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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIXIEME

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Masques de Venise
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MessageSujet: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIXIEME   Dim 24 Déc - 15:39

X


Où Vont Se Dissiper Tous Les Doutes
(S'Il En Subsistait)
Quant Au Naturel Désintéressé De Mr Jingle



Il existe à Londres plusieurs vieilles auberges, jadis quartiers généraux de diligences réputées, au temps où les diligences accomplissaient leurs trajets dans un style plus grave et plus majestueux que celui de notre époque ; ces auberges, ayant dégénéré, ne sont plus guère aujourd'hui que le point d'attache et d'expédition des fourgons ruraux. Le lecteur chercherait en vain l'une de ces antiques hôtelleries parmi les Croix-d'Or et autres Mufles-de-Taureau qui dressent leur imposante façade dans les rues embellies de Londres. S'il voulait découvrir l'un de ces lieux anciens, il lui faudrait porter ses pas vers les quartiers obscurs de la ville ; là, dans certains recoins isolés, il en trouvera plusieurs, dressés encore avec une sorte d'obstination morose, parmi les innovations modernes qui les entourent.

Dans le quartier du Borough en particulier
subsistent quelque cinq ou six vieilles auberges qui ont conservé intacte leur physionomie extérieure, et qui ont su échapper à la fois à la manie des embellissements publics, et aux empiétements des spéculateurs privés. Ce sont de grandes vieilles bâtisses étranges et pleines de recoins, avec des galeries, des couloirs et des escaliers, assez larges et assez désuètes pour donner matière à cent histoires de fantômes, à supposer que nous en soyons un jour réduits à la lamentable nécessité d'en inventer, et que le monde dure assez longtemps pour épuiser les innombrables légendes authentiques relatives au vieux Pont de Londres et au quartier qui le flanque sur la rive droite.

C'est dans la cour d'une de ces auberges - celle du célèbre Cerf-Blanc en personne - qu'un homme s'affairait à nettoyer une paire de chaussures, au petit matin du jour qui suivit les événements relatés dans le dernier chapitre. Il était habillé d'un gilet à grosses rayures et à manches de calicot noir, orné de boutons en verre bleu ; il avait un pantalon gris-brun et des jambières. Un foulard rouge vif était noué de façon très vague et négligée autour de son cou, et il portait un vieux chapeau blanc nonchalamment rejeté sur un côté de la tête. Il avait devant lui deux rangées de chaussures, l'une nettoyée, et l'autre sale, et chaque fois qu'il en ajoutait une à la rangée propre, il s'interrompait dans son travail pour en contempler le résultat avec une satisfaction évidente.

La cour n'offrait aux regards aucun signe de cette animation et de cette activité qui sont les caractéristiques habituelles des grandes auberges servant de terminus aux diligences. Trois ou quatre lourdes charrettes, dont chacune avait sous sa vaste bâche un entassement de marchandises haut, à peu près, comme le second étage d'une maison ordinaire, étaient remisées sous un toit élevé qui couvrait une extrémité de la cour ; et une autre charrette, qui devait probablement commencer son voyage ce matin-là, avait été tirée dans la cour à ciel ouvert. Une double rangée de galeries desservant les chambres, munies de vieilles balustrades disgracieuses, entourait sur deux côtés cet espace irrégulier, et une double rangée de sonnettes correspondantes, abritées des intempéries par un petit toit incliné, était fixée au-dessus de la porte menant au bar et à la salle-à-manger. Deux ou trois cabriolets de divers modèles avaient été remisés dans de petits hangars et des appentis séparés ; et de temps à autre le lourd piétinement d'un gros cheval de trait, ou le cliquetis d'une chaîne, à l'autre extrémité de la cour, indiquaient à quiconque s'en souciait, que l'écurie se trouvait de ce côté. Quand nous aurons ajouté que quelques jeunes gens en sarrau dormaient sur les lourds paquets, les balles de laine, et les autres objets épars parmi les tas de paille, nous aurons décrit aussi complètement qu'il est nécessaire l'aspect général de la cour de l'Auberge du Cerf-Blanc, Grand-Rue, Borough, au matin du jour en question.

L'une des sonneries retentit bruyamment, et ce bruit fut suivi de l'apparition d'une avenante femme de chambre sur la galerie supérieure ; après avoir frappé à l'une des portes et reçu une requête de l'intérieur de la chambre, elle se pencha par-dessus la balustrade pour crier :

- "Sam !

