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Rocambole - Tome premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre V

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Masques de Venise
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MessageSujet: Rocambole - Tome premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre V   Mar 28 Nov - 12:04

V

Guignon


Cependant, et tandis que Baccarat suivait à distance Fernand Rocher se rendant rue Saint-Louis chez M. de Beaupréau, Cerise trottait lestement tout au long de la rue du Temple et gagnait la rue de Rambuteau, où se trouvait le magasin de fleurs pour lequel elle travaillait.

Elle était si gentille dans sa mise, ses mouvements et sa démarche, que les passants les plus affairés s'arrêtaient involontairement sur les trottoirs pour la regarder, et que plus d'un jeune homme, sur le seuil d'un magasin, murmurait avec envie :

- "Oh ! la jolie fille ! Celui qu'elle aime est bien heureux !"


Mais Cerise ne prenait pas plus garde aux coups d'œil amoureux qu'aux propos plus ou moins galants qui l'accueillaient sur sa route, et elle poursuivait son chemin en songeant à son cher Léon, dont elle serait bientôt la femme.

Elle atteignit ainsi son magasin, où elle fut accueillie par le sourire bienveillant du patron, content de son ouvrière.

Madame Legrand, la maîtresse du magasin, s'écria en la voyant entrer :

- "Ah ! voici Cerise, ma meilleure ouvrière ! C'est bien, ma petite, c'est très bien d'arriver à l'heure. Me rendez-vous tout aujourd'hui ?

- Voilà," dit Cerise en étalant avec soin sur le comptoir tout son ouvrage ; "je n'ai plus rien à la maison, madame.

- C'est que," fit Madame Legrand, qui était une bonne et grosse femme très réjouie, c'est de la belle et bonne ouvrage, encore ! Au moins, voilà une ouvrière honnête et qu'il fait plaisir de mettre à ses pièces. Vous ne travaillez point comme cela, vous autres, mesdemoiselles les paresseuses."

Et, moitié souriante, moitié sévère, la fleuriste s'adressait aux cinq ou six jeunes filles travaillant la journée dans le magasin.

Puis elle se tourna vers un jeune commis préposé à la caisse de la maison, et qui, la plume à l'oreille, regardait Cerise avec la naïve admiration d'un amoureux.

- "Allons, monsieur Eugène," dit-elle, "au lieu de regarder ma Cerise avec vos yeux de sucre candi, comme si c'était une jeune fille à enjôler, faites-lui donc son compte."

Le commis rougit et baissa les yeux.

- "Combien te doit-on, mignonne ?" demanda la fleuriste.

- "Mais, madame," répondit Cerise, "cela doit faire dix-sept francs quarante-cinq centimes, je crois ; voyez plutôt, en comptant les groupes de fleurs.

- C'est bien cela,"
dit Madame Legrand ; "tu sais ton compte, ma belle, et je te soupçonne d'avoir dans un coin de ta chambre une belle tirelire pour tes économies.

- Dame !" fit Cerise en riant, "c'est bien possible.

- Et qu'en feras-tu de tes économies, mademoiselle ?

- Ah !" dit Cerise d'un air sérieux que démentait à demi son minois mutin, "il faut de l'argent pour s'établir.

- Comment ! Tu veux t'établir ! ... Tu me quitterais !

- Non,"
dit Cerise, "ce n'est pas ainsi que je l'entends.

- Bon ! tu veux te marier, peut-être ?

- Dame !" fit naïvement Cerise.

Le jeune commis qui débitait sur son livre le compte de la petite ouvrière laissa, à cet aveu, tomber un pâté sur sa page blanche, et sa plume lui échappa des doigts.

- "Eh bien !" dit Madame Legrand, "voilà qui est bien parler et avoir de bons sentiments, ma petite. Il vaut mieux épouser un brave garçon, et continuer à porter des bonnets, qu'avoir des plumes à son chapeau comme font beaucoup de jeunes filles qui se laissent entortiller par un tas de petits serins qui ont des gants jaunes et un morceau de vitre dans l'œil en manière d'agrément.

