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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE QUATRIEME

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Masques de Venise
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MessageSujet: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE QUATRIEME   Sam 2 Déc - 13:42

IV

Une Revue & Un Bivouac
Encore de Nouveaux Amis
Une Invitation A La Campagne


Nombre d'auteurs éprouvent une répugnance, non seulement sotte, mais véritablement malhonnête, à avouer de quelles sources ils ont tiré force précieux renseignements. Tel n'est pas notre cas. Nous nous efforçons simplement d'accomplir de façon consciencieuse les lourds devoirs que comporte notre fonction d'éditeur ; et même si, en d'autres circonstances, nous avions pu nourrir l'ambition de revendiquer la paternité de ces aventures, le respect de la vérité nous interdit de prétendre à d'autres mérites que celui de les avoir présentées judicieusement et narrées de façon impartiale. Les papiers du Pickwick Club sont pour nous comme le Nouveau Réservoir ; et nous pourrions nous comparer à la société d'exploitation du Nouveau Réservoir. Le travail d'autrui a accumulé pour notre profit un immense dépôt de faits importants. Notre rôle consiste seulement à établir les canalisations, et à communiquer ces faits en un courant calme et limpide, par le truchement de nos livraisons, à un monde assoiffé de science pickwickienne. 

Dans cet esprit, et résolument fidèle à notre décision d'avouer nos obligations envers les autorités que nous avons consultées, nous dirons franchement que nous devons au calepin de Mr Snodgrass les détails rapportés dans ce chapitre et dans le suivant, détails dont nous allons maintenant faire l'exposé complet, après nous être déchargé la conscience, sans autre commentaire. 

Toute la population de Rochester et des villes avoisinantes se leva de bonne heure le lendemain matin, dans un état d'animation et d'activité extrêmes.
Une grande revue allait se dérouler sur les fortifications. Les manœuvres de cinq ou six régiments allaient être inspectées par l'œil de lynx du commandant en chef ; on avait élevé des ouvrages temporaires, la citadelle allait être attaquée et prise d'assaut, et on devait faire sauter une mine. 

Mr Pickwick était, comme nos lecteurs auront pu s'en rendre compte d'après le petit extrait que nous avons donné de sa description de Chatham, chaleureux admirateur de l'armée. Rien n'aurait pu lui faire plus de plaisir que ce spectacle, et rien n'aurait pu être en plus parfaite harmonie avec le penchant particulier de chacun de ses compagnons. Ils ne tardèrent donc pas à être sur pied, et en route pour le théâtre des opérations, vers lequel des foules de gens convergeaient déjà, venant des points les plus divers.

Tout, sur les fortifications, annonçait que la cérémonie prévue allait revêtir une grandeur et une importance extrêmes. On voyait des sentinelles monter la garde pour réserver aux troupes l'accès au terrain, des domestiques sur les batteries retenir des places pour les dames, des sergents courir d'un point à un autre, avec des registres reliés en parchemin sous le bras, et le colonel Bulder, en grand uniforme militaire, à cheval, se rendre au galop ici, puis là, faire reculer son cheval dans la foule, exécuter des voltes et des courbettes, et pousser des cris fort inquiétants, à s'en rendre la voix de plus en plus éraillée et le visage de plus en plus pourpre, sans qu'on pût attribuer à cette attitude la moindre cause ou la moindre raison. Des officiers allaient de l'un à l'autre en toute hâte, consultant d'abord le colonel Bulder, puis donnant des ordres aux sergents, puis disparaissant pour de bon ; et les simples soldats eux-mêmes vous regardaient du haut de leur col- cravate glacé d'un air solennel et mystérieux, qui suffisait à lui seul à indiquer combien les circonstances sortaient de l'ordinaire. 