- Ouais," répondit l'homme au chapeau blanc.

- "Le numéro vingt-deux demande ses chaussures.

- Demande au numéro vingt-deux s'il les veut maintenant, ou s'il attendra qu'on les lui donne.

- Allons, ne faites pas la bête, Sam," dit la jeune fille d'un ton enjôleur, "Monsieur veut ses chaussures tout de suite.

- Eh bien, tu ferais une fameuse attraction pour une soirée musicale, je t'assure," dit le cireur. "Regarde-moi ces chaussures - onze paires de chaussures, plus un soulier qu'appartient au numéro six, celui-là qu'a une jambe de bois. Les onze chaussures sont demandées pour huit heures, et le soulier pour neuf heures. Qu'est-ce que c'est que ce numéro vingt-deux, qui veut déranger tout le monde ? Non, non ; chacun à tour de rôle, comme il disait, Jack Ketch [= le bourreau], en ficelant ses bonshommes. Désolé de vous faire attendre, Monsieur, mais je vais m'occuper de vous tout-à-l'heure."

Ce disant, l'homme au chapeau blanc s'attaqua à une botte à revers avec un redoublement d'application.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

Celui qui n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire n'a rien fait.
Charles Pathé


La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.
Jean Hougron



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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIXIEME   Dim 24 Déc - 16:07

Il y eut encore un bruyant coup de sonnette ; et l'active vieille hôtesse du Cerf-Blanc fit son apparition sur le balcon d'en face.

- "Sam," cria la patronne, "où est ce fainéant, ce bon à rien  - voyons, Sam - ah, vous êtes ici ; mais pourquoi ne me répondez-vous pas ?

- Ça serait pas poli de répondre avant que vous ayez fini de parler," répondit Sam d'un ton rogue.

- "Eh bien, nettoyez-moi tout de suite ces chaussures pour le numéro dix-sept, et vous les porterez au salon particulier du numéro cinq, au premier étage."

La patronne lança dans la cour une paire de souliers féminins et s'éloigna à pas pressés.

- "Numéro cinq," dit Sam, ramassant les souliers et tirant de sa poche un morceau de craie pour prendre note de leur destination sur la semelle. "Des chaussures de dame et un salon particulier ! Elle est pas arrivée par la charrette, j'imagine.

- Elle est arrivée de bonne heure ce matin," s'écria la jeune fille, qui était toujours penchée sur la rampe de la galerie, "avec un monsieur, en voiture de louage, et c'est lui qui demande ses chaussures, et vous feriez mieux de les cirer, un point, c'est tout.

- Pourquoi que tu l'as pas dit plus tôt, alors ?"
demanda Sam avec beaucoup d'indignation en choisissant les chaussures en question dans le tas qu'il avait devant lui. "Je pouvais pas deviner que c'était pas un des clients habituels à trois pence. Un salon particulier ! et avec une dame, par-dessus le marché ! Si c'est un monsieur un peu bien, il vaut son shilling par jour, sans parler des commissions."

Stimulé par ces réflexions encourageantes, Mr Samuel joua de la brosse avec tant de bonne volonté qu'au bout de quelques minutes chaussures et souliers arrivaient à la porte du numéro cinq, brillant d'un éclat à faire naître l'envie dans le cœur de l'aimable Mr Warren (car au Cerf-Blanc on se servait de cirage Day & Martin.)

- "Entrez," dit une voix d'homme, en réponse au coup frappé par Sam à la porte.

Sam fit son salut le plus élégant et, s'avançant, se trouva en présence d'une dame et d'un monsieur attablés devant leur petit-déjeuner. Après avoir déposé avec empressement les chaussures du monsieur à droite et à gauche de ses pieds, et fait de même pour les chaussures de la dame, il recula vers la porte.

- "Garçon," dit le monsieur.

- "Monsieur," dit Sam, qui referma la porte, et garda la main sur le bouton.

- "Connaissez-vous - comment dit-on - le Collège des Docteurs ?

- Oui, Monsieur.

- Où est-ce ?

- Cimetière Saint-Paul, Monsieur ; une porte basse voûtée pour l'entrée des voitures ; un libraire dans un coin, un hôtel dans un autre, et deux portiers au milieu qui servent de rabatteurs pour les dispenses de bans.

