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Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XIX

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Masques de Venise
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MessageSujet: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XIX    Mer 20 Déc - 13:01

XIX


Le Fiacre Jaune



Nous avons laissé Cerise emmenée par Colar hors de cette maison de la rue Serpente où l'avait attirée le génie infernal du baronnet sir Williams. 

Tandis que ce dernier demeurait en présence de M. de Beaupréau, stupéfait de cette brusque apparition qui le forçait à lâcher sa proie, Colar entraînait Cerise au-dehors en lui disant :

- "Venez, ma petite demoiselle, avec moi vous n'avez rien à craindre, et je vous défendrai, soyez tranquille."

En parlant ainsi, il avait passé le bras de la jeune fleuriste sous le sien, et Cerise, trop émue pour avoir conscience de ses actions, n'avait point retiré son bras.

Et puis, à la vue de cet homme, qui naguère lui inspirait une aversion instinctive, elle s'était souvenue que c'était le compagnon d'atelier, l'ami de son fiancé, et alors elle ne l'avait plus considéré que comme un sauveur qui venait à temps l'arracher au plus terrible des dangers, à la plus affreuse des infortunes. 

Colar n'était plus pour Cerise l'homme dont on se défie ; c'était l'ami auquel on se fie dans le péril, et dont la main semble aussi souple que robuste.


- "Venez, venez," répétait-il d'une voix caressante et persuasive, au moment où il lui faisait franchir le seuil de la maison, et arrivait avec elle sur le trottoir.

A deux pas de la porte, une voiture stationnait.

Cette voiture, peinte en jaune, avait un aspect bizarre quand on l'examinait attentivement.
Ce n'était point un coupé de maître, encore moins un cabriolet de remise ; on eût dit un de ces larges fiacres à six places destinés à toute une nombreuse famille de provinciaux accourus pour visiter la capitale ; mais l'apparence robuste des deux chevaux qui devaient le traîner détruisait sur le champ cette hypothèse. C'était évidemment un véhicule destiné à n'éveiller l'attention de personne et à accomplir quelque mission mystérieuse.

Cerise
était toujours si troublée, si frissonnante, qu'elle ne remarqua ni cet assemblage étrange d'une vieille voiture et de deux chevaux vigoureux, ni l'attitude nonchalante du cocher qui paraissait sommeiller sur son siège et ne tourna point la tête lorsque Colar ouvrit la portière.

Le lieutenant de sir Williams prit la jeune ouvrière dans ses bras et voulut la faire entrer dans le fiacre.

- "Mais," dit-elle vivement, et comme si elle eût craint de s'exposer à un nouveau danger, "pourquoi n'irions-nous point à pied jusqu'à chez moi ?

- C'est trop loin pour vos petits pieds.

- Oh ! je marche très bien, monsieur.

- Oui, mais moi je suis las. 

- Je m'en irai bien seule ..." hasarda-t-elle d'une voix tremblante.

- "Cet homme pourrait vous poursuivre."

Cet argument était le meilleur que Colar pût employer pour vaincre la résistance de la jeune fille.

Elle céda.


D'un bras vigoureux, Colar la poussa dans la voiture, y entra après elle et referma brusquement la portière. Tout aussitôt, le prétendu fiacre partit au grand trot. 

Et l'effroi de Cerise était tel encore qu'elle ne remarqua point la prodigieuse vitesse avec laquelle la voiture s'élança à travers les rues tortueuses du quartier Latin, pas plus qu'elle ne s'aperçut que Colar avait oublié de donner au cocher le numéro de sa maison et le nom de la rue qu'elle habitait. 

Le cocher avait fouetté ses chevaux en homme qui, d'avance, sait où il va. Ce ne fut que sur les quais, à la hauteur du pont Neuf, que Cerise commença à se remettre un peu et à respirer.

Mais elle remarqua alors que la voiture, au lieu de traverser la Seine, tournait à gauche et longeait rapidement les quais de la rive gauche, se dirigeant vers les Invalides.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.
Jean Hougron


Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. 
Pierre Desproges

Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. 
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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XIX    Mer 20 Déc - 13:11

- "Mon Dieu !" dit-elle, "où allons-nous donc ? Le cocher se trompe ... Je demeure au faubourg du Temple.

