessus de mon pouvoir, voilà tout.

Il y eut dans l’assemblée un murmure désapprobateur.

Henri reprit en élevant la voix et en promenant son regard à la ronde :

— Je ne connais pas mademoiselle de Nevers.

— C’est de l’impudence ! dit M. le duc de Tresmes, gouverneur de Paris.

Tout ce qui appartenait à Gonzague répéta :

— C’est de l’impudence !

M. de Machault, nourri des saines traditions de la police, conseilla incontinent d’appliquer à cet insolent la question extraordinaire. Pourquoi chercher midi à quatorze heures ?

Le régent à Lagardère, sévèrement :

— Monsieur, réfléchissez bien à ce que vous dites.

— Monseigneur, la réflexion n’ajoute rien à la vérité et n’en retranche rien : j’ai dit la vérité.

— Souffrirez-vous cela, monseigneur ? dit la princesse, qui avait peine à se contenir. Sur mon honneur ! sur mon salut ! il ment !… Il sait où est ma fille, puisqu’il me l’a dit lui-même, tout à l’heure, à dix pas d’ici, dans le jardin.

— Répondez, ordonna le régent.

— Alors, comme maintenant, répliqua Lagardère, j’ai dit la vérité… Alors, j’espérais encore accomplir ma promesse.

— Et maintenant ?… balbutia la princesse hors d’elle-même.

— Maintenant, je n’espère plus.

Madame de Gonzague retomba épuisée sur son siège.

La partie grave de l’assistance : les ministres, les magistrats, les ducs regardaient avec curiosité cet étrange personnage, dont tant de fois le nom avait frappé leurs oreilles au temps de leur jeunesse : « Le beau Lagardère ! Lagardère le spadassin ! » Cette figure intelligente et calme n’allait point à un vulgaire traîneur d’épée.

Certains dont le regard était plus perçant essayaient de voir ce qu’il y avait derrière cette apparente tranquillité. C’était comme une résolution triste, et profondément réfléchie.

Les gens de Gonzague se sentaient trop petits en ce lieu pour faire beaucoup de bruit. Ils étaient entrés là, grâce au nom de leur patron, partie intéressée dans le débat ; mais leur patron ne venait pas.

Le régent reprit :

— Et c’est sur de vagues espoirs que vous avez écrit au régent de France… quand vous me faisiez dire : « La fille de votre ami vous est rendue. »

— J’espérais qu’il en serait ainsi.

— Vous espériez… ?

— L’homme est sujet à se tromper.

Le régent consulta du regard Tresmes et Machault, qui semblaient être ses conseils.

— Mais, monseigneur ! s’écria la princesse qui se tordait les bras, ne voyez-vous pas qu’il me vole mon enfant !… Il l’a : j’en fais le serment ! il la tient cachée… C’est lui… oh ! je le reconnait bien !… c’est à lui que j’ai remis ma fille, la nuit du meurtre… je m’en souviens ! je le sais ! je le jure !

— Vous entendez, monsieur ? dit le régent.

Un imperceptible mouvement agita les tempes de Lagardère ; sous ses cheveux perlèrent des gouttes de sueur.

Mais il répondit, sans démentir son calme :

— Madame la princesse se trompe.

— Oh ! fit-elle avec folie ; et ne pouvoir confondre cet homme !

— Il ne faudrait qu’un témoin…, commença le régent.

Il s’interrompit, parce qu’Henri s’était redressé de son haut, provoquant du regard Gonzague, qui venait de se montrer à la porte principale.

L’entrée de Gonzague fit une courte sensation. Il salua de loin la princesse sa femme et Philippe d’Orléans. Il resta près de la porte.

Son regard croisa celui d’Henri qui prononça d’un accent de défi :

— Que le témoin se montre donc !… et que le témoin ose me reconnaître !

Les yeux de Gonzague battirent comme s’il eût essayé en vain de soutenir le regard de l’accusé.

