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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE TROISIEME

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Masques de Venise
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MessageSujet: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE TROISIEME   Lun 27 Nov - 13:30

III




Une Nouvelle Connaissance. Le Récit du Comédien. Une Désagréable Interruption et une Rencontre Déplaisante.


Mr Pickwick avait éprouvé des inquiétudes en raison de l'absence inhabituelle de ses deux amis, inquiétudes que leur comportement mystérieux pendant toute la matinée n'avait nullement contribué à atténuer. C'est donc avec un plaisir tout particulier qu'il se leva pour les accueillir quand ils rentrèrent ; et avec un intérêt tout particulier qu'il leur demanda quelles circonstances les avaient tenus éloignés de sa compagnie. En réponse à ses questions sur ce point, Mr Snodgrass allait lui présenter un récit chronologique des événements que nous venons de raconter par le menu, quand il s'arrêta tout net en remarquant qu'il y avait là, non seulement Mr Tupman et leur compagnon de voyage de la veille, mais encore un autre inconnu d'aspect non moins singulier. C'était un homme à l'air ravagé, dont le visage blême et les yeux profondément enfoncés étaient rendus plus frappants encore que ne les avait faits la nature, par les cheveux noirs et raides dont les masses emmêlées lui couvraient la moitié de la figure en grand désordre. Il avait les yeux brillants et pénétrants à un degré presque surhumain ; la bouche si large et si décharnée qu'on aurait pu croire qu'il aspirait la chair de ses joues par une contraction musculaire momentanée si ses lèvres entrouvertes et son expression impassible n'avaient été là pour attester que c'était bien son apparence habituelle. Autour du cou il portait un châle vert, dont les larges extrémités pendaient au hasard sur sa poitrine, et reparaissaient de place en place sous les boutonnières usées de son vieux gilet. Pour vêtement extérieur il avait un long pardessus noir, sous lequel il portait un ample pantalon gris-brun et de grosses chaussures qui n'allaient pas tarder à rendre le dernier soupir.

C'est sur ce bizarre personnage que se posèrent les yeux de Mr Winkle, et c'est lui que Mr Pickwick désigna de la main en disant :

- "Un ami de notre ami présent. Nous avons appris ce matin que notre ami est attaché au théâtre de la ville, bien qu'il préfère ne pas ébruiter la chose, et ce monsieur est membre de la même profession. Il allait nous faire la faveur de nous raconter une petite anecdote à son propos quand vous êtes entrés.

- Quantité d'anecdotes," dit l'inconnu à l'habit vert rencontré la veille en s'avançant vers Mr Winkle et en lui parlant à voix basse sur un ton confidentiel. "Curieux bonhomme - tient les emplois ennuyeux - pas un véritable acteur - drôle d'homme - toutes sortes de malheurs - Jemmy le Lugubre, comme nous l'appelons dans notre tournée."

Mr Winkle et Mr Snodgrass saluèrent poliment le personnage qu'on leur désignait sous le nom distingué de "Jemmy le Lugubre" ; puis ils commandèrent un grog à l'eau-de-vie pour imiter les autres convives, et s'assirent à la table.

- "Et maintenant, Monsieur," dit Mr Pickwick, "voulez-vous nous faire le plaisir d'entamer le récit que vous vous apprêtiez à nous faire ?"

Le lugubre individu
prit dans sa poche un rouleau de papier sale et, se tournant vers Mr Snodgrass qui venait de tirer son calepin, lui dit d'une voix caverneuse qui s'accordait à  merveille avec son aspect extérieur :

- "C'est vous, le poète ?

- Je - j'ai quelques activités de cet ordre," répondit Mr Snodgrass, un peu déconcerté par la brusquerie de la question.

- "Ah ! la poésie est à la vie ce que sont à la scène l'éclairage et la musique ... si vous dépouillez la première de ses ornements trompeurs, et la seconde de ses illusions, que restera-t-il de réel dans l'une ou l'autre pour donner envie de vivre et pour susciter l'intérêt ?

- C'est profondément vrai, Monsieur," répondit Mr Snodgrass.

