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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE HUITIEME

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MessageSujet: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE HUITIEME   Mar 19 Déc - 15:38

VIII


Où Se Trouve Nettement Illustrée L'Idée Que Les Vraies Amours Ne Marchent Pas Comme Sur Des Roulettes



Le paisible isolement de Dingley Dell, la présence de tant de représentants du beau sexe, et la sollicitude et l'anxiété dont ces dames faisaient preuve à son propre sujet, autant d'éléments favorables à la croissance et au développement de ces tendres sentiments que la nature avait solidement implantés dans le cœur de Mr Tracy Tupman, et qui paraissaient désormais destinés à se concentrer sur un seul objet adorable. Les jeunes filles étaient jolies, elles avaient des manières charmantes, des caractères irréprochables ; mais il y avait chez la tante célibataire une dignité d'allure, un ne-m'approchez-pas de la démarche, une majesté du regard, auxquels, à leur âge, elles ne pouvaient prétendre, et qui la distinguaient de toutes les femmes que Mr Tupman eût jamais contemplées. Il était manifeste qu'il existait entre eux une parenté de nature, une sympathie des âmes, une entente mystérieuse des cœurs. Son nom fut le premier qui vint aux lèvres de Mr Tupman, étendu sur l'herbe après sa blessure ; et son rire hystérique fut le premier son qui parvint à son oreille quand on l'eut reconduit à la maison. Mais cette émotion avait-elle procédé d'une aimable sensibilité féminine qui eût été tout aussi irrépressible en d'autres circonstances, ou bien avait-elle été suscitée par quelque sentiment plus ardent, plus passionné, que lui seul, à l'exclusion de tout autre mortel, pouvait faire naître en son sein ? Tels étaient les doutes qui lui torturaient l'esprit tandis qu'il restait allongé sur le sofa ; tels étaient les doutes qu'il décida de dissiper immédiatement et pour toujours.

Le soir était venu. Isabel
et Emily se promenaient avec Mr Trundle ; la vieille dame sourde s'était endormie dans son fauteuil ; le ronflement du gros garçon, bruit sourd et monotone, s'échappait de la lointaine cuisine ; les avenantes soubrettes s'attardaient près de la porte de service, pour goûter l'agrément de l'heure et le plaisir de coqueter dans un style rudimentaire avec certains animaux pesants qui faisaient partie du personnel de la ferme ; et c'est ainsi que ces deux êtres aimables restaient seuls sans que personne se souciât d'eux, ne se souciant eux-mêmes de personne et ne songeant qu'à eux-mêmes ; bref, ils restaient là, comme une paire de gants de chevreau soigneusement pliés et dédiés l'un à l'autre.

- "J'ai oublié mes fleurs," dit la tante célibataire.

- "Arrosez-les maintenant," dit Mr Tupman sur un ton persuasif.

- "Vous allez prendre froid dans l'air du soir," dit la tante célibataire avec un affectueux empressement.

- Mais non," dit Mr Tupman qui se leva ; "cela me fera du bien. Permettez-moi de vous accompagner."

La demoiselle prit le temps d'ajuster l'écharpe qui soutenait le bras gauche du jouvenceau, puis, lui tenant le bras droit, elle le conduisit au jardin.

Au fond se trouvait une tonnelle de chèvrefeuille, de jasmin et de plantes grimpantes : c'était une de ces délicieuses retraites que les humains compatissants aménagent pour le confort des araignées.

La tante célibataire prit un gros arrosoir posé dans un coin, et se prépara à quitter la tonnelle. Mr Tupman la retint et la fit asseoir près de lui?

- "Mademoiselle Wardle !"
dit-il.

La tante célibataire se mit à trembler
à tel point que les cailloux qui s'étaient accidentellement introduits dans le gros arrosoir s'entrechoquèrent avec un bruit de hochet.

- "Mademoiselle Wardle," dit Mr Tupman, "vous êtes un ange.

- Mr Tupman !"
s'écria Rachel, devenant aussi rouge que l'arrosoir.

- "Oui," dit l'éloquent Pickwickien, "je ne le sais que trop !

- On dit que toutes les femmes sont des anges," murmura la demoiselle d'un ton badin.

- "En ce cas, que pouvez-vous être vous-même ; ou à quoi pourrais-je sans présomption vous comparer ?" répliqua Mr Tupman. "Où  vit-on jamais femme qui vous ressemblât ? En quelle autre eussé-je pu espérer trouver une si rare union du mérite et de la beauté ? A quelle autre eussé-je pu tenter de ... Oh !"