Chacun vit bien cela ; mais Gonzague parvint à sourire et l’on se dit :

— Il a pitié !…

Un silence profond régnait cependant dans la salle.

Un léger mouvement se fit du côté de la porte. Gonzague se rapprocha du seuil, et la jaune figure de Peyrolles sortit de l’ombre.

— Elle est à nous ! dit-il à voix basse.

— Et les papiers ?

— Et les papiers.

Le rouge vint aux joues de Gonzague, tant il éprouva de joie.

— Par la mort-Dieu ! s’écria-t-il ; avais-je raison de dire que ce bossu valait son pesant d’or ?

— Ma foi, répondit le factotum, j’avoue que je l’avais mal jugé… il nous a donné un fier coup d’épaule !…

— Personne ne répond, vous le voyez bien, monseigneur, reprit Lagardère ; puisque vous êtes juge, soyez équitable… Qu’y a-t-il devant vous en ce moment ? Un pauvre gentilhomme, trompé, comme vous-même, dans son espoir… J’ai cru bien faire… J’ai cru pouvoir compter sur un sentiment qui d’ordinaire est le plus pur et le plus ardent de tous. J’ai promis avec la témérité d’un homme qui souhaite sa récompense.

Il s’arrêta et reprit avec effort :

— Car je pensais avoir droit à une récompense !…

Ses yeux se baissèrent malgré lui, et sa voix s’embarrassa dans sa gorge.

— Qu’y a-t-il en cet homme-là ? demanda le vieux Villeroy à Voyer d’Argenson.

Le vice-chancelier répondit :

— Cet homme-là est un grand cœur ou le plus lâche de tous les coquins !

Lagardère fit sur lui-même un suprême effort et poursuivit :

— Le sort s’est joué de moi, monseigneur ; voilà tout mon crime… Ce que je pensais tenir m’a échappé. Je me punis moi-même et je retourne en exil.

— Voilà qui est commode ! dit Navailles.

Machault parlait bas au régent.

— Je me mets à vos genoux, monseigneur ! commença la princesse.

— Laissez, madame ! interrompit Philippe d’Orléans.

Son geste impérieux réclama le silence, et chacun se tut dans la salle.

Il reprit en s’adressant à Lagardère :

— Monsieur, vous êtes gentilhomme, du moins vous le dites… Ce que vous avez fait est indigne d’un gentilhomme… Ayez pour châtiment votre propre honte… Votre épée, monsieur !

Lagardère essuya son front baigné de sueur. Au moment où il détacha le ceinturon de son épée, une larme roula sur sa joue.

— Sang-Dieu ! grommela Chaverny qui avait la fièvre et ne savait pourquoi, j’aimerais mieux qu’on le tuât !

Au moment où Lagardère rendait son épée au marquis de Bonnivet, Chaverny détourna les yeux.

— Nous ne sommes plus au temps, reprit le régent, où l’on brisait les éperons des chevaliers convaincus de félonie… mais la noblesse existe, Dieu merci… et la dégradation de noblesse est la peine la plus cruelle que puisse subir un soldat… Monsieur, vous n’avez plus le droit de porter une épée… Écartez-vous, messieurs, et donnez-lui passage… cet homme n’est plus digne de respirer le même air que vous.

Un instant on eût dit que Lagardère allait ébranler les colonnes de cette salle, et comme Samson, ensevelir ces Philistins sous les décombres ; son puissant visage exprima d’abord un courroux si terrible que ses voisins s’écartèrent, bien plus par frayeur que par obéissance à l’ordre du régent. Mais l’angoisse succéda vite à la colère, et l’angoisse fit place à cette froideur résolue qu’il montrait depuis le commencement de la séance.

— Monseigneur, dit-il en s’inclinant, j’accepte le jugement de Votre Altesse Royale, et je n’en appellerai point.

Une lointaine solitude et l’amour d’Aurore, voilà le tableau qui passait devant ses yeux.

