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Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXI

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Masques de Venise
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MessageSujet: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXI   Sam 23 Déc - 14:15

XXI


Alerte



Tandis que le génie infernal de sir Williams enveloppait un à un tous les personnages de cette histoire qui pouvaient entraver ses projets et l'empêcher d'atteindre à son but ténébreux ; que Fernand, accusé de vol, était arrêté et mis en prison, Baccarat enfermée comme folle, Cerise confiée à la garde de la hideuse vieille qu'on nommait la veuve Fipart, et qu'enfin se trouvaient tout d'un coup et mystérieusement séparés les uns des autres tous ceux qui pouvaient mettre Armand de Kergaz sur la trace de Thérèse et de sa fille, celui-ci s'occupait cependant avec une courageuse activité de retrouver celle ou celui à qui devait échoir l'immense fortune de feu le baron Kermor de Kermarouet, dont il était le dépositaire.

Aidé du fidèle et vieux Bastien, servi par une police secrète largement payée, Armand n'était encore cependant parvenu à aucun résultat à l'époque où nous l'avons vu suivre, à Belleville, les deux acolytes de maître Colar, intervenir assez à temps pour éviter à Léon Rolland une mauvaise querelle, et, après avoir accepté la cordiale invitation de l'ouvrier, offrir son bras à mademoiselle Jeanne de Balder et la reconduire rue Meslay.

Il est de mystérieuses attractions que l'esprit ni le cœur humains n'expliqueront jamais, et qui cependant agissent avec une rapidité merveilleuse et qui tient presque du prodige.

En entrant dans la salle du restaurant où s'étaient installés Léon Rolland et les trois femmes, M. de Kergaz avait jeté aux deux jeunes filles ce regard distrait et bienveillant que l'homme occupé de vastes intérêts accorde à peine à la beauté et à la jeunesse ; puis, tout-à-coup, obéissant à une de ces attractions étranges, il s'était pris à considérer ce pâle et noble visage de l'orpheline, où de récentes douleurs avaient laissé leur trace : il avait tressailli à la vue de ces vêtements noirs, indiquant un deuil non achevé encore, et cette jeune fille aux mains délicates, à la taille aristocratique, dont toute la personne avait un cachet de distinction peu commune, lui avait paru singulièrement dépaysée en ce lieu et avec cet ouvrier et ces deux autres femmes, dont l'une avait la tournure et la mise d'une paysanne, l'autre la beauté rieuse et les manières coquettes et gracieuses de la grisette parisienne.

A ses yeux, Cerise résumait la fille de Paris, poussée tout d'une venue en plein air ; Jeanne, la fleur délicate et fine, éclose dans la chaude atmosphère d'une serre.

Cerise était jolie et gaie comme le bonheur ; Jeanne était belle et triste comme la plus noble des infortunes.

Au premier coup d'œil
, on devinait que le malheur seul avait pu rapprocher mademoiselle de Balder et la jeune fleuriste et établir entre elles une sorte d'intimité. 

Armand comprit, devina tout cela ; et irrésistiblement entraîné vers Jeanne, obéissant à une de ces attractions dont nous parlions tout à l'heure, il accepta l'invitation de Léon Rolland. De son côté, la jeune fille crut voir chez M. de Kergaz, malgré son costume qui était celui d'un ouvrier, mieux qu'un homme du peuple, et lorsqu'il lui offrit son bras, elle l'accepta sans hésitation.

D'ailleurs, avec cette finesse d'observation que possède toute femme, Jeanne avait remarqué en un clin d'œil la blancheur de ses mains, la finesse de son linge, et cette taille svelte et droite qui n'accusait aucune profession manuelle.

En quittant Les Vendanges de Bourgogne, et passant, à leur insu, devant la maison où Colar et ses complices étaient en observation, Armand offrit donc son bras à mademoiselle de Balder, tandis que Léon Rolland donnait le sien à sa mère, auprès de laquelle marchait Cerise.

Ils descendirent ainsi le faubourg du Temple, et là, Léon Rolland s'arrêta devant la porte de Cerise.

- "Chère petite mère," dit la fleuriste à la paysanne, "vous ne voulez pas monter un peu ?

- Oh ! certainement oui !"
répondit Léon avec empressement.

