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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE CINQUIEME

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Masques de Venise
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MessageSujet: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE CINQUIEME   Mar 5 Déc - 15:26

V

Qui Sera Court, & Montrera, Entre Autres Choses, 
Comment Mr Pickwick Entreprit de Conduire Une Voiture 
& Mr Winkle de Monter A Cheval ; 
& Comment L'Un & l'Autre S'En Tirèrent


Lumineux et pur était le ciel, embaumé l'air, et splendide l'apparence de tous les objets à l'entour, quand Mr Pickwick se pencha par-dessus le parapet du pont de Rochester pour contempler la nature et attendre l'heure du petit-déjeuner. Le spectacle était vraiment propre à enchanter même un esprit infiniment moins réfléchi que celui au regard duquel il s'offrait. 

Sur la gauche du spectateur se trouvait la muraille, écroulée en maint endroit, mais à d'autres surplombant de sa masse lourde et abrupte l'étroite plage située à son pied. D'énormes paquets d'algues s'accrochaient aux pierres dentelées et déchiquetées et tremblaient au moindre souffle du vent ; et le vert feuillage du lierre faisait mélancoliquement le tour des sombres créneaux en ruines. Derrière cette muraille se dressait l'antique château dont les tours n'avaient plus de toits et dont les murs massifs croulaient, mais capable encore d'évoquer orgueilleusement sa force et sa puissance, comme au temps où, sept siècles auparavant, il retentissait du fracas des armes ou résonnait du bruit des réjouissances et des festins. De part et d'autre s'étendaient les rives de la Medway, couvertes de champs de blé et de pâturages, avec çà et là un moulin à vent ou une église dans le lointain ; elles s'étendaient à perte de vue, offrant au regard un paysage riche et varié, rendu plus beau encore par les ombres changeantes qui le traversaient à toute allure à mesure que fuyaient dans la lumière du soleil matinal les nuages ténus et informes. La rivière, où se reflétait l'azur du ciel, luisait et étincelait en s'écoulant sans bruit ; et les avirons des pêcheurs frappaient l'eau avec un bruit net et limpide, tandis que leurs barques lourdes, mais pittoresques, glissaient lentement au fil du courant.

Mr Pickwick fut tiré de l'agréable rêverie où l'avait plongé la contemplation de ce tableau par un profond soupir, et une main qui lui toucha l'épaule. Il se retourna et vit que l'homme lugubre était à côté de lui.

- "Vous regardez ce spectacle ?" demanda l'homme lugubre.

- Je le regardais," dit Mr Pickwick.

- "Et vous vous félicitiez de vous être levé si tôt ?"

Mr Pickwick acquiesça d'un signe de tête.

- "C'est qu'il faut se lever de bonne heure, pour voir le soleil dans toute sa splendeur, car il est rare qu'il garde son éclat tout le jour. Le matin de chaque jour et celui de la vie ne se ressemblent que trop.

- Vous dites vrai, Monsieur," répondit Mr Pickwick.

- "Combien banal est le dicton : "Il fait trop beau ce matin pour que cela dure," poursuivit l'homme lugubre. "Et comme on pourrait l'appliquer à notre vie quotidienne ! Grand Dieu ! A quoi ne serais-je pas prêt à renoncer pour retrouver le temps de mon enfance, ou pour pouvoir l'oublier à tout jamais !

- Vous avez connu bien des épreuves, Monsieur," dit Mr Pickwick avec compassion.

- "Oui," dit brièvement l'homme lugubre, "oui. Plus qu'on ne pourrait le croire à me voir aujourd'hui."

Il se tut un instant, puis demanda à brûle-pourpoint :

- "La pensée ne vous est-elle jamais venue par un matin comme celui-ci, que la noyade vous donnerait le bonheur et le repos ?


- Juste ciel, non !" répondit Mr Pickwick, qui s'écarta quelque peu du parapet, car l'idée que l'homme lugubre allait le faire basculer par-dessus bord à titre d'expérience ne lui paraissait nullement invraisemblable. 

