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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE NEUVIEME

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Masques de Venise
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MessageSujet: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE NEUVIEME   Ven 22 Déc - 18:20

IX


Révélation & Poursuite



Le couvert était mis pour le souper, les chaises approchées de la table, les bouteilles, les carafes et les verres disposés sur la desserte, et tout annonçait l'approche du moment le plus joyeusement sociable de la journée.

- "Où est Rachel ?" demanda Mr Wardle.

- Tiens, et Jingle ?" ajouta Mr Pickwick.

- "Ma parole," dit l'hôte, "je m'étonne de ne pas m'être aperçu plus tôt de son absence. Ma foi, je crois bien qu'il y a au moins deux heures que je n'ai entendu le son de sa voix. Emily, ma chérie, veux-tu sonner ?"

Emily sonna, et le gros garçon apparut.

- "Où est Miss Rachel ?"

Il n'en savait rien.


- "Où est Mr Jingle, alors ?"

Il n'en avait aucune idée.

Tout le monde parut surpris. Il était tard, onze heures passées. Mr Tupman riait sous cape. Ils devaient s'être attardés quelque part, pour parler de lui, Tupman. Ha,ha ! quelle excellente plaisanterie : très drôle.

- "Tant pis," dit Wardle après un bref silence, "ils vont reparaître dans un instant, j'imagine. Je ne retarde jamais le souper pour personne.

- Excellente règle de conduite,"
dit Mr Pickwick, "admirable.

- Asseyez-vous, je vous prie," dit l'hôte.

- "Avec plaisir," dit Mr Pickwick ; et tous s'assirent.

Il y avait sur la table une gigantesque pièce de bœuf froid, et Mr Pickwick en reçut une ample portion. Il avait déjà levé sa fourchette en direction de ses lèvres, et il était précisément sur le point d'ouvrir la bouche pour y introduire un morceau de bœuf, quand un bruit de voix mêlées monta soudain de la cuisine. Il s'interrompit et reposa sa fourchette. Mr Wardle s'interrompit aussi, et relâcha progressivement son étreinte sur le couteau à découper, qui resta planté dans le bœuf. Il regarda Mr Pickwick. Mr Pickwick le regarda.

On entendit des pas lourds dans le couloir ; la porte du salon s'ouvrit soudain toute grande ; et le domestique qui avait nettoyé les chaussures de Mr Pickwick le jour de son arrivée fit irruption dans la pièce, suivi du gros garçon et de tous les domestiques.

- "Que Diable signifie cette comédie ?" s'écria l'hôte.

- "La cheminée de la cuisine n'a pas pris feu, n'est-ce pas, Emma ?" demanda la vieille dame.

- "Voyons, grand-mère ! Non," s'écrièrent à la fois les deux jeunes demoiselles.

- "Que se passe-t-il ?" hurla le maître de maison.

Le domestique fit effort pour reprendre son souffle, et articula d'une voix faible :

- "Ils sont partis, not' maître !" - ils ont filé pour tout de bon, M'sieur !"

A cette annonce, on vit Mr Tupman poser sa fourchette et son couteau, et devenir très pâle.

- "Qui est parti ?" demanda Mr Wardle d'un ton furieux.

- "M'sieur Jingle et M'selle Rachel, en chaise de poste, du Lion Bleu de Muggleton. J'y étais ; mais j'ai pas pu les empêcher ; alors j'ai couru pour venir vous avertir.

- C'est moi qui ai payé ses frais de route !" dit Mr Tupman, qui se leva d'un bond, hors de lui. "Il a dix livres à moi ! - arrêtez-le ! - il m'a escroqué ! - Je ne le tolérerai pas ! Je veux qu'on me fasse justice, Pickwick ! - Je n'accepterai pas cela !"

Et, tout en proférant diverses exclamations incohérentes du même genre, le malheureux se mit à tourner en rond autour de la pièce, en proie à une colère frénétique.

- "Le ciel nous garde !" s'exclama Mr Pickwick, qui contemplait les gestes extraordinaires de son ami avec surprise et terreur. "Il est devenu fou ! Que faire ?