Là-dessus Mr Tupman s'interrompit, et serra la main qui étreignait l'anse du bienheureux arrosoir.

La demoiselle détourna la tête.

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Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. - Pierre Desproges

Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. - Pierre Desproges
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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE HUITIEME   Mer 20 Déc - 14:05

- "Les hommes sont si perfides," murmura-t-elle avec douceur. 

- "C'est vrai, c'est vrai," articula Mr Tupman, "mais pas pour tous les hommes. Il existe au moins un être qui ne pourra jamais varier, un être qui serait prêt à consacrer avec joie sa vie à votre bonheur, qui ne vit que par vos yeux, qui ne respire que par vos sourires, qui ne supporte que pour vous le lourd fardeau de la vie.

- S'il pouvait se trouver un tel homme," dit la demoiselle ...

- "Mais il peut se trouver," dit l'ardent Mr Tupman, en l'interrompant. "Il est tout trouvé. Il est ici, mademoiselle Wardle."

Et avant que la demoiselle pût deviner son intention, Mr Tupman se laissa tomber à genoux à ses pieds.

- "Mr Tupman, levez-vous !"
dit Rachel.

- "Jamais !" lui fut-il répondu avec vaillance. "Oh Rachel ! (Il s'empara de sa main inerte, et l'arrosoir tomba par terre tandis qu'il la portait à ses lèvres.) Oh, Rachel ! Dites-moi que vous m'aimez.

- Monsieur Tupman," dit la tante célibataire sans le regarder, "il m'en coûte de prononcer ces mots, mais, mais ... vous ne m'êtes pas complètement indifférent."

Mr Tupman n'eut pas plus tôt entendu cet aveu qu'il se mit en devoir de faire ce que lui inspirait la chaleur de ses émotions, et aussi, pour autant que nous le sachions (car nous sommes assez mal informés de ces questions), ce qu'on fait toujours en ce genre de circonstances. Il se leva d'un bond, et, passant le bras autour du cou de la tante célibataire, déposa sur ses lèvres de nombreux baisers ; après avoir dûment fait preuve d'une volonté de lutte et de résistance, elle les accepta si passivement qu'on se demande combien Mr Tupman aurait pu en administrer encore, si la jeune personne n'avait eu un sursaut très authentique et ne s'était écriée d'une voix apeurée :

- "Monsieur Tupman, on nous regarde ! Nous sommes découverts !"


Mr Tupman tourna la tête. Le gros garçon était là, absolument immobile, et ses gros yeux ronds étaient braqués sur l'intérieur de la tonnelle, mais son visage ne portait pas la moindre trace d'une expression que le plus expert des physiognomonistes eût pu attribuer à la surprise, à la curiosité, ou à l'une quelconque des autres passions connues pour agiter le cœur de l'homme. Mr Tupman dévisagea le gros garçon, et le gros garçon soutint son regard ; plus Mr Tupman constatait, sur la physionomie du gros garçon, une absence totale de sentiments, plus se renforçait sa conviction qu'il ne pouvait avoir aucune connaissance ou aucune intelligence de ce qui venait de se passer. Sous l'empire de cette impression, il lui demanda avec beaucoup de fermeté : 

- "Que venez-vous faire ici, mon ami ?

- Le souper est prêt, Monsieur," lui fut-il promptement répondu. 

- "Est-ce que vous venez d'arriver ici, mon ami ?" demanda Mr Tupman, avec un regard perçant.

- "A l'instant," répondit le gros garçon.

Mr Tupman le regarda de nouveau très attentivement, sans découvrir chez lui le plus léger clignement d'œil, ni la moindre contraction du visage. 

Mr Tupman prit le bras de la tante célibataire, et se dirigea vers la maison ; le gros garçon ferma la marche.

- "Il ne sait rien de ce qui s'est passé," murmura-t-il.

- Rien," dit la tante célibataire.

Un bruit se fit entendre derrière eux, qui ressemblait à un petit rire à demi étouffé. Mr Tupman se retourna vivement. Non ; cela ne pouvait pas être le gros garçon ; il n'y avait, sur toute l'étendue de son visage, nulle trace de gaieté, son visage ne respirait que digestion.

- "Il devait dormir profondément," dit Mr Tupman à voix basse.

- Je n'en ai pas le moindre doute," répondit la tante célibataire.