- "Elle m'est souvent venue, à moi," dit l'homme lugubre, sans prendre garde à ce mouvement. "J'ai toujours l'impression que l'eau calme et fraîche m'invite par son murmure à la quiétude et au repos. On saute, l'eau rejaillit, on se débat un instant ; il se fait un bref tourbillon, qui se transforme petit à petit en paisibles ondulations ; les flots se sont refermés au-dessus de notre tête, et le monde s'est à tout jamais refermé sur les souffrances et les malheurs."

L'œil cave de l'homme lugubre brilla comme l'éclair tandis qu'il parlait, mais cette agitation passagère s'apaisa rapidement ; et il se détourna rapidement pour dire :

- "Allons - en voilà assez. C'est d'un autre sujet que je voudrais vous entretenir. Vous m'aviez prié de vous lire mes notes, avant-hier-soir, et vous m'avez alors écouté avec attention.

- Oui," répondit Mr Pickwick, "et je vous assure qu'à mon avis ...

- Je ne vous ai pas demandé votre opinion,"
dit l'homme lugubre, l'interrompant,"et je ne tiens pas à la connaître. Vous voyagez pour vous divertir et vous instruire. A supposer que je vous fasse parvenir un manuscrit curieux - remarquez bien qu'il ne serait pas curieux du fait de quelque improbabilité ou de quelque extravagance, mais curieux comme peut l'être une page détachée du roman de la vie réelle - en donneriez-vous communication à ce Club dont vous avez parlé tant de fois ?

- Assurément," répondit Mr Pickwick, "si tel était votre désir ; et il figurerait sur nos procès-verbaux.

- En ce cas, vous l'aurez," répondit l'homme lugubre. "Votre adresse ?"

Quand Mr Pickwick lui eut fait part de leur itinéraire probable, l'homme lugubre en prit note avec soin sur un calepin graisseux, puis, rejetant la pressante invitation de Mr Pickwick pour le petit-déjeuner, il laissa ce dernier à son hôtel et s'éloigna à pas lents.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

Celui qui n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire n'a rien fait.
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La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.
Jean Hougron



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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE CINQUIEME   Mar 5 Déc - 15:51

Mr Pickwick trouva ses trois compagnons levés, et l'attendant pour entamer le petit-déjeuner, dont les ingrédients tout préparés formaient un séduisant étalage. Ils se mirent à table ; et le jambon chaud, les œufs, le thé, le café, et divers autres articles, commencèrent à disparaître avec une rapidité qui témoignait à la fois de l'excellence de la chère et de l'appétit des consommateurs. 

- "Et maintenant, il s'agit d'aller à la Ferme du Manoir," dit Mr Pickwick. "Comment allons-nous faire ?

- Nous devrions peut-être consulter le garçon," dit Mr Tupman, et le garçon fut convoqué en conséquence. 

- Dingley Dell, Messieurs - quinze milles, Messieurs - par un chemin de traverse - Monsieur prendra-t-il une chaise de poste ?

- Une chaise de poste n'a que deux places," dit Mr Pickwick.

- Monsieur a raison - demande pardon à Monsieur - nous avons une très belle chaise de poste à quatre roues, Monsieur - deux places derrière et une devant pour le monsieur qui conduit - ah ! je demande pardon à Monsieur - cela ne fait que trois places.

- Que faire ?" dit Mr Snodgrass.

- "Peut-être un de ces messieurs serait-il content d'aller à cheval, Monsieur ?" proposa le garçon, en regardant du côté de Mr Winkle ; "nous avons de très bons chevaux de selle, Monsieur, et Mr Wardle pourrait les faire reconduire par le premier de ses domestiques qui viendrait à Rochester, Monsieur.

- C'est exactement ce qu'il nous faut," dit Mr Pickwick. "Winkle, vous irez bien à cheval ?"

Mr Winkle nourrissait en fait de graves appréhensions  dans les replis les plus secrets de son cœur, quant à ses capacités équestres ; mais, comme il n'aurait voulu pour rien au monde les laisser soupçonner, il répondit aussitôt avec beaucoup d'intrépidité :

- "Certainement. Rien ne pourrait m'être plus agréable."