Cela ne valait-il pas le martyre ?

Il se dirigea vers la porte au milieu du silence général.

Le régent avait dit tout bas à la princesse :

— Ne craignez rien. On le suivra.

Vers le milieu de la salle, Lagardère trouva au-devant de lui M. le prince de Gonzague qui venait de quitter Peyrolles.

— Altesse, dit Gonzague en s’adressant au duc d’Orléans, je barre le passage à cet homme !

Chaverny était dans une exaltation extraordinaire. Il semblait qu’il eût envie de se jeter sur Gonzague.

— Ah ! fit-il, si Lagardère avait encore son épée !

Taranne poussa le coude d’Oriol.

— Le petit marquis devient fou !… murmura-t-il.

— Pourquoi barrez-vous le passage à cet homme ? demanda le régent.

— Parce que votre religion a été trompée, répondit Gonzague ; la dégradation de noblesse n’est point le châtiment qui convient aux assassins.

Il y eut un grand mouvement dans toute la salle, et le régent se leva.

— Celui-là est un assassin ! acheva Gonzague qui mit son épée nue sur l’épaule de Lagardère.

Et nous pouvons vous affirmer qu’il tenait ferme la poignée.

Mais Lagardère n’essaya pas de le désarmer.

Au milieu du tumulte général, car les partisans de Gonzague poussaient des cris et faisaient mine de charger, Lagardère eut un convulsif éclat de rire.

Il écarta seulement l’épée et saisit le poignet de Gonzague en le serrant si violemment que l’arme tomba. Lagardère ne la ramassa point.

Il amena Gonzague, ou plutôt il le traîna jusqu’à la table, et montrant sa main que la douleur tenait ouverte, il dit :

— Une marque !… une marque !

Le regard du régent était sombre.

Toutes les respirations suspendues s’arrêtaient.

— Gonzague est perdu !… murmura Chaverny.

Gonzague eut une magnifique audace.

— Altesse, dit-il, voilà dix-huit ans que j’attendais cela !… Philippe, notre frère, va être vengé !… Cette blessure, je l’ai reçue en défendant la vie de Nevers.

La main de Lagardère lâcha prise, et son bras retomba le long de son flanc.

Il resta un instant atterré, tandis qu’un grand cri s’élevait dans la salle :

— L’assassin de Nevers ! l’assassin de Nevers !

Et Navailles, et Nocé, et Choisy et tous les autres ajoutaient :

— Ce diable de bossu nous l’avait bien dit.

La princesse avait mis ses mains au-devant de son visage avec horreur. Elle ne bougeait plus. Elle était évanouie.

Lagardère sembla s’éveiller quand les archers, Bonnivet à leur tête, l’entourèrent sur un signe du régent.

— Infâme ! gronda-t-il comme un lion qui rugit ; infâme !… infâme !…

Puis, rejetant à dix pas Bonnivet qui avait voulu lui mettre la main au collet :

— Hors de là ! s’écria-t-il d’une voix de tonnerre, et meure qui me touche !

Il se tourna vers Philippe d’Orléans, et ajouta :

— Monseigneur, je suis sacré… j’ai sauf-conduit de Votre Altesse Royale !

Ce disant, il tira de la poche de son pourpoint un parchemin qu’il déplia.

— Libre, quoi qu’il advienne ! lut-il à haute voix ; vous l’avez écrit… vous l’avez signé !

— Surprise ! voulut dire Gonzague.

— Du moment qu’il y a tromperie…, ajoutèrent MM. de Tresmes et de Machault.

Le régent leur imposa silence d’un geste.

— Voulez-vous donner raison à ceux qui disent que Philippe d’Orléans a plus d’une parole ?… s’écria-t-il. C’est écrit ; c’est signé… cet homme est libre… Il a quarante-huit heures pour passer la frontière.

Lagardère ne bougea pas.