- Est-elle bête, la patronne !" murmura tout bas une grande fille maigre, grêlée et rousse, qui travaillait le nez sur son ouvrage ; "si j'étais jolie comme Cerise, je ne m'échinerais pas, moi, à gagner trente sous par jour, et je roulerais voiture, pendant six mois."

Cerise s'était approchée du comptoir, derrière lequel le jeune homme enlevait sa tache d'encre avec un grattoir.

- "Ah ! mademoiselle," murmura-t-il tout  bas en comptant l'argent de la jeune fille, "si vous voulez un mari ... je sais bien ... moi ... enfin ...

- Et as-tu déjà un prétendu, petite ?" demanda Madame Legrand, interrompant ainsi la déclaration embarrassée du pauvre caissier.

- "Dame ! oui ..."
répondit Cerise.

Cette fois, de rouge qu'il était, le caissier devint pâle, et sa main trembla en étalant, selon l'habitude, les huit pièces de deux francs et l'appoint des dix-sept francs quarante-cinq centimes.

- "Et peut-on vous demander, petite sournoise," continua la maîtresse-fleuriste, "quel est ce prétendu ?

- C'est un brave ouvrier," dit Cerise, "et pas fainéant, allez !

- L'aimes-tu ?

- Oh ! C'te bêtise,"
exclama la jeune fille en riant. "Plus souvent que j'épouserais un homme qui ne me conviendrait pas ..."

Et Cerise mit son argent dans sa poche, et prit l'ouvrage à faire et les commandes de sa patronne ; puis elle salua les demoiselles de l'atelier, souhaita le bonsoir à Madame Legrand, et sortit.

Les commis d'étalage des magasins, qui l'avaient vue passer allant rue Rambuteau, auraient pu remarquer que Cerise trottait encore plus vite en revenant et remontant la rue du Temple, dans la direction du boulevard.

On eût dit qu'elle avait hâte de rentrer chez elle.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

Celui qui n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire n'a rien fait.
Charles Pathé


La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.
Jean Hougron



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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre V   Mar 28 Nov - 12:25

Il n'en était rien cependant, car au lieu de poursuivre sa route vers le faubourg, elle prit la rue Chapon, où M. Gros, le patron de Léon Rolland, avait son atelier.

- "J'aurai bien peu de chance," murmura Cerise, "si je n'aperçois pas Léon."

Et, arrivée devant la boutique de l'ébéniste, elle ralentit le pas et feignit de lorgner un meuble à l'étalage.

Précisément le futur contremaître était sur la porte, et, voyant Cerise, il sortit.

Léon Rolland
était un grand jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, à la barbe blonde, au teint rose et frais, à la stature herculéenne, et qui devait être d'une force peu commune. Sans être précisément beau, Léon avait une de ces physionomies avenantes qui respirent la bonne humeur et la franchise, et son grand œil bleu était plein de douceur et de bonté. Il vint à la jeune fille un sourire aux lèvres, un regard d'amour dans les yeux et lui dit, en prenant sa petite main dans sa robuste main d'ouvrier :

- "Bonjour, mademoiselle Cerise ; vous êtes bien bonne de passer par ici ...

- J'ai pensé que je vous verrais,"
répondit naïvement la jeune fille en rougissant un peu.

- "Et vous avez bien deviné, Cerise. Mais, dans tous les cas, je vous aurais toujours vue aujourd'hui, car je serais allé chez vous ce soir, après la paie.

- Est-ce que vous aviez à me parler, Léon ?

- Oui, et par rapport au sérieux," dit-il, la voix légèrement émue.

- "Ah ! Mon Dieu !" dit Cerise inquiète. "Et de quoi tourne-t-il donc ?

- Oh ! rien de fâcheux, allez, au contraire !
D'abord, il faut vous dire que ma mère et moi nous irons flâner à la barrière demain, histoire de dîner, et vous seriez bien gentille de venir avec nous.

- Dame !" fit Cerise avec diplomatie. "Si votre mère veut ...

- Bon ! elle sait bien que vous serez ma femme."

Cerise baissa les yeux à demi, et regarda la pointe de son petit pied d'un air pensif.

