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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE SIXIEME

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Masques de Venise
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MessageSujet: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE SIXIEME   Ven 8 Déc - 14:28

VI

Une Partie De Cartes A L'Ancienne Mode.
Le Poème De L'Ecclésiastique.
Un Récit : Le Retour Du Forçat




Plusieurs invités qui étaient réunis dans le vénérable salon se levèrent pour saluer l'arrivée de Mr Pickwick et de ses amis ; et pendant que le cérémonial des présentations se déroulait avec toutes les formalités nécessaires, Mr Pickwick eut le loisir d'observer l'aspect des personnes qui l'entouraient, et de former des conjectures sur leur caractère et leur profession ; c'était là une habitude à laquelle, comme beaucoup d'autres grands hommes, il avait plaisir à s'adonner.

Une très vieille dame,
vêtue d'un bonnet surélevé et d'une robe de soie fanée (ce personnage n'était rien de moins que la mère de Mr Wardle) occupait la place d'honneur au coin droit de la cheminée ; et la décoration des murs rendait maint témoignage à l'éducation parfaitement convenable qu'elle avait reçue dans sa jeunesse, comme à la façon dont elle y était restée fidèle en vieillissant : ces témoignages revêtaient la forme de broderies sur canevas fort anciennes, de paysages en tapisserie non moins antiques, et de poignées de bouilloire en soie rouge datant d'une période plus moderne. La tante, les deux jeunes filles et Mr Wardle, rivalisant tous quatre de soins empressés et incessants, étaient groupés autour du fauteuil de la vieille dame, l'un tenant son cornet acoustique, un autre une orange et un troisième un flacon de sels, tandis que le quatrième s'affairait à donner tapes et coups de poing dans les coussins disposés pour la soutenir. De l'autre côté de la cheminée était assis un vieux monsieur chauve, au visage jovial et bienveillant : c'était le pasteur de Dingley Dell ; et à côté de lui se tenait sa femme, vieille dame corpulente et épanouie, qui avait l'air fort versée, non seulement dans l'art mystérieux de fabriquer des cordiaux de sa façon pour la vive satisfaction d'autrui, mais aussi dans celui d'y goûter elle-même à l'occasion sans aucun déplaisir. Un petit homme décidé, et dont le visage ressemblait à une pomme reinette, conversait dans un coin avec un gros vieillard ; et deux ou trois autres vieux messieurs, ainsi que deux ou trois autres vieilles dames, se tenaient très droits et immobiles sur leurs sièges, en regardant fixement Mr Pickwick et ses compagnons de voyage.

- "Mr Pickwick, mère," dit Mr Wardle, en criant de toutes ses forces.

- Ha !" dit la vieille dame en hochant la tête, "je ne t'entends pas.

- Mr Pickwick, grand-mère !" glapirent les deux jeunes filles avec ensemble.

- Ha !" s'écria la vieille dame. "Enfin, cela n'a guère d'importance. Je suis sûre qu'il ne se soucie pas d'une vieille femme comme moi.

- Je vous assure, Madame," dit Mr Pickwick en saisissant la main de la vieille personne et en élevant la voix au prix d'un effort qui empourpra son aimable physionomie, "je vous assure, Madame, que rien ne me fait plus de plaisir que de voir une personne de votre âge , à la tête d'une si belle famille, garder elle-même l'air si jeune et si bien portante.

- Ha !" dit la vieille dame après un instant de silence ; "tout cela, c'est sans doute très joli, mais je n'entends pas ce qu'il dit.

- Grand-mère est un peu de mauvaise humeur, en ce moment," dit Miss Isabel Wardle à voix basse ; "mais elle vous parlera tout à l'heure."

Mr Pickwick marqua d'un signe de tête qu'il était tout disposé à ménager les infirmités du grand âge, et prit part à une conversation générale avec les autres membres de l'assemblée.

- "Cette maison est admirablement située," dit Mr Pickwick.

- "Admirablement !" dirent MM. Snodgrass, Tupman et Winkle en écho.

- "Oui, c'est bien mon avis," dit Mr Wardle.

- "Il n'y a pas de meilleur coin dans tout le comté de Kent, Monsieur," dit l'homme décidé au visage de reinette ; "il n'y en a pas un seul, Monsieur, je vous assure qu'il n'y en a pas, Monsieur."

L'homme décidé
jeta autour de lui un regard de triomphe, comme si, après s'être heurté à la contradiction de quelque interlocuteur, il eût fini par avoir le dernier mot.

- "Il n'y a pas de meilleur coin dans tout le Kent," répéta l'homme décidé après un silence.

- "Sauf les Prés de Mullins," déclara le gros homme sur un ton solennel.

- "Les Prés de Mullins !" s'exclama l'autre, avec un profond mépris.

- "Ouais, les Prés de Mullins," répéta le gros homme.

- "C'est une terre de premier ordre," dit un autre gros homme, intervenant.

- "C'est parfaitement exact," dit un troisième gros homme.

- "Tout le monde le sait,"
dit l'hôte corpulent.

L'homme décidé
promena autour de lui un regard dubitatif, mais s'apercevant qu'il était en minorité, il prit un air de compassion et ne souffla mot.