- "Ma bonne Cerise," dit Jeanne, "il est tard, je suis un peu souffrante, permettez-moi de vous quitter."

Léon tendit la main à M. de Kergaz, qu'il persistait à prendre pour un ouvrier.

- "Adieu, camarade," lui dit-il ; "au revoir, plutôt, car nous nous reverrons, n'est-ce pas ?

- Certainement," répondit Armand.

- "Je m'appelle Léon Rolland," poursuivit l'ouvrier, "je demeure rue Bourbon-Villeneuve, et je travaille rue Chapon, chez M. Gros, ébéniste. 

- Très bien, je m'en souviendrai ... Moi," dit Armand, "j'habite rue Culture-Sainte-Catherine, chez M. le comte de Kergaz. Si jamais vous avez besoin de moi, venez me voir et demandez à  parler à M. Bastien.

- J'irai," dit Léon, qui s'imagina que Bastien était le nom d'Armand, et que ce dernier occupait quelque poste de confiance auprès du noble personnage qu'il venait de désigner.

Les deux jeunes filles s'embrassèrent, tandis que l'ébéniste pressait la main d'Armand, et l'on se sépara à la porte de Cerise.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. - Pierre Desproges

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXI   Dim 24 Déc - 12:42

- " dois-je vous conduire, mademoiselle ?" dit alors Armand à Jeanne d'un ton respectueux et légèrement ému.

- "Rue Meslay," répondit-elle.

Ils se remirent en marche et traversèrent le boulevard à petits pas. 

On eût dit que les deux jeunes gens inconnus l'un à l'autre  il y avait une heure, et qui avaient à peine échangé quelques mots, appréhendaient déjà l'instant de leur séparation. 

- "Connaissez-vous beaucoup mademoiselle Cerise ?" demanda Armand avec une sorte d'hésitation, et comme s'il eût craint d'être indiscret.

- "Je me suis liée avec elle dans la maison qu'elle habitait du vivant de son père, et où je demeurais alors moi-même, avec ma mère," répondit Jeanne en soupirant.

- "Cependant," fit observer Armand, "il me semble ... pardonnez-moi, mademoiselle ... il me semble que votre éducation ..."

Jeanne
soupira.

- "C'est vrai, monsieur," dit-elle, "mais Cerise est un excellent cœur, une bonne et charmante créature ... et puis, il est des circonstances, des malheurs qui rapprochent ... "

Et Jeanne soupira si profondément que M. de Kergaz acheva de deviner la situation précaire où la belle jeune fille était tombée.

- "Seriez-vous orpheline ?" demanda-t-il d'un ton si triste, si respectueux, que Jeanne en tressaillit profondément.

- Hélas !" répondit-elle, "ma mère est morte il y a quelques mois ...

- Et monsieur votre père ?

- Mort aussi, tué sur le champ de bataille," répondit-elle avec un nouveau soupir et d'une voix dominée par l'émotion.

- "Chère demoiselle !" murmura Armand.

Un instant de silence accompagna ces quelques mots ; on eût dit que les deux jeunes gens, absorbés par les mêmes pensées, se recueillaient en même temps. 

Ils arrivèrent ainsi rue Meslay, à la porte de Jeanne. 

- "Adieu ! monsieur," dit-elle en lui tendant la main, "je vous remercie bien. Je vous remercie surtout du service que vous nous avez rendu."

Armand prit la main de la jeune fille et la porta respectueusement à ses lèvres. Puis il la salua silencieusement et comme s'il n'eût osé ajouter un mot. 

Et M. le comte de Kergaz s'était éloigné, puis il avait longé la rue du Temple, traversé le marché de ce nom, et gagné à travers le Marais la rue Culture-Sainte-Catherine, où il était rentré chez lui, préoccupé et tout pensif.

- "C'est étrange !" murmura-t-il ce soir-là en se mettant au lit, "serais-je encore jeune, y aurait-il encore au fond de mon cœur une fibre qui n'eût point vibré ?"

Le lendemain, M. de Kergaz, après une nuit agitée et presque sans sommeil, appela Bastien au chevet de son lit.

- "Mon vieil ami," lui dit-il, "tu vas mettre ta redingote bleue, qui rappelle si bien en toi le militaire en retraite, et tu iras rue Meslay, numéro 11, voir s'il n'y a pas un logement à louer.