- "Est-ce que c'est votre invitation à dîner que vous regardez comme une chose aussi sérieuse ?" demanda-t-elle d'un air fûté.

- "Non," répondit Léon, "c'est autre chose. Vous savez que le patron m'a promis la place de contremaître pour dans deux mois.

- Oui," soupira Cerise, qui pensait que deux mois étaient deux siècles.

- Eh bien," dit joyeusement l'ouvrier, "le patron s'est ravisé.

- Comment ! vous ne serez pas contremaître ?

- Au contraire, je le suis déjà !

- Bah !" exclama Cerise, stupéfaite.

- Voici la chose, Cerise. Antoine, notre contremaître d'auparavant, qui devait s'établir à la fin du mois prochain, vient de faire un héritage et il est parti au pays. Alors je l'ai remplacé.

- Eh bien ?" fit Cerise qui croyait comprendre.

- "Alors, le pays d'Antoine étant le mien, je l'ai prié de vendre mon lopin de terre et de m'apporter mes papiers.

- Et vous n'irez pas, vous ?

- Non,"
dit Léon ; "et comme Antoine sera ici dans huit jours ... "

Il s'arrêta et regarda la jeune fille.

- "Eh bien ?" fit-elle avec une hypocrite naïveté, tandis que son petit cœur s'était pris à battre.

- Si vous vouliez ... il me semble ..." dit Léon qui commençait à se troubler aussi, "nous pourrions nous marier dans quinze jours."

Cerise devint pourpre et baissa les yeux.

- "C'est bien prêt ..." dit-elle.

- "C'est bien loin encore ..." répondit Léon, qui pressa la jolie main de l'ouvrière dans les siennes.

- "Nous verrons ..." dit-elle en se dégageant. "Adieu, monsieur Léon ... A demain !

- Cerise," demanda Léon, "ne voudriez-vous pas aller jusqu'à la rue Bourbon-Villeneuve ?

- Chez votre mère ?

- Oui. Vous lui parlerez de Notre idée pour demain, à la bonne femme.


- Bien, j'y vais," dit Cerise. "Adieu, Léon."

Les deux fiancés échangèrent un long regard et un dernier serrement de main, puis Cerise s'esquiva le cœur palpitant et plein de joie, à la pensée que son bonheur était avancé de six semaines.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre V   Mer 29 Nov - 12:58

La jeune ouvrière gagna la rue Saint-Martin, et elle allait atteindre le boulevard, lorsqu'elle s'entendit appeler par son nom :

- "Bonjour, mademoiselle Cerise", disait une voix à côté d'elle.

Cerise se retourna et vit un homme arrêté sur le trottoir, et la saluant en ôtant sa casquette.

C'était un jeune homme d'une trentaine d'années, malingre et chétif, au visage couturé de petite vérole, mais au regard intelligent et gai et à la lèvre souriante et bonne.

C'était un peintre en bâtiment, à qui ses mésaventures nombreuses avaient valu le sobriquet de Guignon, bien qu'il s'appelât Louis Verdier.

Le voyant si petit et si délicat, son père, un robuste Auvergnat, marchand de ferraille et de bric-à-brac, avait haussé les épaules en murmurant :

- "Ça ne fera jamais un maître ouvrier. Vaut mieux se résigner à en faire un artiste."

Et le digne brocanteur avait mis son fils en apprentissage chez un peintre-vitrier. Guignon, devenu ouvrier, avait vu tous les malheurs, toutes les mésaventures du monde fondre sur lui.

Il était assez joli garçon ; la petite vérole le coutura à vingt ans.

Sa mère
mourut, laissant du bien ; son honnête père le vola, sous prétexte que les artistes n'ont besoin de rien.

Enfin, la destinée de Guignon était d'être perpétuellement amoureux sans jamais arriver à son but.

S'il rencontrait une jeune fille, il commençait par lui plaire, la demandait en mariage, obtenait sa main et, au dernier moment, on ne sait pourquoi, le hasard, un événement sans importance, un rien remettait tout en question et le mariage se trouvait rompu.