_________________
"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. - Pierre Desproges

Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. - Pierre Desproges
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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE SIXIEME   Ven 8 Déc - 15:11

- "De quoi parle-t-on ?" demanda la vieille dame à l'une de ses petites-filles d'une voix claironnante ; car, comme beaucoup de sourds, elle n'avait jamais l'air de se figurer que les autres gens pourraient entendre ce qu'elle disait elle-même.

- "De la terre, grand-mère.

- De la terre, et alors ? Y a-t-il quelque chose qui ne va pas ?

- Non, non. Mr Miller disait que notre terre est supérieure à celle des Prés de Mullins.

- Qu'en sait-il ?"
demanda la vieille dame avec indignation. "Miller est un fat et un vaniteux, et tu peux le lui dire de ma part."

Ce disant, la vieille dame, sans se rendre compte qu'elle n'avait pas précisément parlé à voix basse, se redressa et lança au délinquant d'aspect résolu des regards tranchants comme des couteaux à découper.

- "Allons, allons," dit l'hôte d'un air affairé, dans son désir bien naturel de changer de conversation, "que diriez-vous d'une partie de whist, monsieur Pickwick ?

- Cela me ferait le plus grand plaisir," répliqua ce dernier ; "mais n'organisez pas une partie pour moi, je vous en prie.

- Mais je vous assure que ma mère aime beaucoup le whist," dit Mr Wardle, "n'est-ce pas, mère ?"

La vieille dame, qui était beaucoup moins sourde sur ce sujet que sur tout autre, répondit affirmativement.

- "Joe, Joe !" dit le vieux monsieur ; "Joe - le Diable emporte ce - ah, le voici : prépare-nous les tables de jeu."

Le léthargique jeune garçon parvint, sans qu'il fût nécessaire de le stimuler davantage, à installer deux tables de jeu : l'une pour le nain jaune, et l'autre pour le whist. Les joueurs de whist furent Mr Pickwick et la vieille dame, Mr Miller et le gros monsieur. Tous les autres membres de la compagnie prirent part au jeu collectif.

La partie de whist
fut menée avec toute la gravité d'attitude et tout le calme qu'exige l'occupation portant ce nom : c'est un rite solennel auquel, nous semble-t-il, on a très irrévérencieusement et ignominieusement appliqué le nom de "jeu." En revanche, la table de nain jaune était d'une gaieté si exubérante qu'elle dérangeait sérieusement les réflexions de Mr Miller ; comme il n'était pas aussi attentif qu'il l'aurait dû, il commit plusieurs crimes et délits de haute gravité, qui suscitèrent le courroux du gros monsieur à un degré extrême, et provoquèrent la satisfaction de la vieille dame en proportion.

- "Voilà !" déclara triomphalement le coupable Miller en ramassant la septième levée au terme d'une donne ; "je peux me flatter d'avoir joué cette fois du mieux qu'il était possible ; il n'y avait pas moyen de faire une levée de plus.

- Miller aurait dû couper le carreau, n'est-ce pas, Monsieur ?" demanda la vieille dame.

Mr Pickwick
acquiesça d'un signe de tête.

- "Le fallait-il, vraiment ?" dit le malheureux, sollicitant, non sans inquiétude, l'avis de son partenaire.

- "Oui, Monsieur, il le fallait," dit le gros monsieur d'une voix imposante.

- "Désolé," dit Miller, tout déconcerté.

- "Nous n'en sommes pas plus avancés," grommela le gros monsieur.

- "Et deux points d'honneur qui nous font huit," dit Mr Pickwick.

Vint une autre donne.

- "J'appelle," dit la vieille dame.

- Gagné," répondit Mr Pickwick. "Dix pour nous, simple, et robre.

- On n'a jamais vu une chance pareille," dit Mr Miller.

- "On n'a jamais vu des cartes pareilles," dit le gros monsieur.

Un silence austère se fit ; Mr Pickwick plein de bonne humeur, la vieille dame de ferveur, le gros homme d'aigreur, et Mr Miller de terreur.

- "Encore dix points," dit la vieille dame.

Et de se donner un air de triomphe pour prendre note de cet événement en plaçant sous le chandelier une pièce de six pence et un demi-penny tout bosselé.

- "Nous avons dix, Monsieur," dit Mr Pickwick.

- "Je ne l'ignore pas, Monsieur," répondit le gros monsieur avec brusquerie.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE SIXIEME   Sam 9 Déc - 14:33

Une autre partie, au résultat analogue, fut suivie d'une renonce de l'infortuné Miller ; sur quoi le gros monsieur se mit dans un état de vive irritation personnelle qui dura jusqu'à la fin du jeu ; il se retira alors dans un coin et resta complètement muet pendant une heure vingt-sept minutes ; à l'expiration de ce laps de temps, il quitta sa retraite et vint offrir à Mr Pickwick une prise de tabac, de l'air d'un homme qui s'est résolu à pardonner en chrétien les torts qu'on lui a infligés. L'ouïe de la vieille dame fit de nets progrès, et l'infortuné Miller se sentit aussi hors de son élément qu'un dauphin dans une guérite.