- Que faire !"dit le vieil hôte corpulent en ne prêtant attention qu'aux derniers mots de la phrase. "Atteler le cabriolet ! Je vais prendre une chaise de poste au Lion, et les suivre instantanément. Où donc," s'écria-t-il, tandis que le domestique sortait en courant pour s'acquitter de sa mission, "où donc est ce scélérat de Joe ?

- Je suis ici ; mais je suis pas un scélérat," répondit une voix.

C'était celle du gros garçon.

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Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
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Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

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Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.
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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE NEUVIEME   Ven 22 Déc - 19:05

- "Laissez-moi l'attraper, Pickwick," s'écria Wardle, en s'élançant vers l'infortuné jouvenceau. "Il s'est fait soudoyer par ce coquin de Jingle pour me lancer sur une fausse piste en me racontant une histoire à dormir debout sur ma sœur et votre ami Tupman ! (Là-dessus Mr Tupman se laissa tomber sur une chaise.) Laissez-moi l'attraper !

- Arrêtez-le !"
s'écrièrent toutes les femmes, tandis qu'on entendait distinctement à travers leurs exclamations le pleurnicheries du gros garçon.

- Je ne veux pas qu'on me retienne !" s'écria le vieux monsieur. "Monsieur Winkle, lâchez-moi. Monsieur Pickwick, laissez-moi, Monsieur !"

C'était un beau spectacle, en cet instant de tumulte et de désordre, que de contempler l'expression placide et philosophique du visage de Mr Pickwick, pourtant quelque peu empourpré par ses efforts, car il enserrait fermement de ses deux bras la vaste taille de l'hôte corpulent, et contenait ainsi l'impétuosité de son courroux, tandis que toutes les femmes rassemblées dans la pièce en faisaient sortir le gros garçon à grand renfort d'égratignures, de bourrades et de tiraillements. Mr Pickwick n'eut pas plus tôt relâché son étreinte que le domestique entra pour annoncer que le cabriolet était prêt.

- "Ne le laissez pas partir seul !" s'écrièrent les femmes. "Il va tuer quelqu'un !

- Je vais l'accompagner," dit Mr Pickwick.

- Vous êtes un brave garçon, Pickwick," dit l'hôte en lui prenant la main. "Emma, donne à Mr Pickwick un châle qu'il se nouera autour de la tête - dépêche-toi. Veillez sur votre grand-mère, mes petites ; elle s'est évanouie. Eh bien ! êtes-vous prêt ?"

La bouche et le menton de Mr Pickwick ayant été hâtivement enveloppés d'un grand châle, son chapeau planté sur la tête, et son pardessus jeté sur le bras, il répondit affirmativement.

Ils sautèrent dans le cabriolet.

- "Rends-lui la main, Tom !" cria l'hôte. 

Et les voilà partis par les chemins étroits ; s'enfonçant dans les ornières, puis en ressortant à grands cahots, et heurtant les haies de chaque côté, au risque d'être mis en pièces à chaque instant.

- "Quelle avance ont-ils ?" hurla Wardle
, quand ils atteignirent l'entrée du Lion Bleu, autour de laquelle un petit attroupement s'était formé malgré l'heure tardive.

- "Pas plus de trois-quarts d'heure,"
leur fut-il unanimement répondu. 

- "Une chaise de poste à quatre chevaux, tout de suite ! - Pressons ! Vous remiserez le cabriolet plus tard.

- Allons, mes enfants !" s'écria l'hôtelier, "sortez une chaise à quatre chevaux - dépêchez-vous - ne vous endormez pas !"

Palefreniers et garçons d'écurie disparurent en hâte ; on vit luire les lanternes des hommes qui couraient en tous sens ; les sabots des chevaux résonnèrent sur le pavage inégal de la cour ; la chaise fit entendre un roulement sourd quand on la tira de la remise ; et tout ne fut plus que bruit et agitation.

- "Alors, alors ! - Est-ce pour ce soir, cette chaise de poste ?" cria Wardle.

- "Elle traverse la cour à l'instant même, Monsieur," répondit le palefrenier.

La chaise de poste sort - les chevaux sont attelés - les postillons sautent en selle, et les voyageurs sautent dans la voiture.