- Je le sais," dit laconiquement Colar.

- Mais nous lui tournons le dos.

- C'est possible, mais tout chemin mène à Rome."

Et Colar se tut, en homme qui ne veut pas donner d'explications plus amples.

- "Monsieur ... monsieur ! ..."
s'écria Cerise éperdue, "où me conduisez-vous ? Je ne veux pas aller plus loin ... je veux descendre !"

Cerise voulut ouvrir la portière et s'élancer sur le pavé.

Mais ses efforts furent inutiles. La portière était solidement fermée et, sans doute, un ressort caché empêchait-il de l'ouvrir.


Cerise jeta un regard épouvanté sur les quais. 

Les quais étaient déserts.

Elle appela au secours d'une voix affaiblie par l'émotion.

Cette voix demeura sans écho
.

Colar, lui, avait tranquillement allumé un cigare, et il se contenta de dire à la fleuriste :

- "Ne vous tourmentez donc pas, ma petite ; la portière est bien fermée et vous ne pouvez pas sortir. Ensuite, il est inutile de crier et de vous désoler ainsi, on ne vous entendrait pas ...

- Monsieur ... monsieur !" supplia Cerise, se tordant les mains et en proie à un subit désespoir, "que voulez-vous de moi ? Où me conduisez-vous ? ... Que vous ai-je donc fait ?

- Mademoiselle," répondit le ravisseur d'un ton plus respectueux et plus poli, "si vous voulez m'écouter cinq minutes, vous verrez que je ne veux vous faire aucun mal.

- Vous écouter ! ... Mais que me voulez-vous ? 

- Je suis l'ami de Léon."


Ce nom rendit un peu de calme à Cerise, et elle osa regarder Colar en face.

- "Pourquoi ne me conduisez-vous pas chez moi, alors ?" demanda-t-elle.

- "Parce que je ne peux pas ...
 

- Mais, monsieur ...

- Léon court un grand danger,"
continua Colar ; "si vous tentiez de m'échapper et de retourner chez vous, vous l'exposeriez à mourir.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XIX    Mer 20 Déc - 13:29

- Mourir ! lui, Léon ?" s'écria Cerise hors d'elle-même et ne comprenant rien aux étranges paroles de son ravisseur.

- "Oui, mademoiselle," dit Colar.

- "Mais quel est ce danger, et comment peut-il se faire ? ..." interrogea la pauvre enfant prise de vertige.

- "C'est mon secret," lui répondit-il ; "ou plutôt, hélas ! ce n'est pas le mien ... Tout ce que je puis vous dire, c'est que si vous ne m'obéissez pas aveuglément, vous ne reverrez jamais votre fiancé ; il sera mort avant demain ! ...

- Ah !" murmura Cerise, qui se prit à trembler comme une feuille des bois roulée par le vent d'automne, et dont la voix expira à demi sur ses lèvres ... "je ferai tout ce que vous voudrez, monsieur ; mais grâce, grâce pour lui ! ...

- A la bonne heure !"
dit Colar, "voilà que vous redevenez sage et gentille. Eh bien ! il faut rester là, près de moi, ne plus vous désoler, ne plus pleurer, et surtout ne pas me faire de questions inutiles car je ne pourrais y répondre.

- Monsieur," murmura Cerise d'un ton suppliant, "un seul mot, au nom de Dieu ?

- Voyons ?" fit Colar.

- "J'ai reçu, il y a deux heures, un mot de ma sœur. 

- Je la connais. Elle s'appelle Baccarat.


- Ma sœur me disait qu'elle courait, elle aussi, un grand danger, et que si je ne venais à son secours en me présentant sur Serpente ...

- Votre sœur est une misérable femme !"
s'écria Colar qui feignit une colère subite.

- "Ma sœur ! ... Que voulez-vous dire ?

- Je veux dire," articula lentement le lieutenant de sir Williams, "je veux dire que votre sœur vous a tendu un piège abominable, que le danger dont elle parlait n'existait pas, et qu'elle avait médité votre perte en vous livrant à cet infâme Beaupréau.

- Oh mon Dieu !" exclama Cerise, qui se prit à fondre en larmes, "est-ce donc possible ?