- Très bien," dit Bastien, qui exécutait ponctuellement les ordres d'Armand, et ne les discutait point.

- "S'il n'y en a pas," continua M. de Kergaz, "tu glisseras dix louis dans la main du concierge pour qu'il engage un de ses locataires à déménager dans les vingt-quatre heures : on trouve toujours un locataire disposé à cela, si son terme est payé.

- Oui," dit Bastien d'un signe de tête.

- "Ce logement trouvé, tu y feras transporter quelques meubles, et tu t'y installeras sous ton nom de Bastien, officier retraité.

- Très bien ! Après ?

- Cette maison est habitée par une fille qu'on appelle Jeanne, et qui m'intéresse. Tu prendras tout d'abord des renseignements sur elle. Si, ce dont je suis persuadé, c'est une jeune personne de bonne famille tombée dans le malheur et demeurée honnête et pure, tu t'arrangeras de façon à te lier avec elle. Ton âge te le permet. Va, et dans tous les cas, reviens au plus vite me dire ce que tu auras fait."

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXI   Dim 24 Déc - 13:28

Après avoir donné ces instructions à Bastien, Armand se leva, ouvrit un grand livre, sorte de volumineux registre couvert de caractères mystérieux et hiéroglyphiques, et il y écrivit ces deux noms :

Léon Rolland, rue Bourbon-Villeneuve.

Cerise, faubourg du Temple.


Puis, sur le verso de la page, il ajouta cette note :

Rechercher dans quel but ce saltimbanque appelé Nicolo et cet homme qu'on nomme le serrurier ont cherché querelle à Léon Rolland.

Cela fait, M. de Kergaz voulut s'asseoir devant son bureau et ouvrir sa correspondance quotidienne ; mais une rêverie inexplicable s'empara de lui ; il se renversa en arrière sur le dos de son fauteuil, et se prit à songer à Jeanne, la pâle et triste jeune fille à peine entrevue.

Deux heures
s'écoulèrent, et il rêvait encore, lorsque Bastien apparut.

- "Eh bien ?" demanda le comte avec vivacité.

- "Le hasard a de merveilleuses combinaisons," répondit Bastien. "La jeune fille à laquelle vous vous intéressez, mon cher maître, demeure au quatrième étage sur le devant. Précisément sur le même carré, il y a un appartement vacant, et où l'on peut emménager sur le champ. Il est de six-cents francs. J'ai payé un terme à l'avance.

- Parfait," dit Armand.

- "J'ai fait jaser le concierge," poursuivit Bastien. "Cette jeune fille est nouvellement emménagée ; elle se nomme mademoiselle Jeanne de Balder, et elle paraît avoir reçu une très bonne éducation.

"Elle habite avec une vieille servante, qui lui paraît très dévouée, un appartement de trois-cents francs, et jamais on ne voit venir personne chez elle.

"Depuis deux jours, m'a dit le concierge, on voit de la lumière chez elle fort avant dans la nuit, et tout laisse supposer qu'elle travaille à quelque ouvrage de femme, comme en font en cachette bien des jeunes filles qui ne sont pas riches, et qui cependant veulent sauver un reste de dignité.

- Est-ce tout ?" demanda M. de Kergaz avec émotion.

- "Non," dit Bastien. "Mademoiselle de Balder demeurait auparavant rue Chapon, et c'est là que le concierge est allé aux renseignements lorsqu'elle a voulu louer dans la maison de la rue Meslay.

"Il a appris là, m'a-t-il dit, que mademoiselle de Balder venait de perdre sa mère, veuve d'un colonel tué en Afrique, que cette mort avait privé la jeune fille d'une grande partie des faibles ressources qu'elle avait, et que ce nouvel amoindrissement de fortune était la seule cause qui la forçât à déménager et à prendre un appartement plus petit. Du reste, mademoiselle Jeanne jouissait de l'estime et du respect de tous ceux qui la connaissaient, avait ajouté le concierge, et depuis quelques jours qu'elle habitait rue Meslay, sa tristesse digne, sa réserve pleine de distinction et de politesse, et sa conduite exemplaire lui avaient attiré toutes les sympathies."

A mesure que Bastien parlait, le cœur de M. de Kergaz se prenait à battre d'une émotion inconnue, et une sorte de joie secrète se traduisait lentement sur son visage.