Mr Pickwick et ses trois compagnons se placèrent dans la foule, au premier rang, et attendirent patiemment le début des opérations. La presse ne cessait de croître, et les efforts qu'ils durent déployer pour conserver la position qu'ils avaient conquise suffirent à absorber toute leur attention pendant les deux heures qui suivirent. A un certain moment une soudaine poussée se produisit derrière eux ; et Mr Pickwick se trouva projeté à plusieurs mètres en avant, avec une vélocité et une énergie fort peu adéquates à la gravité de son comportement habituel ; plus tard vint l'ordre de "dégager" l'avant, et c'est alors que la crosse d'un mousquet s'abattit sur l'orteil de Mr Pickwick pour lui rappeler cette requête, ou s'enfonça dans sa poitrine pour mieux le contraindre à s'y conformer. Ensuite des personnages facétieux placés sur la gauche, après avoir appuyé de côté avec ensemble et comprimé Mr Snodgrass jusqu'à l'extrême limite de la souffrance supportable pour le corps humain, demandèrent à apprendre "pourquoi qu'il bousculait le monde comme ça" ; quand Mr Winkle eut fini d'exprimer l'indignation inspirée par la vue de cette attaque injustifiée, quelqu'un, par derrière, lui enfonça son chapeau sur les yeux et le pria de lui faire le plaisir de mettre sa tête dans sa poche. Ces plaisanteries et ces tours spirituels, ainsi que quelques autres, s'ajoutant à l'inexplicable absence de Mr Tupman (il avait subitement disparu et restait introuvable), rendirent leur situation, tout compte fait, plutôt pénible qu'agréable ou enviable.

Enfin la foule fut parcourue par ce sourd murmure de voix nombreuses qui annonce en général l'arrivée de l'événement attendu. Tous les regards se tournèrent vers la poterne de sortie du fort. Après quelques instants d'attente impatiente, on vit des drapeaux flotter gaiement dans l'air, des armes luire d'un vif éclat sous le soleil, et des colonnes se répandre dans la plaine les unes après les autres. Les troupes firent halte et se rangèrent ; un ordre retentit sur tout le front, on entendit les mousquets cliqueter avec ensemble tandis que les soldats présentaient les armes ; et le commandant en chef, accompagné du colonel Bulder et de nombreux officiers, vint au petit galop se placer devant les troupes. Les musiques des divers régiments attaquèrent toutes ensemble ; les chevaux se cabrèrent, caracolèrent en arrière et fouettèrent l'air de leurs queues ; les chiens aboyèrent, la foule hurla, les soldats rectifièrent la position, et l'on ne vit plus de part et d'autre, à perte de vue, qu'une longue perspective d'habits rouges et de pantalons blancs, immobiles et figés.

Mr Pickwick avait été tellement occupé à trébucher de côté et d'autre et à se dégager miraculeusement des pattes des chevaux, qu'il n'avait pas eu le loisir d'observer la scène placée sous ses yeux, jusqu'au moment où elle prit l'aspect que nous venons de décrire. Quand il réussit enfin à se tenir debout sur ses jambes, son plaisir et sa joie ne connurent plus de bornes.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

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Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. - Pierre Desproges

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Dernière édition par Masques de Venise le Sam 2 Déc - 15:00, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE QUATRIEME   Sam 2 Déc - 14:25

- "Peut-il rien exister de plus beau ou de plus charmant ?" demanda-t-il à Mr Winkle.

- "Rien," répondit ce dernier, qui, à cet instant précis, avait un homme de petite taille juché sur chacun de ses pieds depuis un quart d'heure.

- "C'est en vérité un spectacle exaltant et splendide," dit Mr Snodgrass, car une flambée de poésie se déchaînait rapidement en son sein "que de voir les courageux défenseurs du pays déployés en un ordre superbe devant ses paisibles citoyens ; leurs visages brillent, non pas de férocité belliqueuse, mais de douceur et de civilité ; leurs yeux étincellent, non pas du feu grossier de la rapine et de la vengeance, mais d'une tendre lueur d'intelligence et d'humanité."

Mr Pickwick s'associa sans réserve à l'esprit de ce panégyrique, mais ne put faire écho à ses termes exacts ; car la tendre lueur d'intelligence brillait faiblement dans les yeux des guerriers : en effet, le commandement "Fixe !" avait été lancé, et le spectateur n'avait plus en face de lui que plusieurs milliers de paires d'organes oculaires regardant fixement droit devant eux, et totalement dépourvus du moindre vestige d'expression quelconque. 

- "Nous sommes dans une excellente position maintenant," dit Mr Pickwick en regardant autour de lui. 

La foule s'était dispersée peu à peu dans leur voisinage immédiat, et ils étaient presque seuls. 

- "Excellente !"
répétèrent avec ensemble Mr Snodgrass et Mr Winkle.

