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Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XX

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Masques de Venise
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MessageSujet: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XX   Ven 22 Déc - 12:00

XX


Le Juge d'Instruction



Abandonnons un instant Cerise pour revenir à Fernand Rocher, que nous avons laissé au moment où les agents du commissaire de police l'entraînaient hors de la chambre de Baccarat. Tant d'événements étranges s'étaient succédé depuis vingt-quatre heures pour le malheureux jeune homme qu'il se demanda un moment s'il n'était pas le jouet de quelque horrible cauchemar ; puis, et tandis qu'il passait au milieu des domestiques de la courtisane, accourus au bruit et étonnés de cette arrestation, il fut bien forcé de s'avouer qu'il ne rêvait pas, qu'il était, au contraire, très éveillé, et que rien n'était plus réel que ce qui lui advenait avec la rapidité d'un coup de foudre.

Un instant dominé par le sentiment de son innocence, il voulut se débattre et lutter contre les agents ; mais ils étaient trois, trois hommes robustes et déterminés, et ils s'en rendirent maîtres en un tour de main.

- "Monsieur,"
lui dit alors le commissaire d'un ton sévère et cependant plein de courtoisie, "votre résistance est complètement inutile et ne ferait qu'aggraver votre position, en la compliquant d'un acte de rébellion à la loi. Croyez-moi, suivez-moi de bonne grâce. S'il est vrai, ce que je souhaite de tout mon cœur, que vous soyez innocent, la justice, qui est aussi impartiale que clairvoyante, aura bientôt retrouvé le coupable, et vous serez rendu à la liberté."

Comme tous les gens nerveux et surexcités, qui sont bientôt en proie à une sorte de prostration morale lorsque leurs forces physiques commencent à s'épuiser, Fernand Rocher se laissa conduire jusqu'au fiacre qui attendait à la grille du petit hôtel, et y monta sans prolonger sa résistance plus longtemps. 

Le commissaire s'y assit auprès de lui ; deux des agents prirent place sur la banquette de devant, et le troisième monta sur le siège, à côté du cocher.

- "Au Dépôt !"
ordonna le commissaire.

Ordinairement, et quand il s'agit d'un voleur vulgaire, le magistrat qu'on nomme un commissaire de police ne se dérange point et fait simplement opérer l'arrestation par un de ses agents ; mais, ici, il s'agissait d'un vol considérable, d'un cas exceptionnel, qui était si grave, qu'on avait dérogé aux usages, et que le commissaire de police poussait la rigueur jusqu'à escorter lui-même son prisonnier à la Préfecture de Police, où il allait avoir à subir un premier interrogatoire devant un juge d'instruction.

Pendant quelques minutes, Fernand fut sans forces, sans voix, sans regard et comme abîmé en lui-même ;
pour un homme d'honneur qui, jusque là, a joui de la considération universelle, une accusation de vol est plus terrible peut-être que l'aspect d'un échafaud tout dressé ; et le malheureux jeune homme se prit à récapituler avec épouvante les événements accomplis. C'était d'abord cette terrible lettre d'Hermine, sa fiancée de la veille, d'Hermine qu'il aimait, lettre dédaigneuse et glacée comme le mépris qui tue.

Puis ces clefs de la caisse de M. de Beaupréau qu'il avait emportées dans son trouble, en courant rue Saint-Louis, et qui allaient être pour tous la plus accablante des preuves.

Enfin, cette nuit d'ivresse, de folie, de vertige, passée dans les bras de cette femme inconnue la veille, et qui l'avait emporté chez elle, il ne savait comment. Et cette dernière pensée fut peut-être plus accablante, plus terrible, plus épouvantable que l'accusation qui pesait sur lui ; car il appartenait maintenant, lui, le fiancé d'Hermine, à une femme qui se nommait la Baccarat ; il avait été arrêté chez elle, et l'instruction allait révéler et porter à la connaissance d'Hermine, qu'il aimait toujours ardemment, ce fait monstrueux.

Fernand vit alors un abîme entr'ouvert entre mademoiselle de Beaupréau et lui ; abîme béant, impossible à combler, même avec la preuve de son innocence.

