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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE SEPTIEME

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Masques de Venise
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MessageSujet: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE SEPTIEME   Sam 16 Déc - 14:55

VII

Comment Mr Winkle, Au Lieu De Tuer Le Corbeau En Tirant Sur Le Pigeon, Blessa Le Pigeon En Tirant Sur Le Corbeau ;
Comment Le Club De Cricket De Dingley Dell Joua Contre Le Tout-Muggleton,
& Comment Le Tout-Muggleton Dîna Aux Frais De Dingley Dell ;
Ainsi Que D'Autres Circonstances Intéressantes & Instructives



Les fatigantes aventures de la journée, ou l'influence soporifique du récit du pasteur, exercèrent une influence si puissante sur le penchant de Mr Pickwick pour la somnolence, que moins de cinq minutes après avoir été conduit à sa confortable chambre, il s'endormit d'un sommeil profond et paisible. Il n'en fut tiré que par le soleil matinal qui dardait ses brillants rayons dans la pièce d'un air de reproche. Mr Pickwick n'était pas paresseux ; et il bondit comme un ardent guerrier hors de sa tente - nous voulons dire hors de son lit.

- "Quel plaisant, quel plaisant pays,"
dit cet enthousiaste personnage en ouvrant sa fenêtre treillissée. "Qui pourrait vivre à contempler des briques et des ardoises jours après jour, s'il a ressenti, ne fût-ce qu'une fois, l'influence d'un spectacle comme celui-ci ? Qui pourrait poursuivre son existence en des lieux où il n'est d'autres troupeaux que ceux des cheminées, où rien ne rappelle Pan sinon les pans de murs, où rien ne pousse si ce n'est l'herbe d'entre les pavés ? Qui pourrait supporter de traîner ses jours dans un tel endroit ? Qui, je vous le demande, pourrait le supporter ?"

Et après avoir fait subir à la solitude un contre-interrogatoire prolongé conforme aux précédents les plus réputés, Mr Pickwick passa la tête par la fenêtre treillissée, et regarda autour de lui.

L'odeur savoureuse et suave des meules de foin montait jusqu'à la fenêtre de sa chambre ; les cent parfums du petit potager situé au pied du mur embaumaient l'air ; les prés d'un vert intense brillaient sous la rosée du matin qui faisait scintiller chaque feuille agitée par une douce brise ; et les oiseaux chantaient comme si chaque goutte étincelante était pour eux une fontaine d'inspiration. Mr Pickwick s'abîma dans une rêverie enchanteresse et délicieuse.

- "Holà !" fut le bruit qui le rappela à lui.

Il regarda à sa droite, mais ne vit personne ; ses yeux se portèrent sur la gauche, et scrutèrent le paysage ; il sonda le ciel du regard, mais ce n'était pas là qu'on le demandait ; il fit alors ce qu'un esprit ordinaire aurait commencé par faire : il regarda dans le jardin, où il vit Mr Wardle.

- "Comment allez-vous ?" lui dit ce jovial personnage, tout essoufflé d'avance par la perspective des plaisirs de la journée. "Quel beau matin, n'est-ce pas ? Je suis content de vous voir si tôt levé. Dépêchez-vous de descendre et de sortir de la maison. Je vous attends ici."

Mr Pickwick ne se fit pas répéter l'invitation. Dix minutes lui suffirent pour achever sa toilette, et au bout de ce laps de temps, il se trouva aux côtés du vieux monsieur.

- "Holà !" dit à son tour Mr Pickwick en voyant son compagnon armé d'un fusil, et un autre fusil préparé sur l'herbe. "Que se passe-t-il ?

- Mais c'est que votre ami et moi," répondit l'hôte, "nous allons tirer le freux avant le petit-déjeuner. C'est un très bon tireur, n'est-ce pas ?

- Je l'ai entendu dire qu'il est excellent," répondit Mr Pickwick, "mais je ne l'ai jamais vu viser.

- Ma foi," dit l'hôte, "je voudrais bien le voir arriver. Joe - Joe !"

Le gros garçon, qui, sous l'influence de ce beau matin, n'avait pas l'air d'être beaucoup plus qu'aux trois-quarts endormi, sortit de la maison.

- "Monte donc appeler le monsieur, et dis-lui qu'il me trouvera avec Mr Pickwick près de la colonie de freux. Tu lui montreras le chemin pour y aller ; tu m'entends ?"

Le garçon partit pour s'acquitter de sa mission ; et l'hôte, portant les deux fusils comme un nouveau Robinson Crusoë, conduisit Mr Pickwick hors du jardin.

- "C'est ici," dit le vieux monsieur en s'arrêtant dans une allée d'arbres après quelques minutes de marche.

Cette indication était superflue ; car le croassement incessant des freux sans méfiance suffisait à indiquer leur présence.

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Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. - Pierre Desproges

Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. - Pierre Desproges
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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE SEPTIEME   Sam 16 Déc - 15:15

Le vieux monsieur posa un des fusils sur le sol, et chargea l'autre. 