- "Que font-ils maintenant ?" demanda Mr Pickwick en rajustant ses lunettes.

- Je - j'ai - bien l'impression," dit Mr Winkle en changeant de couleur, "qu'ils vont tirer.

- Vous êtes fou,
" dit Mr Pickwick avec brusquerie.

- "Je - je crois vraiment qu'il a raison," dit Mr Snodgrass, non sans inquiétude.

- "C'est impossible," répéta Mr Pickwick.

Il avait à peine eu le temps de prononcer ces mots que tous les hommes des six régiments épaulèrent leurs mousquets comme s'ils n'avaient qu'un seul objectif commun, à savoir les Pickwickiens, et firent éclater la plus effrayante, la plus épouvantable décharge qui eût jamais ébranlé la terre jusqu'en ses fondations ou fait chanceler un vieux monsieur sur les siennes.

C'est dans cette pénible situation, exposé à un feu nourri de cartouches à blanc, et harcelé par les manœuvres des militaires dont une autre formation commençait à s'établir du côté opposé, que Mr Pickwick fit preuve de ce calme et de ce sang-froid parfaits qui se rencontrent invariablement chez les grands esprits. Il saisit Mr Winkle par le bras, et, se plaçant entre Mr Snodgrass et lui, les exhorta ardemment à se rappeler qu'à part une faible chance d'être assourdi par le bruit, ce tir ne devait faire redouter aucun péril immédiat.

- "Mais - mais - si certains de ces hommes avaient chargé leurs armes de cartouches à balles,
" dit en protestant Mr Winkle, rendu livide par l'hypothèse qu'il évoquait lui-même. "J'ai entendu quelque chose siffler en l'air il y a un instant - un sifflement aigu - tout contre mon oreille.

- Nous devrions nous coucher à plat ventre, n'est-ce pas ?" dit Mr Snodgrass.

- Non, non ; c'est fini maintenant," dit Mr Pickwick.

Ses lèvres pouvaient trembler ou sa joue pâlir ; mais nulle expression d'inquiétude ou de crainte ne sortit de la bouche de cet homme admirable. 

Mr Pickwick avait raison : le tir cessa, mais il avait à peine eu le temps de se féliciter de la justesse de ses vues, qu'un mouvement rapide se dessina sur le front des troupes parcouru par le rauque hurlement d'un commandement, et, avant qu'aucun des Pickwickiens eût pu faire la moindre conjecture quant au sens de cette nouvelle manœuvre, tous les hommes des six régiments, baïonnette au canon, chargèrent au pas gymnastique droit sur l'endroit précis où se tenaient Mr Pickwick et ses amis.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE QUATRIEME   Dim 3 Déc - 15:54

L'homme n'est qu'un mortel : et il est une limite que ne saurait dépasser le courage humain. Mr Pickwick contempla un instant à travers ses lunettes la masse qui s'avançait vers lui ; puis il tourna franchement les talons, et ... nous ne dirons pas qu'il prit la fuite ; d'abord parce que l'expression est infamante, et en second lieu parce que la silhouette de Mr Pickwick ne se prêtait nullement à ce genre de retraite.  ; non, il s'éloigna en trottinant, à une allure aussi rapide que le lui permettaient ses jambes, si rapide, en vérité, qu'il s'aperçut trop tard de toute l'étendue des difficultés que comportait sa situation.

Les troupes adverses, dont la mise en place avait intrigué Mr Pickwick quelques seconde plus tôt, s'étaient rangées pour repousser la feinte attaque des prétendus assiégeants de la citadelle ; en conséquence de quoi Mr Pickwick et ses deux compagnons se trouvèrent soudain enfermés entre deux lignes étendues, dont l'une s'avançait à vive allure, tandis que l'autre attendait le choc de pied ferme, en ordre de bataille.

- "Holà !" hurlèrent les officiers de la ligne en mouvement.

- "Ôtez-vous du chemin !" crièrent les officiers de la ligne fixe.

- "Où faut-il aller ?" s'écrièrent les Pickwickiens en émoi. 

- "Holà ! holà ! holà !" leur fut-il simplement répondu.