— Vous m’avez entendu, monsieur ! fit le régent avec dureté, sortez !

Lagardère se prit à déchirer lentement le parchemin dont il jeta ]es morceaux aux pieds du régent.

— Monseigneur, dit-il, vous ne me connaissez pas… Je vous rends votre parole… De cette liberté que vous m’offrez et qui m’est due, je ne prends, moi, que vingt-quatre heures… C’est tout ce qu’il me faut pour démasquer un scélérat et faire triompher une juste cause !… Assez d’humiliations comme cela ! Je relève la tête… et sur l’honneur de mon nom… entendez-vous, messieurs ? sur mon honneur à moi, Henri de Lagardère, qui vaut votre honneur à vous, je me charge de le prouver… Sur mon honneur, je promets et je jure que demain, à pareille heure, madame de Gonzague aura sa fille et Nevers sa vengeance, ou que je serai prisonnier de Votre Altesse Royale… Vous pouvez convoquer les juges !

Il salua le régent et écarta de la main ceux qui l’entouraient en disant :

— Faites place !… je prends mon droit.

Gonzague l’avait précédé. Gonzague avait disparu.

— Faites place ! messieurs, répéta Philippe d’Orléans ; vous, monsieur, demain à pareille heure, vous comparaîtrez devant vos juges… Et sur Dieu ! justice sera faite.

Les affidés de Gonzague se glissèrent vers la porte. Leur rôle était fini en ce lieu.

Le régent resta un instant pensif ; puis il dit, en appuyant son front contre sa main :

— Messieurs, voici une affaire étrange !

— Un effronté coquin, murmura le lieutenant de police Machault.

— Ou bien un preux des anciens jours, pensa tout haut le régent ; nous verrons cela demain…

Lagardère descendit seul et sans arme le grand escalier du pavillon.

Sous le vestibule, il trouva réunis Peyrolles, Taranne, Montaubert, Gironne, tous ceux qui, parmi les affidés de Gonzague, avaient jeté leur bonnet par-dessus les moulins.

Trois estafiers gardaient l’entrée du corridor qui menait chez maître le Bréant.

Gonzague était debout au milieu du vestibule, l’épée nue à la main.

La grande porte qui donnait sur le jardin avait été ouverte.

Tout ceci respirait une méchante odeur de guet-apens.

Lagardère n’y fit pas attention seulement. Il avait les défauts de sa vaillance ; il se croyait invulnérable.

Il marcha droit à M. de Gonzague qui croisa l’épée devant lui.

— Ne soyons pas si pressé, M. de Lagardère, dit-il ; nous avons à causer… Toutes les issues sont fermées et personne ne nous écoute, sauf ces amis dévoués… ces autres nous-mêmes… Nous pouvons, par la sambleu ! parler à cœur ouvert.

Il riait d’un rire sarcastique et méchant.

Lagardère s’arrêta et croisa ses bras sur sa poitrine.

— Le régent vous ouvre les portes, reprit Gonzague, mais moi je vous les ferme… J’étais l’ami de Nevers comme le régent, et j’ai bien aussi le droit de venger sa mort… Ne m’appelez pas infâme ! s’interrompit-il ; c’est peine perdue… nous savons que les perdants injurient toujours au jeu… Monsieur de Lagardère, voulez-vous que je vous dise une chose qui va mettre votre conscience bien à l’aise ?… Vous croyez avoir fait un mensonge, un gros mensonge, en disant qu’Aurore n’était pas en votre pouvoir…

La figure d’Henri s’altéra.

— Eh bien ! reprit Gonzague, jouissant cruellement de son triomphe, vous n’avez commis qu’une toute petite inexactitude… une nuance ! un rien !… Si vous aviez mis plus au lieu de pas… si vous aviez dit : Aurore n’est plus en mon pouvoir…

— Si je croyais…, commença Lagardère qui ferma les poings. Mais tu mens ! se reprit-il, je te connais !