- De rabatteurs pour les dispenses de bans !" dit l'homme.

- "De rabatteurs pour les dispenses de bans,"
répondit Sam. "Deux bonshommes en blouse blanche - qui touchent leur chapeau quand c'est que vous entrez - "Dispense, Monsieur, dispense ?" - Des drôles de bonshommes que c'est, et leurs patrons aussi, Monsieur - du gibier de potence que ces avoués-procureurs, il y a pas d'erreur.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIXIEME   Lun 25 Déc - 16:13

- Que font-ils ?" demanda le client.

- "Ce qu'ils font ! Voyons, Monsieur ! C'est d'ailleurs pas le pire. Ils vous mettent de ces idées dans la tête des vieux messieurs qui y auraient jamais pensé. Mon père, Monsieur, mon père, il était cocher. Veuf, qu'il était, et gros comme pas un - drôlement gros, je vous assure. Sa bourgeoise, elle meurt, et elle lui laisse quatre cents livres. Le voilà qui s'en va au Collège des Docteurs, pour voir l'homme de loi et toucher les radis - très chic - bottes à revers - bouquet à la boutonnière - gibus à large bord - châle vert - tout ce qu'il y a de plus distingué. Il passe sous la voûte, en se demandant comment qu'il allait placer son argent - voilà le rabatteur qu'arrive, qui touche son chapeau "Dispense, Monsieur, dispense ? - Qu'est-ce que c'est ?" qu'il dit, mon père - "Dispense, Monsieur," qu'il dit. - "Dispense de quoi ?" que dit mon père. - "Dispense de bans, pour un mariage," que dit le rabatteur. - "Nom d'un petit bonhomme," que dit mon père, "j'y avais pas pensé. - Je crois qu'il vous en faudrait une," que dit le rabatteur. Mon père, il s'arrête, il réfléchit un brin. - "Non," qu'il dit, "morbleu, je suis trop vieux, sans compter que je fais plusieurs pointures de trop," qu'il dit. - "Pas du tout", que dit le rabatteur. - "Vous trouvez pas ?" que dit mon père. - "Je suis sûr que non," qu'il dit ; "on a marié lundi dernier un client qu'était deux fois gros comme vous. - Sans blaque ?" que dit mon père. - "Je vous le garantis," que dit le rabatteur, "vous êtes qu'un nouveau-né à côté de lui. Par ici, Monsieur, par ici !" Et aussi vrai que je vous le dis, mon père le suit comme un singe apprivoisé derrière un orgue de Barbarie, dans un petit arrière-bureau où il y avait un gars qu'était assis au milieu de ses papiers sales et de ses coffrets métalliques, à faire semblant de s'occuper. "Asseyez-vous, je vous prie, le temps que je rédige la déclaration sous serment, Monsieur," que dit l'homme de loi. - "Merci, Monsieur," que dit mon père, et le voilà qui s'assied, qui regarde de tous ses yeux, la bouche grande ouverte, les noms marqués sur les coffrets. - "Quel est votre nom, Monsieur ?" qu'il demande, l'homme de loi. - "Tony Weller," que dit mon père. - "Quelle paroisse ?" que dit l'homme de loi. - "La Belle Sauvage", qu'il dit, mon père, parce que c'était toujours là qu'il descendait quand il venait en ville, et en fait de paroisses, il n'y connaissait pas grand chose, le pauvre vieux. - "Et la personne, elle s'appelle comment ?" que dit l'homme de loi. Mon père, il en reste tout ébaubi. - "Je veux bien être pendu," qu'il dit, "si je le sais. - Vous ne le savez pas ?" que dit l'homme de loi. - "Pas plus que vous," que dit mon père ; "je pourrais pas compléter ça après ? - Impossible !" que dit l'homme de loi. - "Très bien," qu'il dit, mon père, après un instant de réflexion, "alors mettez Mrs Clarke. - Quelle Mrs Clarke ?" que dit l'homme de loi, en trempant sa plume dans l'encrier. - "Suzan Clarke, au Marquis de Granby, Dorking," que dit mon père ; "j'imagine qu'elle voudra bien de moi si je lui demande ... J'y en ai jamais touché mot, mais elle voudra bien de moi, j'en suis sûr." La dispense, elle a été rédigée, et la fille a bien voulu de lui, et le pire, c'est qu'elle le tient toujours ; et le plus triste, c'est que j'ai jamais vu la couleur des quatre cents livres. Demande pardon, Monsieur," dit Sam, quand il eut fini, "mais quand je me mets à parler de cette injustice-là, je fonce, je fonce, et je peux plus m'arrêter, c'est comme une brouette neuve et trop bien graissée."