Il y eut un instant d'intense affolement, un lourd martèlement de pas, un choc violent, un rire étouffé ; les six régiments étaient déjà cinq cents mètres plus loin, et les semelles des chaussures de Mr Pickwick se dressaient dans les airs.

Mr Snodgrass
et Mr Winkle avaient l'un et l'autre exécuté un involontaire saut périlleux avec une remarquable agilité ; et quand le second se retrouva assis sur le sol, étanchant avec un mouchoir de soie jaune le fluide vital qui s'écoulait de son nez, le premier objet qui s'offrit à ses regards fut son chef vénéré qui, à quelque distance de lui, courait à la poursuite de son chapeau, lequel s'éloignait en gambadant joyeusement dans le lointain.

Il est peut de moments de l'existence où l'homme endure autant de souffrance ridicule et suscite aussi peu de commisération charitable, que lorsqu'il se lance à la poursuite de son propre chapeau. Pour attraper un chapeau, il faut une forte dose de sang-froid, et une sagacité toute particulière. Un peu de précipitation, et on l'écrase ; si l'on tombe dans l'excès contraire, on le perd pour tout de bon. La meilleure méthode consiste à se tenir calmement au niveau de l'objet poursuivi, à se montrer prudent et méfiant, à guetter soigneusement le moment propice, à dépasser progressivement le chapeau, et à faire ensuite un plongeon soudain pour l'attraper par le fond et se l'enfoncer énergiquement sur la tête : sans cesser un seul instant de sourire aimablement, comme si l'on prenait autant de plaisir que quiconque à l'aventure.

Il faisait un petit vent frais, par lequel le chapeau de Mr Pickwick se laissa gaillardement porter. Le vent soufflait, Mr Pickwick soufflait aussi, et le chapeau roulait, faisait tour sur tour, joyeux comme un marsouin au fort de la marée , et, roulant toujours, il aurait aussi bien pu échapper tout de bon à Mr Pickwick, si sa course n'avait été providentiellement interrompue à l'instant précis où celui-ci allait l'abandonner à son destin.

Mr Pickwick, disions-nous, était épuisé et allait renoncer à la poursuite, quand le chapeau fut poussé par le vent, non sans violence, contre la roue d'une voiture rangée sur la même ligne que cinq ou six autres véhicules à l'endroit où ses pas l'avaient entraîné. Mr Pickwick vit l'avantage qu'il pouvait en tirer, s'élança vivement en avant, mit la main sur son bien, se le planta sur la tête et s'arrêta pour reprendre haleine. Il n'y avait pas trente secondes qu'il était immobile, quand il entendit une voix prononcer son nom avec empressement, voix qu'il reconnut aussitôt pour celle de Mr Tupman ; il leva alors les yeux, et contempla un tableau qui l'emplit de surprise et de plaisir.

Dans un landau découvert, dont on avait dételé les chevaux, pour le placer plus commodément en ce lieu encombré, se tenaient un vieux monsieur corpulent, en habit bleu à boutons de métal, culotte de velours côtelé et bottes à revers, deux jeunes personnes parées d'écharpes et de plumes, un jeune homme visiblement amoureux de l'une des personnes parées d'écharpes et de plumes, une dame d'un âge incertain, sans doute la tante des susdites, et Mr Tupman, l'air aussi dégagé et insouciant que s'il avait appartenu à cette famille depuis sa plus tendre enfance. Attachée à l'arrière du landau, se trouvait une bourriche de vastes dimensions, une de ces bourriches qui évoquent toujours, pour un esprit contemplatif, des idées de poulet froid, de langue de bœuf, et de bouteilles de vin ; et sur le siège du cocher était assis un gros garçon rougeaud, plongé dans un état de somnolence, que nul observateur réfléchi n'aurait pu examiner un seul instant sans le cataloguer comme étant le dispensateur officiel du contenu de la bourriche ci-dessus mentionnée, quand le moment serait venu de s'y attaquer.

Mr Pickwick n'avait fait que jeter un rapide regard sur ces objets dignes d'intérêt quand son fidèle disciple le héla de nouveau.

- "Pickwick, Pickwick,"
dit Mr Tupman, "montez donc ici. Dépêchez-vous.

- Venez, Monsieur. Venez, je vous en prie," dit le monsieur corpulent. "Joe ! - Le Diable l'emporte, ce gamin, voilà qu'il s'est encore endormi. - Joe, baisse le marchepied."