- "Les voici," dit Mr Pickwick.

Tandis qu'il parlait, les silhouettes de MM. Tupman, Snodgrass et Winkle parurent au loin. Le gros garçon, ne sachant pas exactement lequel des messieurs il était chargé de prévenir, avait agi avec une remarquable sagacité, et, pour éviter tout risque d'erreur, les avait prévenus tous les trois.

- "Venez, venez," s'écria le vieux monsieur à l'adresse de Mr Winkle. "Un fervent de votre espèce aurait dû être sur pied depuis longtemps, même pour ce maigre gibier."

Mr Winkle répondit par un sourire contraint, et ramassa le deuxième fusil, et son visage arbora l'expression qu'on aurait pu prêter à un freux d'humeur contemplative, accablé par le pressentiment de sa prochaine mort violente. C'était peut-être de la ferveur, mais cela ressemblait étrangement à de la souffrance.

Le vieux monsieur fit un signe de tête ; et deux gamins déguenillés qui avaient gagné les lieux en bon ordre sous la conduite du Lambert [= le gros garçon] en herbe, commencèrent aussitôt à grimper sur deux des arbres.

- "A quoi vont servir ces jeunes garçons ?" demanda brusquement Mr Pickwick. Il était quelque peu inquiet ; car il ne savait trop si la misère du monde agricole, dont il avait souvent entendu parler, n'avait pas pu contraindre les jeunes garçons attachés au sol à se procurer de précaires et précieuses ressources en se muant en cibles pour chasseurs inexpérimentés.

- "C'est pour lever le gibier, tout simplement," répondit Mr Wardle en riant.

- Pour quoi faire ?" demanda Mr Pickwick.

- Eh bien, en langage clair, pour faire peur aux freux.

- Ah ! c'est tout ?


- Vous êtes rassuré ?

- Absolument.


- Parfait. Est-ce moi qui commence ?

- S'il vous plaît," dit Mr Winkle, heureux de profiter du plus petit répit.

- "Alors écartez-vous. Allez-y."

Un garçon poussa un cri et secoua une branche qui portait un nid. Cinq ou six jeunes freux qui se livraient à une conversation animée s'envolèrent pour aller s'enquérir de ce qui se passait. Le vieil homme tira en manière d'éclaircissement. Un volatile tomba, et les autres s'enfuirent. 

- "Ramasse-le, Joe," dit le vieux monsieur.

Il y avait un sourire sur la face du jeune homme quand il s'avança. De confuses visions de pâté de freux lui traversaient l'imagination. Il se mit à rire en se retirant avec l'oiseau - qui était dodu.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE SEPTIEME   Sam 16 Déc - 15:49

- "Maintenant, Mr Winkle," dit l'hôte tout en rechargeant son propre fusil. "A votre tour de tirer."

Mr Winkle s'avança et épaula. Mr Pickwick et ses amis rentrèrent involontairement la tête dans les épaules pour éviter d'être meurtris par le déluge de freux qui allait s'abattre, à n'en pas douter, après le tir meurtrier de leur ami. Il se fit un silence solennel, puis un cri, un battement d'ailes, un faible déclic.

- "Alors ?" dit le vieux monsieur.

- "Le coup ne part pas ?"
demanda Mr Pickwick.

- "Un raté," dit Mr Winkle, qui était très pâle, sans doute sous l'effet de la déception.

- "Bizarre," dit le vieux monsieur en prenant le fusil. "C'est la première fois que je vois un raté avec un de ces fusils-là. Mais, je ne vois pas trace de capsule.

- "Par exemple,"
dit Mr Winkle, "voilà que j'avais oublié la capsule !"

Cette légère omission fut réparée. Mr Pickwick se recroquevilla de nouveau. Mr Winkle fit quelques pas en avant d'un air décidé et résolu ; et Mr Tupman regarda la scène à l'abri d'un arbre. Le garçon poussa un cri ; quatre oiseaux s'envolèrent. Mr Winkle tira. On entendit un hurlement de douleur, poussé non par un oiseau mais par un homme. Mr Tupman avait sauvé la vie à d'innombrables oiseaux innocents en recevant une partie de la charge dans le bras gauche.

Il serait impossible de décrire la confusion qui s'ensuivit. Dire comment Mr Pickwick, dans le premier paroxysme de son émotion, traita Mr Winkle de "misérable !", comment Mr Tupman resta inanimé sur le sol, et comment Mr Winkle, horrifié, s'agenouilla près de lui ; comment Mr Tupman prononça d'une voix délirante un prénom féminin, ouvrit d'abord un œil, puis l'autre, et retomba en arrière en les refermant tous deux ; tout cela serait aussi difficile à narrer par le menu que de dépeindre la façon dont le malheureux revint à lui peu à peu, dont on lui banda le bras avec des mouchoirs, et dont on le ramena à pas lents, soutenu par les bras de ses amis anxieux.