- "Attention - l'étape de sept milles en moins d'une demi-heure !"
cria Wardle.

- "Partez !"

Les postillons jouèrent du fouet et de l'éperon, les garçons poussèrent des cris et les palefreniers des acclamations, et les voyageurs partirent, avec toute la célérité de leur farouche résolution.

- "Charmante situation,"
se dit Mr Pickwick, quand il eut trouvé le temps de réfléchir un instant. "Charmante situation pour le Président Général du Pickwick Club. Une chaise humide - des chevaux inconnus - quinze milles à l'heure - et tout cela à minuit !"

Pendant les trois ou quatre premiers milles, ni l'un ni l'autre des deux compagnons ne prononça la moindre parole, car chacun d'eux était trop absorbé par ses propres réflexions pour adresser à l'autre une remarque quelconque. Toutefois, quand ils eurent parcouru cette distance, et que les chevaux, enfin complètement échauffés, commencèrent à faire vraiment leur besogne avec style, Mr Pickwick se sentit trop réjoui par la rapidité du mouvement, pour rester tout-à-fait silencieux désormais.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE NEUVIEME   Sam 23 Déc - 14:56

- "Nous sommes sûrs de les rattraper, je pense," dit-il.

- "Espérons-le," répondit son compagnon.

- "Belle nuit," dit Mr Pickwick, en levant les yeux vers la lune qui brillait d'un vif éclat.

- "C'est bien regrettable," répliqua Wardle ; "car ils auront eu tout le bénéfice du clair de lune pour prendre de l'avance sur nous, et nous allons en être privés. Elle sera couchée dans une heure.

- Ce sera assez désagréable de voyager à cette allure dans l'obscurité, n'est-ce pas ?" demanda Mr Pickwick.

- "Sans doute," lui répondit sèchement son ami.

L'accès d'enthousiasme passager de Mr Pickwick commença à se calmer un peu, quand il réfléchit aux inconvénients et aux périls de l'expédition dans laquelle il s'était si étourdiment embarqué. Il fut tiré de sa méditation par les cris retentissants que poussait le postillon de volée.

- "Ho la ho ! Ho la ho !" faisait le premier postillon.

- "Ho la ho !" fit le second.

- "Ho la ho !" répéta fort vigoureusement le vieux Wardle lui-même, en passant à la portière la tête et la moitié du corps.

- "Ho la ho !" hurla Mr Pickwick, qui reprit le refrain de ces clameurs sans avoir la moindre idée de leur sens ou de leur objet.

Et au milieu des "Ho la ho" des quatre personnages, la chaise s'arrêta.

- "Que se passe-t-il ?" demanda Mr Pickwick.

- "Il y a ici une barrière," répondit le vieux Wardle. "Nous allons avoir des nouvelles de nos fugitifs."

Au bout de cinq bonnes minutes, passées à frapper et à crier sans discontinuer, un vieil homme en chemise et en pantalon sortit de la maison du gardien, et ouvrit la barrière de péage.

- "Combien de temps y a-t-il qu'une chaise de poste est passée par ici ?" demanda Mr Wardle.

- Combien de temps ?

- Oui.

- Ma foi, j'en sais trop rien. C'était pas y a longtemps, et c'était pas y a pas longtemps - juste entre les deux, peut-être bien.

- Est-il vraiment passé une chaise de poste ici ?

- Ah, oui, il en est passé une.


- Combien de temps y a-t-il, mon brave," dit Mr Pickwick, intervenant, "une heure ? 

- Bah, j'imagine que ça pourrait faire ça," répondit l'homme.

- Ou deux heures ?" demanda le postillon du timonier.

- "Ma foi, ça m'étonnerait pas tellement," répondit le vieil homme sur un ton dubitatif.

- "Repartons, mes enfants," s'écria l'irritable vieux monsieur ; "et ne perdons pas notre temps avec ce vieil imbécile !