Le gros garçon se laissa lentement rouler à bas du siège, baissa le marchepied et, d'un geste engageant, tint ouverte la portière de la voiture. Mr Snodgrass et Mr Winkle arrivèrent à cet instant. 

- "Il y a de la place pour tout le monde, Messieurs," dit le monsieur corpulent. "Deux places à l'intérieur, et une près du cocher. Joe, fais une petite place sur ton siège pour l'un de ces messieurs. Et maintenant, Monsieur, allons-y !"

Sur quoi l'homme corpulent tendit le bras, et attira de force d'abord Mr Pickwick, puis Mr Snodgrass, dans le landau. Mr Winkle monta sur le siège du cocher, le gros garçon se hissa pesamment sur le même perchoir, et s'y endormit sur le champ.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE QUATRIEME   Dim 3 Déc - 16:47

- "Eh bien, Messieurs," dit le monsieur corpulent, "cela me fait grand plaisir de vous voir. Vous ne me reconnaissez peut-être pas, Messieurs, mais je me souviens très bien de vous. J'ai passé deux ou trois soirées à votre Club l'hiver dernier ; j'ai ramassé mon ami Tupman ici ce matin, et j'étais rudement content de le voir. Alors, Monsieur, comment vous portez-vous ? Vous avez une mine superbe, je vous assure."

Mr Pickwick
remercia de ce compliment l'homme corpulent aux bottes à revers et lui serra cordialement la main. 

- "Et vous, Monsieur, comment allez-vous ?" dit le monsieur corpulent, s'adressant à Mr Snodgrass sur un ton de sollicitude paternelle. "A merveille ? Eh bien, c'est parfait, c'est parfait. Et vous, Monsieur (ceci à Mr Winkle) ? Eh bien, je suis content de vous entendre dire que vous vous portez bien ; très content, je vous assure. Mes filles, Messieurs, je vous présente mes deux petites ; et ma sœur, Miss Rachel Wardle. C'est une demoiselle mais ce n'est pas une oiselle - hein, Monsieur, hein ?"

Et le monsieur corpulent introduisit plaisamment ses coudes dans les côtes de Mr Pickwick, en riant de bon cœur.

- "Fi, mon frère !" dit Miss Wardle, avec un sourire réprobateur.

- "C'est pourtant vrai," dit le monsieur corpulent, "personne ne peut le nier. Messieurs, je vous demande pardon ; je vous présente mon ami Mr Trundle. Et maintenant que tout le monde se connaît, amusons-nous sans réticence, et voyons un peu ce qui se passe, si vous voulez m'en croire."

Là-dessus, le monsieur corpulent mit ses lunettes, Mr Pickwick tira son télescope, et chacun se mit debout dans la voiture pour contempler les évolutions des militaires par dessus l'épaule du voisin.

Et c'étaient là de surprenantes évolutions : un rang fit feu par-dessus la tête d'un autre, et s'enfuit à toute allure ; puis le deuxième rang fit feu par-dessus la tête d'un troisième, et s'enfuit à son tour ; puis des carrés se formèrent, avec des officiers au centre ; puis les groupes descendirent dans la tranchée d'un côté à l'aide d'échelles d'assaut, et remontèrent de l'autre côté par le même moyen ; puis elles renversèrent des barricades de paniers et se comportèrent le plus bravement du monde.  On vit ensuite bourrer d'énormes canons sur la batterie à l'aide d'instruments qui ressemblaient à des balais démesurés ; on assista à de tels préparatifs avant que le tir fût déclenché, et il y eut un bruit si terrible, quand il se déclencha enfin, que l'air retentit des cris d'effroi des spectatrices. Les jeunes demoiselles Wardle en eurent si grand peur que Mr Trundle se trouva positivement obligé de soutenir l'une d'elles, tandis que Mr Snodgrass prêtait appui à l'autre ; et la sœur de Mr Wardle souffrit d'un tel accès de crainte nerveuse que Mr Tupman jugea rigoureusement indispensable de lui passer un bras autour de la taille, ne fût-ce que pour l'empêcher de s'effondrer. Tout le monde s'agitait, à l'exception du gros garçon, qui dormait aussi profondément que si le grondement du canon lui tenait habituellement lieu de berceuse.