Et alors, pareil à un corps sans âme, à un homme privé de raison et qui n'a plus même la conscience de sa situation, il ne songea plus à se défendre ni à échapper à ses gardiens, et, comme le patient qu'on mène au supplice et qui voit déjà s'entr'ouvrir devant lui le gouffre incommensurable de l'Eternité, il se laissa conduire à la Préfecture de Police, traversa, les yeux baissés et chancelant, les voûtes sombres de la Conciergerie, écouta, sans l'entendre, le procès-verbal de son écrou, et ne retrouva quelque présence d'esprit que lorsque la porte du cachot destiné aux prisonniers mis au secret se fut refermée sur lui.

L'horreur d'une prison est telle, pour un homme qui a toujours vécu au soleil des lois, au grand air de la liberté, qu'elle parvient à dominer les plus sombres prostrations.

En songeant à Hermine trahie, à Hermine qui le mépriserait, Fernand avait momentanément oublié l'accusation de vol qui pesait sur lui ; mais lorsqu'il se trouva seul, seul et enfermé dans la cellule destinée aux criminels, l'instinct de la réhabilitation et de la liberté reprit violemment le dessus et lui rendit l'usage de ses facultés mentales.

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Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

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Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. - Pierre Desproges

Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. - Pierre Desproges


Dernière édition par Masques de Venise le Sam 23 Déc - 13:23, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XX   Ven 22 Déc - 15:55

Il essaya alors de se souvenir de ce qui s'était passé tandis qu'il avait eu en sa possession les clefs de la caisse, et chercha à sonder cet horrible mystère, en s'abandonnant à toutes les conjectures, à tous les calculs de probabilité.

Et puis, comme le plaideur qui pèse en lui-même les chances mauvaises de son procès, il devint pour lui-même un juge d'instruction des plus sévères, et calcula toutes les charges qui pourraient peser sur lui.

Il était bien vrai qu'il avait eu les clefs de la caisse ; il les avait emportées, quittant précipitamment son poste ; il était sorti tête nue, en courant, comme un homme troublé, et au lieu de revenir, de rapporter ces clefs, il les avait gardées et les possédait encore au moment où on l'avait arrêté et fouillé. Enfin, on l'avait trouvé, à près de vingt-quatre heures de distance, chez une de ces femmes qui font métier de ruiner les fils de famille, et il serait évident pour tous qu'un coupable amour, un aveugle désir de satisfaire les caprices coûteux d'une courtisane avaient pu le pousser à commettre un vol. 

En réfléchissant à tout cela, Fernand sentait ses cheveux se hérisser et une sueur glacée mouiller ses tempes.

Comment sonder cet épouvantable mystère ? 


Enfin, si le vol avait eu lieu, qui donc avait pu le commettre ? Qui accuser, qui soupçonner ?

- "Je deviens fou !" murmurait le pauvre jeune homme, "et je n'ai plus qu'à mourir pour éviter le bagne ... Mon Dieu ! mon Dieu ! quel crime ai-je donc commis que vous me châtiez ainsi ?"

Et Fernand, comme l'enfant en péril qui appelle sa mère à son aide, Fernand jetait autour de lui un regard désolé et cherchait un protecteur.

Fernand était orphelin ; son tuteur était mort. Un seul homme aurait pu le protéger et s'efforcer de faire triompher son innocence, c'était M. de Beaupréau. Mais évidemment celui-là, plus que tout autre, devait le croire coupable, et il deviendrait son accusateur le plus acharné !

Comme il était en proie à ces épouvantables perplexités, on vint le chercher pour le conduire devant le juge d'instruction, magistrat terrible, dont le nom seul fait tressaillir les plus hardis, et dont les questions insidieuses et pressantes, les détours patients et habiles triomphent des accusés les plus déterminés à se taire et les forcent à se livrer.

Fernand suivit le gendarme chargé de le conduire à travers un corridor sombre, gravit après lui un escalier en coquille qui menait à un étage supérieur du palais de Justice et pénétra dans le cabinet du juge d'instruction.

Ce magistrat était un homme de trente-cinq à quarante ans, d'un visage froid et sévère, le front déjà un peu dégarni par le travail, et qui portait à sa boutonnière la rosette d'officier de la Légion d'Honneur.