Mr Winkle venait de courir au-devant de sa destinée ; il n'y avait plus moyen de reculer.

- "Faites conduire voiture et cheval devant la porte pour onze heures," dit Mr Pickwick.

- "Bien, Monsieur," répondit le garçon.

Le garçon se retira ; et les voyageurs montèrent dans leurs chambres respectives afin de préparer les vêtements de rechange qu'ils devaient emporter pour leur expédition prochaine.

Mr Pickwick avait pris ses dispositions préalables, et regardait par-dessus les stores de la salle-à-manger les gens qui passaient dans la rue, quand le garçon entra et annonça que la chaise de poste était prête, annonce que confirma le véhicule lui-même en faisant aussitôt son apparition en face des susdits stores de la salle-à-manger. 

C'était une étrange petite boîte verte à quatre roues, qui comportait derrière un emplacement bas pour deux personnes, ressemblant à un panier à bouteilles, et un haut perchoir à une place à l'avant ; elle était tirée par un immense cheval brun, qui faisait grand étalage de la symétrie de ses os. Un palefrenier s'était posté près du véhicule et tenait par la bride un autre immense cheval - qui avait l'air d'un proche parent de la bête attelée à la chaise de poste, et qui était tout sellé pour Mr Winkle.

- "Juste ciel ! "s'écria Mr Pickwick, quand ils furent sur le trottoir pendant qu'on chargeait leurs vêtements. "Juste ciel ! Qui va conduire ? J'avais complètement oublié ce détail.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE CINQUIEME   Mer 6 Déc - 12:37

- Mais vous, bien sûr," dit Mr Tupman.

- Bien sûr," dit Mr Snodgrass.

- Moi !" s'exclama Mr Pickwick.

- Monsieur n'a absolument rien à craindre," dit le palefrenier, qui intervint alors. "Douceur garantie, Monsieur ; un enfant au berceau pourrait le conduire.

- Il ne va pas faire d'écarts, au moins ?" demanda Mr Pickwick.

- "Des écarts, Monsieur ?
Il ne ferait pas d'écarts quand bien même il rencontrerait toute une charretée de singes à la queue brûlée."

Il n'y avait rien à redire à cette référence. Mr Tupman et Mr Snodgrass prirent place dans le panier à bouteilles, Mr Pickwick se hissa sur son perchoir, et posa les pieds sur une étagère recouverte d'un tapis de sol et installée plus bas à cet effet.

- "Allons, brillant William," dit le palefrenier à l'aide-palefrenier, "passe les ficelles à Monsieur."

Le "brillant William" - ainsi nommé, sans doute, en l'honneur de ses cheveux lisses et de son teint huileux - plaça les rênes dans la main gauche de Mr Pickwick ; et le palefrenier-chef lui planta un fouet dans la droite.

- "Ho-là !"
s'écria Mr Pickwick, en voyant que le grand quadrupède manifestait une envie très prononcée d'entrer à reculons dans la fenêtre de la salle-à-manger.

- "Ho-là !" dirent en écho Messieurs Tupman et Snodgrass, du fond du panier.

- "C'est simplement pour s'amuser qu'il fait ça, Messieurs" dit le palefrenier-chef sur un ton rassurant ; "attrape-le un peu voir, William."

L'assistant contint l'impétuosité de l'animal, et son supérieur courut aider Mr Winkle à se mettre en selle.

- "De l'autre côté, Monsieur, s'il vous plaît.

- Je veux bien être pendu si le monsieur, il allait pas monter du côté qu'il faut pas," glissa un postillon épanoui au garçon qui ne se tenait pas de joie.

Grâce à ces instructions, Mr Winkle se hissa sur sa selle, sans guère plus de difficulté qu'il en eût éprouvé à escalader le flanc d'un navire de guerre de fort tonnage.

- "Tout va bien ?" demanda Mr Pickwick, pressentant en son for intérieur que tout allait mal.

