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Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre IX

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Masques de Venise
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MessageSujet: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre IX   Dim 3 Déc - 13:35

IX


Jeanne



Cependant, cette aurore du dimanche si désiré par Cerise venait de luire enfin, pour nous servir de la vieille expression des poètes, et la jeune fille, éveillée dès le point du jour, s'était empressée de mettre la dernière main à ses préparatifs de toilette, cousant un dernier point à sa robe neuve, et ajustant un dernier ruban à son modeste chapeau.

Puis elle avait fait son petit ménage avec ce soin et cette exquise propreté qui distinguent la grisette de Paris. Enfin, elle était descendue pour acheter le lait et le petit pain de son déjeuner.

Tous ces détails avaient amené l'heure de midi. Alors Cerise s'était habillée, et, joyeuse et insouciante comme le jeune oiseau qui quitte son nid et prend sa volée, elle se disposait à sortir, lorsqu'on frappa doucement à sa porte.

- "Entrez !" dit Cerise qui vit apparaître une jeune fille grande, pâle, vêtue de noir, et dont la beauté souffrante avait un cachet de douceur et de tristesse.

- "Ah !" dit l'ouvrière avec une nuance respectueuse dans la voix, "c'est vous, mademoiselle Jeanne ? Que vous êtes bonne de venir me voir !"

Et Cerise prit dans ses petites mains les belles mains blanches et un peu amaigries de la jeune fille et les pressa avec affection.

- "Il y avait longtemps que je n'étais venue," répondit Jeanne, "et je n'avais pas de vos nouvelles ... Ensuite, j'ai voulu vous donner ma nouvelle adresse.

- Vous êtes donc déménagée ?

- Oui," répondit Jeanne, "depuis huit jours. Je demeure à présent rue Meslay, n° 11."

Jeanne avait habité la maison où le père de Cerise était mort, et les relations des deux jeunes filles dataient de cette époque.

L'histoire de Jeanne était simple et touchante.

Au temps où le graveur sur cuivre demeurait rue Chapon avec sa femme et sa dernière fille, car Baccarat avait déjà fui le toit paternel, deux femmes vêtues de noir vinrent habiter, sur le même carré au cinquième étage, un modeste appartement de six-cents francs. Une vieille bonne composait tout leur domestique.

C'étaient la mère et la fille.

Madame de Balder venait de perdre son mari, le colonel de Balder, tué au siège de Constantine, et le brave officier avait laissé sa veuve et sa fille sans autre moyen d'existence qu'une modeste pension de quinze cents francs et une inscription de rente de mille francs en trois pour cent.

Madame de Balder et sa fille
étaient venues habiter ce quartier populeux, un peu par économie d'abord, ensuite pour se faire oublier de ce monde élégant et riche où elles brillaient, car l'année qui précéda sa mort avait vu la ruine presque complète du colonel, ruine consommée par la perte d'un procès important.

Avec ces modiques ressources, la veuve et la jeune fille vécurent toutes deux, pendant quelques années, dans un isolement presque complet ; puis Madame de Balder succomba à une maladie de cœur et laissa Jeanne orpheline.

Jeanne avait alors dix-huit ans. Elle était belle de cette beauté hardie et fière qui semble être l'apanage exclusif des vieilles races. Son noble sang ne pouvait faillir et succomber aux vertigineuses tentations de la pauvreté et de l'isolement.

Seule au monde, elle demeura pure, semblable à ces fleurs qui croissent au bord des abîmes, et dressent, sans souci du gouffre ouvert au-dessous d'elles, leur corolle parfumée vers le bleu du ciel.

Il y avait un an que Jeanne était orpheline. Une sorte d'intimité s'était établie entre elle et la jeune ouvrière, surtout depuis la mort de Madame de Balder, que Cerise avait soignée dans sa maladie et à qui elle avait fermé les yeux avec le douloureux respect d'une véritable fille.

Jeanne et Cerise se voyaient souvent. Jeanne
disait "Cerise" tout court.

Quelquefois la jeune ouvrière allait passer une soirée tout entière chez son ancienne voisine, que la vieille bonne, qu'on appelait Gertrude et qui l'avait vue naître, continuait à servir avec un dévouement et un désintéressement maternels.

Jeanne s'était assise auprès de la fleuriste et continuait à lui abandonner sa main.

- "Comment," reprit Cerise, "vous êtes déménagée ?

- Oui," répondit simplement la jeune fille, "Gertrude et moi, nous avons trouvé que c'était bien cher, six cents francs de loyer, surtout à présent que nous n'avons plus que mille francs de rente, car la pension de ma mère s'est éteinte avec elle."