- "Joe, Joe !" dit le monsieur corpulent, quand la citadelle fut prise et qu'assiégeants et assiégés se furent mis à table. "Le Diable emporte ce gamin, voilà qu'il s'est encore endormi. Veuillez avoir l'obligeance de le pincer, Monsieur - au mollet, s'il vous plaît ; c'est le seul moyen de le réveiller - je vous remercie. Joe, déballe la bourriche."

Le gros garçon, que Mr Winkle était parvenu à tirer de sa torpeur en comprimant une partie de sa jambe entre le pouce et l'index, se laissa de nouveau rouler à bas de son siège, et se mit à déballer la bourriche, avec plus d'empressement qu'on eût pu s'y attendre, à en juger par son inertie antérieure.

- "Et maintenant, il va falloir que nous nous tassions pour nous asseoir," dit le monsieur corpulent.

Après force plaisanteries sur la façon dont les manches de ces dames allaient être froissées, et force rougeurs chaque fois qu'il était humoristiquement proposé qu'elles prissent place sur les genoux des messieurs, tout le monde se trouva entassé dans le landau ; et le monsieur corpulent commença à tendre aux occupants de la voiture ce que lui passait le gros garçon (juché à l'arrière dans ce dessein).

- "Allons, Joe, les couteaux et les fourchettes !"

Couteaux et fourchettes lui furent passés, et les dames et les messieurs de l'intérieur, ainsi que Mr Winkle sur son siège, se trouvèrent tous munis de ces précieux accessoires.

- "Des assiettes, Joe, des assiettes !"

Et la vaisselle se trouva pareillement distribuée.

- "Les poulets, maintenant, Joe !
Le Diable emporte ce gamin ; voilà qu'il s'est encore endormi. Joe ! Joe !" (Plusieurs petits coups de canne sur la tête, et le gros garçon est tiré non sans difficulté de sa léthargie.) "Allons, passe-nous les victuailles."

Il y avait dans la sonorité de ce dernier mot quelque chose qui stimula l'activité du garçon adipeux. Il se redressa d'un sursaut : et ses yeux de plomb, qui scintillèrent derrière les montagnes de ses joues, jetèrent un horrible regard de concupiscence sur les aliments qu'il tira du papier.

- "Allons, dépêche-toi !" lui dit Mr Wardle ; car le gros garçon se plongeait dans la contemplation passionnée d'un chapon, dont il lui était apparemment tout-à-fait impossible de se séparer. 

Il poussa un profond soupir, jeta un dernier regard chaleureux  sur les rondeurs de l'oiseau, et le remit à son maître à grand regret.

- "Bon - dépêche-toi. Et maintenant la langue - et le pâté de pigeon. Attention à ce pâté de veau au jambon - n'oublie pas les langoustes - enlève la salade de la serviette - donne-moi l'assaisonnement."

Tels furent les ordres précipités qui sortirent des lèvres de Mr Wardle, tandis qu'il faisait circuler les divers mets énumérés, et déposait d'innombrables plats entre les mains et sur les genoux de tous.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE QUATRIEME   Lun 4 Déc - 13:17

- "Alors, n'est-ce pas fameux, tout cela ?" demanda ce jovial personnage quand l'œuvre de destruction fut commencée.

- "Fameux, oui !" dit Mr Winkle, tout en découpant un poulet sur le siège du cocher.

- "Un verre de vin ?

- Avec le plus grand plaisir.

- Vous feriez mieux d'en garder une bouteille pour vous tout seul là-haut, n'est-ce pas ?

- Vous êtes trop aimable.

- Joe !

- Monsieur ?"
(Il ne dormait pas, cette fois, car il venait de réussir à subtiliser un petit pâté de veau.)

- "Une bouteille de vin pour le monsieur qui est sur le siège. Cela me fait plaisir de vous voir, Monsieur.

- Mille mercis," répondit Mr Winkle, vidant son verre et posant la bouteille à côté de lui sur le siège.

- "Voulez-vous me faire le plaisir de me permettre de boire à votre santé, Monsieur ?" demanda Mr Trundle à Mr Winkle.

- "Très volontiers," répondit Mr Winkle à Mr Trundle.