-"Être devant la rampe," poursuivit l'homme lugubre, "c'est comme assister à une grande parade à la Cour et admirer les robes de soie d'une foule fastueuse, mais être derrière la rampe, c'est faire partie des gens qui fabriquent ces oripeaux, inconnus et délaissés, libres de surnager ou de couler, de mourir de faim ou de survivre, au gré des caprices du sort.

- Assurément," dit Mr Snodgrass car l'œil creux de l'homme lugubre était posé sur lui et il éprouvait le besoin de dire quelque chose.

- "Allons, allons, Jemmy," dit l'homme qui avait visité l'Espagne, "tu es comme Suzanne aux yeux noirs, - toujours au trente-sixième dessous - ne croasse pas - prends une voix nette - du nerf.

- Voulez-vous vous préparer encore un verre avant de commencer, Monsieur ?" demanda Mr Pickwick.

L'homme lugubre ne se fit pas prier ; il se confectionna un verre de grog à l'eau-de-vie et, après en avoir lentement avalé la moitié, il déplia son rouleau de papier et se mit tantôt à lire, tantôt à raconter, l'incident suivant, que nous avons trouvé enregistré dans les procès-verbaux du Club, sous le titre : Le Conte du Comédien Errant.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. - Pierre Desproges

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE TROISIEME   Mar 28 Nov - 12:47

LE CONTE DU COMEDIEN ERRANT


"Il n'y a rien de merveilleux dans ce que je vais vous raconter," dit l'homme lugubre, "il n'y a rien là d'exceptionnel. La misère et la maladie sont choses trop courantes dans maintes classes de la société, pour mériter plus d'attention qu'on en accorde généralement aux vicissitudes les plus ordinaires de la nature humaine. J'ai rassemblé ces quelques notes, parce que j'ai bien connu pendant plusieurs années celui qu'elles concernent. J'ai pu suivre pas à pas son glissement sur la pente, jusqu'au jour où il eût atteint, pour ne plus s'en relever, l'extrémité du dénuement.

"L'homme dont je veux parler était un mime de bas étage ; et, comme beaucoup de ses pareils, c'était un ivrogne invétéré. Au temps de sa prospérité, avant de se laisser affaiblir par la dissipation et émacier par la maladie, il touchait un honnête salaire et, s'il avait été avisé et prévoyant, il aurait pu continuer à le percevoir pendant quelques années. - pas très longtemps, car les gens de son espèce, quand ils ne meurent pas de bonne heure, perdent prématurément, par l'abus surhumain qu'ils font de leurs ressources corporelles, ces possibilités physiques qui peuvent seules assurer leur subsistance. Mais son péché habituel fit en lui de si rapides ravages, qu'il devint impossible à recourir à ses services dans les emplois où il était réellement capable de se rendre utile au théâtre. Le cabaret exerçait sur lui une fascination à laquelle il ne pouvait résister. Il courait vers la maladie qu'on ne soigne plus et vers une pauvreté sans remède, aussi sûrement que vers la Mort même, s'il persévérait dans cette voie, or il y persévéra et l'on peut deviner quel fut le résultat. Il ne put plus obtenir d'engagements et il manqua de pain.

"Quiconque a la moindre connaissance des affaires du théâtre sait quelle armée d'hommes râpés et miséreux vit aux crochets des grands établissements : ce ne sont pas des acteurs régulièrement engagés, mais des figurants de ballet ou de cortège, des saltimbanques, et ainsi de suite, qu'on prend pour la durée d'une pantomime ou d'une féerie de Pâques et qu'on renvoie ensuite, jusqu'à ce que, pour monter un grand spectacle, on ait de nouveau besoin de leurs services. C'est à ce genre de vie que notre homme fut contraint de recourir et en faisant le boniment tous les soirs dans un salle de théâtre de bas étage, il parvint à la fois à gagner quelques shillings de plus par semaine et à satisfaire son penchant familier. Cette ressource elle-même vint bientôt à lui manquer ; ses irrégularités étaient trop grandes pour lui permettre de gagner la misérable pitance qu'il aurait pu s'assurer ainsi, et il se trouva bel et bien réduit à un état proche de la famine ; il ne parvenait à se procurer une petite somme que de loin en loin, en empruntant à l'un de ses anciens compagnons, ou en obtenant la possibilité de paraître dans l'un des plus infâmes théâtres de seconde zone ; et quand il réussissait à gagner quelque chose, il le dépensait toujours de la même manière.