- Oui," répondit Colar ; "mais je ne puis rien vous dire, ma petite, absolument rien ! Il y va de ma vie, de celle de Léon, de la vôtre peut-être.

- Oh ! tuez-moi !" s'"écria la pauvre fille, "tuez-moi, si vous voulez, mais ne faites pas de mal à Léon ! ..."

Colar lui prit la main et la serra avec affection.

- "Ne craignez rien," dit-il. "Quand vous saurez tout, quand je pourrai parler, vous verrez que je suis votre ami."

Le fiacre jaune continuait à rouler avec une rapidité fantastique ; il avait gagné le pont de la Concorde, traversé la place de ce nom, et montait au grand trot l'avenue des Champs-Elysées.

La nuit était obscure, quelques gouttes d'une pluie fine et pénétrante commençaient à tomber, et le reflet seul des deux lanternes du fiacre éclairait la route et permettait à Cerise de voir son ravisseur. Malgré son regard mobile et qui ne s'arrêtait jamais, indice d'une fausseté profonde, Colar avait conservé ce visage à expression militaire qui rassure toujours un peu sur la moralité d'un homme, et il avait pris avec Cerise un ton si respectueux et si franc que la pauvre enfant avait fini par croire à cette amitié qu'il prétendait avoir pour Léon Rolland, son cher fiancé. Cette pensée avait fini par la rassurer un peu, et la réserve extrême de Colar, assis auprès d'elle, au milieu de la nuit, sur une route déserte, et par conséquent dans une situation qui aurait pu lui permettre d'user de violence envers elle, acheva de persuader à la jeune fille qu'il était bien réellement son protecteur et son ami au milieu de ces circonstances bizarres qu'un ténébreux mystère enveloppait.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XIX    Jeu 21 Déc - 11:33

Cependant le fiacre avait depuis longtemps laissé derrière lui la barrière de l'Etoile et l'Arc-de-Triomphe ; il avait longé l'avenue de Neuilly, passé une seconde fois la Seine à Courbevoie et pris la route de Saint-Germain.

- "Me conduisez-vous donc bien loin ?" demanda Cerise.

- "Non," dit Colar, "dans une heure, nous serons arrivés.

- Où allons-nous ?

- Chut ! mademoiselle, je ne puis pas vous le dire. Et même," ajouta le lieutenant de sir Williams, "il faut à présent que je vous bande les yeux.

- Ah !" fit Cerise avec un geste de répulsion et d'effroi.

- Vous savez que vous m'avez promis de m'obéir," dit Colar froidement en tirant un foulard de sa poche. "Ainsi, soyez gentille ... ou Léon ..." Il n'acheva pas.

- "Faites tout ce que vous voudrez," murmura-t-elle avec la résignation et la douceur d'un enfant malade.

Colar lui banda les yeux et noua solidement le foulard derrière la tête, en ajoutant :

- "Ne cherchez pas à voir où vous allez, surtout, ce serait vouloir y rester longtemps."

Cerise s'était reprise à trembler. Tout cela lui paraissait tellement étrange que, privée de l'usage de ses yeux, elle commença à croire qu'elle était en proie à quelque horrible rêve et qu'elle allait bientôt s'éveiller dans sa petite chambrette du faubourg du Temple, sous ses rideaux de calicot blanc, à deux pas de la cage où ses oiseaux saluaient les premiers rayons du soleil de leur chant matinal.

Mais la voiture roulait toujours, et son mouvement régulier et monotone arracha bientôt Cerise à ses illusions.

Elle était bien réellement en voiture, auprès d'un homme qui lui parlait vaguement de sombres mystères, sur une route déserte, au milieu de la nuit, les yeux bandés, et allant elle ne savait où ...

L'heure qui s'écoula alors fut peut-être plus terrible et plus poignante pour la jeune fille que celle qui avait précédé.

Les paroles de Colar, à propos de Baccarat, lui revenaient en mémoire, et elle essayait d'en repousser la sinistre signification ; mais elle se souvenait alors que bien souvent la pécheresse s'était efforcée de la détacher de Léon Rolland et de sa vie honnête et pauvre pour lui laisser entrevoir les splendeurs dorées du vice.

Et les paroles de Colar revêtaient à cette pensée un cachet de sombre vérité.