Bastien avait appris à peu près tous les détails que nous connaissons déjà sur la modeste et noble existence de la jeune fille, et chacun d'eux ajoutait à la généreuse émotion d'Armand. L'un, surtout, le toucha jusqu'aux larmes.

- "Il paraît," disait Bastien, "que mademoiselle de Balder avait un piano. Le concierge l'a vu dans son ancien logement, lorsqu'il est allé s'assurer qu'elle avait assez de meubles pour répondre de son nouveau loyer ; mais le piano n'est point rentré rue Meslay. Sans doute, la jeune fille a été contrainte de s'en défaire.

- Bastien," dit vivement Armand, "un vieux brave comme toi n'est pas musicien, n'est-ce pas ?

- Ma foi, non, mon cher maître, et le seul instrument auquel j'ai jamais touché est une clarinette de cinq pieds, c'est-à-dire un fusil de munition.

- Eh bien ! tu te trompes, mon bon Bastien, tu dois être musicien. Tu auras un piano."

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXI   Dim 24 Déc - 14:01

Bastien fit un geste d'étonnement.

- "Tu vas courir chez Erard," continua M. de Kergaz, "et tu lui demanderas un piano de forme un peu ancienne déjà, quelque chose comme sept ou huit ans de date.

- Je crois comprendre," murmura le vieux soldat, qui eut une larme dans les yeux, "et vous êtes noble et bon, mon cher maître ; seulement, comment le faire accepter, ce piano ? Elle doit être fière, cette pauvre demoiselle ... Une fille de colonel, vous pensez ...

- Ce n'est point cela," dit Armand, "et tu n'as compris qu'à moitié. Ce piano que tu vas acheter, tu le garderas ; seulement, tu t'arrangeras pour avoir trop de meubles, et tu paraîtras très embarrassé pour les caser ...

- Mais," interrompit Bastien, "quand on a un piano, il faut avoir l'air de pouvoir s'en servir ...

- Ce n'est pas cela encore. Ce piano, vieux de forme, c'est une relique ; il a appartenu à une fille que tu as perdue, ton unique enfant. C'est un léger mensonge, je le sais bien, mon vieil ami, car tu n'as jamais eu d'autre enfant que moi, mais Dieu nous le pardonnera ... Or, ce piano que tu ne sauras où loger, qui sait si ta voisine ne voudra point s'en charger pour quelques jours, jusqu'à ce que tu aies pu faire transporter à la campagne un ou deux meubles inutiles ?

- Ah !" s'écria Bastien, "c'est bien trouvé, mon cher maître. Bravo !

- D'abord, ce sera un moyen de faire connaissance avec elle par l'intermédiaire du concierge ; et puis, tu lui diras que l'enfant que tu pleures affectionnait telles ou telles rêveries, et que tu voudrais bien les entendre encore. Comprends-tu toujours ? 

- Oui, oui," dit Bastien, "et je cours chez Erard.

- Va," dit le comte de Kergaz, qui redevint tout rêveur et murmura : "Mon Dieu ! l'aimerais-je ?"

Et tandis que Bastien sortait pour exécuter ses ordres, Armand laissa tomber sa tête sur sa poitrine et l'appuya dans ses mains en s'accoudant sur une table.

Une ombre venait de passer devant lui, peut-être une ombre pâle et triste, celle de Marthe, cette femme qu'il avait tant aimée, qu'en vain il avait essayé d'arracher à l'infâme Andrea, et qu'Andrea lui avait reprise.


Et le souvenir de cet unique et fatal amour qui avait si hâtivement mûri son cœur, se présentant tout-à-coup à son esprit, avait cherché à lutter contre ce sentiment tout nouveau qui commençait à se faire jour ; mais il en est des amours depuis longtemps éteintes par la Mort comme de tout ce que le vent du Passé emporte : tendres souvenirs ou amers regrets, tout s'efface insensiblement et s'amoindrit et dans cette même âme, longtemps emplie de deuil, et où l'espérance paraissait désormais ne pouvoir plus germer, une affection nouvelle éclot sans bruit et se développe petit à petit auprès de l'affection brisée ; une joie inconnue pousse sous cette douleur dans laquelle on s'est complu longtemps, comme on voit pousser l'herbe verte semée de liserons bleus sur la terre qui recouvre une tombe. La vie succède à la Mort, et souvent, comme le phœnix de l'Antiquité, l'amour renaît de ses cendres.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXI   Lun 25 Déc - 13:21