Sur ces mots, et après avoir attendu un instant pour voir si l'on avait encore besoin de lui, Sam sortit de la pièce.

- "Neuf heures et demie - l'heure exacte - je pars tout de suite," dit le monsieur, que nous avons à peine besoin de présenter, car c'était Mr Jingle.

- "L'heure ... de quoi ?" demanda la tante célibataire avec coquetterie.

- "Dispense de bans, mon cher ange - je préviens à l'église - vous serez mienne, demain," dit Mr Jingle, qui étreignit la main de la tante célibataire.

- La dispense de bans !" dit Rachel, rougissante.

- La dispense !" répéta Mr Jingle.

"En hâte, au grand galop, je cherche la dispense,
En hâte je reviens prendre ma récompense.


- Comme le temps passe avec vous !"
dit Rachel.

- "S'il passe - rien à côté des heures, des jours, des semaines, des mois, des années après notre mariage - ce ne sera plus un passage - un envol - une fuite éperdue - une disparition - machine à vapeur - mille chevaux - aucune comparaison.

- Est-il impossible - impossible que nous nous mariions avant demain-matin ?" demanda Rachel.

- "Impossible - rien à faire - prévenir à l'église - déposer la dispense aujourd'hui - demain la cérémonie.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIXIEME   Lun 25 Déc - 17:03

- Je suis terrifiée à l'idée que mon frère pourrait nous découvrir !" dit Rachel.

- "Nous découvrir - absurde - trop secoué par l'accident - d'ailleurs - extrême prudence - nous avons quitté la chaise de poste - continué à pied - pris une voiture de louage - gagné le Borough - dernier endroit au monde où il irait nous chercher - ha ! ha ! - c'était une excellente idée - vraiment.

- Ne tardez pas," dit affectueusement la vieille fille tandis que Mr Jingle assujettissait sur sa tête son chapeau étriqué.

- "Tarder à vous retrouver, vous !" - cruelle enchanteresse !"


Mr Jingle
s'avança en sautillant plaisamment jusqu'à la tante célibataire, déposa sur ses lèvres un chaste baiser, et sortit de la pièce en bondissant.

- "Le cher homme !" dit la vieille fille tandis que la porte se refermait derrière lui.

- "Drôle de vieille bonne femme," dit Mr Jingle, en parcourant le couloir.

Il est pénible de méditer sur la perfidie des êtres humains ; aussi ne suivrons-nous pas le fil des réflexions de Mr Jingle, tandis qu'il s'acheminait vers le Collège des Docteurs. Il suffira à nos desseins de relater qu'ayant échappé aux embûches des dragons en blouse blanche, il atteignit sain et sauf le bureau du Vicaire Général ; puis, ayant obtenu un document sur parchemin, adressé en termes extrêmement flatteurs par l'Archevêque de Cantorbery à ses "fidèles et bien-aimés Alfred Jingle et Rachel Wardle, avec ses salutations," il déposa avec soin ce mystérieux talisman dans sa poche, et revint triomphalement sur ses pas vers le Borough.

Il était encore en route vers le Cerf-Blanc, quand deux messieurs replets et un monsieur mince entrèrent dans la cour, cherchant autour d'eux une personnalité autorisée à qui poser quelques questions. Il se trouva que Mr Samuel Weller était à cet instant occupé à polir une paire de bottes à revers bicolores, propriété personnelle d'un fermier qui se sustentait à l'aide d'une modeste collation de deux ou trois livres de viande froide et d'une ou deux chopes de porter, après les fatigues du marché du Borough ; et c'est vers lui que s'avança aussitôt le monsieur mince.

- "Mon ami," dit le monsieur mince.

- "Toi, tu fais partie de la corporation des conseils gratis,"
se dit Sam, "sans ça, tu serais pas tellement épris de moi tout à coup."

Mais à haute voix, il dit simplement :

- "Monsieur ?


- Mon ami," dit le monsieur mince sur un ton conciliant, après s'être éclairci la voix, "avez-vous beaucoup de clients en séjour ici, en ce moment ? Pas mal de travail. Hein ?"