Ils approchèrent de la maison. Les dames étaient à la porte du jardin, attendant leur arrivée et le petit-déjeuner. La tante célibataire apparut ; elle eut un sourire, et leur fit signe de marcher plus vite. Il était clair qu'elle ignorait le désastre. La pauvre créature ! Il est des circonstances où l'ignorance est une vraie bénédiction.

Ils approchèrent encore.

- "Mais, qu'est-il donc arrivé au vieux petit monsieur ?" demanda Isabel Wardle.

La tante célibataire ne prêta aucune attention à cette remarque ; elle crut qu'il s'agissait de Mr Pickwick. A ses yeux Tracy Tupman était un jouvenceau ; elle voyait son âge par le gros bout de la lorgnette.

- "Ne craignez rien," s'écria le vieil hôte, qui avait peur de causer de l'inquiétude à ses filles. 

Le petit groupe entourait si étroitement Mr Tupman, que les dames ne pouvaient pas encore discerner clairement la nature de l'accident.

- "Ne craignez rien," dit l'hôte.

- "Que se passe-t-il ?" glapirent les dames.

- "Mr Tupman a eu un petit accident ; voilà tout."

La tante célibataire poussa un hurlement strident, puis un éclat de rire hystérique, et tomba à la renverse dans les bras de ses nièces.

- "Jetez-lui un peu d'eau froide sur la tête," dit le vieux monsieur.

- "Non, non," murmura la tante célibataire ; "je vais mieux maintenant. Zabel, Emily - un chirurgien ! Est-il blessé ? - Est-il mort ? Est-il ... ha, ha, ha !"

Là-dessus, la tante célibataire se livra à l'accès numéro deux, de rire hystérique entremêlé de hurlements.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE SEPTIEME   Dim 17 Déc - 15:28

- "Calmez-vous," dit Mr Tupman, ému jusqu'au bord des larmes par cette expression de sympathie pour ses souffrances. "Chère, très chère Demoiselle, calmez-vous.

- C'est bien sa voix !" s'exclama la tante célibataire ; et de nets symptômes annonciateurs de la crise numéro trois se manifestèrent aussitôt. 

- "Ne vous inquiétez pas, je vous en supplie très chère demoiselle," dit Mr Tupman d'un ton apaisant. "Ma blessure est sans aucune gravité, je vous assure.

- Vous n'êtes donc pas mort !"
s'écria l'hystérique demoiselle. "Oh, dites-moi que vous n'êtes pas mort !

- Ne faites pas la sotte, Rachel," dit Mr Wardle, intervenant avec une rudesse qui ne seyait guère à la nature poétique de cette scène. "A quoi diable cela servirait-il qu'il vous dise qu'il n'est pas mort ?

- Non, non, je ne suis pas mort,"
dit Mr Tupman. "Je n'ai besoin que de votre aide. Permettez-moi de m'appuyer à votre bras. Oh, mademoiselle Rachel !" ajouta-t-il dans un souffle.

La remuante demoiselle s'avança, et lui offrit le bras. Ils entrèrent dans le petit salon. Mr Tupman porta délicatement à ses lèvres la main de la demoiselle, et se laissa tomber sur le sofa.

- "Vous sentez-vous affaibli ?" demanda l'anxieuse Rachel.

- "Non," dit Mr Tupman. "Ce n'est rien. J'irai mieux dans un instant." Il ferma les yeux.

- "Il dort," murmura la tante célibataire. (Il y avait à peine vingt secondes que ses organes oculaires s'étaient clos.) "Ce cher - ce très cher - Mr Tupman !"

Mr Tupman se dressa d'un bond :


- "Ah, répétez ces mots !" s'écria-t-il.

La demoiselle sursauta.

- "Vous n'avez pas pu les entendre !" dit-elle, en rougissant.

- "Mais si, je les ai entendus !" répliqua Mr Tupman. "Répétez-les. Répétez-les, si vous souhaitez que je guérisse. 

- Chut !" fit la demoiselle. "Mon frère."

Mr Tracy Tupman
reprit sa posture antérieure ; et Mr Wardle, escorté d'un praticien, entra dans la pièce.

Le bras fut examiné, la blessure pansée et déclarée très légère ; et les inquiétudes de tous s'étant ainsi apaisées, ils se mirent en devoir de satisfaire leurs appétits, cependant qu'une expression de bonne humeur reprenait possession des visages. Seul Mr Picwick demeurait silencieux et réservé. Le doute et la méfiance se peignaient sur sa physionomie. Sa foi en Mr Winkle avait été ébranlée, gravement ébranlée, par les incidents du matin.

- "Êtes-vous joueur de cricket ?" demanda Mr Wardle au tireur d'élite.

En toute autre circonstance, Mr Winkle eût répondu affirmativement. Mais il avait conscience de sa situation délicate, et il répondit modestement : "Non."

- "Et vous, Monsieur ?" demanda Mr Snodgrass.