Au souvenir de sa mère, Jeanne soupira profondément, et Cerise vit briller une larme dans ses grands yeux bleus.

Jeanne était blonde et blanche comme la Fornarina de Raphaël, et son profil rappelait les lignes correctes et pures du type franc auquel jamais ne s'est mêlée une goutte de sang gaulois.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.
Jean Hougron


Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. 
Pierre Desproges

Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. 
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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre IX   Dim 3 Déc - 14:18

- "Pauvre mademoiselle !" murmura Cerise, qui oubliait qu'elle vivait, elle, avec un franc cinquante centimes par jour, et chantait comme un pinson du matin au soir.

- "Je viens vous faire une petite visite intéressée, ma chère Cerise," poursuivit Jeanne avec un nouveau soupir, mais avec l'accent d'une noble franchise en même temps.

- "Ah !" répondit Cerise, "parlez, mademoiselle, disposez de moi ... Je suis tout à votre service."

Une légère rougeur monta au front de Jeanne.

- "Gertrude," dit-elle, "est bien vieille, et n'y voit presque plus. La pauvre fille se tue à me servir, et s'impose quelquefois des privations pour me faire l'existence plus douce.

- Bonne Gertrude ! ..."
murmura Cerise.

- "Or," reprit Jeanne, "je voudrais pouvoir la soulager, et pour cela, il faut de l'argent ...

- J'ai deux-cents francs à la caisse d'épargne," s'écria Cerise. "Les voulez-vous, mademoiselle ?

- Non, merci, chère amie,"
répondit Jeanne. "Ce n'est point de cela qu'il s'agit ... Je voudrais travailler ...

- Vous, mademoiselle ! Ah !" dit Cerise, "une demoiselle de votre rang ! Mais regardez donc vos belles mains ... sont-elles faites pour le travail ? Vous, travailler ! une fille noble !

- Le travail," dit Jeanne simplement, "est une seconde noblesse. Peut-être même est-ce la seule vraie ... Pourquoi donc en rougir !"

Cerise regarda la belle jeune fille avec une naïve admiration, et ne trouva pas un mot à opposer à cette noble réponse.

- "Ecoutez, Cerise," reprit Jeanne, "j'ai appris au couvent à coudre et à broder, je suis même très adroite ... et puis j'ai bon vouloir. Si vous m'aimez un peu, vous me trouverez un magasin de broderies où vous puissiez me présenter et où on me donnera de l'ouvrage à faire chez moi.

- Vous présenter dans un magasin !
" s'écria Cerise, à qui venait une inspiration sublime ; "non, non, mademoiselle, je ferai mieux.

- Et que ferez-vous, Cerise ?

- Voici," dit la fleuriste avec son mutin sourire ; "je connais un magasin de broderies dont la première demoiselle est une de mes amies ; je lui demanderai de l'ouvrage pour vous, vous me le rendrez chaque semaine, et je le porterai au magasin en même temps que le mien, car mon magasin à moi est tout à côté ... Vous sentez bien, mademoiselle, que ce sera beaucoup plus convenable pour vous, et cela me sera si grand plaisir d'avoir un prétexte pour aller vous voir plus souvent ..."

Et Cerise pressait avec effusion les mains de Jeanne, et la regardait d'un air suppliant qui semblait dire :

- "Ne me refusez pas ...


- Chère Cerise," murmura la jeune fille, "que vous êtes bonne et combien je vous aime ! ...

- Ainsi, vous acceptez ?

- Oui,"
dit Jeanne simplement.

- "Ah ! quel bonheur !" s'écria la fleuriste.

- "Maintenant," reprit Jeanne, "parlons de vous, Cerise. Que faites-vous ? Êtes-vous contente ?"

Et Jeanne, qui savait les petits secrets de cœur de Cerise, appuya sur ces derniers mots. Cerise rougit un peu.

- "Oh ! oui ..."
dit-elle ; "et j'ai eu une bonne nouvelle aujourd'hui.

- Vraiment !" fit Jeanne ravie.

- "Oui," reprit Cerise. "Vous savez, mademoiselle, que mon prétendu est ébéniste ?

- M. Léon ?


- Vous pouvez dire Léon tout court, mademoiselle ; le monsieur et le madame ne conviennent pas à de petits ouvriers comme nous. Eh bien, Léon vient de passer contremaître.

- Tant mieux, chère Cerise, je vous en félicite.

- Et je crois," acheva Cerise en rougissant un peu plus encore, "que nous nous marierons dans quinze jours.

- Bonne amie,"
murmura Jeanne en embrassant la fleuriste comme une sœur, "si mes vœux pour vous sont exaucés, vous serez aussi heureuse que vous le méritez ... Mais vous alliez sortir, je crois ?