Cerise aimait sa sœur : elle plaignait ses fautes sans avoir le courage de les blâmer ; elle lui était dévouée, et avait cru jusque là à son inaltérable affection.

Qu'on juge donc de la douleur qui l'étreignit lorsqu'elle songea qu'elle lui avait menti, qu'elle avait voulu l'arracher à son fiancé pour la jeter dans les bras de cette horrible vieillard, auquel elle n'avait échappé que grâce à l'intervention subite de Williams.

Toutes ces réflexions, mêlées au souvenir des événements dramatiques et bizarres qui venaient de se dérouler pour elle, achevèrent de jeter Cerise dans une sorte de prostration fiévreuse et de douloureuse torpeur, dont elle ne sortit qu'à la voix de Colar.

Le fiacre s'était arrêté.


- "Allons, mam'selle," dit le ravisseur, "réveillez-vous."

Colar s'imaginait que Cerise avait cédé à un sommeil plein de lassitude.

-"Je ne dors pas," répondit-elle.

- "Nous sommes arrivés ... levez-vous ... prenez ma main," continua Colar qui sortit du fiacre le premier, et prit la jeune fille dans ses bras pour la poser à terre.

- "Eh ! eh !," murmura-t-il tout bas, "Dieu me pardonne ! ce n'est pas trop mal travaillé tout cela. L'oiseau va être en cage avant le point du jour."

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XIX    Jeu 21 Déc - 11:51

La voiture se trouvait alors arrêtée dans une sorte de vallon assez profond, complètement désert, et où commençaient à glisser ces vagues et indécises lueurs qui annoncent l'aube prochaine. 

Aucun point lumineux n'indiquait aux alentours l'existence d'une maison.
Cependant, le fiacre stationnait auprès d'un grand mur au milieu duquel était percée une porte.

On eût dit la clôture d'une grande propriété.

- "Brrr ..." dit Colar, "cette pluie est glacée ; mam'selle, vous allez avoir un bon feu tout-à-l'heure ...

- Je n'ai pas froid,"
murmura Cerise avec l'indifférence de ceux qui vivent repliés en eux-mêmes.

- "Venez," reprit Colar, qui frappa à la petite porte, laquelle s'ouvrit tout aussitôt.

Colar en franchit le seuil, tenant Cerise par la main, et il se trouva dans un vaste jardin, à l'extrémité opposée duquel on devinait plutôt qu'on apercevait un pavillon dont les murailles blanches étaient masquées par de grands arbres. 

- "Ma parole d'honneur !" murmura le lieutenant du baronnet, "il n'y a que mon capitaine qui soit capable de dénicher de pareilles solitudes. On se croirait ici à cent lieues du monde habité."

Cerise avait toujours les yeux bandés. Mais elle devinait, à l'air vif et pluvieux qui fouettait son visage et à la terre fangeuse sur laquelle elle marchait, qu'elle était en rase campagne. 

Colar, la tenant toujours par la main, l'entraîna pendant quelques instants, en lui disant :

- "N'ayez pas peur, mam'selle, vous marchez de plain-pied."

En même temps, Cerise entendit un bruit de pas qui résonnait dans l'éloignement et paraissait cependant se rapprocher petit à petit : c'était un bruit de sabots se heurtant parfois ensemble, chaussures obligées des paysans et en général de tous les gens qui vivent à la campagne pendant l'hiver. 

A mesure que le bruit des sabots s'approchait, Colar semblait se diriger vers lui, conduisant toujours Cerise, si bien qu'ils se rencontrèrent et la jeune fille put les entendre échanger ces quelques mots :

- "Voici l'oiseau," disait Colar.

- "Bien," répondit une voix rauque et criarde, qui pourtant ne paraissait point appartenir à un homme ; "la cage est bonne, on y veillera."

Colar lâcha la main de Cerise et lui dit :

- "Adieu, mam'selle ; vous pouvez vous débander les yeux à présent."

Cerise porta vivement les mains au bandeau, qu'elle arracha, et, recouvrant enfin l'usage de la vue, elle jeta autour d'elle un regard rapide et curieux.