Cependant la partie de nain jaune se déroulait dans la plus franche gaieté. Isabel Wardle et Mr Trundle entrèrent en association, et Emily Wardle et Mr Snodgrass également ; et Mr Tupman lui-même fonda avec la tante célibataire une société par actions de jetons et de gentillesses. Le vieux Mr Wardle était au comble de la jovialité ; et il se montrait si drôle dans son rôle de banquier, et les vieilles dames si avides d'empocher leurs gains, que toute la table était plongée dans un tumulte ininterrompu de rire et d'amusement. Il y avait une vieille dame qui avait toujours cinq ou six cartes pour lesquelles elle était pénalisée, et cela faisait rire tout le monde à chaque tour, infailliblement ; et quand la vieille dame avait l'air contrariée de devoir payer l'amende, on riait de plus belle ; là-dessus, le visage de la vieille dame s'éclairait quelque peu, et elle finissait par rire plus fort que quiconque. D'autre part, quand la tante célibataire tomba sur un "mariage", les jeunes filles se remirent à rire, et la tante célibataire parut prête à se fâcher ; mais elle sentit Mr Tupman lui étreindre la main sous la table, se dérida à son tour, et prit un air passablement entendu, comme pour indiquer que le mariage n'était pas en réalité aussi éloigné que certains le croyaient ; sur quoi tous rirent derechef, et surtout le vieux Mr Wardle, qui goûtait la plaisanterie tout autant que les plus jeunes. Quant à Mr Snodgrass, il ne faisait que glisser des réflexions poétiques à l'oreille de son associée, ce qui inspira à un vieux monsieur de délicates facéties touchant les associations au jeu et les associations pour la vie ; et ledit vieux monsieur fut amené à émettre quelques remarques sur ce sujet, accompagnées de maint clin d'œil et de maint gloussement, qui égayèrent fort la compagnie et surtout la femme de ce vieux monsieur. Et Mr Winkle fit étalage de plaisanteries fort connues dans la capitale, mais tout-à-fait inconnues à la campagne ; et comme tout le monde en rit de grand cœur et les déclara excellentes, Mr Winkle se trouva dans une position d'honneur et de gloire infinis. Et l'aimable ecclésiastique regardait la scène avec bienveillance ; car les visages épanouis qui entouraient la table réjouissaient ce brave vieillard à son tour : même si cette gaieté était un peu tapageuse, du moins venait-elle des cœurs et non des lèvres : et n'est-ce point là, après tout, la meilleure espèce de gaieté ?

La soirée s'écoula rapidement au milieu de ces joyeux amusements ; et quand le souper simple mais substantiel eut été expédié et que la petite assemblée forma un cercle amical autour du feu, Mr Pickwick se dit que jamais de sa vie il n'avait été aussi heureux, ni aussi enclin à goûter le moment présent sans en rien laisser perdre.

- "Eh bien," dit l'hôte accueillant, qui s'assit en grande pompe près du fauteuil de la vieille dame, dont il tenait la main serrée dans la sienne, "c'est exactement cela que j'aime le mieux - les moments les plus heureux de ma vie se sont passés près de cette vieille cheminée ; et j'y suis tellement attaché que j'y fais brûler un feu d'enfer tous les soirs, jusqu'à ce qu'il fasse vraiment trop chaud pour qu'on puisse le supporter. Voyez-vous, ma pauvre vieille mère que voici s'asseyait près de cette cheminée sur ce petit tabouret quand elle était petite fille, n'est-ce pas, mère ?"

Les larmes qui jaillissent spontanément des yeux quand se trouvent soudain évoqués les souvenirs des jours anciens et du bonheur de jadis, coulèrent en silence sur les joues de la vieille dame, qui hocha la tête avec un sourire mélancolique.

- "Il faut me pardonner de parler de cette vieille maison, monsieur Pickwick," reprit l'hôte après un court silence, "car je l'aime tendrement, et je n'en ai jamais connu d'autre - les vieilles maisons et les vieilles terres sont pour moi comme de vieux amis ; et il en est de même pour notre petite église avec son lierre ; à ce propos, je vous signale que notre excellent ami que voici a composé une chanson au moment de son arrivée parmi nous. Monsieur Snodgrass, votre verre n'est-il pas vide ?

- J'ai ce qu'il me faut, je vous remercie," répondit ce dernier, dont la curiosité poétique avait été vivement stimulée par les derniers mots de son hôte. "Je vous demande pardon, mais ne parliez-vous pas d'une chanson du Lierre ?

- C'est à votre vis-à-vis qu'il faut poser la question," dit l'hôte d'un air entendu en désignant d'un signe de tête le pasteur.

- "Me permettrez-vous de vous dire que je serais heureux de vous l'entendre réciter, Monsieur ?" demanda Mr Snodgrass.

- "Ma foi," répondit l'ecclésiastique, "c'est fort peu de chose en vérité ; et ma seule excuse pour l'avoir jamais commise, c'est que j'étais très jeune à l'époque. Cependant, si tel est votre désir, vous allez l'entendre comme je l'ai écrite."