Sam jeta un regard furtif sur le questionneur. C'était un petit homme desséché ; il avait le visage olivâtre et décharné, et de vifs petits yeux noirs qui ne cessaient de cligner et de papilloter de part et d'autre de son nez fouineur comme s'ils se livraient à une perpétuelle partie de cache-cache avec cet organe. Il était tout habillé de noir, il avait des chaussures aussi brillantes que ses yeux, un col blanc assez bas, et une chemise propre à jabot. Une chaîne de montre en or, avec des breloques, pendait à son gousset. Il portait des gants de chevreau noir à la main, et non sur les mains ; et, tout en parlant, il fourrait ses poignets derrière les basques de son habit, de l'air d'un homme habitué à poser des questions embarrassantes.

- "Pas mal de travail. Hein ?"
dit le petit homme.

- Bah, ma foi, Monsieur," répondit Sam, "on va pas faire faillite et on va pas faire fortune. On mange le mouton bouilli sans câpres, et on se passe de raifort quand on peut avoir du bœuf.

- Ah," dit le petit homme, "vous êtes un plaisantin, n'est-ce pas ?

- Mon frère aîné, il souffrait de cette maladie-là," dit Sam ; "peut-être qu'elle est contagieuse ; je couchais avec lui.

- C'est une curieuse vieille maison que vous avez là," dit le petit homme en regardant autour de lui.

- Si vous nous aviez annoncé votre venue, on l'aurait fait réparer," répliqua Sam, imperturbable.

Le petit homme parut un peu déconcerté par ces diverses rebuffades, et une brève consultation eut lieu entre les deux messieurs replets et lui. Au terme de l'entretien, le petit homme tira une prise d'une tabatière d'argent oblongue, et il paraissait être sur le point de renouer la conversation, quand l'un des hommes replets, qui, outre un visage bienveillant, possédait une paire de lunettes et une paire de guêtres noires, intervint :

- "Le fait est," dit le personnage bienveillant, "que mon ami ici présent (désignant l'homme replet) vous donnera une demi-guinée, si vous voulez bien répondre à une ou deux ...

- Mais, mon cher Monsieur - mon cher Monsieur," dit le petit homme, "permettez, je vous prie - cher monsieur, le premier principe à observer dans les affaires de ce genre est le suivant : si vous placez une question entre les mains d'un homme du métier, vous ne devez en aucune manière intervenir dans le déroulement de l'affaire ; il faut mettre en lui votre confiance sans réserve. Vraiment, Mr ... (il se retourna vers l'autre monsieur replet) le nom de votre ami m'échappe.

- Pickwick," dit Mr Wardle, car c'était effectivement ce jovial personnage.

- Ah, oui, Pickwick - vraiment, monsieur Pickwick, veuillez m'excuser, mon cher Monsieur, je serai très heureux de recevoir toutes vos suggestions personnelles en votre qualité d'amicus curiae, mais vous devez comprendre combien il est inconvenant que vous m'empêchiez de mener l'affaire à ma façon, par un argument ad captandum tel que l'offre d'une demi-guinée. Vraiment, mon cher monsieur, je vous assure."

Et le petit homme s'offrit une prise de tabac concluante et se donna un air très profond.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIXIEME   Lun 25 Déc - 17:39

- "Mon seul désir, Monsieur," dit Mr Pickwick, "était de conduire cette désagréable affaire à un terme aussi rapide que possible.

- Fort bien - fort bien," dit le petit homme.

- "Et à cette fin," poursuivit Mr Pickwick, "je me suis servi de l'argument dont mon expérience des hommes m'a appris qu'il a les plus grandes chances de réussir en toute circonstance.

- Sans doute, sans doute," dit le petit homme, "c'est fort bien, fort bien, en vérité ; mais c'est à moi que vous auriez dû le suggérer. Mon cher Monsieur, je suis parfaitement convaincu que vous ne pouvez ignorer l'étendue de la confiance qu'on doit accorder aux gens du métier. S'il était nécessaire d'invoquer une autorité sur une question de cet ordre, mon cher Monsieur, vous me permettriez de vous renvoyer à l'affaire bien connue dans Barnwell et ...