"Vers cette époque, et alors qu'il vivait depuis plus d'un an sans que personne sût comment, j'obtins un engagement de courte durée dans un théâtre de la rive droite, et c'est là que je revis cet homme que j'avais perdu de vue depuis quelque temps ; car j'avais fait une tournée en province, tandis qu'il se terrait dans les ruelles et les impasses de Londres. Je m'étais rhabillé pour quitter le théâtre, et je traversais la scène pour sortir, quand il me tapa sur l'épaule. Jamais je n'oublierai le spectacle repoussant qui s'offrit à mes yeux quand je me retournai. Il était habillé pour la pantomime et arborait au complet son costume absurde de clown. Les figures spectrales de la Danse de Mort, les formes les plus hideuses que le plus habile des peintres ait jamais su tracer sur sa toile n'ont jamais pu offrir aspect moitié aussi macabre. Son corps boursouflé sur ses jambes amaigries (dont la difformité était centuplée par son costume grotesque) ses yeux vitreux, en contraste effarant avec l'épaisse couche de fard qui lui barbouillait la figure, la tête ainsi grotesquement parée agitée d'un tremblement convulsif, et les longues mains décharnées enduites de craie blanche : tout cela lui donnait un aspect hideux et inhumain, dont nulle description ne saurait donner une idée adéquate et dont la pensée, aujourd'hui encore, me fait frissonner. Me prenant à part, c'est d'une voix caverneuse et tremblante qu'il me débita, en phrases hachées, un long catalogue de maladies et de privations, qui se termina comme d'habitude par la pressante demande du prêt d'une petite somme d'argent. Je lui mis quelques shillings dans la main et en m'éloignant, j'entendis les éclats de rire qui saluaient bruyamment sa première culbute sur la scène.

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Dernière édition par Masques de Venise le Mar 28 Nov - 13:52, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE TROISIEME   Mar 28 Nov - 13:38

"Quelques jours plus tard, un petit garçon me remit un morceau de papier sale, sur lequel quelques mots avaient été griffonnés au crayon pour m'informer que cet homme était dangereusement malade, et me prier d'aller le voir chez lui, après la représentation, dans une rue (dont j'ai maintenant oublié le nom) peu éloignée du théâtre. Je promis de m'y rendre dès que je pourrais quitter l'établissement ; et, quand le rideau fut tombé, je partis pour rendre cette triste visite.

"Il était tard, car j'avais joué dans le dernier numéro ; et comme c'était une représentation à bénéfice, le spectacle avait été d'une longueur exceptionnelle. La nuit était froide et obscure, avec un vent humide et glacial qui rabattait pesamment la pluie contre les fenêtres et les façades des maisons. Des flaques d'eau s'étaient formées dans les rues étroites et peu fréquentées, et comme nombre des réverbères, parcimonieusement disposés, avaient été éteints par la violence du vent, le trajet était non seulement pénible mais plein d'incertitude. Toutefois j'avais eu la chance de prendre la bonne direction, et je parvins, avec quelque difficulté, à trouver la maison dont on m'avait donné l'adresse : c'était un hangar à charbon, surmonté d'un étage, et l'homme que je venais voir était couché là, dans la chambre de derrière.

"Une personne d'aspect misérable, la femme de cet homme, vint à ma rencontre dans l'escalier ; elle me dit qu'il venait de sombrer dans une sorte d'assoupissement, me fit entrer sans bruit, et mit pour moi une chaise au chevet du lit. Le malade était tourné du côté du mur ; et comme il ne s'apercevait pas de ma présence, j'eus tout loisir d'examiner l'endroit où je me trouvais.