L'ombre de Marthe s'était donc dressée devant Armand pendant quelques secondes, mais derrière il avait vu poindre ce sourire un peu triste et ce visage pâle et charmant de Jeanne, et alors il lui sembla que la morte s'effaçait comme un songe, comme ces fantômes de brume qui courent sur les monts alpestres au matin, qui s'évanouissent au premier rayon du soleil, et qu'en s'effaçant la trépassée lui disait : "Vous avez souffert pour moi et par moi, Armand, soyeux heureux enfin ..."

Cependant, le souvenir de Marthe en avait évoqué un autre chez M. de Kergaz : il avait songé à Andrea ... à Andrea, le génie du Mal incarné, ce frère dénaturé qui avait tué sa mère, à lui, Armand ; cet homme qui lui avait jeté le plus terrible des défis en sortant de cette maison où reposait le cadavre encore tiède du comte Felipone !

Du jour où il avait appris quels liens de sang l'unissaient à Andrea, la haine d'Armand s'était éteinte et avait fait place à un sentiment de compassion douloureuse ; car il savait bien que son cœur était à jamais corrompu, et qu'il avait franchi cet abîme qui séparera éternellement le Mal du Bien.

En devenant maître tout à coup de cette fortune immense qui, naguère, devait échoir à Andrea, Armand avait faillir obéir à un sentiment de générosité en offrant au déshérité de partager avec lui ; mais un sentiment de terreur subite l'en avait empêché. Que ne ferait point cet homme, né pour le Mal et l'aimant comme un artiste aime son art, s'il avait beaucoup d'or à sa disposition ? Andrea ne songerait-il point à mettre à exécution ce programme infernal qu'il avait développé si complaisamment, pendant le bal masqué, sous le costume de Don Juan, le blasphémateur et l'impie ?

Armand avait donc laissé sortir Andrea, puis, le lendemain, quand les derniers devoirs eurent été rendus au comte Felipone, il le fit chercher dans tout Paris.

Peut-être voulait-il essayer de ramener au Bien, en lui ouvrant ses bras, le maudit qui l'avait défié ...

Ce fut en vain : Andrea avait disparu.

Pendant plusieurs mois, pendant une année même, les recherches les plus actives de M. de Kergaz pour retrouver son frère furent infructueuses ; on aurait pu croire que, cédant au désespoir de se voir dépouillé, il avait mis fin à ses jours.

Mais Armand n'admit point une semblable hypothèse.
Il se souvenait du regard de haine que lui avait jeté Andrea en quittant la maison de son père ; de ce défi que le déshérité portait au spoliateur, et il sentait bien que la lutte n'était point finie, et qu'un homme de la trempe du vicomte vivrait pour se venger, sa vie lui fût-elle devenue odieuse. Il s'attendait donc à le voir reparaître comme un démon acharné, et dans ce Paris immense où il s'était imposé la plus noble tâche, le comte de Kergaz devinait que son adversaire se montrerait quelque jour ardent à la lutte, et prêt à tenir son serment de convertir en champ de bataille cette Babylone nouvelle, où le Mal et le Bien seront éternellement aux prises. Jusqu'alors, et quelque dangereux que pût être Andrea, Armand avait attendu son ennemi de pied ferme, acceptant d'avance cet étrange combat, fort de cette conviction que le crime finit toujours par succomber ; mais en ce moment, alors que le souvenir de Marthe venait se mêler pour lui au souvenir de Jeanne, le comte Armand de Kergaz, le loyal et le brave, l'homme sans reproche comme il était sans peur tout à l'heure, fut pris d'un frisson d'épouvante.

- "Mon Dieu !" murmura-t-il, "si j'allais aimer Jeanne, et que cet homme reparût ... qu'il devinât mon nouvel amour, que cette jeune fille chaste et pure, et naïve comme l'est toujours la vertu, vînt à trouver un soir sur son chemin ce démon au visage d'ange, ce corrupteur au langage de séraphin, cet impie qui a tué ma mère, qui était la sienne, et séduisit la femme que j'aimais ..."

Et cette pensée, après avoir fait trembler Armand, souleva en lui un ouragan de colère.

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