Mr Tupman se trompait. Pour une fois le gros garçon n'avait pas dormi d'un profond sommeil. Il avait gardé les yeux ouverts - ouverts tout grands - sur ce qui s'était passé.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE HUITIEME   Mer 20 Déc - 15:36

Le souper se déroula sans que personne tentât d'engager une conversation générale. La vieille dame était allée se coucher ; Isabel Wardle se consacrait tout entière à Mr Trundle ; la tante célibataire réservait ses attentions à Mr Tupman ; et les pensées d'Emily paraissaient absorbées par quelque objet lointain - peut-être étaient-elles en compagnie de l'absent Snodgrass.

Onze heures - minuit - une heure avaient sonné, et les messieurs n'étaient pas rentrés. La consternation se lisait sur tous les visages. N'étaient-ils pas tombés dans un guet-apens tendu par des voleurs ? Fallait-il envoyer des hommes munis de lanternes dans toutes les directions qu'ils risquaient de prendre pour rentrer ? ou bien fallait-il ... Ecoutez ! les voilà. Comment ont-ils été retardés de la sorte ? Et une voix inconnue ! A qui peut-elle bien appartenir ? Ils se précipitèrent dans la cuisine où s'étaient rendus les vagabonds, et obtinrent aussitôt un peu plus qu'une lueur sur le véritable état des choses.

Mr Pickwick, les mains dans les poches, et le chapeau complètement de travers sur l'œil gauche, était appuyé contre le buffet ; il hochait la tête de côté et d'autre, et émettait une série ininterrompue de sourires aussi affables et bienveillants que possibles sans y être incité par la moindre cause ou le moindre prétexte apparent ; le vieux Mr Wardle, le visage en feu, serrait la main d'un inconnu en grommelant des protestations d'amitié éternelle ; Mr Winkle se retenait à l'horloge en vouant à la destruction, d'une voix faible, tout membre de la famille qui oserait insinuer qu'il devrait aller se coucher ; quant à Mr Snodgrass, il s'était laissé tomber sur une chaise, et tous les traits de son visage expressif révélaient la souffrance la plus misérable et la plus irrémédiable que puisse concevoir l'esprit humain.


- "Y a-t-il quelque chose qui n'aille pas ?" demandèrent les trois femmes.

- "Rien du tout,"
répondit Mr Pickwick. "Nous ... nous allons ... très bien. Dites donc, Wardle, on va très bien, n'est-ce pas ? 

- C'est ce qu'il me semble," répliqua l'hôte jovial. "Mes chéries, je vous présente mon ami Mr Jingle ... un ami de Mr Pickwick, Mr Jingle, qui est venu nous faire ... une petite visite.

- Est-il arrivé quelque chose à Mr Snodgrass, Monsieur ?" demanda Emily, avec une vive inquiétude. 

- "Rien du tout, Madame," répondit le nouveau venu. "Un dîner après le match - excellente soirée - chansons de premier ordre - vieux porto - du bordeaux - bon - très bon - le vin, Madame - c'est le vin. 

- Ce n'était pas le vin," murmura Mr Snodgrass, d'une voix brisée. "C'était le saumon." (Dans les cas de ce genre, il se trouve toujours que c'est autre chose que le vin.)

- "Est-ce qu'ils ne devraient pas aller se coucher, Madame ?" demanda Emma. "Deux des valets pourraient transporter ces messieurs dans leurs chambres.

- Je refuse de me coucher," dit fermement Mr Winkle.

- "Il n'y a pas de valet au monde qui ait le droit de me transporter," affirma énergiquement Mr Pickwick ; et de continuer à sourire tout comme auparavant.

- "Bravo !"
dit Mr Winkle, d'une voix faible et haletante.

- "Bravo !" répéta Mr Pickwick, qui enleva son chapeau et le jeta à terre.

Après quoi il précipita ses lunettes au milieu de la cuisine, d'un geste dément, et il salua d'un franc éclat de rire ce chef-d'œuvre d'humour.


- "Vidons - encore - une - bouteille," s'écria Mr Winkle, qui commença sa phrase sur un ton très haut, et la termina d'une voix très faible.