Les premières clartés du matin lui permirent alors de s'apercevoir qu'elle était au milieu d'un vaste jardin bordé de murs élevés, et entourés eux-mêmes d'une double haie de peupliers qui interceptaient la vue du dehors. 

En face d'elle se trouvait une petite maison de deux étages, entourée de grands arbres, qui devaient, au printemps, la masquer à demi sous leur dôme de verdure. Au-dessus des murs et de quelque côté que se portât le regard, on apercevait une colline, ce qui laissait supposer que maison et jardin étaient situés au fond d'un vallon.

Du reste, nulle part aucune trace d'autre habitation, et Cerise aurait pu se croire transportée à quatre-cents kilomètres de Paris, en quelque solitude d'une province reculée.

Après ce premier examen, la jeune fille se hasarda à regarder l'être bizarre à qui Colar, qui s'enfuyait vers la petite porte demeurée entr'ouverte, venait de la confier.

Etait-ce un homme ! était-ce une femme ? Cerise
s'adressa tout d'abord cette question à la vue d'une sorte de vieillard sans barbe et presque chauve, dont le visage, jauni comme du parchemin, était sillonné de rides profondes et de hideuses coutures.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XIX    Jeu 21 Déc - 12:08

Le costume de cette créature étrange n'appartenait à aucun sexe. Elle était coiffée d'un vieux madras jaune enroulé autour de sa tête et noué sur la nuque à la façon des Arlésiennes ou des Génoises ; une sorte de manteau en toile cirée, qui descendait très bas et l'enveloppait tout entière, ne permettait pas de deviner si elle avait une jupe ou un pantalon ; enfin, une paire de sabots, dans lesquels un peu de paille pourrie tenait lieu de bas, la chaussait.

Cette créature pouvait bien avoir soixante ans, et était d'une taille moyenne et d'un hideux embonpoint ; le visage, horrible à voir, avait une singulière expression de méchanceté railleuse ; la bouche ricanait un cruel sourire où l'on démêlait les hébétements de l'ivresse que produit l'alcool, et les yeux petits, caves, d'un gris de chat, étaient entourés d'un cercle rougeâtre qui achevait de donner au regard l'expression de celui d'une bête fauve.

A la vue de cet affreux personnage, Cerise recula instinctivement, et manifesta, par un cri, l'effroi qu'elle éprouvait.

- "Eh ! eh ! la belle mignonne," ricana l'horrible vieille, car c'était bien une femme, "vous fais-je peur ? Je ne suis pas jolie et blanche comme vous, c'est vrai ; mais j'ai eu mon temps, malgré ça ... et la veuve Fipart avait bien son mérite il y a quelque vingt ans."

Elle se prit à rire d'un rire sauvage qui ressemblait à un grognement de hyène, et Cerise épouvantée voulut fuir.

- "Allons donc ! ma jolie mignonne," dit-elle en saisissant dans sa main rude et calleuse, comme si elle eût été recouverte d'écailles, la main blanche et menue de la fleuriste, "est-ce que nous voudrions déjà retourner à Paris ... sans même casser une croûte et boire une larme de cassis chez maman Fipart ? Venez donc, mignonne, venez ... elle est bonne femme, maman Fipart ... vous verrez ..."

Et, serrant la main de Cerise comme dans un étau, elle la força à la suivre vers la maison. 

Cerise tremblait et sentait ses jambes se dérober sous elle.


- "Colar ! monsieur Colar ! ..." appela-t-elle avec un sentiment de terreur profonde, au moment où le lieutenant de sir Williams atteignait l'extrémité opposée du jardin.

Mais Colar ne l'entendit pas, ou plutôt il feignit de ne point l'entendre, et il disparut par la petite porte, qu'il referma sur lui aussitôt.

- "Venez, la jolie fille," répétait la vieille, entraînant toujours Cerise, "j'aurai soin de vous comme d'une perle fine !"

Et Cerise se laissa emporter plutôt qu'elle ne marcha, fermant les yeux à demi, tant la hideuse laideur de la veuve Fipart l'épouvantait.

Elle atteignit ainsi la maison. La vieille la fit entrer au rez-de-chaussée, dans une sorte de cuisine où flambait un peu de javelle, et la poussa dans un vieux fauteuil éraillé au coin de la cheminée, en lui disant :

- "Asseyez-vous donc et réchauffez-vous, la belle mignonne, vous êtes toute transie, et votre petite robe est mouillée."