"Il était couché sur un vieux lit qu'on pouvait relever contre le mur pendant la journée. Les restes en lambeaux d'un rideau à carreaux étaient tirés autour de la tête du lit pour arrêter le vent, qui pénétrait cependant dans cette pièce incommode par les nombreuses fentes de la porte et faisait voleter ce rideau à chaque instant. Il y avait un maigre feu de poussier sur une grille de foyer branlante et rouillée ; et une vieille table triangulaire souillée, portant des bouteilles de médicaments, un verre cassé et quelque sautes objets de ménage était dressée devant la cheminée. Un tout jeune enfant dormait sur un lit de fortune qu'on lui avait fait par terre, et la femme était assise sur une chaise auprès de lui. Il y avait deux étagères, portant un petit nombre d'assiettes, de tasses et de soucoupes ; une paire de chaussures de scène et deux fleurets étaient accrochés au-dessous. A part de petits tas de chiffons et des ballots négligemment jetés dans les coins de la chambre, il n'y avait rien d'autre dans cette pièce.

"J'avais eu le temps de remarquer tous ces petits détails, et d'observer la respiration pénible et les sursauts fiévreux du malade, avant qu'il s'aperçût de ma présence. En faisant des efforts incessants pour trouver un endroit où reposer confortablement sa tête, il lança une main hors du lit, et elle tomba sur la mienne. Il se dressa soudain sur son lit, et me dévisagea avec inquiétude.

"- "C'est Mr Hutley, John," lui dit sa femme ; Mr Hutley, que tu as fait chercher ce soir, tu te rappelles.

" - Ah !" dit le malade, passant une main sur son front ; "Hutley, Hutley, voyons ..."

"Il eut l'air de chercher à mettre de l'ordre dans ses pensées pendant quelques secondes puis il m'étreignit vigoureusement le poignet, et me dit :

- "Ne me quittez pas -  ne me quittez pas, mon vieil ami. Elle va m'assassiner ; je le sais.


- "Y a-t-il longtemps qu'il est dans cet état ?" dis-je, m'adressant à sa femme en pleurs.

- "Depuis hier soir," répondit-elle. "John, John, ne me reconnais-tu pas ?

- Ne la laissez pas venir près de moi," dit l'homme, en frissonnant, quand elle se pencha sur lui. "Chassez-la ; je ne peux pas supporter sa présence."

"Il lui jeta un regard affolé, avec un air de crainte extrême, puis il me dit à l'oreille :

- "Je l'ai battue, Jem ; je l'ai battue hier et je l'avais déjà battue plus d'une fois. Je l'ai affamée, et notre fils aussi ; et maintenant que je suis faible et sans défense, Jem, elle va m'assassiner pour se venger ; je le sais. Si vous l'aviez vue pleurer comme moi, vous le sauriez, vous aussi. Ecartez-la !"

Il relâcha son étreinte et retomba épuisé sur l'oreiller.

"Je ne savais que trop bien ce que tout cela signifiait. Si j'avais pu nourrir un seul instant le moindre doute à cet égard, un simple coup d'œil sur le visage pâle et la silhouette amaigrie de sa femme auraient suffi à expliquer ce qu'il en était.

- "Vous feriez mieux de vous écarter un peu,"
dis-je à la malheureuse. "Vous ne pouvez pas lui faire de bien. Peut-être sera-t-il plus calme s'il ne vous voit pas."

Elle se plaça hors du champ de son regard. Au bout de quelques secondes il ouvrit les yeux et regarda avec inquiétude autour de lui.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE TROISIEME   Mer 29 Nov - 14:09

- "Est-elle partie ?" demanda-t-il avidement.

- "Oui - oui" dis-je ; "elle ne vous fera pas de mal.

- Je vais vous dire une chose, Jem," dit l'homme, d'une voix sourde, "c'est que justement elle m'en fait, du mal. Il y a dans ses yeux quelque chose qui me met au cœur une crainte si terrible que j'en deviens fou. Toute la nuit d'hier, ses grands yeux fixes et sa figure pâle sont restés tout contre mon visage ; chaque fois que je me retournais, ils me suivaient ; et quand je m'éveillais en sursaut, je la trouvais au chevet de mon lit, qui me regardait."