Sa tête s'abattit sur sa poitrine ;
et après avoir exprimé dans un grognement son invincible résolution de ne pas gagner son lit et le regret sanguinaire de n'avoir pas "réglé son compte à ce vieux Tupman" le matin, il s'endormit comme une masse ; c'est dans cet état qu'il fut transporté dans sa chambre par deux jeunes géants placés sous la surveillance personnelle du gros garçon, à la protection attentive duquel Mr Snodgrass ne tarda pas à confier sa personne. Mr Pickwick accepta le bras que lui offrait Mr Tupman et disparut sans bruit, en souriant plus que jamais. Et Mr Wardle, après avoir fait à toute la famille des adieux aussi chaleureux que s'il était destiné à être exécuté sur le champ, confia à Mr Trundle l'honneur de l'accompagner à l'étage, et se retira, en faisant un effort dérisoire pour prendre un air imposant, solennel et digne.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE HUITIEME   Mer 20 Déc - 16:18

- "Quel spectacle scandaleux !" dit la tante célibataire.

- "Ré-pugnant !" s'écrièrent les deux jeunes filles. 

- "Affreux - affreux !" dit Jingle, d'un air très grave (il avait une bonne bouteille et demie d'avance sur tous ses compagnons). "Horrible à voir - vraiment !

- Quel homme charmant !" glissa la tante célibataire à Mr Tupman.

- "Et bel homme, avec cela !"
murmura Emily Wardle.

- "Certes, oui,"
déclara la tante célibataire.

Mr Tupman se souvint de la veuve de Rochester ; et il en eut l'esprit troublé.
La demi-heure de conversation qui suivit ne fut pas de nature à apaiser l'inquiétude de ses pensées. Le nouveau visiteur était fort loquace, et sa richesse anecdotique ne pouvait être surpassée que par le raffinement de sa politesse. Mr Tupman se rendit compte qu'à mesure que croissait la popularité de Jingle, lui-même (Tupman) rentrait plus avant dans l'ombre. Il se forçait à rire ; il feignait d'être gai ; et quand il finit par déposer ses tempes endolories entre ses draps, il songea, avec un plaisir atroce, à la satisfaction qu'il aurait éprouvée s'il avait eu à cet instant la tête de Jingle entre le lit de plumes et le matelas.

L'infatigable nouveau venu se leva de bonne heure le lendemain matin, et tandis que ses compagnons restaient couchés, écrasés par la débauche de la veille, il s'évertua, avec succès, à provoquer l'hilarité des convives du petit-déjeuner. Ses efforts furent même couronnés d'un tel succès que la vieille dame demanda avec insistance à se faire raconter dans son cornet acoustique une ou deux de ses meilleures plaisanteries ; et elle poussa même la condescendance jusqu'à déclarer à la tante célibataire que "ce jeune homme (c'est-à-dire Jingle) était bien impudent" ; opinion que partageaient sans réserve tous les membres de sa famille présents sur les lieux.

La vieille dame avait l'habitude de se rendre par les beaux matins à la tonnelle où Mr Tupman s'était déjà illustré, et d'observer le cérémonial suivant : en premier lieu, le gros garçon allait chercher sur un porte-manteau fixé à la porte de la chambre de la vieille dame un bonnet de satin noir très enveloppant, un châle de coton bien chaud, et une grosse canne munie d'une vaste poignée ; et la vieille dame, après avoir pris tout son temps pour mettre le bonnet et le châle, s'appuyait d'une main sur la canne et de l'autre sur l'épaule du gros garçon, et se rendait à pas mesurés jusqu'à la tonnelle, où le gros garçon la laissait jouir de l'air pur pendant une demi-heure ; au bout de ce laps de temps, il revenait la chercher pour la reconduire à la maison.

La vieille dame avait l'esprit précis et pointilleux ;
et comme ces rites avaient été respectés pendant trois étés de suite sans la moindre déviation par rapport aux formes coutumières, elle ne fut pas peu surprise, ce matin-là, de voir le gros garçon, au lieu de quitter la tonnelle, s'en éloigner de quelques pas, puis, après avoir regardé autour de lui attentivement dans toutes les directions, revenir vers elle de la manière la plus furtive et d'un air profondément mystérieux.

La vieille dame était craintive - comme la plupart des vieilles dames -
et sa première impression fut que le gamin bouffi allait lui infliger quelque grave blessure corporelle afin de s'emparer de sa petite monnaie. Elle aurait appelé au secours, si l'âge et les infirmités ne l'avaient depuis longtemps rendue incapable de crier ; elle en fut donc réduite à surveiller les mouvements du garçon avec des sentiments de terreur intense, qui ne diminuèrent nullement quand elle le vit venir tout près d'elle pour lui hurler à l'oreille d'une voix troublée et, crut-elle, menaçante :

- "Mame !"