- "Très bien," répondit Mr Winkle d'une voix faible.

- "En route," s'écria le palefrenier, "tenez bon, Monsieur."

Et la chaise de poste s'en fut, ainsi que le cheval de selle, avec Mr Pickwick au poste de commande de l'une, et Mr Winkle sur le dos de l'autre, pour la joie et la satisfaction les plus vives de toute la cour d'auberge.

- "Pourquoi donc va-t-il de travers ?" demanda Mr Snodgrass, du fond du panier, à Mr Winkle juché sur sa selle.

- "Je n'en ai pas la moindre idée," répondit Mr Winkle.

Son cheval se déplaçait dans la rue de la façon la plus mystérieuse qui fût : il avait le flanc tourné vers l'avant, la tête dirigée d'un côté de la chaussée et la queue de l'autre.

Mr Pickwick n'avait pas le loisir d'observer ce détail ni aucun autre, car il n'avait pas trop de toutes ses facultés pour maîtriser l'animal attaché à la voiture : celui-ci faisait montre de diverses singularités, fort intéressantes pour les spectateurs, mais qui n'avaient nullement la même force comique aux yeux de quiconque était assis derrière lui. Outre qu'il ne cessait de relever la tête par brusques saccades, de façon fort désagréable et gênante, et de tirer sur les rênes à tel point que Mr Pickwick avait toutes les peines du monde à les tenir, il était étrangement enclin à filer brusquement de temps à autre vers le bord de la route, à s'arrêter tout net, puis à se ruer en avant pendant quelques minutes à une allure qu'il était absolument impossible de réprimer.

- "Quelle peut bien être son idée de derrière la tête ?" demanda Mr Snodgrass, quand le cheval eut exécuté  cette manœuvre pour la vingtième fois.

- "Je n'en sais rien," répliqua Mr Tupman ; "cela ressemble fort à des écarts, vous ne trouvez pas ?"

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE CINQUIEME   Mer 6 Déc - 13:30

Mr Snodgrass allait répondre, quand il fut interrompu par une exclamation de Mr Pickwick.

- "Holà !" disait celui-ci ; "j'ai laissé tomber mon fouet.

- Winkle,"
dit Mr Snodgrass, quand le cavalier les rejoignit au trot de son grand cheval, le chapeau rabattu sur les oreilles, agité de secousses de la tête aux pieds et prêt, semblait-il, à se briser en mille morceaux sous la violence de ces secousses, "ramassez donc ce fouet, vous serez bien gentil."

Mr Winkle tira sur la bride du grand cheval jusqu'à en devenir violacé ; et après avoir réussi enfin à l'immobiliser, il mit pied à terre, passa le fouet à Mr Pickwick et empoigna les rênes pour se préparer à remonter en selle.

Peut-être le grand cheval, mû par son naturel badin, voulut-il s'offrir alors un petit divertissement inoffensif aux dépens de Mr Winkle, ou peut-être l'idée lui vint-elle qu'il aurait tout autant de plaisir à faire le trajet sans cavalier ; ce sont là des questions à propos desquelles il nous est naturellement impossible d'atteindre à des conclusions décisives et tranchées. Quels qu'aient été ses mobiles, une chose est certaine : Mr Winkle n'eut pas plutôt touché les rênes que l'animal les laissa filer par-dessus sa tête, et recula d'un bond, de toute leur longueur.

- "Mon pauvre vieux," dit Mr Winkle, sur un ton apaisant, "mon pauvre vieux, mon brave cheval."

Mais ce "pauvre vieux" était inaccessible à la flatterie. Plus Mr Winkle essayait de se rapprocher de lui, plus il s'éloignait, toujours de biais ; et, en dépit de toutes sortes de cajoleries et de câlineries, Mr Winkle et son cheval continuèrent à tourner l'un autour de l'autre pendant dix minutes ; à l'expiration de ce temps, chacun d'eux était exactement à la même distance de l'autre que lorsqu'ils avaient commencé, phénomène qui eût été désagréable en toute circonstance, mais qui l'était singulièrement sur une route solitaire où il était impossible de trouver de l'aide.