"Il m'attira plus près de lui pour me dire en chuchotant d'une voix grave et inquiète :

- "Jem, ce doit être un esprit néfaste - un démon ! Chut ! Je le sais. Une femme serait morte depuis longtemps. Aucune femme n'aurait pu supporter ce qu'elle a supporté."

"J'eus le cœur soulevé à la pensée de la longue série de cruautés et de négligences qui avait dû se produire pour faire une telle impression à un homme comme lui. Je ne trouvai rien à répondre ; qui aurait pu en effet, offrir un espoir, une consolation, à l'être dégradé que j'avais devant moi ?

"Je restai là plus de deux heures, pendant lesquelles il ne cessa de s'agiter dans son lit, de murmurer des exclamations de douleur ou d'impatience, de lancer ses bras en tous sens, et de se tourner d'un côté à l'autre. Il finit par sombrer dans cet état d'inconscience partielle dans lequel l'esprit vagabonde péniblement d'incident en incident, et de lieu et lieu, sans être guidé par la raison, mais sans pouvoir se départir d'un indescriptible sentiment de souffrance. Je m'aperçus, à ses divagations incohérentes, qu'il en était ainsi, et, sachant que selon toute probabilité la fièvre n'allait pas empirer immédiatement, je le quittai, en promettant à sa malheureuse femme de renouveler ma visite le lendemain-soir et, s'il le fallait, de veiller toute la nuit auprès du malade.

"Je tins ma promesse. Les dernières vingt-quatre heures avaient produit un changement effrayant. Ses yeux, tout en étant très creux et appesantis, brillaient d'un éclat terrible à contempler. Ses lèvres étaient desséchées et craquelées en maint endroit : sa peau sèche et durcie luisait d'une chaleur brûlante, et il y avait sur le visage de cet homme un air d'angoisse effrénée, presque surnaturelle, qui indiquait plus clairement encore les ravages de la maladie. La fièvre était à son point culminant.

"Je pris le siège que j'avais occupé la veille, et j'y restai des heures à écouter un bruit qui ne peut manquer de faire vibrer profondément le cœur du plus endurci des êtres humains : l'atroce délire d'un mourant. D'après ce que j'avais entendu dire de l'avis du médecin qui l'avait assisté, je savais qu'il n'y avait plus d'espoir, que j'étais auprès de son lit de mort. Je voyais les membres émaciés qui, quelques heures plus tôt, s'étaient contorsionnés pour l'amusement d'une galerie tapageuse, se tordre dans les tourments d'une fièvre intense et j'entendais le rire aigu du clown se mêler aux sourds murmures de l'agonisant.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE TROISIEME   Mer 29 Nov - 14:55

"Il est émouvant, quand on a devant soi un corps affaibli et impuissant, d'entendre l'esprit retourner aux occupations et aux activités du temps de la santé ; mais quand ces occupations sont de nature aussi fortement opposées que possible à tout ce que nous associons aux idées graves et solennelles, l'impression produite est encore infiniment plus puissante. Le théâtre et le cabaret étaient les principaux thèmes de la divagation du misérable. Il se figurait que c'était le soir ; qu'il avait un rôle à jouer ce jour-là ; qu'il était tard, et qu'il lui fallait partir à l'instant. Pourquoi le retenait-on et l'empêchait-on de partir ? - il allait perdre sa rémunération - il lui fallait partir. Non ! on ne voulait pas le laisser s'en aller. Il se cacha le visage dans ses mains brûlantes, et se lamenta confusément sur sa propre faiblesse et la cruauté de ses persécuteurs. Après une courte pause, il se mit à hurler quelques vers burlesques, les derniers qu'il eût appris. Il se dressa sur son lit, et replia ses membres émaciés, adoptant par ses contorsions des postures bizarres : il croyait être au théâtre, en train de jouer. Après une minute de silence, il murmura le refrain d'une chanson tapageuse. Il se retrouvait enfin dans l'établissement familier : que la salle était chaude ! Il venait d'être malade, fort malade, mais maintenant il allait bien et il était heureux. Qu'on lui remplisse son verre. Qui était celui qui le lui enlevait brutalement des lèvres ? C'était le même persécuteur qui l'avait déjà poursuivi. Il retomba sur l'oreiller et gémit bruyamment. Après une courte période d'oubli, voilà qu'il errait à travers un fastidieux dédale de salles voûtées, basses, si basses parfois qu'il était obligé de se traîner sur les mains et les genoux pour avancer ; c'était un endroit sombre et renfermé, et de quelque côté qu'il se tournât, un obstacle s'opposait à son passage. Et il y avait aussi un grouillement d'insectes, d'affreuses bêtes dont les yeux le dévisageaient, et qui emplissaient jusqu'à l'air alentour, luisant d'un éclat horrible dans les ténèbres épaisses. Les murs et le plafond étaient envahis de reptiles - la voûte prenait des proportions immenses - des formes effrayantes voletaient autour de lui - et les visages des gens qu'il connaissait, rendus hideux par les ricanements et les grimaces, se distinguaient parmi ces formes ; on le marquait au fer rouge, on lui liait la tête avec des cordes jusqu'à en faire jaillir le sang ; et il se débattait follement pour sauver sa vie.