Or il se trouva qu'à cet instant Mr Jingle se promenait dans le jardin tout auprès de la tonnelle. Lui aussi entendit ce cri de "Mame !" et s'arrêta pour en entendre davantage. Il avait trois raisons pour agir de la sorte. D'abord il était curieux et désœuvré ; en second lieu, il n'était nullement scrupuleux ; en troisième et dernier lieu, il était dissimulé aux regards par des arbustes en fleur. Il resta donc immobile et prêta l'oreille.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE HUITIEME   Jeu 21 Déc - 12:48

- "Mame !" hurla le gros garçon.

- "Voyons, Joe," dit la vieille dame, toute tremblante. "Je t'assure que j'ai été pour toi une bonne maîtresse, Joe. On t'a toujours traité avec beaucoup de bonté. Tu n'as jamais été accablé de travail ; et tu as toujours mangé à ta faim."

Ces derniers mots faisaient appel aux sentiments les plus profonds du gros garçon. Il en parut touché et répondit avec énergie :

- "J'ai-t-y dit le contraire ?

- Alors que peux-tu bien vouloir faire maintenant ?" demanda la vieille dame, en reprenant courage.

- "Je veux vous donner la chair de poule," répondit le garçon.

Cette façon de manifester sa gratitude avait une allure bien sanguinaire ; et comme la vieille dame ne comprenait pas exactement par quel moyen cet objectif allait être atteint, toutes ses craintes premières lui revinrent.

- "Qu'est-ce que vous croyez-t-y que j'ai vu dans cette tonnelle hier soir ?" demanda le garçon.

- Juste ciel ! Quoi donc ?"
s'écria la vieille dame, qu'alarmait l'attitude solennelle du corpulent jouvenceau.

- "Le nouvel invité - celui-là qu'a eu le bras blessé - je l'ai vu qu'embrassait et serrait dans ses bras ...

- Qui donc, Joe ? Ce n'était pas une des servantes, j'espère.

- Quelque chose de pire," hurla le gros garçon, à l'oreille de la vieille dame.

- Ce n'était pas une de mes petites-filles ?

- Quelque chose de pire.

- De pire encore, Joe !" dit la vieille dame, qui voyait dans son hypothèse l'extrême limite de l'atrocité humaine. "Qui était-ce, Joe ? Je veux le savoir."

Le gros garçon regarda autour de lui avec précaution, et quand il eut terminé son examen, cria dans l'oreille de la vieille dame :

- "M'selle Rachel.


- Comment ?"
dit la vieille dame, d'une voix perçante. "Parle plus haut.

- M'selle Rachel," hurla le gros garçon.


- "Ma fille !"
 

Pour marquer son assentiment, le gros garçon se livra à une série de signes de tête qui firent trembler ses joues comme de la gélatine.

- "Et elle l'a laissé faire !" s'écria la vieille dame. 

Une grimace hilare
envahit le visage du gros garçon quand il répondit :

- "Je l'ai vue y rendre ses baisers."


Si Mr Jingle, de sa cachette, avait pu apercevoir l'expression que prit le visage de la vieille dame en entendant cette déclaration, il est probable qu'un soudain éclat de rire aurait révélé sa présence aux abords du pavillon. Il écouta attentivement. Des bribes de phrases courroucées comme : "Sans me demander la permission !" - "A son âge" - "Une pauvre vieille femme comme moi" - "Aurait pu attendre ma mort", et ainsi de suite parvinrent à ses oreilles ; puis il entendit les talons des souliers du gros garçon faire crisser le gravier quand il se retira et laissa la vieille dame seule.

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Dernière édition par Masques de Venise le Jeu 21 Déc - 13:53, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE HUITIEME   Jeu 21 Déc - 13:13

Peut-être est-ce une coïncidence extraordinaire, mais c'est pourtant un fait, que Mr Jingle, moins de cinq minutes après son arrivée à la Ferme du Manoir la veille au soir, avait résolu en son for intérieur d'assiéger sans perdre un instant le cœur de la tante célibataire. Il était assez observateur pour se rendre compte que ses manières dégagées ne déplaisaient nullement au bel objet de ses assauts et il le soupçonnait très fortement de remplir la plus précieuse des conditions préalables, c'est-à-dire de posséder une petite aisance. La nécessité impérieuse de se défaire de son rival par n'importe quel moyen lui apparut soudain comme l'éclair, et il résolut aussitôt d'adopter sans délai certaines mesures en ce sens et à cette fin. Fielding nous dit que l'homme est de feu et la femme d'étoupe, et que le Prince des Ténèbres les enflamme. Mr Jingle savait que les jeunes gens sont pour les tantes célibataires ce qu'est le gaz enflammé pour la poudre à canon, et il décida d'expérimenter sans perdre un instant les effets d'une explosion.