- Imbécile !" s'écria l'homme avec un large sourire, debout au milieu de la route, près de la barrière encore entrouverte, et regardant la chaise rapetisser rapidement à mesure qu'elle s'éloignait davantage. "Non - pas tellement ; t'as perdu dix minutes ici, et t'es pas plus renseigné en partant qu'en arrivant. Si tous les gardiens de la ligne à qui on donne une guinée la gagnent moitié aussi bien, tu rattraperas pas l'autre chaise avant la Saint-Michel, mon vieux plein de soupe."

Et avec un nouveau sourire tout aussi large, le vieil homme referma la barrière, rentra dans sa maison, et verrouilla la porte derrière lui.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE NEUVIEME   Sam 23 Déc - 15:30

Cependant la chaise poursuivait sa route vers la fin de l'étape sans ralentir l'allure. La lune, comme l'avait prédit Wardle, fut bientôt sur son déclin ; d'épaisses couches de nuages sombres et lourds, qui avaient graduellement obscurci le ciel depuis quelque temps, formaient maintenant une seule masse noire au-dessus des voyageurs ; et de grosses gouttes de pluie qui tombaient de temps à autre contre les vitres de la voiture, paraissaient les avertir qu'une nuit d'orage était imminente. En outre le vent, qu'ils avaient en plein contre eux, balayait la route étroite de furieuses rafales, et gémissait lugubrement dans les arbres qui bordaient la chaussée. Mr Pickwick se serra plus étroitement dans son pardessus, se blottit plus confortablement dans le coin de la voiture, et s'endormit d'un profond sommeil, dont il ne fut réveillé que par l'arrêt du véhicule, la sonnette du palefrenier, et le cri retentissant : "Des chevaux tout de suite !"

Mais alors survinrent de nouveaux retards. Les postillons dormaient d'un sommeil si mystérieusement profond, qu'il fallut cinq minutes pour éveiller chacun d'eux. Le palefrenier se trouvait avoir égaré la clef de l'écurie, et, même quand elle fut retrouvée, deux aides ensommeillés mirent les mauvais harnais aux mauvais chevaux, si bien qu'il fallut recommencer d'un bout à l'autre l'opération de harnachement. Si Mr Pickwick avait été seul, la multiplicité de ces obstacles aurait aussitôt mis un terme définitif à la poursuite, mais le vieux Wardle ne se laissait pas si facilement démonter ; et il se dépensa de toutes parts avec beaucoup de résolution et de bonhomie, bousculant l'un et donnant des bourrades à l'autre, bouclant une courroie ici et tendant une chaîne là, bref, il fit tant et si bien que la chaise de poste se trouva prête en bien moins de temps qu'on n'eût pu raisonnablement l'espérer en présence de toutes ces difficultés.

Le voyage reprit ; et les perspectives qui s'offraient à eux n'avaient certes rien d'encourageant. L'étape était de quinze milles, la nuit noire, le vent impétueux, et la pluie torrentielle. Il était impossible de faire vraiment du chemin contre une telle coalition d'obstacles ; il était déjà tout près d'une heure ; et il leur fallut près de deux heures pour atteindre la fin de l'étape. Alors pourtant s'offrit à leurs yeux un objet qui ralluma leurs espérances, et ranima leurs énergies défaillantes.

- "Quand cette voiture est-elle arrivée ?" cria le vieux Wardle, en sautant à bas de son propre véhicule pour en désigner un autre, couvert de boue humide, qui était resté dans la cour.

- "Il n'y a pas plus d'un quart-d'heure, Monsieur," répliqua le palefrenier auquel s'adressait cette question.

- "Un monsieur et une dame ?"
demanda Wardle, haletant presque d'impatience.

- Oui, Monsieur.

- Un grand monsieur - en habit de soirée - de longues jambes sur un corps maigre ?


- Oui, Monsieur.

- Juste ciel, ce sont eux, Pickwick !" s'écria le vieux monsieur.

- "Ils seraient arrivés plus tôt," dit le palefrenier, "s'ils n'avaient pas eu un brancard cassé.

- C'est bien cela ! C'est bien là, saprelotte ! Une chaise de poste à quatre chevaux sur le champ ! Nous pouvons encore les rattraper avant qu'ils atteignent la prochaine étape. Une guinée pour chacun, mes enfants - ne vous endormez pas - activez, activez - vous serez bien braves."