— Si vous aviez dit cela, acheva paisiblement Gonzague, c’eût été l’exacte et pure vérité.

Lagardère plia les jarrets comme pour fondre sur lui, mais Gonzague pointa l’épée entre ses deux yeux et murmura :

— Attention, vous autres !

Puis il reprit, raillant toujours :

— Mon Dieu, oui… nous avons gagné une assez jolie partie… Aurore est en notre pouvoir…

— Aurore !… s’écria Lagardère d’une voix étranglée.

— Aurore… et certaines pièces…

Il tomba lourdement à la renverse. D’un bond, Lagardère passant par-dessus son corps, s’était élancé dans le jardin.

Gonzague se releva en souriant.

— Pas d’issue ? demanda-t-il à Peyrolles qui était sur le seuil en dehors.

— Pas d’issue.

— Et combien sont-ils là ?

— Cinq, répondit Peyrolles, qui se prit à écouter.

— C’est bien… c’est assez : il n’a pas son épée.

Ils sortirent tous deux pour écouter de plus près. — Sous le vestibule, les affidés pâles et la sueur au front prêtaient aussi l’oreille.

Ils avaient fait du chemin depuis la veille ! — L’or seul avait sali leurs mains jusque-là. — Gonzague les voulait habituer à l’odeur du sang.

La pente était glissante : ils descendaient.

Gonzague et Peyrolles s’arrêtèrent au bas du perron.

— Comme ils tardent ! murmura Gonzague.

— Le temps semble long, fit Peyrolles ; ils sont là-bas derrière la tente.

Le jardin était noir comme un four. On n’entendait que le vent d’automne fouettant tristement les toiles de tentures.

— Où avez-vous pris la jeune fille ? demanda Gonzague comme s’il eût voulu causer pour tromper son impatience.

— Rue du Chantre, à la porte même de sa maison.

— A-t-elle été bien défendue ?

— Deux rudes lames… mais qui ont pris la fuite quand nous leur avons dit que Lagardère était sur le carreau.

— Vous n’avez pas vu leurs visages ?

— Non… ils ont pu garder leurs masques jusqu’au bout…

— Et les papiers, où étaient-ils ?…

Peyrolles n’eut pas le temps de répondre. Un cri d’angoisse se fit entendre derrière la tente indienne du côté de la loge de maître Le Bréant.

Les cheveux de Gonzague se dressèrent sur son crâne.

— C’est peut-être l’un des nôtres ! murmura Peyrolles tout tremblant.

— Non, dit le prince, j’ai reconnu sa voix.

Au même instant, cinq ombres noires débouchèrent du rond-point de Diane.

— Qui est le chef ? demanda Gonzague.

— Gauthier Gendry, répondit le factotum.

Gauthier Gendry était un grand gaillard, bien bâti, qui avait été caporal aux gardes.

— C’est fait, dit-il ; un brancard et deux hommes… nous allons l’enlever.

On entendait cela dans le vestibule ; nos joueurs de lansquenet, nos roués de petite espèce n’avaient pas une goutte de sang dans les veines.

Les dents d’Oriol claquaient à se briser.

— Oriol ! appela Gonzague ; — Montaubert !

Ils vinrent tous deux.

— C’est vous qui porterez le brancard, leur dit Gonzague.

Et comme ils hésitaient :

— Nous avons tous tué, dit-il, puisque le meurtre profite à tous.

Il fallait se hâter avant que le régent ne renvoyât son monde. Bien qu’on eût l’habitude de sortir par la grand’porte qui était tout à l’autre bout de la galerie, sur la cour des Fontaines, quelque habitué du palais pouvait avoir l’idée de prendre par la cour aux Ris pour se retirer.

Oriol, le cœur défaillant, Montaubert indigné prirent le brancard. Gauthier Gendry les précéda dans le fourré.

— Tiens ! tiens ! dit ce dernier en arrivant derrière la tente indienne, le coquin était pourtant bien mort.