Plein de réflexions concernant cette décision importante
, il sortit discrètement de sa cachette, et, sous le couvert des arbustes déjà cités, il s'approcha de la maison. Le sort paraissait résolu à favoriser ses desseins. Mr Tupman et les autres messieurs sortaient du jardin par la porte latérale à l'instant précis où il arriva dans les parages ; et il savait que les jeunes filles étaient parties seules en promenade, peu après le déjeuner. La voie était libre.

La porte du petit salon était entrouverte. Il y jeta un coup d'œil. La tante célibataire tricotait. Il toussota ; elle leva les yeux et sourit. Dans le caractère de Mr Alfred Jingle il n'y avait pas de place pour l'hésitation. Il posa un doigt sur ses lèvres d'un air mystérieux, entra, et referma la porte. 

- "Mademoiselle Wardle," dit Mr Jingle, avec une affectation de ferveur, "excusez l'indiscrétion - connaissance récente - pas le temps de respecter les formes - tout est découvert.

- Monsieur !
" dit la tante célibataire, passablement surprise par cette apparition inattendue et non sans inquiétude pour la santé mentale de Mr Jingle.

- "Chut !" dit Mr Jingle, en chuchotant comme un acteur à la scène ; "l'énorme garçon - tête de brioche - yeux ronds - un scélérat !"

Là-dessus il hocha la tête de façon expressive, et la tante célibataire se mit à trembler d'inquiétude.

- "Je suppose que vous voulez parler de Joseph, Monsieur ?" dit la demoiselle avec un effort pour paraître calme.

- Oui, Mademoiselle - ce satané Joe ! - perfide animal que ce Joe - tout dit à la vieille dame - elle est furieuse - déchaînée - délirante - la tonnelle - Tupman - baisers et étreintes - et tout ce qui s'ensuit - hein, Mademoiselle, hein ?

- Monsieur Jingle," dit la tante célibataire, "si vous êtes venu ici pour m'insulter, Monsieur ...

- Pas du tout - absolument pas," répliqua Mr Jingle sans aucun embarras ; "entendu le récit par hasard - suis venu vous avertir du danger - vous offrir mes services - empêcher le gâchis. Tant pis - vous êtes offensée - je pars."

Et de se détourner, comme pour mettre à exécution sa menace. 

- "Que vais-je donc faire !"
dit la pauvre vieille fille, qui éclata en sanglots. "Mon frère va être furieux.

- Naturellement,"
dit Mr Jingle ; puis, après un silence : "Cela va être atroce.

- Oh, monsieur Jingle, que pourrais-je bien dire !" s'écria la tante célibataire, avec un nouveau déluge de désespoir.

- "Dites qu'il a rêvé," répondit Mr Jingle, calmement.

Une lueur de réconfort traversa l'esprit de la tante célibataire en présence de cette suggestion. Mr Jingle s'en rendit compte, et poussa son avantage.

- "Bah, bah ! - rien de plus facile - un misérable gamin - une femme adorable - le gros garçon est fouetté - on vous croit - les choses en restent là - tout s'arrange."

Fut-ce le ferme espoir d'échapper aux conséquences de cette révélation malencontreuse qui ravit le cœur de la vieille fille, ou fut-ce le fait de s'entendre désigner comme "une femme adorable" qui atténua l'âpreté de son chagrin, nous n'en savons rien. Elle rougit un peu, et jeta un regard de reconnaissance sur Mr Jingle.

Cet insinuant personnage soupira profondément, resta pendant deux minutes les yeux rivés sur le visage de la tante célibataire, puis tressaillit de façon mélodramatique, et se détourna brusquement. 

- "Vous avez l'air malheureux, monsieur Jingle," dit la demoiselle d'une voix plaintive. "Puis-je manifester ma gratitude pour votre aimable intervention en vous demandant la cause de cette tristesse, dans l'espoir d'y remédier, s'il est possible ?