- Oh !" dit Cerise, "j'ai bien le temps .... et je suis si heureuse de vous voir ! Mon Dieu, mademoiselle," ajouta Cerise avec un certain embarras, "il y a bien longtemps que je voudrais vous demander ... mais je n'ose pas ... Je sais votre rang ... et peut-être ...

- Parlez donc, mon amie. A mon tour, je suis prête à faire tout ce que vous voudrez. Ne sommes-nous pas ouvrières toutes deux maintenant, vous en fleurs, moi en broderie ?

- Ah !" dit Cerise en souriant, "ce n'est pas la même chose.

- Enfin, chère amie, je vous écoute, parlez.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre IX   Dim 3 Déc - 14:48

- Eh bien, écoutez, mademoiselle Jeanne," dit Cerise, "je vous vois souvent si triste que je me creuse la tête pour trouver un moyen de vous distraire.

- Pauvre Cerise !

- Rougiriez-vous de venir au spectacle avec moi ?
J'ai quelquefois des billets ...

- Rougir !" exclama Jeanne d'un ton de reproche, "oh ! non, certes, ma bonne amie ; mais je suis en deuil, vous le savez bien.

- C'est juste," murmura Cerise ; "mais vous ne refuserez pas de venir dîner avec ... nous ?" acheva la fleuriste en hésitant.

Et elle se hâta d'ajouter :

- "Avec mon futur et sa mère ... Nous ne sommes que des ouvriers ... Mais nous serions si heureuses ! ...


- Oh ! de grand cœur,"
répondit Jeanne, qui ne voulait pas refuser Cerise.

- Eh bien, aujourd'hui ... par exemple ?

- Soit, ma bonne amie.

- Nous irons dîner à Belleville, tous les quatre, dans un restaurant où ne vont que des gens honnêtes, comme nous ... Tenez, la mère de Léon et moi nous passerons vous prendre sur les quatre heures.

- Soit," dit encore mademoiselle de Balder.

- "Mais surtout," recommanda Cerise, "ne vous faites pas trop belle, chère mademoiselle, car vous voyant avec nous, on verrait bien que vous n'êtes pas à votre place.

- Enfant !" murmura Jeanne en mettant un baiser au front de l'ouvrière, et se levant pour s'en aller.

Jeanne partie, Cerise descendit, gagna le boulevard et ensuite la rue Bourbon-Villeneuve.

La mère de Léon Rolland, vieille femme presque sexagénaire, habitait avec son fils un petit logement au quatrième étage, dont les croisées donnaient sur la cour.

Léon, qui était venu à Paris dix années auparavant faire son apprentissage, y avait fait venir la bonne femme lorsque, devenu excellent ouvrier, il avait pu gagner six francs par jour. 

La vieille mère avait donc quitté son village, après avoir affermé son petit chien à ses voisins, et elle avait rejoint son unique enfant, qui réunissait toutes ses affections.

Mais la paysanne était demeurée paysanne :
elle avait conservé son bonnet blanc à large bavolet, ses robes de grosse laine, ses bas bleus et ses sabots ; et, hiver ou été, par le givre ou le grand soleil, la mère Marion, c'était son nom, ne serait pas sortie sans son parapluie.

Elle appelait Cerise mademoiselle, attendu que la jeune fille avait les mains blanches et portait des bonnets à rubans et des petits souliers, et elle trouvait que son fils ressemblait quasiment à un monsieur, lorsque, le dimanche, il endossait cette redingote à jupe un peu longue et à manches étroites, qui est, pour l'ouvrier, le vêtement de cérémonie et des jours fériés.

Lorsque Cerise arriva, la mère Marion était vêtue de ses habits du dimanche et prête à partir.

- "Bonjour, man'selle," dit-elle à Cerise ; "Léon m'a bien promis qu'il serait ici à cinq heures, et vous savez qu'il est toujours exact.

- Oui, bonne mère," répondit Cerise en rougissant et en mettant un baiser au front de la vieille femme.

Et tandis que la fleuriste s'asseyait et se débarrassait de son châle, on entendit des pas d'hommes dans l'escalier, un voix mâle et joyeuse qui chantait un refrain populaire.

- "C'est Léon," dit Cerise, dont le cœur se prit à battre, "mais il n'est pas seul.

La porte s'ouvrit et les deux femmes virent entrer l'ébéniste, et, derrière lui, le malingre et chétif personnage que Cerise avait rencontré la veille et qu'on appelait Guignon.