- "Que faire ?" hurla Mr Winkle, lorsque ce chassé-croisé se fut prolongé pendant un temps considérable. "Que faire ? Je n'arrive pas à me remettre en selle.

- Vous devriez le conduire par la bride jusqu'à la prochaine barrière de péage.

- Mais il ne veut pas me suivre !" hurla Mr Winkle. "Venez donc me le tenir."

Mr Pickwick était la bonté et l'humanité personnifiées : il jeta les guides sur le dos de son cheval, descendit de son siège, prit grand soin de ranger la voiture contre la haie pour ne pas obstruer le passage, et se porta à quelques pas en arrière au secours de son compagnon en détresse, laissant Mr Tupman et Mr Snodgrass dans le véhicule.

Le cheval n'eut pas plus tôt vu Mr Pickwick s'avancer vers lui avec le fouet de la chaise de poste à la main, qu'il transforma le mouvement de rotation auquel il s'était jusqu'alors adonné en un mouvement rétrograde si décidé qu'il entraîna aussitôt Mr Winkle, toujours accroché à l'extrémité de la bride, à une allure un peu plus rapide que le pas de marche accélérée, du côté de leur point de départ. Mr Pickwick s'élança à son secours, mais plus vite Mr Pickwick courait en avant, plus vite le cheval courait en arrière. Il se fit un grand bruit de pieds raclant le sol, et des nuages de poussière furent soulevés ; et finalement, Mr Winkle, les bras presque désarticulés, lâcha prise pour tout de bon. Le cheval s'arrêta, leur jeta un long regard, hocha la tête, fit demi tour, et rentra tranquillement à Rochester en trottinant, laissant Mr Winkle et Mr Pickwick s'entre-regarder, le visage empreint de la consternation la plus complète. Un grand bruit de roues, à peu de distance d'eux, attira leur attention. Ils levèrent les yeux.

- "Juste ciel !" s'écria Mr Pickwick au comble de la douleur, "voilà l'autre cheval qui s'emballe !"

Ce n'était que trop vrai. L'animal avait été surpris par le bruit et il avait la bride sur le cou. On peut imaginer le résultat. Il partit au grand galop avec la chaise de poste à quatre roues derrière lui, et Mr Tupman et Mr Snodgrass dans la chaise à quatre roues. L'alarme ne dura guère. Mr Tupman se jeta dans la haie, Mr Snodgrass l'imita, le cheval précipita la chaise à quatre roues contre un pont de bois, séparant les roues du châssis, et le panier à bouteilles du perchoir, et finit par s'immobiliser brusquement pour contempler le désastre dont il était l'auteur.

Le premier soin
des deux amis restés valides fut de dégager leurs malheureux compagnons de leur lit d'épines : cette opération leur procura l'indicible plaisir de découvrir qu'ils n'avaient subi d'autres dommages que quelques déchirures à leurs vêtements, et diverses écorchures dues aux ronces. Il fallut ensuite déharnacher le cheval. Cette opération compliquée ayant été effectuée, les quatre amis se mirent en route à pas lents, menant le cheval au milieu d'eux et abandonnant la chaise de poste à son destin.

Une heure de marche conduisit les voyageurs à un petit estaminet routier, situé derrière deux ormes, un abreuvoir et un poteau indicateur ; une ou deux meules de foin informes par derrière, un potager sur le côté, quelques appentis délabrés et des hangars croulants flanquaient de toutes parts la maison dans une extrême confusion. Un homme roux travaillait dans le potager ; et c'est à lui que Mr Pickwick adressa un sonore : - "Holà, l'homme !".

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE CINQUIEME   Jeu 7 Déc - 12:58

L'homme roux se redressa, s'abrita les yeux de la main, et dévisagea longuement et froidement Mr Pickwick et ses compagnons. 

- "Holà, l'homme !" répéta Mr Pickwick.

- "Holà !" lui répondit l'homme roux.