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE SIXIEME   Sam 9 Déc - 15:19

Un murmure de curiosité lui répondit naturellement ; et le vieux monsieur se mit en devoir de réciter, non sans que sa femme lui soufflât à plusieurs reprises, les vers en question.

- "Je les ai intitulés," dit-il :
LE LIERRE VERDOYANT


Ah ! qu'il est raffiné, le lierre verdoyant,
Qui grimpe au long des murs qui meurent.
Il faut, je crois, des mets de choix pour ce gourmand
En sa froide et solitaire demeure.
Seuls, la pierre effritée ou bien les murs croulants
Au goût de ce raffiné peuvent plaire,
Et la poussière aussi qui est l'œuvre des ans
Pour lui sera joyeuse chère.
Grimpant aux lieux que nul autre ne hante,
Le lierre verdoyant est une étrange plante.



Vite, il suit son chemin, bien qu'il ne soit ailé,
Car son vieux cœur n'a pas de défaillance.
Comme il sait s'attacher, s'accrocher, se coller
Au tronc de son ami, le chêne immense !
Il rampe avec adresse au long de son terrain,
Agitant au vent ses feuilles amènes,
Et tout joyeusement il enserre, il étreint
Le riche terreau des tombes humaines.
Il va. Jamais la Mort ne l'épouvante,
Le lierre verdoyant est une étrange plante
.

Les siècles ont passé ; leur œuvre est en lambeaux,
Les nations se sont dispersées ;
Mais le vieux lierre intact est toujours aussi beau
Car ses vertes couleurs ne sont point effacées.
Resté seul aujourd'hui le lierre courageux
Du passé fera sa pâture,
Les plus beaux monuments des humains ambitieux
Pour lui seront à la fin nourriture.
Il va toujours, du temps suivant la pente,
Le lierre verdoyant est une étrange plante."

Pendant que le vieux monsieur récitait une deuxième fois ces vers pour permettre à Mr Snodgrass de les noter, Mr Pickwick étudia les traits de son visage avec un vif intérêt. Quand le vieux monsieur eut achevé sa dictée, et que Mr Snodgrass eut remis son calepin dans sa poche, Mr Pickwick déclara :

- "Excusez-moi, Monsieur, de faire une telle remarque alors que nous nous connaissons depuis si peu de temps ; mais il me semble qu'un homme comme vous ne peut manquer d'avoir observé un grand nombre de spectacles et d'événements dignes d'être notés au cours de votre carrière de ministre de l'Evangile.

- Assurément, j'ai été témoin de certains faits," répondit le vieux monsieur ; "mais les personnages et les incidents, dans un champ d'action aussi réduit que le mien, ont toujours eu un caractère très simple et très ordinaire.

- Vous aviez tout de même pris quelques notes, il me semble, au sujet de John Edmunds, n'est-ce pas ?" demanda Mr Wardle, qui était manifestement très désireux de mettre son ami en valeur pour l'édification de ses nouveaux visiteurs.

Le vieux monsieur inclina légèrement la tête en signe d'assentiment, et il se disposait à changer le sujet de la conversation, quand Mr Pickwick déclara :

- "Je vous demande pardon, Monsieur ; mais dites-moi, je vous prie, si je puis me permettre de poser la question : qui était John Edmunds ?

- C'est exactement ce que j'allais vous demander," dit Mr Snodgrass, avec empressement. 

- "Vous ne pouvez plus guère vous dérober," dit l'hôte jovial. "Il vous faudra satisfaire tôt ou tard la curiosité de ces messieurs ; vous feriez donc mieux de profiter de cette occasion favorable pour le faire tout de suite."

Le vieux monsieur eut un sourire aimable en avançant sa chaise ; les autres membres de la compagnie rapprochèrent les leurs, surtout Mr Tupman et la tante célibataire, qui étaient peut-être un peu durs d'oreille ; et lorsque le cornet acoustique de la vieille dame eut été adapté aux circonstances et que Mr Miller (qui s'était endormi pendant la récitation des vers) eut été tiré de son somme par un pinçon que lui administra sous la table à titre d'avertissement son ex-partenaire, le gros homme pompeux, le pasteur commença sans autre préambule le récit suivant, auquel nous nous sommes permis de donner pour titre :

LE RETOUR DU FORÇAT


"Dans les débuts de mon installation dans ce village," dit le vieil homme, "c'est-à-dire il y a exactement vingt-cinq ans, le plus fâcheusement connu de mes paroissiens était un nommé Edmunds qui exploitait une petite ferme non loin d'ici. C'était un homme méchant, violent, cruel ; il avait des habitudes d'oisiveté et de débauche, et un tempérament emporté et féroce. En dehors des quelques vauriens paresseux et sans scrupules avec lesquels il passait son temps à vagabonder dans les champs, ou à s'abrutir au cabaret, il n'avait pas d'amis ni de relations ; les gens n'avaient garde de parler à un homme que beaucoup craignaient et que tous abhorraient, et tout le monde fuyait donc la compagnie d'Edmunds.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE SIXIEME   Dim 10 Déc - 15:36