- "Je l'ai été jadis," répliqua l'hôte ; "mais j'y ai renoncé maintenant. Je verse ma cotisation au club local, mais je ne joue plus.

- C'est aujourd'hui que se joue le grand match, je crois," dit Mr Pickwick.

- "En effet," répondit l'hôte. "Naturellement, vous seriez content d'y assister.

- Pour moi, Monsieur," répondit Mr Pickwick, "je me plais à contempler tous les exercices auxquels on peut s'adonner sans danger, et dans lesquels les efforts impuissants des maladroits ne menacent pas la vie humaine."

Mr Pickwick se tut, et ses yeux se fixèrent sur Mr Winkle, qui trembla sous le regard inquisiteur de son chef. Le grand homme détourna les yeux au bout de quelques secondes, et ajouta :

- "Aurons-nous le droit de laisser notre blessé aux bons soins de ces dames ?

- Vous ne sauriez me laisser entre de meilleures mains," dit Mr Tupman.

- "Ce serait tout-à-fait impossible," dit Mr Snodgrass.

Il fut donc décidé que Mr Tupman resterait à la maison, sous la garde des dames ; et que les autres invités, sous la conduite de Mr Wardle, se rendraient sur les lieux où allait se dérouler l'épreuve d'habileté qui avait tiré de sa torpeur tout Muggleton, et inoculé à Dingley Dell une agitation fiévreuse.

Leur trajet, qui n'excédait pas deux milles, les faisait passer par des chemins ombragés et des sentiers retirés ; et leur conversation roula sur le paysage ravissant qui les entourait de tous côtés ; aussi Mr Pickwick se sentit-il presque enclin à regretter la hâte dont ils avaient fait preuve, quand il se trouva dans la grand-rue de la ville de Muggleton.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE SEPTIEME   Dim 17 Déc - 16:11

Toutes les personnes qui ont le génie de la topographie savent parfaitement que Muggleton est une ville régulièrement constituée, pourvue qu'elle est d'un maire, de notables et de citoyens ; et quiconque a consulté les messages du maire aux citoyens, ou des citoyens au maire, ou du maire et des citoyens au conseil municipal, ou du maire, des citoyens et du conseil au Parlement, aura pu de la sorte apprendre ce qu'il aurait dû savoir depuis longtemps, c'est-à-dire que Muggleton est une commune ancienne et loyale, qui allie à une une défense zélée des principes chrétiens un attachement passionné aux droits du commerce ; en témoignage de quoi, le maire, les conseillers et les autres habitants ont à diverses reprises présenté non moins de mille quatre cent vingt pétitions pour l'abolition de l'esclavage des Noirs outre-mer, et autant contre toute modification du régime des usines en Angleterre ; soixante-huit en faveur de la vente des bénéfices dans l'église, et quatre-vingt-six pour l'interdiction de toute vente dans la rue le dimanche.

Mr Pickwick resta dans la rue principale de cette illustre cité, à contempler d'un air de curiosité non exempte d'intérêt les objets qui l'entouraient. Il y avait une place découverte pour le marché ; et au centre, une grande auberge, dont l'enseigne offrait aux regards un animal fort courant dans les œuvres d'art, mais qu'on rencontre rarement dans la nature : nous voulons parler d'un lion bleu, avec trois jambes arquées en l'air, et qui se balançait sur la pointe extrême de la griffe centrale de sa quatrième patte. On apercevait le bureau d'un commissaire-priseur-assureur, une minoterie, un marchand de tissus, un sellier, une distillerie, une épicerie, et une cordonnerie, ce dernier magasin étant en outre affecté à la diffusion de chapeaux, de bonnets, de linge de corps, de parapluies de coton et d'informations utiles. Il y avait une maison de brique rouge précédée d'une petite cour pavée, et tout le monde devinait qu'elle appartenait à l'avoué ; il y avait encore une autre maison de brique rouge munie de jalousies et, sur la porte, d'une large plaque en cuivre proclamant de façon très lisible qu'elle appartenait au médecin. Quelques gamins étaient en route pour le terrain de cricket ; et deux ou trois boutiquiers, debout sur le pas de leur porte, avaient l'air de regretter de n'être pas en route pour ce même lieu, où, selon toute apparence, ils auraient pu se rendre sans guère y perdre de clientèle. Après s'être arrêté pour faire ces remarques, qu'il avait l'intention de noter à un moment plus opportun, Mr Pickwick se hâta de rejoindre ses amis, qui avaient quitté la grand-rue et étaient déjà en vue du champ de bataille.

Les guichets
étaient plantés, ainsi que deux grandes tentes destinées au repos et à la restauration des parties adverses. Le jeu n'avait pas encore commencé. Deux ou trois Dingley-Delliens et Tout-Muggletoniens s'amusaient d'un air digne en s'envoyant négligemment la balle de main en main ; et plusieurs autres messieurs habillés comme eux de chapeaux de paille, de vestes de flanelle et de pantalons blancs (costume qui leur donnait tout à fait l'air d'être des plâtriers amateurs) étaient épars autour des tentes, vers l'une desquelles Mr Wardle conduisit son petit groupe.