Oriol et Montaubert furent sur le point de s’enfuir. Montaubert était une manière de gentilhomme, capable de bien des peccadilles, mais qui restait à cent lieues du crime ; Oriol, poltron paisible et bon enfant, avait horreur du sang.

Ils étaient là pourtant tous deux, — et les autres attendaient, Taranne, Albret, Choisy, Gironne. Gonzague croyait s’assurer ainsi de leur discrétion.

Ils s’étaient donnés à lui ; ils n’existaient que par lui. Reculer, c’était tout perdre et affronter en outre la vengeance d’un homme à qui rien ne résistait.

Si on leur eût dit au début : « Vous en arriverez là, » personne parmi eux peut-être n’eût fait le premier pas. Mais le premier pas étant fait, le second aussi, plus d’un bourgeois et plus d’un gentilhomme prouvèrent en ce temps que la cloison est mince qui sépare l’immoralité du crime.

Ils ne pouvaient plus reculer : voilà l’excuse banale et terrible !

Gonzague l’avait dit : Qui n’est pas avec moi est contre moi. Le mal, c’est qu’ils n’étaient plus dans cette situation de l’honnêteté commune où l’on a plus peur de sa conscience que d’un homme.

Le vice tue la conscience.

Peut-être eussent-ils encore reculé devant le meurtre commis de leur propre main — Peut-être…

Gauthier Gendry reprit :

— Il aura été mourir un peu plus loin.

Il tâta le sol autour de lui et se prit à chercher, rampant sur les pieds et sur les mains.

Il fit ainsi le tour de la loge, dont la porte était fermée.

À quelque vingt-cinq pas de là, il s’arrêta en disant :

— Le voici !

Oriol et Montaubert le rejoignirent avec leur brancard.

— À tout prendre, dit Montaubert, le coup est porté !… nous ne faisons point de mal.

Oriol avait la langue paralysée.

Ils aidèrent Gauthier Gendry à mettre sur le brancard un cadavre qui était étendu sur la terre au beau milieu d’un massif.

— Il est encore tout chaud ! dit l’ancien caporal aux gardes, allez !

Oriol et Montaubert allèrent. Ils arrivèrent au pavillon avec leur fardeau. Le gros des affidés de Gonzague eut alors permission de sortir.

Quelque chose les avait bien effrayés. En repassant devant la loge de maître le Bréant, ils avaient entendu un bruit de feuilles sèches. Ils eussent juré que des pas courts et précipités les avaient suivis depuis lors.

En effet, le bossu était derrière leurs talons quand ils montèrent le perron.

Le bossu était extrêmement pâle et semblait avoir peine à se soutenir, mais il riait de son rire aigre et strident.

Sans Gonzague, on lui eût fait un mauvais parti.

Il dit à Gonzague, qui ne prit point garde à l’altération de sa voix :

— Eh bien ! eh bien ! est-il venu ?

Il montrait d’un doigt convulsif le cadavre sur lequel Gauthier Gendry venait de jeter son manteau. Gonzague lui frappa sur l’épaule.

Le bossu chancela et fut près de tomber.

— Il est ivre ! dit-on.

Et tout le monde entra dans le corridor.

Maître le Bréant n’eut garde d’insister pour connaître le nom du gentilhomme qu’on emportait ainsi à bras parce qu’il avait trop soupé !

Au Palais-Royal, on était tolérant et discret.

Il était quatre heures du matin. Les réverbères fumaient et n’éclairaient plus. La foule des roués se dispersa en tous sens. M. de Gonzague regagna son hôtel avec Peyrolles.

Oriol, Montaubert et Gauthier Gendry avaient mission de porter le cadavre à la Seine.

Ils prirent la rue Pierre Lescot. Arrivés là, nos deux roués sentirent que le cœur leur manquait. Moyennant une pistole chacun, l’ancien caporal aux gardes leur permit de déposer le corps sur un tas de débris. Il reprit son manteau, on porta le brancard un peu plus loin et l’on s’alla coucher.