Un jour, Guignon était allé jusqu'à la mairie, donnant la main à sa future : il avait même déjà ouvert la bouche pour prononcer le terrible oui, lorsqu'il fut pris d'un malaise subit et obligé de sortir sur le champ. Pendant les dix minutes que dura son absence, la future fit des réflexions et s'en alla. En revenant, Guignon trouva le maire prêt à le marier, mais la femme avait disparu.

Du reste, Guignon prenait philosophiquement son parti de cette persécution constante du sort ; il riait et chantait toujours, était serviable et bon, et on ne lui connaissait pas d'ennemis.

Il état lié depuis dix ans au moins avec Léon Rolland, le fiancé de Cerise, et c'est pour cela qu'il avait salué la jeune fille en l'appelant par son nom.

Cerise
reconnut Guignon et alla à lui.

- "Ah ! bonjour, monsieur Louis," dit-elle. "Vous allez bien ?

- Oh !" dit l'ouvrier, "vous pouvez bien m'appeler Guignon, mademoiselle, je ne m'en fâche pas, allez ! Et puis, c'est bien mon nom, quand on y songe. Et où donc allez-vous comme ça ?

- Je vais rue Bourbon-Villeneuve, chez la mère de Léon," répondit Cerise.

- "Tiens !" dit Guignon, "je l'ai vu tantôt, Léon. Il paraît que ça va comme vous voulez, rapport au mariage, n'est-ce pas ?

- Oui," répondit Cerise, qui baissa modestement les yeux. Et elle se hâta d'ajouter :

- "Si vous étiez bien gentil, monsieur Guignon, vous viendriez avec nous demain à Belleville ?

- Ça va, mam'selle, d'autant que Léon m'en a parlé. C'est un bon zigue, Léon, et vous aurez là un fier mari tout de même. Pourtant ..."

Guignon s'arrêta indécis, et comme s'il avait à formuler une accusation contre l'ébéniste
.

- "Eh bien ?" demanda Cerise.

- "Il y a un nouveau camarade depuis quelque temps," dit Guignon,"et ce camarade ne me va guère.

- Comment l'appelez-vous ?

- C'est un serrurier qu'on appelle Rossignol, un nom bien trouvé pour un serrurier ; une drôle de binette, allez ! et Léon a bien tort de le fréquenter ; mais, enfin, c'est son affaire, ça lui plaît.

- Tiens," dit Cerise, "je ne l'ai jamais vu, ce Rossignol, moi.

- Oh ! C'est qu'ils se fréquentent depuis deux ou trois jours seulement. Enfin, si vous faisiez bien ... vous empêcheriez Léon ... j'ai une drôle d'idée ..."

Et Guignon salua une fois encore Cerise, et s'en alla à sa besogne, tandis que la jeune fille arrivait sur le boulevard et le remontait dans la direction de la porte Saint-Denis, pour gagner de là la rue Bourbon-Villeneuve.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre V   Mer 29 Nov - 13:22

En ce moment-là, précisément, un homme d'environ cinquante ans, petit, gras, les jambes courtes et grêles, le front chauve, le visage d'un rouge livide et les yeux abrités derrière des conserves bleues, descendait le boulevard et se dirigeait vers le Château-d'Eau.

Cet homme était vêtu d'un habit bleu à boutons d'or, orné du ruban de chevalier de la Légion d'Honneur, et d'un paletot d'alpaga blanc ouvert et laissant voir l'habit.

Ce personnage, dont le physique était grotesque et dont la mise cependant, accusait un homme distingué, n'était autre que M. Gaston-Isidore de Beaupréau, chef de bureau au ministère des Affaires Etrangères.

M. de Beaupréau
revenait à pied de l'hôtel du boulevard des Capucines et rentrait chez lui où il avait donné rendez-vous à Fernand Rocher, pour le faire travailler à son grand ouvrage sur le droit des gens.

Par le plus grand des hasards, le chef de bureau et la jeune fleuriste se trouvèrent nez à nez, et à peine M. de Beaupréau, qui lorgnait toutes les femmes en vieil amateur, eut-il envisagé la belle Cerise, qu'il se produisit chez lui une révolution étrange, et que tout son sang afflua à son cœur, tandis que ses yeux avaient un éblouissement derrière leurs conserves bleues.