Tout en proférant des admonestations de cet ordre, le vieux monsieur alla de côté et d'autre dans la cour, et s'affaira en tous sens, dans un état d'agitation qui gagna aussi Mr Pickwick ; et sous l'influence de cette émotion, ce dernier se trouva mêlé de la façon la plus surprenante à des enchevêtrements compliqués de harnais, ainsi qu'à des embarras de chevaux et de roues de voiture, fermement convaincu que, de la sorte, il faisait appréciablement progresser les préparatifs de leur nouveau départ.

- "En voiture - en voiture !"
s'écria le vieux Wardle, grimpant dans la chaise, relevant le marchepied et claquant la portière derrière lui. "Allons, allons ! Dépêchez-vous !"

Avant que Mr Pickwick eût le temps de comprendre exactement ce qui lui arrivait, il se sentit hissé de force par l'autre portière, tiré par le vieux monsieur et poussé par le palefrenier ; et les voilà de nouveau en route.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE NEUVIEME   Sam 23 Déc - 16:13

- "Ah ! cette fois, nous avançons," dit le vieux monsieur, qui exultait.

Ils avançaient en effet, comme Mr Pickwick pouvait parfaitement s'en rendre compte, grâce à ses constantes collisions, soit contre la dure boiserie de la voiture, soit contre le corps de son compagnon.

- "Tenez bon !" dit le corpulent vieux monsieur, en voyant Mr Pickwick plonger la tête la première dans son ample gilet.

- "Jamais de ma vie
je n'avais subi pareilles secousses," dit Mr Pickwick.

- "Ne vous inquiétez pas," répondit son compagnon, "ce sera bientôt fini. Attention, tenez ferme !"

Mr Pickwick s'enracina dans son coin, aussi solidement qu'il le put ; et la voiture poursuivit sa course plus rapide que jamais.

Ils avaient environ parcouru environ trois milles de cette manière, quand Mr Wardle, qui regardait par la portière depuis deux ou trois minutes, rentra soudain la tête, couvert d'éclaboussures, et s'écria, tout haletant d'impatience :

- "Les voici !"


Mr Pickwick passa précipitemment la tête à la portière. Oui : il y avait bien une chaise à quatre chevaux, à peu de distance d'eux, et qui fonçait en avant au grand galop.

- "Allez-y, allez-y," hurla le vieux monsieur. "Deux guinées pour chacun de vous, mes enfants - ne les laissez pas reprendre de l'avance - gardez l'allure - gardez l'allure."

Les chevaux de la première chaise de poste s'élancèrent en avant de toute leur vitesse ; et ceux de la voiture de Mr Wardle galopèrent comme des fous derrière eux. 

- "Je vois sa tête,
" s'écria l'irascible vieillard. " Sacrebleu, je vois sa tête.

- Moi aussi," dit Mr Pickwick, "c'est bien lui."

Mr Pickwick ne se trompait pas.
Le visage de Mr Jingle, complètement enduit de la boue que faisaient jaillir les roues, se voyait distinctement à la portière de sa voiture ; et les mouvements de son bras, qu'il agitait avec violence dans la direction des postillons, indiquaient qu'il les incitait à de nombreux efforts.

L'intérêt était intense.
Les champs, les arbres et les haies semblaient défiler à côté des voyageurs avec la vélocité d'un ouragan, tant était rapide l'allure à laquelle ils fendaient l'espace. Ils étaient maintenant tout près du flanc de la première voiture. On entendait clairement la voix de Jingle, malgré le fracas des roues, et il pressait les postillons. Le vieux Mr Wardle écumait d'excitation et de colère. Il vociférait des "scélérats" et des "coquins" par douzaines, serrait le poing et l'agitait de façon expressive vers l'objet de son indignation ; mais Mr Jingle ne lui répondait que par un sourire méprisant, et il répliqua à ses menaces par un cri de triomphe quand ses chevaux, sous l'action redoublée du fouet et des éperons, se mirent à galoper plus vite encore et laissèrent leurs poursuivants derrière eux.