Lorsque Fernand entra, il était debout, adossé à la cheminée, et les mains croisées derrière le dos.

Le cabinet du juge d'instruction n'avait point cet aspect lugubre qu'un pareil nom semblait annoncer : c'était une grande pièce étendue d'un papier vert à raies, garnie d'un vaste bureau, de fauteuils d'acajou recouverts en cuir également vert, et d'une table auprès de laquelle un petit homme gros et portant des conserves était assis, une plume derrière l'oreille, des manches de lustrine noire lui montant jusqu'au coude, et vêtu d'une redingote râpée. 

Cette salle ressemblait à un bureau du ministère où Fernand travaillait la veille encore, et on s'y fût cru bien loin de ces voûtes sombres et de ces noirs corridors de la Conciergerie que le prisonnier venait de parcourir.

En second lieu, le magistrat était en habit de ville, lequel imposera toujours moins que la terrible toge du juge, et, malgré la sévérité de sa figure longue et pâle, il inspira tout de suite à Fernand cette sorte de confiance respectueuse qu'inspirera toujours un homme qui semble avoir chassé les passions personnelles loin de lui pour devenir la loi incarnée.

Le juge renvoya le gendarme, qui sortit et se tint dans l'antichambre. La physionomie pâle, bouleversée, mais ouverte et loyale de Fernand, sa jeunesse, la position qu'il incarnait naguère, étaient pour le magistrat tout autant de garanties de tranquillité de la part de son prisonnier, et il lui indiqua un siège par un geste plein de bonté. 

Le cœur du jeune homme battait à outrance, la sueur perlait à son front, et cependant un peu d'assurance lui revint, et il vit dans cet homme qui allait l'interroger bien moins un juge prévenu qu'un homme qui peut-être croirait à son innocence.

- "Asseyez-vous, monsieur," dit le magistrat d'une voix calme et où perçait cependant une sorte de compassion pour ce jeune homme honorable jusque là, et qui venait prendre place à la barre des criminels.

Fernand obéit et parut attendre que le juge lui adressât de nouveau la parole.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XX   Ven 22 Déc - 16:47

Celui-ci quitta la cheminée et s'assit devant son bureau, tandis que le petit homme gras, qui n'était autre qu'un greffier, s'apprêtait à écrire minutieusement chaque parole qui sortirait de la bouche de Fernand Rocher. 

- "Vous vous nommez Fernand Rocher," reprit le juge d'instruction en consultant un dossier ; "vous êtes né à Paris, en 182... ?

- Oui, monsieur," répondit Fernand avec calme.

- "Voici," poursuivit le magistrat, "les faits qui sont à votre charge, et rendent votre position excessivement grave ; hier, à dix heures du matin, votre chef, obligé de s'absenter, vous a installé dans son bureau et vous a confié les clefs de sa caisse. Cette caisse, vérifiée la veille par le caissier général du ministère, renfermait une somme de trois mille francs en or et différentes espèces, et une autre somme de trente mille francs en billets de banque.

- J'ignorais cela, monsieur," dit Fernand, "et n'ai point ouvert la caisse.

- Cependant, les clefs ont été en votre possession. 

- Oui, monsieur.

- On les a même retrouvées sur vous en vous fouillant.

- C'est encore vrai, monsieur.

- Êtes-vous demeuré seul après le départ de votre chef de bureau ? 

- Oui," fit Fernand d'un signe.

- "Un homme, qu'il a été impossible de retrouver, s'est présenté un peu après, et un huissier l'a introduit auprès de vous. Quel est cet homme ?

- Un commissionnaire,
j'imagine.

- Le connaissiez-vous ?

- Je le voyais pour la première fois."

Le juge regarda Fernand avec sévérité.

- "Prenez garde,"
dit-il, "et ne cherchez point à égarer la justice. Cet homme ne serait-il point votre complice ?

- Monsieur," répondit Fernand avec émotion, mais d'une voix où perçait un profond accent de vérité, "je vous jure que je ne puis avoir de complice car je suis innocent du crime dont on m'accuse.