Sur quoi ces deux messieurs burent à la santé l'un de l'autre, avant que tous les convives bussent un verre de vin à la ronde, sans oublier les dames.

- "Comme notre chère Emily coquette avec le monsieur que nous ne connaissons pas," murmura la tante célibataire, sur un ton d'envie bien caractéristique d'une tante célibataire, à l'oreille de son frère Mr Wardle.

- Oh ! crois-tu," dit le vieux monsieur jovial ; "c'est tout naturel, je pense - il n'y a rien là d'extraordinaire. Mr Pickwick, voulez-vous du vin, Monsieur ?"

Mr Pickwick, qui venait d'expertiser l'intérieur du pâté de pigeon, ne se fit pas prier.

- "Emily, ma chère enfant," dit la tante célibataire d'un air condescendant, "ne parle pas si fort, ma chérie.

- Oh ! ma tante.

- J'ai l'impression que tante et le petite vieux monsieur voudraient garder tout le plaisir pour eux seuls," glissa Miss Isabel Wardle à sa sœur Emily. Les deux jeunes personnes se mirent à rire de bon cœur, et la moins jeune s'efforça, sans y parvenir, de prendre un air amène.

- "Les jeunes filles ont tellement d'entrain," dit Miss Wardle à Mr Tupman sur un ton de commisération modérée, comme si l'entrain était un article de contrebande, et qu'en détenir sans autorisation fût un crime et un délit grave.

- "C'est bien vrai," dit Mr Tupman, dont la réponse fut fort différente de ce que l'on attendait de lui. "C'est tout-à-fait charmant.

- "Hum !"
fit Miss Wardle sur un ton peu convaincu.

- "Me permettrez-vous," dit Mr Tupman, de son air le plus suave, posant une main sur le poignet de l'adorable Rachel, et, de l'autre, soulevant délicatement la bouteille. "Me permettrez-vous ?

- Oh ! Monsieur !"

Mr Tupman prit un air fort persuasif  ; et Rachel exprima la crainte d'une nouvelle salve d'artillerie, auquel cas, bien entendu, elle aurait à nouveau besoin d'être soutenue.

- "Trouvez-vous mes nièces jolies ?" demanda leur aimable tante, à voix basse, à Mr Tupman.

- "Je les trouverais jolies, si leur tante n'était pas ici," répondit adroitement le Pickwickien, avec un regard chargé de passion.

- "Voyons, voyons, vous n'êtes pas sérieux - mais sincèrement, si elles avaient un tout petit peu meilleur teint, ne croyez-vous pas qu'elles seraient agréables à voir - à la lumière artificielle ?

- Oui ; il me semble, en effet," dit Mr Tupman d'un air indifférent.

- "Ah, quel persifleur vous faites ; je sais ce que vous alliez dire.

- Et qu'était-ce ?" demanda Mr Tupman, qui ne s'était pas précisément décidé à dire quoi que ce fût.

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Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
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Albert Samain

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Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE QUATRIEME   Lun 4 Déc - 15:55

- "Vous alliez dire qu'Isabel se voûte - je le sais bien - vous autres hommes, vous êtes tellement observateurs. C'est vrai ; on ne peut pas le nier ; et il est certain que s'il y a une jeune fille par-dessus tout, c'est bien d'avoir le dos rond. Je lui dis souvent que, quand elle sera un peu plus âgée, elle sera absolument hideuse. Eh bien, vous vous y connaissez en persiflage !"

Mr Tupman accepta fort volontiers d'acquérir cette réputation à si bon compter ; il arbora donc un air très entendu et un sourire mystérieux.

- "Quel sourire sarcastique !" dit Rachel avec admiration, "je vous assure que vous me faites vraiment peur.

- Je vous fais peur !

- C'est que vous ne pouvez rien me cacher - je sais fort bien ce que signifie ce sourire.

- Que signifie-t-il ?" demanda Mr Tupman qui, quant à lui, n'en avait pas la moindre idée.