Plusieurs douzaines de "bonjour !" saluèrent l'arrivée du vieux monsieur ;
et il se fit un grand soulèvement des chapeaux de paille, accompagné d'une inclinaison des vestes de flanelle, quand il présenta ses invités comme des gens de Londres, vivement désireux d'assister aux événements de la journée qui allaient leur procurer, à n'en pas douter, le plus vif plaisir.

- "Vous devriez entrer sous la tente, il me semble, Monsieur," dit un homme très corpulent, dont le buste et les jambes ressemblaient à la moitié d'un gigantesque rouleau de flanelle perché sur deux taies d'oreiller hypertrophiées.

- "Vous vous y trouverez beaucoup mieux, Monsieur," ajouta un autre homme corpulent, qui ressemblait nettement à l'autre moitié du susdit rouleau de flanelle.

- "Vous êtes très aimable," dit Mr Pickwick.

- "Par ici," dit le premier des deux hommes ; "c'est ici qu'on marque les points ; il n'y a pas de meilleur endroit sur tout le terrain."

Et le joueur de cricket, tout essoufflé, les conduisit à la tente en marchant devant eux.

- "Jeu admirable - exercice difficile - excellent entraînement - vraiment."

Telles furent les paroles qui frappèrent l'oreille de Mr Pickwick quand il entra sous la tente ; et la première chose qui lui tomba sous les yeux fut son ami à l'habit vert de la diligence de Rochester, qui discourait à perdre haleine pour la grande joie et l'extrême édification d'un petit cercle choisi parmi l'élite du Tout-Muggleton. Sa tenue vestimentaire s'était légèrement améliorée, et il portait des bottes ; mais il restait parfaitement reconnaissable.

L'inconnu reconnut aussitôt ses amis ; il s'élança, saisit la main de Mr Pickwick, et l'entraîna pour le faire asseoir avec son impétuosité coutumière, sans cesser un instant de parler, comme si toute l'organisation était placée tout spécialement sous sa protection et sa direction.

- "Par ici - par ici - on s'amuse fort - beaucoup de bière - par barriques - viande froide - par bœufs entiers ; moutarde - par tombereaux ; splendide journée - asseyez-vous - faites comme chez vous - très content de vous voir - vraiment."

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE SEPTIEME   Dim 17 Déc - 16:57

Mr Pickwick s'assit comme il y était invité, et MM. Winkle et Snodgrass obéirent aussi aux instructions de leur mystérieux ami. Mr Wardle contemplait la scène en silence, stupéfait.

- "Mr Wardle, un de mes amis," dit Mr Pickwick.

- Un de vos amis ! - Cher Monsieur, très honoré ! - les amis de nos amis - donnez-moi la main, Monsieur."

Et l'inconnu d'étreindre la main de Mr Wardle avec toute la ferveur qu'auraient justifiée des relations intimes de plusieurs années ; puis il recula de quelques pas, comme pour examiner plus complètement sa physionomie et son allure, puis lui serra de nouveau la main, plus chaleureusement encore, si possible.

- "Alors, comment vous trouvez-vous ici ?" dit Mr Pickwick, avec un sourire où l'expression de la bonté le disputait à celle de la stupeur.

- "Voilà," dit l'inconnu, " - descendu à la Couronne - à la Couronne de Muggleton - je rencontre un groupe - vestes de flanelle - pantalons blancs - sandwiches aux anchois - grillades de rognons - garçons charmants - merveilleux."

Mr Pickwick était suffisamment initié au système sténographique de l'inconnu pour conclure de cette déclaration rapide et décousue qu'il avait, de façon ou d'autre, lié connaissance avec les Tout-Muggletoniens ; et qu'il avait transformé cette connaissance, par un procédé dont il avait le secret, en une relation de bonne camaraderie suffisante pour servir de fondement à une invitation complète. Sa curiosité se trouva donc satisfaite, et, mettant ses lunettes, il put se préparer à suivre la partie qui commençait maintenant.

Le Tout-Muggleton avait le premier tour ;
et l'intérêt devant intense quand Mr Dumkins et Mr Podder, deux des membres les plus réputés de ce club distingué entre tous, gagnèrent, batte en main, leurs guichets respectifs. Mr Luffey, le plus bel ornement de Dingley Dell, fut mis en œuvre comme lanceur contre le redoutable Dumkins, et Mr Struggles fut choisi pour remplir les mêmes fonctions en face d'un Podder jusqu'alors invaincu. Plusieurs joueurs furent placés pour "monter la garde" en divers points du terrain, et chacun d'eux se figea dans l'attitude convenable en mettant une main sur chaque genou, et en se baissant beaucoup comme pour s'offrir au saut d'un débutant à saute-mouton. Tous les joueurs avertis font de même ; à vrai dire, l'opinion unanime veut qu'il soit impossible de monter la garde en toute autre posture.