- "Quelle distance d'ici à Dingley Dell ?

- Sept milles bien comptés.

- La route est-elle bonne ?

- Pas du tout."

Ayant émis cette brève réponse, et paraissant décidé à se contenter d'une deuxième contemplation prolongée, l'homme roux reprit son travail. 

- "Nous voudrions laisser ce cheval ici," dit Mr Picwick ; "je pense que c'est possible, n'est-ce pas ?

- Comme ça, vous voudriez laisser ce cheval-là ici ?" répéta l'homme roux en s'appuyant sur sa bêche. 

- "Certainement," répondit Mr Pickwick, qui s'était maintenant avancé, cheval en main, jusqu'à la grille du potager.

- "Patronne," glapit l'homme à la chevelure rousse en sortant du jardin et en regardant fixement le cheval, "Patronne !"

Une grande femme osseuse - plate de la tête aux pieds - vêtue d'une blouse en grosse toile bleue, dont la taille se trouvait à quelques centimètres au-dessous de l'aisselle, répondit à cet appel.

- "Pourrions-nous laisser ici notre cheval, ma bonne dame ?" dit Mr Tupman, qui s'avança en parlant de son ton le plus enjôleur. 

La femme regarda très attentivement le groupe ; et l'homme roux lui glissa quelques mots à l'oreille.

- "Non," dit la femme, après un instant de réflexion, "j'aurais trop peur.

- Peur !"
s'exclama Mr Pickwick, "de quoi cette femme a-t-elle peur ?

- Ça nous a fait des ennuis la dernière fois," dit la femme en rentrant dans la maison, "je veux pas en entendre parler.

- Je n'ai jamais rien vu de plus extraordinaire," dit Mr Pickwick, stupéfait.

- "Je - je - crois vraiment," murmura Mr Winkle, quand ses amis se rassemblèrent autour de lui, "que ces gens s'imaginent que nous nous sommes procuré ce cheval par un moyen malhonnête.

- "Comment !" s'écria Mr Pickwick, bouillant d'indignation.

Mr Winkle
répéta modestement sa conjecture. 

- "Dites donc, l'homme !" dit Mr Pickwick avec colère, "est-ce que vous croyez que nous avons volé ce cheval ?

- J'en suis sûr,"
répliqua l'homme roux avec un rictus qui anima sa physionomie de l'un à l'autre de ses organes auditifs.

Là-dessus, il rentra dans la maison, et claqua la porte derrière lui.

- "On croirait un rêve," s'exclama Mr Pickwick, "un rêve hideux. On n'a pas idée de se promener toute la journée avec un épouvantable cheval dont on n'arrive pas à se défaire !"

Les Pickwickiens abattus s'éloignèrent mélancoliquement, avec le grand quadrupède, qui leur inspirait à tous un dégoût sans mélange, marchant lentement sur leurs talons.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE CINQUIEME   Jeu 7 Déc - 13:20

C'est vers la fin de l'après-midi que les quatre amis et leur compagnon à quatre pattes s'engagèrent dans l'allée qui menait à la Ferme du Manoir : et même quand ils arrivèrent aussi près de leur destination, le plaisir qu'ils en eussent éprouvé en d'autres circonstances se trouva considérablement refroidi par leurs réflexions sur l'étrangeté de leur apparence et l'absurdité de leur situation. Des vêtements déchirés, des visages égratignés, des chaussures poussiéreuses, un air d'épuisement, et, surtout, le cheval ! Ah, que Mr Pickwick maudissait le cheval : il avait de temps à autre jeté à ce noble animal des regards chargés de haine et de soif de vengeance ; plus d'une fois il avait calculé le montant probable de la dépense qu'il encourrait en lui tranchant la gorge ; et maintenant la tentation de l'anéantir, ou de le lâcher en liberté dans la nature, lui envahit soudain l'esprit avec une force décuplée. Il fut tiré de sa méditation sur ces sombres scènes imaginaires par la soudaine apparition de deux silhouettes à un détour de l'allée. C'étaient celles de Mr Wardle et de son fidèle serviteur, le gros garçon.