- Ha !" s'écria Mr Jingle, en tressaillant de nouveau, "y remédier ! remédier à ma tristesse, quand vous avez accordé votre amour à un homme qui n'a pas conscience de cette bénédiction -  qui en cet instant même a formé le dessein de ravir l'affection de la nièce de la créature qui ... mais, non ; c'est mon ami ; je refuse de dénoncer ses vices. Mademoiselle Wardle - adieu !"

Au terme de cette harangue, la plus cohérente qu'on l'eût jamais entendu prononcer, Mr Jingle porta à ses yeux le reste de mouchoir déjà signalé, et se dirigea vers la porte. 

- "Arrêtez, monsieur Jingle !" dit la tante célibataire, avec énergie. "Vous avez fait allusion à Mr Tupman : expliquez-vous.

- Jamais !"
s'écria Mr Jingle sur le mode professionnel (c'est-à-dire sur le mode théâtral). "Jamais !"

Et, pour mieux montrer qu'il ne désirait pas être interrogé plus longtemps, il plaça une chaise tout près de celle de la tante célibataire et s'assit.

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Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. - Pierre Desproges

Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. - Pierre Desproges


Dernière édition par Masques de Venise le Jeu 21 Déc - 14:19, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE HUITIEME   Jeu 21 Déc - 13:38

- "Monsieur Jingle," dit la tante, "je vous supplie, je vous implore, si vous connaissez quelque terrible secret ayant trait à Mr Tupman, de me le révéler.

- Puis-je," dit Mr Jingle, les yeux fixés sur le visage de la tante, "puis-je voir - adorable créature - sacrifiée sur l'autel - perfide cupidité !"

Il parut lutter pendant quelques secondes contre diverses émotions contradictoires, puis dit d'une voix sourde et profonde :

- "Tupman n'en veut qu'à votre argent. 

- Le misérable !" s'exclama la vieille fillen avec une indignation vigoureuse. (Les doutes de Mr Jingle s'évanouirent. Elle avait donc de l'argent.)

- "Qui plus est," dit Jingle, "il en aime une autre.

- Une autre !" articula la vieille fille. "Qui ?

- La petite - yeux noirs - nièce Emily."

Il se fit un silence

Or s'il y avait au monde une créature à l'égard de qui la tante célibataire nourrît une jalousie mortelle et invétérée, c'était précisément la nièce en question. Son visage et son cou s'empourprèrent brusquement, et elle rejeta la tête en arrière sans mot dire d'un air d'ineffable mépris. Elle finit par déclarer, en mordant ses lèvres minces et en se rengorgeant :

- "Ce n'est pas possible. Je refuse de le croire.


- Surveillez-les
," dit Jingle. 

- "C'est ce que je vais faire," dit la tante.

- "Voyez les regards de Tupman.


- Oui.

- Ecoutez ses chuchotements.


- Oui.

- Il se placera à côté d'elle à table.


- Libre à lui.

- Il va la flatter.


- Libre à lui.

- Il aura pour elle tous les égards possibles.


- Libre à lui.

- Et il vous plantera là.


- Me planter là, moi !" s'écria la tante célibataire. "Lui, me planter là ;  il osera !"

Et elle en trembla de colère et de déception.


- "Vous vous en convaincrez ?"
dit Jingle.

- Oui.

- Vous donnerez la preuve de votre grandeur d'âme ?


- Oui.

- Vous ne l'agréerez plus ensuite ?

- Jamais.

- Vous le remplacerez par quelqu'un d'autre ?

- Oui.

- C'est dit."

M. Jingle se jeta à genoux
, y resta pendant cinq minutes ; quand il se releva, il était l'amoureux attitré de la tante célibataire, à condition que le parjure de Mr Tupman fût rendu clair et manifeste.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE HUITIEME   Ven 22 Déc - 17:31

Il incombait à Mr Alfred Jingle d'en fournir la preuve ; et il exhiba ses pièces à conviction le jour même après le dîner. La tante célibataire avait peine à en croire ses yeux. Mr Tracy Tupman était installé à côté d'Emily, et multipliait les œillades, les chuchotements et les sourires, sans crainte de s'opposer à Mr Snodgrass. Il n'accorda pas un mot, pas un regard à celle qui la veille au soir était toute la fierté de son cœur.

- "Le Diable emporte ce garçon !" se disait le vieux Mr Wardle, qui avait appris l'histoire par sa mère. "Le Diable emporte ce garçon ! Il a dû dormir. Tout cela est pure imagination.