- Cependant, quel était cet homme ? Que désirait-il de vous ?

- Il m'apportait une lettre.


- De qui venait cette lettre ?"

Fernand tressaillit et baissa les yeux.

- "Monsieur ..." balbutia-t-il, "dût mon innocence en souffrir, je ne puis compromettre un nom honorable ... le nom d'une femme.

- Je m'attendais à cette réponse," dit le juge, "et c'est même là, je le vois, un de vos moyens de défense, sur lequel m'a éclairé la déposition de votre chef de bureau. Vous deviez épouser mademoiselle de Beaupréau ...

- Monsieur ... monsieur ..." supplia Fernand.

- "Mais," reprit le juge, "vous aviez une maîtresse ...

- Une maîtresse !" s'écria Fernand avec indignation.

- "Cette maîtresse, qu'on nomme la Baccarat dans le monde galant, est une de ces femmes dont les faveurs s'achètent au poids de l'or ; il est présumable que, pour satisfaire cette ruineuse exigence ...

- Monsieur," interrompit vivement l'accusé, "hier encore, je ne connaissais point cette fille ...

- Cependant, vous avez été arrêté chez elle ?

- C'est vrai ... Mais, à cette heure encore, j'ignore comment j'ai pu m'y trouver ...

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XX   Sam 23 Déc - 13:02

- Monsieur," dit le juge avec bonté, "songez que des aveux valent toujours mieux que des dénégations obstinées et qui sont détruites par l'évidence. Vous aggravez votre position.

- Monsieur," répondit Fernand avec un accent de vérité si profond que la conviction du juge en fut ébranlée, "un horrible mystère enveloppe cette affaire, mais je vous jure que je suis innocent.

- Je le désire,"
reprit le juge ému ; "mais comment concilier à la fois le vol, votre brusque sortie, votre disparition pendant vingt-quatre heure, et enfin votre arrestation chez une femme bien connue par ses prodigalités ; comment concilier tout cela avec votre innocence ?"

Fernand leva les yeux au ciel.

- "Dieu est grand," dit-il,"et Il me juge à cette heure. Monsieur, je suis innocent.

- Vous allez être conduit chez vous par deux agents et un officier de paix," continua le juge d'instruction, "et de là rue Moncey, chez votre maîtresse. Une perquisition sera opérée sous vos yeux chez elle et chez vous ; si le portefeuille ne s'y retrouve pas, ce sera pour vous une circonstance à décharge.

- Allons, monsieur, allons," s'écria le jeune homme. "je suis innocent !

Le juge d'instruction sonna, un homme vêtu de noir se présenta. C'était l'officier de paix.

- "Suivez monsieur," dit le juge à Fernand avec bonté. "Nous allons déployer le moins de cérémonial possible en toute cette triste affaire et éviter le scandale."

Fernand salua le juge et sortit la tête haute, fort de son innocence.

Dans l'antichambre, deux agents en habit de ville se placèrent à ses côtés.

- "Monsieur," lui dit l'officier de paix d'un ton poli, "ordinairement les accusés sont conduits dans une voiture des prisons et par des agents en uniforme, mais M. le juge d'instruction a eu égard à votre situation antérieure, et j'espère que vous me suivrez sans résistance.

- Je vous le jure, monsieur. Je ne suis pas homme à chercher à vous fuir avant d'avoir victorieusement prouvé mon innocence."


L'officier de paix conduisit son prisonnier à la porte de la Conciergerie, où attendait un cabriolet de régie.

Le jeune homme y monta, et l'un des agents dit au cocher :

- "Rue des Marais, N° 2."

La maison que Fernand habitait n'avait que de petits locataires, employés pour la plupart, et ne demeurant point chez eux pendant la journée. La concierge était une vieille femme peu intelligente et ne s'occupant que très médiocrement de ses locataires.

L'arrivée de Fernand en compagnie de trois inconnus, dont le costume ne trahissait pas suffisamment la profession, ne produisit donc aucune sensation dans la maison, et le jeune homme put gagner son cinquième étage sans attirer l'attention de personne.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XX   Sam 23 Déc - 13:33

Le modeste logis qu'il occupait se composait de deux pièces, un petit salon, une chambre à coucher, le tout meublé en noyer, et l'inspection en était des plus faciles.