Les arbitres se placèrent derrière les guichets ; les marqueurs s'apprêtèrent à noter les courses ; un silence haletant se fit. Mr Luffey se retira à quelques pas derrière le guichet du passif Podder, et appliqua la balle contre son œil gauche pendant plusieurs secondes. Dumkins en attendit calmement la venue, l'œil fixé sur les mouvements de Laffey.

- "Play !" s'écria soudain le lanceur.

La balle jaillit de sa main et fila droit vers le piquet central du guichet. Le prudent Dumkins était sur ses gardes ; la balle tomba sur l'extrémité de sa batte, et rebondit au loin par-dessus la tête des ramasseurs, qui s'étaient baissés juste assez pour la laisser passer au-dessus d'eux.

- "Cours - cours - encore - Allons, vas-y, lance-la - lance-la en l'air - arrête - encore une - oui - non - lance-la, lance-la !"

Telles furent les clameurs qui suivirent le coup, au terme desquelles le Tout-Muggleton marqua deux points.
Et Podder ne voulut pas être en reste de conquête de lauriers pour la gloire de Muggleton et la sienne propre. Il intercepta les balles douteuses, manqua les mauvaises, prit les bonnes et les envoya voler dans toutes les parties du terrain. Les ramasseurs étaient en sueur et s'épuisaient ; les lanceurs se succédaient et lançaient jusqu'à s'en faire mal au bras ; mais Dumkins et Podder restaient invaincus. Qu'un joueur âgé essayât d'arrêter la marche de la balle, elle lui roulait entre les jambes ou lui glissait entre les doigts. Qu'un joueur élancé essayât de l'attraper elle lui tombait sur le nez, et rebondissait joyeusement en redoublant de force, tandis que les yeux du joueur élancé s'emplissaient de larmes et que sa silhouette se tordait de douleur. Qu'elle fût lancée droit sur le guichet, et Dumkins l'atteignait avant elle. Bref, quand Dumkins fut éliminé par prise, et Podder par chute du guichet, le Tout-Muggleton avait marqué quelque cinquante-quatre poins, tandis que le compte des Dingley-Delliens était aussi dépourvu de points que leurs visages d'expression. L'avantage était trop considérable pour être rattrapé. C'est en vain que l'ardent Luffey, et l'enthousiaste Struggles, firent tout ce que pouvaient leur inspirer l'adresse et l'expérience pour regagner le terrain que Dingley avait perdu dans cette lutte ; cela ne servit à rien ; et, dans la phase initiale de la partie décisive, Dingley Dell abandonna et reconnut la supériorité athlétique de Tout-Muggleton.

L'inconnu, cependant, n'avait pas cessé un instant de manger, de boire, et de parler.
Après chaque bon coup, il exprimait sa satisfaction et son approbation à l'égard du joueur d'une façon fort condescendante et d'un ton protecteur qui n'auraient pu manquer de procurer à l'intéressé le plus vif plaisir ; et chaque fois qu'échouait une tentative pour saisir la balle ou pour la bloquer, il lançait à la tête de l'infortuné personnage l'expression de son mécontentement personnel sous forme d'invectives telles que : "Ah ! l'idiot !" ou "Voyons, patte de guimauve !" ou "Empoté !" ou encore "Farceur !" et ainsi de suite ; et ces exclamations parurent le poser, aux yeux de tous ceux qui l'entouraient, en juge fort compétent et incontestable de tous les secrets et mystères du noble jeu de cricket.

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Albert Samain

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Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE SEPTIEME   Mar 19 Déc - 13:11

- "Excellente partie - très bien jouée - quelques coups de premier ordre," dit l'inconnu quand les joueurs des deux camps emplirent la tente à la fin de la partie.

- "Avez-vous joué au cricket, Monsieur ?" demanda Mr Wardle, que sa loquacité avait fort diverti.

- "Si j'ai joué ! Je vous crois - des milliers de fois - pas en Angleterre - aux Antilles - passionnant - échauffant - vraiment.

- N'est-ce pas une activité un peu vive pour un pareil climat ?" demanda Mr Pickwick.

- "Vive ! -  brûlante - une fournaise - un brasier. J'ai fait une partie un jour - un seul guichet - avec mon ami le colonel - Sir Thomas Blazo - à qui marquerait le plus de points. - Je gagne le tirage au sort - je commence - sept heures du matin - six indigènes autour du terrain - je me mets au guichet ; j'y reste - chaleur intense - tous les indigènes évanouis - on les emporte - on en commande six autres - évanouis aussi - c'est Blazo qui lance - soutenu par deux indigènes - n'arrive pas à m'éliminer - s'évanouit aussi - on emporte le colonel - il ne voulait pas abandonner - son fidèle serviteur - Quanko Samba - le dernier homme qui reste - un soleil si brûlant que la batte a des ampoules, et la balle est roussie - cinq-cent-soixante-dix points - un peu fatigué - Quanko rassemble tout ce qui lui reste de force - m'élimine - je prends un bain, et je vais dîner en ville. 