"Au terme d'un de ses accès, pendant lequel j'avais eu toutes les peines du monde à le maintenir sur son lit, il sombra dans un état qui ressemblait au sommeil. Ecrasé de fatigue par ma veille et mes efforts, j'avais fermé les yeux depuis quelques minutes quand je sentis une main m'empoigner violemment l'épaule. Je m'éveillai aussitôt. Il s'était soulevé jusqu'à s'asseoir dans son lit - une épouvantable altération s'était répandue sur son visage, mais il avait repris ses sens, car il était évident qu'il me reconnaissait. L'enfant, que son délire tenait éveillé depuis longtemps, quitta son petit lit et courut vers son père en hurlant de crainte ; la mère s'empressa de le saisir dans ses bras, de peur que, dans la violence de son désordre mental, le malade ne le blessât ; mais, terrifiée par l'altération de ses traits, elle resta pétrifiée au pied du lit. Il m'étreignit convulsivement l'épaule et, se frappant la poitrine de l'autre main, fit des efforts désespérés pour articuler des sons. Ce fut en vain : il tendit le bras vers la femme et l'enfant, et fit à nouveau un violent effort. Un râle dans la gorge, une lueur dans les yeux, un bref gémissement étouffé, puis il retomba : il était mort !"




Nous aurions eu le plus grand plaisir à pouvoir rapporter l'opinion de Mr Pickwick sur l'anecdote ci-dessus. Il n'est guère douteux que nous aurions été en mesure de la présenter à nos lecteurs, sans une circonstance fort malencontreuse.

Mr Pickwick venait de reposer sur la table le verre qu'il avait gardé à la main pendant les dernières phrases du récit, et de se décider à  parler (à vrai dire, nous pouvons nous appuyer sur le témoignage du calepin de Mr Snodgrass pour affirmer qu'il avait bel et bien ouvert la bouche), quand le garçon entra dans la salle et dit :

- "Il y a des messieurs qui demandent Monsieur."

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE TROISIEME   Ven 1 Déc - 17:53

On a pu supposer que Mr Pickwick était sur le point de formuler des remarques qui auraient illuminé le monde, sans pour autant mette le feu à la Tamise, quand il fut interrompu de la sorte : car il examina d'un air sévère le visage du garçon, puis promena ses regards sur tous ceux qui l'entouraient, comme pour demander des renseignements sur les nouveaux venus. 

- "Ah !" dit Mr Winkle, qui se leva, "ce sont des amis à moi. Faites entrer. Des gens très aimables," ajouta Mr Winkle, quand le garçon se fut retiré, "des officiers du 97ème, dont j'ai fait la connaissance ce matin dans des circonstances assez curieuses. Ils vous plairont beaucoup."

L'équanimité de Mr Pickwick se trouva instantanément rétablie. Le garçon revint et introduisit trois messieurs dans la salle.