Les agents se livrèrent à une perquisition minutieuse, fouillèrent le secrétaire, la commode, l'unique placard, sondèrent le lit, les sièges et ne trouvèrent rien. Fernand était calme, et, quand ce fut fini, il dit à l'officier de paix, avec un sourire :

- "Vous le voyez, monsieur, le portefeuille que vous cherchez n'est point ici.

- Allons rue Moncey," dit l'officier de paix. "Mais je ne vous cacherai pas que si là, comme ici, nos recherches sont infructueuses, cela n'améliorera pas beaucoup votre position ; car on a négligé de lancer un mandat d'amener contre la Baccarat, qu'on aurait dû arrêter avec vous, et il se peut fort bien qu'elle ait fait disparaître le portefeuille depuis ce matin."

Fernand hocha la tête négativement.

- "Elle ne l'a jamais eu en sa possession," dit-il.

On fit remonter l'accusé en voiture, et il fut conduit rue Moncey.

Baccarat venait de quitter l'hôtel avec Fanny,
et, à cette heure, le faux médecin la faisait entrer dans la maison de santé, d'où elle ne devait pas sortir.

Le domestique de Baccarat se composait d'un cocher, d'une cuisinière, d'une femme de chambre, d'un groom et d'un jardinier. Sa mère, comparse qui n'a que faire dans notre histoire, tenait la maison. Au moment où l'officier de paix se présenta, la mère était absente depuis une heure ; elle était allée au marché avec la cuisinière, ne sachant rien de ce qui s'était passé dans la chambre de Baccarat.

Le cocher conduisait sa maîtresse à la maison d'aliénés ; Fanny, la femme de chambre, l'accompagnait.

Il n'y avait donc à l'hôtel que le jardinier et le groom.

A la vue de ces hommes qui parlaient au nom de la loi, le jardinier, garçon assez niais que Williams avait jugé inutile d'acheter, témoigna une profonde terreur et protesta de l'honnêteté de sa maîtresse ; mais le groom, jeune drôle intelligent et dont la leçon était faite, conduisit l'officier de paix tout droit à la chambre de Baccarat, qui était encore dans le même désordre qu'à l'heure de son départ.

- "Commençons par ici," dit l'un des agents qui se mit à fouiller les meubles, dont les clefs traînaient après les serrures.

Les jolis bahuts de Boulle, les armoires, les placards, les cabinets de toilette, furent visités successivement avec soin.

- "Tiens ?" dit tout à coup un des agents, "voici un paletot d'homme."

Fernand, la veille, avait un pardessus, lorsqu'il était tombé évanoui sur le trottoir de la rue Saint-Louis. Ce pardessus lui avait été retiré chez Baccarat.

Le lendemain, c'est-à-dire le matin de ce jour, la vue du commissaire de police lui ordonnant de s'habiller et de le suivre l'avait tellement ému qu'il avait simplement mis sa redingote et oublié son paletot.

- "Ce vêtement est à moi," dit-il, au moment où l'agent l'apercevait jeté négligemment sur un fauteuil et le désignait du doigt.

L'agent le prit et dit :

- "Il est lourd ... et je sens quelque chose de volumineux dans la poche de côté.

- Je ne crois pas," dit Fernand avec calme ; "à  moins que ce ne soit une clef."

La main de l'homme de police disparut dans les profondeurs de la poche de côté, celle qui, le vêtement boutonné, se trouve sur la poitrine, et elle en ressortit, tenant un gros portefeuille en maroquin vert.

A cette vue, Fernand pâlit et jeta un cri. L'agent tendit le portefeuille à l'officier de paix, qui l'ouvrit, et soudain une liasse de billets de banque tomba sur le tapis de la chambre

- "Ah ! par exemple ..." dit-il, "l'accusé ne niera pas plus longtemps, j'imagine ..."

Fernand ne répondit pas ; il venait de s'évanouir !

L'infernal génie de sir Williams triomphait, et l'innocence de sa victime était désormais impossible à prouver.

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