- Et qu'advint-il de ce ... comment l'appelez-vous, Monsieur ?" demanda un vieil homme.

- "Blazo ?


- Non, l'autre monsieur.

- Quanko Samba ? 

- Oui, Monsieur.

- Le pauvre Quanko - ne s'en est jamais remis - a lancé tant qu'il a pu, à cause de moi - quand il n'a plus pu, a quitté sa lancée - il en est mort, Monsieur."

Là-dessus l'inconnu enfouit sa physionomie dans un pot de faïence brune, mais nous ne saurions préciser si c'était pour dissimuler son émotion ou pour en absorber le contenu. Nous savons seulement qu'il s'interrompit soudain, aspira d'un trait long et profond, puis jeta un coup d'œil inquiet du côté de Mr Pickwick auquel deux membres influents du club de Dingley Dell s'adressaient en disant :

- "Nous allons maintenant prendre un dîner tout simple au Lion Bleu, Monsieur ; nous espérons que vos amis et vous-même, vous voudrez bien vous joindre à nous.

- Bien entendu, au nombre de nos amis, nous comptons Mr ...," dit Mr Wardle en jetant un regard du côté de l'inconnu.

- "Jingle," dit ce souple personnage qui sauta aussitôt sur l'occasion. "Jingle ; Mr Alfred Jingle, du Château de Néant, à Nulle part. 

- J'en serai très heureux, je vous assure," dit Mr Pickwick.

- "Et moi aussi," dit Mr Alfred Jingle, en donnant un bras à Mr Pickwick et l'autre à Mr Wardle, non sans murmurer confidentiellement à l'oreille du premier :

- "Diantrement bon dîner - froid, mais de premier ordre - j'ai jeté un coup d'œil dans la salle ce matin - volailles et pâtés, et ainsi de suite - ces gens sont charmants - et ils savent vivre - vraiment."

Comme il n'y avait pas d'autres dispositions préliminaires à prendre, tout le monde regagna la ville par petits groupes de deux ou trois ; et moins d'un quart d'heure plus tard, tous étaient installés dans la grande salle de l'Auberge du Lion-Bleu à Muggleton, sous la présidence de Mr Dumkins, tandis que Mr Luffey faisait fonction de vice-président.

Il y eut force conversations et force bruits de couteaux, de fourchettes et d'assiettes entrechoquées ; grand affairement de la part de trois serveurs à tête pesante et rapide disparition des mets substantiels placés sur la table ; et à chacune de ces sources de confusion le facétieux Mr Jingle contribua comme six hommes ordinaires, au bas mot. Quand chacun eut mangé jusqu'à la limite de ses possibilités, la nappe fut enlevée, et le dessert mis sur la table, ainsi que des bouteilles et des verres ; et les garçons se retirèrent pour "mettre de l'ordre", c'est-à-dire pour utiliser au mieux de leurs intérêts et de leur satisfaction personnels tous les restes de comestibles et de boissons sur lesquels ils purent faire main basse.

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Dernière édition par Masques de Venise le Mar 19 Déc - 14:26, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE SEPTIEME   Mar 19 Déc - 13:36

Au milieu du bourdonnement collectif de la joyeuse conversation qui s'ensuivit, il y avait un petit homme bouffi dont le visage disait clairement : "Si vous m'adressez la parole, je suis là pour vous contredire," et qui restait très calme ; de temps à autre, quand la conversation devenait moins animée, il regardait autour de lui comme s'il envisageait de placer une déclaration de poids ; et parfois il laissait échapper une petite toux indiciblement majestueuse. Finalement, profitant d'un moment de silence relatif, le petit homme s'écria d'une voix sonore et solennelle :

- "Mr Luffey !"

Un profond silence régna de toutes parts tandis que le personnage interpellé répondait :

- "Monsieur !

- Je désire vous adresser quelques mots, Monsieur, si vous voulez bien prier ces messieurs de remplir leurs verres."

Mr Jingle fit : "Bravo, bravo !" d'un ton protecteur, et le reste de l'assemblée lui fit écho ; puis, quand les verres furent pleins, le vice-président prit un air de sagacité et une attitude d'attention soutenue, et dit : 

- "Monsieur Staple.

- Monsieur," dit le petit homme en se levant, "c'est à vous, et non à notre vénéré président que je désire adresser les paroles que j'ai à dire parce que notre vénéré président est dans une certaine mesure - je puis même dire dans une large mesure - l'objet de ce que j'ai à dire, ou, puis-je dire, de ce que j'ai à ... 

- A exprimer," proposa Mr Jingle.