Mr Pickwick
venait de rentrer la tête, et Mr Wardle, épuisé par ses vociférations, avait fait de même, quand une terrible secousse les précipita contre l'avant du véhicule. Il y eut un choc soudain, un grand fracas, une roue s'en alla rouler plus loin, et la chaise versa.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE NEUVIEME   Dim 24 Déc - 14:50

Au bout de quelques brèves secondes d'affolement et de confusion, pendant lesquelles il ne put distinguer rien d'autre que les ruades des chevaux et les glaces qui se brisaient, Mr Pickwick se sentit violemment extrait des débris de la voiture ; et dès qu'il se fut remis sur ses jambes, et qu'il eut dégagé sa tête des basques de son pardessus, qui diminuaient considérablement l'efficacité de ses lunettes, toute l'étendue du désastre s'offrit à ses regards.

Le vieux Mr Wardle était
debout à côté de lui, sans chapeau, les vêtements déchirés en plusieurs endroits, et les fragments de la chaise de poste étaient épars à leurs pieds. Les postillons, qui avaient réussi à couper les traits, se tenaient à la tête des chevaux, défigurés par la boue, et leurs vêtements tout en désordre du fait de leur rude course. A quelque cent mètres en avant se trouvait l'autre voiture, qui s'était immobilisée au bruit de l'accident. Les postillons, qui avaient tous deux le visage animé d'un large sourire, contemplaient l'ennemi du haut de leurs montures, et Mr Jingle, à sa portière, examinait l'épave avec une satisfaction évidente. Le jour commençait tout juste à poindre, et toute la scène était parfaitement visible à la lueur grisâtre du matin.

- "Holà !" cria l'impudent Jingle, "pas de blessés ? - messieurs d'un certain âge - poids lourds - très dangereux - vraiment.

- Vous êtes un scélérat !" hurla Wardle.

- "Ha ! ha !" répliqua Jingle, qui ajouta avec un clin d'œil entendu et un geste du pouce vers l'intérieur de la voiture : "Dites donc - elle va très bien - vous transmet ses compliments - vous prie de ne pas vous déranger - amitiés à Tuppy - vous ne montez pas derrière ? - en avant, les enfants."

Les postillons reprirent leur posture appropriée, et la chaise de poste s'éloigna à grand bruit, tandis que Mr Jingle agitait en manière de dérision un mouchoir blanc par la portière.

Rien, dans toute cette aventure, pas même l'accident, n'avait troublé dans son cours aimable et calme l'humeur de Mr Pickwick. Mais la vilenie de l'homme qui était capable de commencer par emprunter de l'argent à son fidèle disciple, et d'abréger ensuite son nom en "Tuppy", était plus qu'il n'en pouvait supporter. Il respira profondément et rougit jusqu'à l'extrémité des branches de ses lunettes en disant d'une voix lente et solennelle :

- "Si jamais je rencontre de nouveau cet homme, je ... 

- Oui, oui," dit Wardle, l'interrompant, "tout cela est bel et bon : mais pendant que nous restons ici à bavarder, ils vont se procurer leur dispense de bans, et se marier à Londres."

Mr Pickwick
se tut, emmagasina sa rancune, et la mit sous clef.

- "Quelle distance jusqu'à la prochaine étape ?"
demanda Mr Wardle à l'un des postillons.

- "Six milles, pas vrai, Tom ?

- Ça ferait plutôt plus.

- Plutôt plus de six milles, Monsieur.

- Rien à faire," dit Wardle, "il faut y aller à pied, Pickwick.

- Pas moyen de faire autrement," répondit cet authentique grand homme.

Envoyant en avant un des postillons à cheval commander une nouvelle chaise de poste et d'autres chevaux, et laissant l'autre derrière eux pour s'occuper de la voiture brisée, Mr Pickwick et Mr Wardle se mirent virilement en route , non sans avoir serré leur châle autour de leur cou, et rabattu les bords de leur chapeau, pour échapper dans la mesure du possible au déluge de pluie qui, après une brève interruption, avait recommencé à tomber en grande abondance.

_________________
"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

Celui qui n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire n'a rien fait.
Charles Pathé


La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.
Jean Hougron



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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE NEUVIEME

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