Voilà pourquoi, le lendemain matin, M. le baron de Barbanchois, innocent assurément de tout ce qui précède, s’éveilla au milieu du ruisseau de la rue Pierre Lescot, dans un état qu’il est inutile de décrire.

C’était lui le cadavre qu’Oriol et Montaubert avaient porté sur leur brancard.

M. le baron ne se vanta point de cette aventure, mais sa haine contre la régence en augmenta. Du temps du feu roi, il avait roulé vingt fois sous la table et jamais rien de pareil ne lui était arrivé.

En allant retrouver madame la baronne, sans doute fort inquiète à son sujet, il se disait :

— Quelles mœurs !… jouer des tours semblables à un homme de ma qualité !… je vous le demande, où allons-nous ?…

Le bossu sortit le dernier par la petite porte de maître le Bréant. Il fut longtemps à traverser la cour aux Ris qui cependant n’était point large. De l’entrée de la cour des Fontaines à la rue Saint-Honoré, il fut obligé de s’asseoir plusieurs fois sur les bornes qui étaient le long des maisons.

Quand il se relevait, sa poitrine rendait comme un gémissement.

On s’était trompé sous le vestibule. Le bossu n’était pas ivre. Si M. de Gonzague n’eût pas eu tant d’autres sujets de préoccupation, il aurait bien vu que, cette nuit, le ricanement du bossu n’était pas de bon aloi.

Du coin du palais au logis de M. de Lagardère dans la rue du Chantre, il n’y avait que deux pas. Le bossu fut dix minutes à faire ces deux pas.

Il n’en pouvait plus. Ce fut en rampant sur les pieds et sur les mains qu’il monta l’escalier conduisant à la chambre de maître Louis.

En passant, il avait vu la porte de la rue forcée et grande ouverte.

La porte de l’appartement de maître Louis était grande ouverte et forcée aussi.

Le bossu entra dans la première pièce. La porte de la deuxième chambre, celle où personne ne pénétrait jamais, avait été jetée en dedans. Le bossu s’appuya au chambranle ; sa gorge râlait.

Il essaya d’appeler Françoise et Jean-Marie ; mais sa voix ne sortit point.

Il tomba sur ses genoux et se reprit à ramper ainsi jusqu’au coffre qui contenait naguère ce paquet scellé de trois grands sceaux dont nous avons donné plusieurs fois la description.

Le coffre avait été brisé à coups de hache. Le paquet avait disparu.

Le bossu s’étendit sur le sol comme un pauvre patient qui reçoit le coup de grâce.

Cinq heures de nuit sonnèrent à l’oratoire du Louvre. Les premières lueurs du crépuscule parurent.

Lentement, bien lentement, le bossu se releva sur ses mains.

Il parvint à déboutonner son vêtement de laine noire et en retira un pourpoint de satin blanc, horriblement souillé de sang. — On eût dit que ce brillant pourpoint chiffonné à pleines mains, avait servi à tamponner une large plaie.

Gémissant et rendant des plaintes faibles, le bossu se traîna jusqu’à un bahut où il trouva du linge et de l’eau.

C’était de quoi laver cette blessure qui avait ensanglanté le pourpoint.

Le pourpoint était celui de Lagardère, — mais la blessure saignait à l’épaule du bossu.

Il la pansa de son mieux et but une gorgée d’eau.

Puis il s’accroupit, éprouvant un peu de soulagement.

— Bien !… murmura-t-il ; — seul… Ils m’ont tout pris… Mes armes et mon cœur !

Sa tête, lourde, tomba entre ses mains.

Quand il se redressa, ce fut pour dire :

— Soyez avec moi, mon Dieu… J’ai vingt-quatre heures pour recommencer ma tâche de dix-huit années.




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LE BOSSU PAUL FEVAL

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