"Cet homme avait une femme et un fils âgé environ de douze ans à mon arrivée. Nul ne peut se faire une juste idée de l'acuité des souffrances de cette femme, de sa façon douce et patiente de les subir, de la sollicitude angoissée avec laquelle elle élevait ce garçon. Dieu me pardonne mes conjectures si elles sont contraires à la charité, mais je crois fermement et de toute mon âme que cet homme essaya méthodiquement pendant mainte année de la faire mourir de chagrin ; elle supporta tout pour l'amour de son enfant, et aussi, si étrange que cela puisse paraître à beaucoup de gens, pour l'amour de son père ; en effet, si abject qu'il fût, et si cruellement qu'il l'eût traitée, elle l'avait aimé jadis, et le souvenir de ce qu'il avait été pour elle éveillait en son cœur des sentiments d'indulgence et de résignation à la souffrance, de ces sentiments comme, seules de toutes les créatures, en connaissent les femmes.

"Ils étaient pauvres - comment en eût-il été autrement alors que l'homme avait une telle conduite ; mais les efforts incessants et inlassables de la femme, à toute heure du jour, sans relâche de l'aube au soir, les préservaient de la misère complète. Ces efforts étaient bien mal récompensés. Les gens qui passaient par là le soir, ou parfois à une heure avancée de la nuit, racontaient qu'ils avaient entendu les gémissements et les sanglots d'une femme en détresse, et des bruits de coups ; et plus d'une fois, après minuit, le jeune garçon vint frapper doucement à la porte d'un voisin chez qui on l'avait envoyé pour lui permettre d'échapper à l'ivresse furieuse d'un père dénaturé.

"Pendant toute cette période, la malheureuse, qui portait sur sa personne des traces de mauvais traitements et de violences, qu'elle ne parvenait pas à dissimuler complètement, fréquenta assidûment notre petite église. Régulièrement, tous les dimanches, matin et soir, elle occupait le même banc avec son fils à son côté ; et bien qu'ils fussent tous deux pauvrement vêtus (bien plus pauvrement que nombre de leurs voisins de rang plus humble), ils étaient toujours propres et nets. Tout le monde avait un salut amical et une parole aimable à offrir "à cette pauvre Mrs Edmunds" ; et parfois, quand elle s'arrêtait pour échanger quelques mots avec un voisin, à la fin de l'office, dans la petite allée d'ormes qui mène au porche de l'église, ou s'attardait quelque peu pour contempler avec toute sa fierté et sa tendresse de mère l'apparence robuste de son fils, qui s'amusait sous ses yeux avec ses petits compagnons, alors son visage ravagé s'éclairait d'une expression de gratitude profonde ; et elle prenait un air, sinon de gaieté et de bonheur, du moins de paisible contentement.

"Cinq ou six années passèrent ; le petit garçon était devenu un jeune homme vigoureux et bien bâti. Le temps qui avait fortifié la frêle stature de l'enfant et donné la force de l'âge adulte à ses faibles membres, avait aussi courbé la silhouette de sa mère et ralenti sa démarche ; mais le bras qui aurait dû la soutenir n'était plus passé sous le sien ; le visage qui aurait dû la réconforter ne levait plus les yeux vers elle. Elle occupait le banc d'autrefois, mais il y avait à son côté une place vide. Sa Bible était toujours entretenue avec autant de soin, ses pages marquées d'avance pour être retrouvées aisément, comme autrefois ; mais il n'y avait personne pour la lire avec elle ; et ses larmes tombaient d'abondance, noyant le texte à ses yeux. Ses voisins avaient autant de bonté pour elle qu'autrefois, mais elle se dérobait à leurs salutations en détournant la tête. Elle ne s'attardait plus désormais parmi les vieux ormes, elle n'avait plus le réconfort d'espérer un bonheur à venir. Dans son affliction, la pauvre femme rabattait davantage les bords de son bonnet sur son visage, et s'éloignait à pas pressés.

"Faut-il vous dire ce qu'avait fait ce jeune homme ?
Lui qui, si loin qu'il portât ses regards dans le passé, vers les premiers jours d'enfance qu'il pût se rappeler après l'éveil de la conscience, n'avait aucun souvenir à évoquer qui ne se rattachât d'une façon ou d'une autre à la longue série de privations volontaires endurées par sa mère par amour pour lui, aux mauvais traitements, aux insultes et aux violences qu'elle avait subis, toujours pour lui ... Faut-il vous dire que, sans se soucier le moins du monde de ce cœur meurtri, avec un effort obstiné pour oublier tout ce qu'elle avait fait et enduré pour lui, ce jeune homme s'était lié à des êtres dépravés et dissolus, et menait inconsidérément une vie de folie, qui ne pouvait manquer de causer sa propre mort et la honte de sa mère ? Pauvre nature humaine ! Il y a longtemps que vous l'avez deviné.

"La mesure de la souffrance et des malheurs de cette femme infortunée allait bientôt être portée à son comble. Nombre de délits avaient été commis dans le voisinage ; les coupables, n'étant pas découverts, s'enhardirent. Un cambriolage particulièrement audacieux et grave provoqua une vigilance dans les poursuites et une rigueur dans l'enquête auxquelles ils ne s'étaient pas attendus. Le jeune Edmunds fut soupçonné, ainsi que trois de ses compagnons. Il fut appréhendé, remis à la justice, jugé et condamné ... à mort.