Cerise continuait à trembler de tous ses membres.

- "Voulez-vous boire quelque chose, mon ange ?" poursuivit la vieille d'un ton toujours railleur, mais caressant. "Quand on a froid, voyez-vous, une goutte vous remet très proprement.

- Merci ... madame ..." balbutia Cerise sans lever les yeux, "je n'ai plus soif ...

- Je vas vous donner une croûte, toujours," continua la veuve Fipart - c'était bien son nom - d'une voix de plus en plus mielleuse, mais où perçait une sourde cruauté. 

Cerise refusa encore d'un geste.

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Dernière édition par Masques de Venise le Jeu 21 Déc - 15:03, édité 1 fois
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Masques de Venise
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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XIX    Jeu 21 Déc - 12:32

- "Allons, ma petite," poursuivit la vieille, "puisque vous n'avez ni faim ni soif, venez au moins pour que je vous montre votre logis.

- Mon logis !"
fit Cerise, qui tressaillit soudain ; "je vais donc rester ici ?

- Oui, ma bonne petite.

- Mais je ne veux pas !"
s'écria la pauvre enfant avec un subit désespoir, "je veux retourner à Paris.

- Ouais !" ricana la vieille, "Paris est loin, la mignonne, et vous laisseriez vos jolis pieds en chemin.

- Non, non,"
dit Cerise, "j'aurai bien la force de retourner ; si je suis trop lasse, je me reposerai.

- Pauvre enfant !" soupira la veuve Fipart avec une feinte compassion, à laquelle la jeune fille se laissa prendre.

- "Oh ! oui,"
poursuivit Cerise, "j'aurai bien la force de m'en aller, je veux joindre Léon.

- Léon ? Tiens, est-ce que c'est votre amoureux, la mignonne ?

- Vous ne le connaissez donc pas ?" fit Cerise étonnée.

- "Moi ? ... Jamais. C'est-il un beau petit monsieur, bien riche ?"

Le rouge de l'indignation monta au front de Cerise.

- "Ah !" dit-elle, "pour qui me prenez-vous ?

- Dame !" répondit naïvement la veuve Fipart, "pour une jolie fille qui doit faire bien des caprices ...

- Madame !"
s'écria Cerise indignée.

Et puis un doute terrible traversa son esprit :

- "Mais," dit-elle, "si vous ne le connaissez pas, vous ne savez donc rien ?

- Moi ?" fit la vieille, "que voulez-vous que je sache ?

- Comment, Colar ne vous a pas dit qu'il m'amenait ici parce que Léon, mon fiancé, mon mari bientôt, courait un grand danger ?"

La veuve Fipart se mit à rire.


- "Vraiment !" dit-elle, "Colar vous a dit cela ?

- Oui, madame.

- Et vous l'avez cru ?

- Cela n'est donc point vrai ?" murmura Cerise éperdue.

La vieille continuait à rire.

- "Ce Colar," disait-elle, "est un gaillard bien drôle ... oh ! bien drôle, ma foi !

- Madame ! madame !" supplia Cerise, "au nom de Dieu, dites-moi ce que vous savez, pourquoi je suis ici, ce qu'on veut faire de moi.

- Eh bien ! je vais vous le dire, ma petite," répondit la vieille avec cette horrible douceur hypocrite qui glaçait le sang de la jeune fille, "vous avez donné dans l'œil d'un monsieur très comme il faut, bien honnête et bien riche, et qui ... vous comprenez ?

- Ah !" s'écria Cerise, "ce n'est pas vrai, madame, ce n'est pas vrai ... ou plutôt vous avez raison ... Oui, un vieillard, un monstre ; mais on est venu à mon secours ; un jeune homme m'a délivrée ; il m'a confiée à Colar ...

- Eh bien," dit la veuve Fipart avec son rire de bête fauve, "le jeune a enfoncé le vieux, voilà tout ! Le monsieur dont je parle, c'est celui qui vous a confiée à Colar, la mignonne ; vous êtes ici chez lui !"

Cerise poussa un grand cri et tomba évanouie sur le plancher de la salle basse.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

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La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
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Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.
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Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XIX

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