Il s'arrêta net d'abord et la regarda ; puis, comme elle passait sans faire attention à lui, obéissant à une irrésistible attraction, il se mit à la suivre.

Certes, l'aventure n'était pas nouvelle pour le chef de bureau. Il avait suivi cent fois une grisette dans la rue, et l'avait abordée avec cette audace particulière aux hommes mûrs ; mais cette fois, soit que la démarche modeste et pleine de décence de la jeune fille lui imposât, soit qu'il fût dominé par un sentiment de timidité étrange chez un homme comme lui, il se contenta de marcher auprès d'elle, à distance, la dévorant des yeux. Ce ne fut qu'à l'entrée de la rue Saint-Denis que Cerise s'aperçut qu'elle était suivie ; alors elle doubla le pas ...

Le chef de bureau l'imita.

Cerise prit la rue Bourbon-Villeneuve, M. de Beaupréau la suivit.


Elle entra chez la mère de Léon, qui demeurait au fond d'une maison formant le coin avec la place du Caire, et elle y passa une heure et demie à causer avec la vieille femme.

Quand elle sortit, elle aperçut M. de Beaupréau immobile sur le trottoir, et dans l'attitude d'un homme qui attend.

Alors elle se hâta de descendre la rue pour échapper à cette poursuite, mais le chef de bureau, qui s'était enhardi, la rejoignit et voulut lui parler.

- "Mademoiselle ..." dit-il.

Cerise se retourna brusquement.

- "Monsieur," répondit-elle, "vous vous trompez et je n'ai pas l'habitude de parler au hommes qui m'abordent dans la rue. Passez votre chemin."

Et, profitant du moment de stupeur que son ton sec et digne avait produit sur M. de Beaupréau, Cerise continua son chemin plus vite encore.

Mais le chef de bureau se remit en marche et continua à la suivre à distance, décidé à ne point la perdre de vue, et poussé par cet irrésistible entraînement qui l'avait déjà conduit rue Bourbon-Villeneuve.

Cerise rentra chez elle,
et, au seuil de sa porte, se retourna pour voir si elle était enfin débarrassée de la poursuite de M. de Beaupréau.

Elle ne le vit point,
et, rassurée, elle monta à son sixième étage en chantant. Cependant le chef de bureau ne l'avait point perdue du regard ; ne sachant si Cerise demeurait faubourg du Temple, ou si elle était en course dans cette maison, il attendit longtemps à la porte puis, ne la voyant pas reparaître, il prit le parti d'entrer, et, imitant Baccarat, mit cent sous dans les mains du portier qu'il questionna.

- "Ah ! monsieur," lui dit franchement celui-ci, "vous perdez bien votre temps, allez ; mademoiselle Cerise est une fille honnête.

- Je suis riche," hasarda M. de Beaupréau.

- Quand vous le seriez plus que le roi, vous n'en seriez pas plus avancé.
D'ailleurs, elle a un promis, la petite, et vous vous feriez casser les reins ... Ah !" acheva le portier, "si c'était sa sœur ... je ne dis pas.

- Qu'est-ce que sa sœur ?

- Une fille qui a mal tourné et qui a voiture.

- Comment la nommez-vous ?

- La Baccarat."


Une pensée infernale vint alors à M. de Beaupréau.

- "Et où demeure-t-elle, cette sœur ?" demanda-t-il.

- "Rue Moncey," répondit le portier, que Cerise avait souvent envoyé chez Baccarat.

- "C'est bien," dit le chef de bureau.

Et il s'en alla tout pensif.

M. de Beaupréau
venait d'être atteint par la première douleur de ce mal sans remède qu'on nomme une passion de vieillard.

Il aimait déjà Cerise avec la sauvage brutalité d'un tigre, et il rumina dans sa tête les plans de séduction les plus machiavéliques, en se dirigeant vers la rue Saint-Louis où nous l'avons vu arriver rouge, hors de lui et dans un état d'agitation extrême.

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