"Le cri farouche et perçant d'une voix féminine, qui retentit dans toute la salle d'audience quand fut rendu ce terrible arrêt, ce cri résonne encore aujourd'hui à mes oreilles. Il frappa de terreur le cœur du coupable, que rien jusqu'alors, ni le procès, ni la condamnation, ni même l'approche de la Mort, n'avait réussi à émouvoir. Ses lèvres qui étaient sans cesse restées serrées dans une attitude d'obstination morose, frémirent et s'entrouvrirent involontairement ; son visage devint blanc comme un linge tandis qu'une sueur froide jaillissait de tous ses pores ; les membres robustes du malfaiteur tremblèrent, et on le vit chanceler au banc des accusés.

"Dans les premiers transports de sa souffrance mentale, la mère douloureuse vint se jeter à genoux à mes pieds, et implora avec ferveur le Tout-Puissant qui l'avait jusqu'alors soutenue dans tous ses malheurs, de la délivrer d'un monde d'infortune et de détresse et d'épargner la vie de son unique enfant. A ces transports succédèrent un accès de chagrin, puis une agitation violente, comme j'espère n'être plus jamais appelé à en contempler. Je compris dès cet instant que son cœur se brisait ; mais pas un instant je n'entendis une plainte ou une protestation s'échapper de ses lèvres.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE SIXIEME   Dim 10 Déc - 16:26

"Ce fut un pitoyable spectacle que de voir cette femme dans la cour de la prison, jour après jour, essayer avec passion, avec ferveur, par la tendresse et par la supplication, de fléchir le cœur endurci de son fils impénitent. Ce fut en vain. Il resta maussade, obstiné, impassible. La commutation inespérée de sa peine en quatorze années de déportation ne parvint pas même à atténuer un instant son attitude de bravade hargneuse.

"Mais l'esprit de résignation et de soumission qui avait si longtemps soutenu la mère, devint impuissant à lutter contre la faiblesse et l'infirmité de son corps. Elle tomba malade.
Elle arracha du lit ses membres chancelants pour rendre visite une fois encore à son fils, mais la force lui manqua et elle s'abattit, impuissante, sur le sol.

"C'est alors que la froideur et l'indifférence dont se targuait le jeune homme furent mises à rude épreuve, et le châtiment qui l'accabla faillit lui faire perdre la raison. Un jour passa sans que sa mère vînt, un autre s'écoula, et elle ne parut pas ; vint le soir d'un troisième jour, sans qu'il l'eût revue ; et vingt-quatre heures plus tard, il allait être séparé d'elle, peut-être à tout jamais. Ah ! avec quelle force la pensée longtemps refoulée des temps passés lui revint à l'esprit, tandis qu'il courait presque d'un bout à l'autre de l'étroite cour - comme si les nouvelles risquaient d'arriver plus vite grâce à sa hâte à lui ! - et avec quelle amertume le sentiment de son impuissance et de son isolement l'envahit quand il apprit la vérité ! Sa mère, le seul parent véritable qu'il eût jamais connu, était malade, mourante peut-être, à moins d'un mille de l'endroit où il se trouvait : s'il avait été libre et sans entraves, il lui aurait suffi de quelques minutes pour être à son chevet. Il se rua sur la grille, et empoignant les barreaux de fer avec l'énergie du désespoir, il la secoua jusqu'à la faire vibrer sous ses efforts, puis il se jeta contre l'épaisse muraille comme s'il espérait se frayer de force un passage à travers les pierres ; mais le solide édifice se rit de ses efforts débiles, et il se remit à frapper dans ses mains et à pleurer comme un enfant.

"Je portai le pardon et la bénédiction de la mère à son fils dans la prison ; et je rapportai à son chevet l'assurance solennelle de son repentir, et un fervent appel à l'indulgence.
J'écoutai avec pitié et compassion cet homme repentant faire mille petits projets pour aider et réconforter sa mère lorsqu'il reviendrait ; mais je savais que plusieurs mois avant qu'il arrivât à destination, sa mère aurait quitté ce monde.

"Il fut emmené la nuit. Quelques semaines plus tard l'âme de la pauvre femme prit son essor, pour gagner, j'en ai le ferme espoir et la solennelle conviction, le lieu du repos et du bonheur éternels. C'est moi qui célébrai le service funèbre sur sa dépouille. Elle repose dans notre petit cimetière. Il n'y a pas de pierre sur sa tombe. Ses peines étaient connues des hommes ; Dieu seul connut ses vertus.

"Il avait été entendu avant le départ du forçat qu'il écrirait à sa mère dès qu'il en obtiendrait l'autorisation et que la lettre porterait mon adresse. Le père avait catégoriquement refusé de revoir son fils depuis le moment de son arrestation ; et peu lui importait qu'il fût mort ou vivant. Bien des années passèrent sans nous apporter des nouvelles de lui ; et quand plus de la moitié de son temps de déportation se fut écoulée sans que j'eusse reçu de lettre, j'en conclus qu'il était mort, et je dois dire que j'espérais presque qu'il en fût ainsi.