- "Le lieutenant Tappleton," dit Mr Winkle, "le lieutenant Tappleton, Mr Pickwick - le docteur Payne, Mr Pickwick - vous connaissez déjà Mr Snodgrass ; mon ami Mr Tupman, le docteur Payne - le docteur Slammer, Mr Pickwick - Mr Tupman, le docteur Slam ..."

C'est alors que Mr Winkle s'interrompit tout à coup ; car Mr Tupman et le docteur donnaient l'un et l'autre des signes de vive émotion.

- "Voilà quelqu'un que j'ai déjà rencontré," dit le docteur, en appuyant énergiquement sur ces mots.

- "Vraiment !" dit Mr Winkle.

- "Et - voilà quelqu'un d'autre qui est dans le même cas, si je ne me trompe," dit le docteur en dirigeant un regard inquisiteur sur l'inconnu à l'habit vert. "Je crois que j'ai présenté hier soir à cet individu une invitation très pressante, qu'il a jugé bon de décliner."

Ce disant, le docteur fronça le sourcil en regardant majestueusement l'inconnu, puis il parla à l'oreille de son ami, le lieutenant Tappleton.

- "Est-ce possible ?"
dit ce dernier, au terme de l'aparté.

- "Parfaitement possible,"
répliqua le docteur Slammer.

- "Vous êtes dans l'obligation de lui botter le postérieur sur le champ,"dit le détenteur du pliant, d'un air important;

- "Du calme, Payne, je vous en prie," dit le lieutenant, intervenant. "Voulez-vous me permettre de vous demander, Monsieur," poursuivit-il en s'adressant à Mr Pickwick, qui était fort intrigué par cet aparté si discourtois, "voulez-vous me permettre de vous demander, Monsieur, si ce personnage fait partie de votre groupe ?

- Non, Monsieur," répondit Mr Pickwick, "il est notre invité.

- Il est membre de votre Club, ou je me trompe fort," dit le lieutenant, sur un ton interrogateur.

- "En aucune manière,"
repartit Mr Pickwick.

- "Il n'arbore jamais le bouton de votre Club ?" dit le lieutenant.

- "Non, jamais !" répondit Mr Pickwick, stupéfait.

Le lieutenant Tappleton
se retourna vers son ami le docteur Slammer avec un haussement d'épaules presque imperceptible, comme pour sous-entendre qu'il doutait de la précision de ses souvenirs. Le petit docteur prit un air furieux, mais confus ; et Mr Payne contempla avec une apparente férocité la physionomie épanouie de Mr Pickwick qui ne s'en aperçut pas. 

- "Monsieur," dit le docteur en s'adressant à Mr Tupman sur un ton qui fit sursauter ce dernier aussi visiblement que si on lui avait malicieusement planté une épingle dans le mollet, "vous étiez au bal qui a eu lieu ici hier soir."

Mr Tupman
exhala une vague réponse affirmative sans cesser une seconde de regarder fixement Mr Pickwick.

- "Ce monsieur était avec vous,"
dit le docteur en désignant l'inconnu, toujours impassible.

Mr Tupman avoua.

- "Eh bien, Monsieur," dit le docteur à l'inconnu,"je vous demande une fois encore, devant ces messieurs, si vous acceptez de me donner votre carte et d'être traité en homme d'honneur ; ou si vous m'imposez la nécessité de vous infliger sur le champ un châtiment corporel ?

- Un instant, Monsieur," dit Mr Pickwick, "je ne puis vraiment pas laisser l'affaire aller plus loin sans recevoir des explications. Tupman, dites-nous comment les choses se sont passées."

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Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE TROISIEME   Ven 1 Déc - 18:28

Mr Tupman, après cette solennelle mise en demeure, exposa l'affaire en quelques mots, glissa légèrement sur l'emprunt de l'habit, commenta longuement le fait que l'aventure s'était déroulée "après le dîner", conclut en se déclarant quelque peu repentant pour son compte personnel, et laissa l'inconnu se disculper de son mieux.

C'est apparemment ce qu'il se disposait à faire,
quand le lieutenant Tappleton, qui le dévisageait depuis un moment avec curiosité, dit avec un intense mépris :

- "Ne vous ai-je pas vu au théâtre, Monsieur ?