- "Oui, à exprimer," dit le petit homme. "Je remercie mon estimable ami, s'il veut bien me permettre de l'appeler ainsi (quatre "bravo", dont l'un assurément émanait de Mr Jingle), de cette suggestion. Monsieur, je suis un Dellien, un Dingley-Dellien (acclamations). Je ne puis prétendre à l'honneur d'être un élément constitutif de la population de Muggleton ; j'avouerai franchement, Monsieur, que je ne convoite pas cet honneur : et je vais vous dire pourquoi, Monsieur ... (bravo) ; à Muggleton j'accorderai volontiers tous les honneurs et toutes les distinctions auxquels cette ville peut légitimement prétendre : le nombre et la réputation en sont trop grands pour qu'il me soit nécessaire d'y ajouter ou de les énumérer. Mais, Monsieur, tout en nous rappelant que Muggleton a donné le jour à un Dumkins et à un Podder, n'oublions jamais que Dingley Dell peut s'enorgueillir d'un Luffey et d'un Struggles (acclamations tonitruantes). Que nul n'aille me prêter le désir de diminuer les mérites des premiers. Monsieur, je leur envie l'intense satisfaction qu'ils éprouvent en cet instant (acclamations). Tous ceux qui m'écoutent connaissent probablement la réponse faite par un personnage qui, pour emprunter une image au langage familier, "perchait" dans un tonneau, à l'empereur Alexandre : "Si je n'étais Diogène," déclara-t-il, "je voudrais être Alexandre." J'imagine fort bien ces messieurs disant : "Si je n'étais Dumkins, je voudrais être Luffey ; si je n'étais Podder, je voudrais être Struggles." (Enthousiasme.) Mais, Messieurs les Muggletoniens, est-ce seulement dans le domaine du cricket que vos concitoyens sont gens éminents ? N'avez-vous jamais entendu parler de l'indomptable résolution de Dumkins ? N'avez-vous jamais entendu associer le nom de Podder à la défense de la propriété ? (chaleureux applaudissements.) Ne vous êtes-vous jamais trouvés, au cours de la lutte que vous menez pour vos droits, vos libertés et vos privilèges, réduits, ne fût-ce qu'un instant, à l'appréhension et au désespoir ? Et quand vous aviez ainsi sombré dans le découragement, le nom de Dumkins n'a-t-il pas suffi à ranimer en votre poitrine le feu qui venait de s'éteindre ? Un mot de cet homme n'a-t-il pas suffi à le faire flamber avec autant d'éclat que s'il n'avait jamais faibli ? (vives acclamations.) Messieurs, je vous demande d'entourer d'une splendide auréole d'acclamations enthousiastes les noms réunis de Dumkins et de Podder."

Là-dessus le petit homme se tut, et là-dessus l'assemblée commença à élever la voix et à frapper du poing sur la table, ce qu'elle devait faire sans guère d'interruption jusqu'à la fin de la soirée. On porta d'autres toasts. Mr Luffey et Mr Struggles, Mr Pickwick et Mr Jingle, furent, chacun à son tour, l'objet de panégyriques sans réserve ; et chacun, comme il se devait, remercia l'assistance de cet honneur.

Dans l'enthousiasme que nous inspire la noble cause à laquelle nous nous sommes consacré, nous aurions éprouvé une inexprimable fierté, et nous aurions eu le sentiment de conquérir un titre à l'immortalité dont nous devrons désormais nous passer, si nous avions pu mettre sous les yeux de nos ardents lecteurs le moindre aperçu de ces discours. Mr Snodgrass, comme d'habitude, prit une grande quantité de notes qui nous auraient sans aucun doute fourni des renseignements fort utiles et fort précieux, si l'éloquence enflammée des paroles prononcées, ou peut-être l'influence fébrile du vin, n'avaient rendu sa main si mal assurée que son écriture en devint presque illisible et son style complètement inintelligible. Au prix de patientes recherches, nous sommes parvenus à identifier quelques lettres qui présentent une vague ressemblance avec le nom des orateurs ; et nous pouvons en outre distinguer la copie d'une chanson (qui semble avoir été chantée par Mr Jingle), dans laquelle les mots coupe, pétillant, rubis, éclatant et vin sont plusieurs fois répétés à peu d'intervalle. Nous croyons aussi pouvoir distinguer, vers la fin de ces notes, une allusion mystérieuse à des "bunchs de pols", puis surviennent les mots "eau" et "vie" : mais comme toutes les hypothèses qui pourraient se fonder là-dessus reposeraient inévitablement sur de simples conjectures, nous refusons de nous livrer à toutes les spéculations qu'elles pourraient susciter.

Nous en reviendrons donc à Mr Tupman ; en nous contentant d'ajouter que, quelques minutes avant minuit ce soir-là, on put entendre l'assemblée des notables de Dingley Dell et de Muggleton chanter, avec beaucoup d'émotion et de force, ce bel et pathétique air national :


Nous ne rentrerons pas avant le matin,
Nous ne rentrerons pas avant le matin,
Nous ne rentrerons pas avant le matin,
Avant que le jour apparaisse.

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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE SEPTIEME

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