- "Vous voulez dire," déclara cette aimable tante, baissant encore la voix, "vous voulez dire que vous ne trouvez pas le dos rond d'Isabelle aussi grave que l'effronterie d'Emily. Et c'est vrai qu'elle l'est, effrontée ! Vous ne sauriez imaginer combien cela me tourmente parfois. Je vous assure que j'en pleure pendant des heures d'affilée - mon cher frère est si bon, si peu soupçonneux qu'il n'en voit jamais rien ; s'il s'en apercevait, je suis convaincue qu'il en mourrait de chagrin. Je voudrais croire que c'est seulement une attitude extérieure - j'espère que ce n'est peut-être pas autre chose - " (arrivée à ce point, cette parente au cœur aimant poussa un profond soupir, et hocha mélancoliquement la tête).

- Je suis sûre que tante parle de nous," chuchota Miss Emily Wardle à sa sœur, "j'en suis absolument certaine : elle a pris un air si méchant.

- Crois-tu ?" répondit Isabel. - "Hum, ma chère tante !

- Oui, ma chérie !

- J'ai tellement peur que vous ne preniez froid, ma tante - vous devriez nouer un mouchoir de soie autour de votre chère vieille tête ; il faut vraiment que vous preniez soin de votre personne - n'oubliez pas quel âge vous avez !"

Quelques méritées que pussent être ces représailles, c'étaient les plus cruelles auxquelles on pût recourir. Nul ne peut deviner sous quelle forme de réponse se serait exhalée l'indignation de la tante, si Mr Wardle n'avait involontairement détourné la conversation, en interpellant Joe avec vigueur.

- "Le Diable emporte ce gamin," dit le vieux monsieur, "voilà qu'il s'est encore endormi.

- C'est un garçon vraiment extraordinaire," dit Mr Pickwick, "est-ce qu'il dort toujours de la sorte ?

- S'il dort !" dit le vieux monsieur, "il est sans cesse endormi. Il dort d'un profond sommeil quand il va faire des courses, et il ronfle en servant à table.

- Que c'est curieux !" dit Mr Pickwick.

- Oui ! c'est curieux en effet," répondit le vieux monsieur ; "je suis fier de ce garçon ; je ne me séparerais pas de lui pour tout l'or du monde ; c'est une curiosité naturelle ! Holà, Joe, Joe - débarrasse-nous de tout cela, et débouche une autre bouteille, tu m'entends ?"

Le gros garçon se leva, ouvrit les yeux, avala l'énorme bouchée de pâté qu'il avait commencé à mastiquer la dernière fois qu'il s'était endormi, et obéit lentement aux ordres de son maître, non sans jeter des regards de convoitise langoureuse sur les reliefs du festin tout en enlevant les assiettes et en les remettant dans la bourriche. La nouvelle bouteille fit son apparition, et fut promptement vidée ; la bourriche se trouva attachée à sa place habituelle ; le gros garçon monta une fois encore sur son siège ; lunettes et télescope furent ajustés de nouveau et les évolutions des militaires reprirent. On entendit fuser et tonner abondamment les canons, et l'on vit tressaillir les dames - puis on fit sauter une mine, à la satisfaction de tous, et quand la mine fut partie, soldats et spectateurs suivirent son exemple, en partant à leur tour.

- "Maintenant, attention," dit le vieux monsieur, en serrant la main de Mr Pickwick au terme d'une conversation poursuivie par petites bribes pendant que s'achevaient les opérations, "n'oubliez pas que nous vous attendons tous pour demain.

- Assurément," répondit Mr Pickwick.

- "Vous avez notre adresse.

- La Ferme du Manoir, à Dingley Dell," dit Mr Pickwick, après avoir consulté son calepin.

- "C'est bien cela," dit le vieux monsieur. "Je ne vous lâcherai pas, notez-le bien, avant une semaine au moins ; et je me fais fort de vous montrer tout ce qui mérite d'être vu. Si vous êtes venus ici pour goûter à la vie de campagne, venez me voir, et vous en aurez pour votre argent. Joe - le Diable l'emporte, il s'est rendormi - Joe, aide Tom à atteler."

Les chevaux furent attelés, le cocher prit place le gros garçon se hissa à côté de lui, des adieux furent échangés, et la voiture s'éloigna dans un grand tintamarre. Quand les Pickwickiens se retournèrent pour l'apercevoir une dernière fois, le soleil couchant éclairait de sa riche lueur le visage de leurs hôtes, et tombait sur la silhouette du gros garçon. Sa tête s'était abattue sur sa poitrine ; et de nouveau, il dormait.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE QUATRIEME   

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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE QUATRIEME

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