- Le traître !" se disait la tante célibataire. "Ce cher Mr Jingle ne m'avait pas menti. Fi ! que je déteste ce misérable !"

La conversation qui va suivre éclairera pour nos lecteurs le changement de conduite apparemment inexplicable de Mr Tracy Tupman.

La scène se passait le soir, et avait le jardin pour décor. Deux silhouettes marchaient dans une contre-allée ; l'une était assez petite et grosse ; l'autre assez grande et mince. C'étaient MM Tupman et Jingle. La grosse silhouette engagea le dialogue.

- "M'en suis-je bien tiré ?" demanda-t-il.

- Splendide - de premier ordre - n'aurait pas mieux joué moi-même - il faudra reprendre le rôle demain - tous les soirs, jusqu'à nouvel avis.

- Rachel le désire-t-elle encore ?

- Bien sûr - ça ne lui fait pas plaisir - mais il le faut - détourner les soupçons - peur de son frère - dit qu'il n'y a pas moyen de faire autrement - plus que quelques jours - quand les vieux seront aveuglés - mettra le comble à votre bonheur.

- Un message pour moi ? 

- Son amour - le plus pur - sa tendresse - son affection inaltérable. Puis-je dire quelque chose de votre part ?

- Mon cher," répliqua le confiant Tupman en étreignant avec ferveur la main de son "ami", "apportez-lui mon amour le plus pur ; dites-lui combien il m'est pénible de feindre ; dites tout ce qu'il y a de plus tendre ; mais ajoutez que je suis parfaitement conscient de la nécessité de ce qu'elle m'a recommandé ce matin par votre intermédiaire. Dites que j'applaudis à sa sagacité et que j'admire son discernement.

- Entendu. Rien de plus ?

- Rien ; ajoutez simplement que j'aspire ardemment au jour où je pourrai lui dire qu'elle est à moi et où toute dissimulation sera devenue superflue.

- Certainement, certainement. Rien de plus ?

- Ah ! mon ami !" dit le pauvre Mr Tupman en étreignant à nouveau la main de son compagnon, "recevez mes remerciements les plus chaleureux pour votre obligeance désintéressée ; et pardonnez-moi si j'ai pu, ne fût-ce qu'en pensée, vous faire l'injustice de croire que vous risquiez de vous dresser sur mon chemin. Mon cher ami, comment pourrai-je jamais vous payer de retour ?

- N'en parlons plus," répondit Mr Jingle.

Il s'interrompit brusquement, comme si quelque idée lui revenait soudain à l'esprit, et il ajouta :

- "A propos - vous ne pourriez pas me prêter dix livres ? - nécessité très urgente - remboursement dans les trois jours.

- Je crois que ce serait possible," dit Mr Tupman, tant il avait le cœur débordant. "Dans les trois jours, dites-vous ?

- Rien que trois jours - tout arrangé alors - plus de difficultés."

Mr Tupman compta l'argent dans la main de son compagnon, qui le laissa tomber dans sa poche pièce par pièce tandis qu'ils regagnaient la maison.

- "Prenez garde," dit Mr Jingle, "pas un regard.

- Pas un clin d'œil," dit Mr Tupman.

- Pas une syllabe.

- Pas un souffle.

- Tous les égards pour la nièce - pour la tante, de la grossièreté plutôt qu'autre chose - seul moyen de tromper les vieux.


- J'y veillerai," dit Mr Tupman à voix haute.

- "Et moi aussi, j'y veillerai," dit Mr Jingle, en son for intérieur.


Et ils entrèrent dans la maison.

La scène de l'après-midi se renouvela le soir ainsi que l'après-midi et le soir des trois jours suivants. Le quatrième jour, l'hôte était de belle humeur, car il était convaincu que l'accusation portée contre Mr Tupman était sans fondement. Mr Tupman également, car Mr Jingle lui avait dit que ses affaires allaient bientôt arriver à un tournant. Mr Pickwick également, car il était rare qu'il n'en allât pas ainsi pour lui. Mais ce n'était pas le cas de Mr Snodgrass, car il devenait jaloux de Mr Tupman. C'était le cas de la vieille dame, car elle avait gagné au whist. C'était le cas de Mr Jingle et de Miss Wardle ; mais leurs raisons ont tant d'importance pour le récit de ces aventures mouvementées, qu'elles demandent à être narrées dans un autre chapitre.

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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE HUITIEME

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