Le pauvre garçon semblait vouloir justifier son nom jusqu'au bout. Un large bandeau lui couvrait l'œil droit et arracha à Cerise un geste d'étonnement ...

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre IX   Lun 4 Déc - 11:16

- "Ah ! voilà," répondit-il en riant, "on ne s'appelle pas Guignon pour rien, mam'selle. Je suis bien nommé ...

- Qu'avez-vous donc, mon Dieu ?

- Ma foi, c'est tout une histoire, allez. Figurez-vous qu'hier soir, comme je revenais de rendre mon ouvrage, j'ai passé dans la rue Guérin-Boisseau, une rue noire où on vous assassinerait que vous ne sauriez pas à qui vous avez eu affaire. Un homme est passé près de moi et m'a donné un grand coup de coude ; je l'ai appelé butor, et il m'a poché l'œil en me disant : "Voilà pour te faire joli garçon !" Et tandis que je roulais étourdi dans le ruisseau, il s'est sauvé sans me donner seulement son nom et son adresse. J'en ai pour quinze jours au moins.

- Pauvre monsieur Guignon,"
murmura Cerise avec compassion.

- "Oh !" répondit le pauvre diable, "ce qui me contrarie le plus dans tout cela, c'est que je ne pourrai pas aller dîner avec vous aujourd'hui.

- Pourquoi ?

- Dame ! avec une tête ainsi ficelée, mam'selle, vaut mieux rester chez soi.
Je venais vous faire mes excuses.

- T'es bête !" dit Léon, qui venait d'embrasser sa mère, "un mauvais œil n'empêche pas de dîner.

- Oui, mais tout le monde vous regarde. C'est vexant.

- Monsieur Léon
," dit Cerise, "mademoiselle Jeanne a bien voulu consentir à nous accompagner. Nous passerons la prendre, n'est-ce pas ?

- Tiens !" répondit Léon, "ça se trouve drôlement, tout de même. J'ai un camarade d'atelier, un bon garçon, qu'on appelle Colar, qui m'a donné rendez-vous ici et nous accompagnera."

Au nom de Colar, Guignon fit une grimace significative
, mais Léon n'y prit garde et poursuivit :

- "C'est un garçon très bien, ce Colar. Il a été sous-officier, et il a de bonnes manières. Il est très gai ; il nous amusera."

Comme Léon achevait, on frappa à la porte du modeste logis, et Colar se présenta. Le lieutenant du capitaine Williams était mis avec une certaine recherche de mauvais goût qui déplut à Cerise au premier coup d'œil, et il salua d'un ton cavalier qui acheva de mécontenter la jeune fille.

- "Mon cher ami," dit Colar d'un air dégagé et s'adressant à Léon, "je ne dîne pas avec vous. J'ai reçu, il y a une heure, la visite de mon vieux [= mon père], qui me tombe de son village sur le dos et je viens vous faire mes excuses."

Cerise laissa échapper un sourire de satisfaction, tout en examinant toujours avec une scrupuleuse attention le nouveau venu, qu'il lui semblait avoir déjà rencontré quelque part, et se souvenant peut-être vaguement d'avoir été suivie par lui dans la rue.

- "Comment ! sur deux amis, pas un ne vient !"
exclama Léon, mécontent.

- "J'ai l'œil poché," dit Guignon, qui salua et sortit sur le champ.

- "Mon vieux m'attend," ajouta Colar ; "au revoir !"

Et Colar sortit à son tour, gagna la rue et se jeta dans un fiacre qui stationnait sur la place du Caire, et dans lequel se trouvaient deux hommes en blouse.

- "Changeons de costume !" murmura-t-il en se dépouillant de sa redingote et la remplaçant sur le champ par un bourgeron bleu, en même temps qu'il enfonçait sa casquette sur ses yeux. "Je ne tiens pas à être reconnu."

Et il cria au cocher !

- "Barrière de Belleville !"


Tandis que le fiacre roulait et montait dans le faubourg du Temple, Léon Rolland, sa toilette terminée, descendait la rue Bourbon-Villeneuve jusqu'au boulevard, en compagnie de sa mère et de Cerise ; puis, là, il faisait monter les deux femmes dans une voiture de place et les conduisait rue Meslay, à la porte de mademoiselle Jeanne de Balder.

L'orpheline était prête à partir.

- "A Belleville !" dit Léon Rolland au cocher, "vous vous arrêterez devant le restaurant Les Vendanges de Bourgogne.

- Non," dit Cerise, "arrêtez-vous à la barrière, nous monterons bien à pied la rue de Paris. Il n'y a pas de petites économies. Hors barrières, l'heure de fiacre se paie cinquante centimes de plus."

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Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre IX

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