- Sans aucun doute," répliqua l'inconnu sans se démonter.

- "C'est un acteur ambulant," dit avec dédain le lieutenant ; puis, se tournant vers le docteur Slammer : "Il joue dans la pièce montée demain soir au théâtre de Rochester par les officiers du 52ème. Vous ne pouvez pas poursuivre cette affaire, Slammer, c'est impossible !

- Absolument !"
dit Payne d'un air digne.

- "Je regrette de vous avoir mis dans cette situation désagréable," dit le lieutenant Tappleton à Mr Pickwick ; "permettez-moi de vous inviter à réfléchir que le meilleur moyen d'éviter dorénavant le retour d'incidents de ce genre sera de choisir vos compagnons avec plus de discernement. Bonsoir, Monsieur !"

Et le lieutenant sortit brusquement de la salle.

- "Quant à moi, Monsieur," dit l'irascible docteur Payne, "permettez-moi de vous dire que si j'avais été à la place de Tappleton, ou à celle de Slammer, je vous aurais tiré le bout du nez, Monsieur, ainsi qu'à toutes les personnes présentes. Oui, Monsieur, à tout le monde. Je m'appelle Payne, Monsieur - le docteur Payne, du 43ème. Bonsoir, Monsieur !"

Après avoir achevé ce discours et prononcé les deux derniers mots sur un ton énergique, il sortit d'un air majestueux et fier derrière son ami, suivi de près par le docteur Slammer, qui ne dit mot, mais se contenta de foudroyer la compagnie d'un regard.

Pendant qu'était lancé ce défi, une colère croissante et un ahurissement infini avaient gonflé la généreuse poitrine de Mr Pickwick, au point d'en faire presque sauter les boutons de son gilet. Il restait pétrifié, le regard perdu dans le vide. La porte, en se refermant, le rappela à lui. Il se lança en avant, l'air furieux et l'œil enflammé. Sa main se posa sur la serrure de la porte ; un instant plus tard, elle se serait abattue sur la gorge du docteur Payne, du 43ème, si Mr Snodgrass n'avait saisi son chef vénéré par les basques de son habit, et ne l'avait tiré de force en arrière. 

- "Retenez-le !" s'écria Mr Snodgrass, "Winkle, Tupman, il ne faut pas qu'il mette en danger sa vie éminente au service d'une cause comme celle-là.

- Lâchez-moi !" dit Mr Pickwick.

- "Tenez-le solidement !" hurla Mr Snodgrass.

Et les efforts conjugués de tous ses amis contraignirent Mr Pickwick à se rasseoir.

- "Laissez-le tranquille," dit l'inconnu à l'habit vert, "grog à l'eau-de-vie, un fameux gaillard, le vieux - peur de rien - avalez-moi ça - bon ! - c'est de première qualité."

Non sans avoir expérimenté les vertus de la boisson qu'avait préparée l'homme sinistre, il appliqua le verre aux lèvres de Mr Pickwick ; et le reste de son contenu eut tôt fait de disparaître.

Il y eut un bref silence ; le grog à l'eau-de-vie avait fait son œuvre ; l'aimable physionomie de Mr Pickwick retrouvait rapidement son expression habituelle. 

- "Ces gens-là ne méritent pas que vous vous occupiez d'eux," dit l'homme lugubre.

- "Vous avez raison, Monsieur," répondit Mr Pickwick, "c'est vrai. J'ai honte de m'être laissé aller à ces sentiments impétueux. Approchez votre chaise de la table, Monsieur."

L'homme lugubre s'exécuta : le cercle se reforma autour de la table, et l'harmonie régna de nouveau. Un petit reste d'irritabilité paraissait avoir élu domicile dans la poitrine de Mr Winkle, peut-être à cause du détournement temporaire de son habit - bien qu'il ne soit guère raisonnable de supposer qu'une circonstance aussi insignifiante ait pu susciter un sentiment de colère, même passagère, dans un cœur pickwickien. A cette exception près, la bonne humeur de tous se trouva complètement rétablie ; et la soirée s'acheva avec autant d'entrain qu'elle avait commencé.

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