"Cependant Edmunds, à son arrivée à la colonie, avait été envoyé à une grande distance dans l'intérieur des terres ; et c'est peut-être ce qui explique que plusieurs lettres eussent été expédiées sans qu'aucune parvînt entre mes mains. Il resta dans le même endroit pendant la totalité des quatorze années. A la fin de son temps, fermement fidèle à sa résolution de jadis et à la promesse qu'il avait faite à sa mère, il trouva le moyen de revenir en Angleterre en dépit de difficultés sans nombre et regagna à pied son village natal.

"Par un beau dimanche soir du mois d'août, John Edmunds mit le pied dans le village qu'il avait quitté dix-sept ans auparavant dans la honte et le déshonneur. Le plus court chemin l'amenait à traverser le cimetière. L'homme sentit son cœur se gonfler d'émotion quand il en franchit la clôture. Les grands vieux ormes, dont les branches laissaient passer çà et là et tomber sur l'allée ombragée un rayon de la splendide lumière du soleil déclinant, éveillèrent en lui le souvenir de ses premières années. Il se revit tel qu'il était alors, serrant la main de sa mère pour se rendre paisiblement à l'église. Il se rappela l'habitude qu'il avait eue de lever les yeux vers son pâle visage ; et il se rappela que les yeux de sa mère s'emplissaient parfois de larmes quand elle regardait longuement les traits de son fils, de larmes brûlantes qui lui tombaient sur le front lorsqu'elle se penchait pour l'embrasser, et le faisaient pleurer à son tour, bien qu'il ne pût deviner combien amères étaient les larmes maternelles. Il songea au nombre de fois où il avait couru joyeusement dans cette allée avec un juvénile compagnon de jeu, en se retournant de temps à autre pour apercevoir le sourire de sa mère, ou entendre la douceur de sa voix ; c'est alors que sa mémoire parut se délivrer d'un voile, et que des paroles non payées de retour, des avertissements dédaignés, et des promesses violées se pressèrent en foule dans son souvenir au point que son cœur défaillit et qu'ils lui devinrent intolérables.

"Il entra dans l'église.
L'office du soir avait pris soin et les fidèles s'étaient dispersés, mais elle n'était pas encore fermée. Ses pas retentirent avec un bruit sourd sous la voûte basse de l'édifice, et il eut presque peur de sa solitude, tant l'endroit était calme et silencieux. Il promena son regard autour de lui. Rien n'avait changé. Les lieux lui parurent plus petits qu'autrefois, mais il y avait toujours là les mêmes monuments qu'il avait mille fois contemplés avec une sorte de crainte enfantine, la petite chaire au coussin fané, la table de communion devant laquelle il avait si souvent récité les Commandements qu'il vénérait enfant, et qu'homme, il avait oubliés. Il s'approcha du banc familier ; il avait un air froid et abandonné. Le coussin avait disparu, et la Bible n'était plus là. Peut-être sa mère occupait-elle maintenant un banc plus pauvre, ou peut-être était-elle devenue et ne pouvait-elle plus se rendre seule à l'église. Une sensation glaciale l'envahit, et il trembla violemment en s'éloignant.

"Un vieil homme entra sous le porche quand il l'atteignit. Edmunds recula brusquement, car il le reconnaissait bien ; il l'avait vu mainte fois creuser des tombes dans le cimetière. Qu'allait dire cet homme au forçat libéré ?

"Le vieil homme leva les yeux sur le visage de l'inconnu, lui souhaita le bonsoir, et poursuivit lentement sa marche. Il ne se souvenait pas de lui.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE SIXIEME   Jeu 14 Déc - 13:20

"Il descendit la côte, et traversa le village. Le temps était doux, et les gens étaient assis devant leurs portes ou se promenaient dans leurs petits jardins quand il passa. Ils profitaient de la sérénité du soir et de l'interruption de leur labeur. Maint regard se tourna vers lui, qui jetait un coup-d'œil de part et d'autre pour voir si quelqu'un, l'ayant reconnu, allait le fuir. Il y avait des visages inconnus dans presque toutes les maisons ; dans certaines il reconnut la silhouette épaissie d'un ancien camarade d'école (qui était encore petit garçon la dernière fois qu'il l'avait vu), entouré d'une troupe d'enfants joyeux ; dans d'autres il vit, assis dans un fauteuil, à la porte d'une chaumière, un vieillard affaibli et infirme, qui n'était dans son souvenir qu'un travailleur solide et vigoureux ; mais tous l'avaient oublié, et il passa son chemin sans être reconnu.