- "Eh bien, d'où venez-vous donc ?" demanda l'accueillant vieillard ; "je vous ai attendus toute la journée. Mais comme vous avez l'air fatigué. Comment ! Des égratignures ! Rien de grave, j'espère ! Bon, je vous assure que je suis heureux de l'appendre - vraiment. Alors votre voiture a versé, hein ? Ne vous inquiétez pas. C'est un accident qui arrive souvent dans nos parages. Joe - il s'est encore endormi ! - Joe, débarrasse Monsieur de son cheval, et mène-le à l'écurie."

Le gros garçon s'avança pesamment derrière eux avec l'animal ; et, tout en les conduisant à la cuisine, le vieux monsieur exprima à ses invités en son langage familier la sympathie que lui inspirait la partie de leurs aventures de ce jour qu'ils jugèrent bon de lui raconter. 

- "Nous allons réparer le mal ici," dit le vieux monsieur, "après quoi je vous présenterai aux personnes qui sont dans le salon. Emma, prépare l'eau-de-vie de cerise ; allons, Jane, apporte une aiguille et du fil ; Mary, des serviettes et de l'eau. Allons, allons, mes petites, pressons."

Deux ou trois avenantes soubrettes eurent tôt fait de se disperser pour aller quérir les objets demandés, tandis que deux mâles à grosse tête et à visage rond quittaient leurs fauteuils au coin du feu (car bien que ce fût un soir de mai, ils paraissaient tout aussi cordialement attachés à leur feu de bois que si la chose s'était passée au temps de Noël), et plongeaient dans divers recoins obscurs, d'où ils tirèrent promptement une bouteille de cirage, et cinq ou six brosses.

- "Pressons !" répéta le vieux monsieur, mais cet encouragement était tout-à-fait superflu, car l'une des filles versait déjà l'eau-de-vie tandis qu'une autre apportait les serviettes, et que l'un des hommes s'emparait brusquement de la jambe de Mr Pickwick, au grand risque de lui faire perdre l'équilibre, et se mettait à brosser son soulier avec ardeur, au point d'irriter ses cors au plus haut degré ; cependant que l'autre frictionnait Mr Winkle avec une lourde brosse à habits, tout en émettant au cours de cette opération ce bruit de sifflement qu'exhalent habituellement les palefreniers en bouchonnant un cheval.

Mr Snodgrass
, après avoir achevé ses ablutions, procéda à une inspection de la pièce en se tenant le dos au feu et en buvant à  petits coups son eau-de-vie de cerise avec une bien sincère satisfaction. Selon la description qu'il en donne, c'était une vaste salle à carrelage rouge, avec une cheminée immense et un plafond orné de jambons, de flèches de lard et de chapelets d'oignons. Plusieurs cravaches, deux ou trois brides, une selle et un vieux tromblon rouillé décoraient les murs ; sous le tromblon, une inscription indiquait qu'il était "chargé", et cela, à en croire la même source d'information, depuis un bon demi-siècle. Une vieille horloge, d'allure solennelle et rassise, battait gravement les minutes dans un coin ; et une montre d'argent, également antique, était suspendue à l'un des nombreux crochets qui ornaient le buffet. 

- "Vous êtes prêts ?" demanda le vieux monsieur, quand ses invités eurent été lavés, raccommodés et abreuvés. 

- "Parfaitement,"
répondit Mr Pickwick.

- "Alors, allons-y."

Quand le cortège eut parcouru plusieurs couloirs obscurs, et quand Mr Tupman l'eut rejoint, après s'être attardé, le temps de dérober un baiser à Emma qui l'en récompensa comme il convenait, de plusieurs bourrades et coups de griffe, ils arrivèrent à la porte du salon.

- "Soyez les bienvenus, Messieurs,"
dit leur hôte accueillant en ouvrant la porte toute grande et en s'avançant pour les annoncer, "soyez les bienvenus à la Ferme du Manoir."

_________________
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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE CINQUIEME

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