"La dernière lueur adoucie du soleil couchant était tombée sur la terre, illuminant d'un éclat splendide les gerbes de blé jaunes ; elle allongeait l'ombre des arbres du verger, quand il arriva devant la maison familière, le foyer de son enfance, que son cœur avait aspiré à retrouver, avec une indescriptible intensité de tendresse, pendant ses longues et épuisantes années de captivité et de souffrance. La clôture était basse (pourtant il se souvenait fort bien du temps où elle lui avait fait l'effet d'un mur élevé) et il put plonger son regard dans le jardin d'autrefois. Il y avait plus de plantes et des fleurs plus gaies qu'autrefois, mais les vieux arbres étaient toujours là, l'arbre même au pied duquel il s'était mille fois étendu, fatigué de jouer au soleil, pour se sentir envahi peu à peu par le doux sommeil paisible de l'enfance heureuse. Il y avait des voix dans la maison. Il tendit l'oreille mais le son ne lui en parut pas familier ; c'étaient des voix inconnues. Elles étaient gaies par surcroît ; et il savait bien que sa pauvre mère ne pouvait pas être d'humeur joyeuse en son absence. La porte s'ouvrit, et un groupe de petits enfants s'élança dans le jardin, criant et se bousculant. Leur père, un petit dans les bras, parut sur le seuil, et ils se pressèrent autour de lui, en frappant dans leurs petites mains et en le tirant pour qu'il vînt se joindre à leurs joyeux divertissements. Le forçat songea aux nombreuses circonstances où il s'était dérobé aux regardx de son père en ce même endroit. Il se rappela combien de fois il avait enseveli sa tête tremblante sous les couvertures et entendu les mots cruels, les coups implacables et les gémissements de sa mère ; et, bien que l'homme sanglotât bruyamment, torturé par ces pensées, quand il quitta ces lieux, il serrait les poings et les dents, en proie à une colère violente et meurtrière.

"Tel était donc ce retour qu'il avait appelé de ses vœux pendant l'interminable écoulement de tant d'années, et pour lequel il avait enduré tant de souffrances ! Pas un visage pour l'accueillir, pas un regard de pardon, pas une maison pour le recevoir, pas une main tendue pour l'aider, et tout cela dans son vieux village ! Qu'avait été sa solitude, au plus épais des forêts désertes, où l'on ne voyait jamais forme humaine, en comparaison de ce jour !


"Il comprit que dans la terre lointaine de la servitude et de l'infamie, il avait pensé à son pays natal tel qu'il était au moment de son départ et non tel qu'il serait à son retour. La triste réalité lui glaça le cœur d'un coup, et son courage l'abandonna. Il n'eut pas l'énergie de se renseigner, ou de se présenter à la seule personne qui risquât de le recevoir avec bonté et compassion. Il poursuivit lentement sa marche : évitant le bord de la route comme un coupable, il entra dans un pré dont il se souvenait bien ; et, se cachant le visage dans ses mains, il se laissa tomber sur l'herbe.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE SIXIEME   Jeu 14 Déc - 13:43

"Il n'avait pas remarqué qu'un homme était couché sur le talus à côté de lui ; ses vêtements firent un bruissement quand il se retourna pour jeter un regard furtif sur le nouveau venu ; et Edmunds leva la tête.

"L'homme s'était mis sur son séant.
Il avait le dos très voûté, et le visage jaune et ridé. Sa tenue révélait un pensionnaire de l'asile : il avait l'air d'être très vieux, mais plutôt, semblait-il, du fait de la dissipation ou de la maladie que du nombre des années. Il regardait fixement l'inconnu, et ses yeux, d'abord ternes et inexpressifs, parurent s'éclairer d'une lueur de terreur étrange lorsqu'ils se furent fixés sur lui quelques instants, et semblèrent prêts à sortir de leurs orbites. Edmunds se dressa peu à peu sur ses genoux, en regardant de plus en plus attentivement le visage du vieillard. Ils s'examinèrent en silence. 

"Le vieil homme était d'une pâleur mortelle.
Il frissonna et se mit sur ses jambes en chancelant. Edmunds se leva d'un bond. L'homme recula d'un ou deux pas. Edmunds s'avança.

- "Fais-moi entendre ta voix," dit le forçat d'une voix indistincte et hésitante. 

- "Eloigne-toi !" s'écria le vieillard, en ajoutant un hideux juron. 

"Le forçat se rapprocha de lui. 

- "Eloigne-toi !"
hurla le vieil homme.

"Fou de terreur, il leva son bâton, et en frappa Edmunds au visage d'un coup violent. 

- "Mon père ... démon !" murmura le forçat, entre ses dents serrées.

"Il s'élança en avant comme un fou, et saisit le vieillard à la gorge ... mais c'était son père ; et son bras retomba sans force à son côté. 

"Le vieil homme poussa un grand hurlement qui retentit à travers les champs solitaires comme la clameur d'un esprit malfaisant. Son visage devint violacé : le sang jaillit de sa bouche et de son nez, et teignit l'herbe d'un rouge intense et sombre, tandis qu'il chancelait et tombait. Un vaisseau sanguin s'était rompu et il expira avant que son fils eût le temps de le relever."




"Dans le coin du cimetière," reprit le pasteur après quelques instants de silence, "dans le coin du cimetière dont j'ai parlé, est enterré un homme qui après ces événements resta trois ans à mon service, et qui fit preuve d'autant de contrition, de repentance et d'humilité sincères qu'on en peut trouver chez les humains. Nul autre que moi ne sut jamais du vivant de cet homme qui il était, ni d'où il venait : c'était John Edmunds, le forçat libéré."

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