- Vous en faites pas pour George Barnwell [= confusion entre Barnwell, homme de loi ayant écrit des ouvrages sur la question et le héros éponyme d'une célèbre pièce de théâtre du XVIIIème siècle anglais]," dit Sam, qui l'interrompit après avoir écouté avec surprise ce bref colloque ; "tout le monde sait quelle genre d'affaire que c'était, quoique, notez bien, j'aie toujours été d'avis que la jeune personne, elle méritait la potence rudement plus que lui. Mais tout ça nous mène pas bien loin. Vous voulez comme ça que j'accepte une demi-guinée. Bon, d'accord ; je peux pas mieux dire, pas vrai, Monsieur ? (sourire de Mr Pickwick). Alors la question qui se pose ensuite, c'est : que diable me voulez-vous, comme disait l'homme qu'avait vu un fantôme ?

- Nous voudrions savoir ..." dit Mr Wardle.

- "Voyons, mon cher Monsieur - mon cher Monsieur," dit le petit homme agité, en s'interposant.

Mr Wardle haussa les épaules et se tut.

- "Nous voudrions savoir," dit le petit homme sur un ton solennel ; "et nous vous posons la question pour ne pas éveiller de soupçons dans la maison, nous voudrions savoir qui vous avez en ce moment comme pensionnaires ?

- Qui on a en ce moment comme pensionnaires !" dit Sam, dans l'esprit duquel les voyageurs étaient toujours représentés par l'article vestimentaire qui tombait sous le coup de sa surveillance directe. "Il y a une jambe de bois au numéro six ; il y a des bottes à la Souvaroff au treize ; y a deux paires de demi-bottes dans la chambre des voyageurs ; y a ces bottes à revers bicolores dans le petit salon du bar ; et cinq autres paires de bottes à revers dans la salle-à-manger.

- Rien d'autre ?"
demanda le petit homme.

- "Minute,"
répondit Sam, frappé d'un soudain ressouvenir. "Si ; y a une paire de bottes à l'écuyère très usées, et une paire de souliers de dame, au numéro cinq. 

- Quel genre de souliers ?
" demanda précipitamment Wardle, qui, de même que Mr Pickwick, avait été plongé dans un abîme de perplexité par ce singulier catalogue des voyageurs.

- "Façon province," répondit Sam.

- Y a-t-il le nom du fabricant ?

- Brown.

- D'où ?

- De Muggleton.


- C'est bien eux !" s'écria Wardle. "Juste ciel, nous les avons retrouvés !

- Chut !" dit Sam. "La paire de bottes à l'écuyère est allée au Collège des Docteurs.

- Pas possible," dit le petit homme.

- Si, et c'est pour une dispense de bans.

- Nous arrivons à temps !" s'écria Wardle. "Conduisez-moi à la chambre ; il n'y a pas une minute à perdre.

- Permettez, mon cher Monsieur, permettez," dit le petit homme, "soyons prudents, soyons prudents."

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIXIEME   Mar 26 Déc - 15:34

Il tira de sa poche un porte-monnaie de soie rouge, et en tira un souverain en regardant fixement Sam.

Sam fit un large sourire expressif.

- "Introduisez-nous tout de suite dans la chambre sans nous annoncer," dit le petit homme, "et cette pièce et à vous."

Sam jeta dans un coin les bottes bicolores, et précéda les visiteurs dans un couloir sombre, puis dans un large escalier. Il s'arrêta au bout d'un second couloir, et tendit la main.

- "La voici," murmura l'avoué en déposant l'argent dans la main de leur guide.

Le garçon avança de quelques pas, suivi des deux amis et de leur conseiller juridique. Il s'arrêta devant une porte.

- "Est-ce la chambre en question ?" murmura le petit homme.

Sam acquiesça d'un signe de tête.

Le vieux Wardle ouvrit la porte ; et les trois personnages entrèrent ensemble dans la chambre à l'instant précis où Mr Jingle, qui venait de rentrer, exhibait la dispense de bans aux yeux de la tante célibataire.

La vieille fille poussa un cri perçant et, se jetant dans un fauteuil, se cacha le visage dans ses mains. Mr Jingle froissa la dispense et la fourra dans la poche de son habit. Les importuns s'avancèrent jusqu'au milieu de la pièce.

- "Vous ... vous êtes un joli chenapan, hein !" s'écria Wardle, le souffle coupé par la colère.

- "Mon cher Monsieur, mon cher Monsieur," dit le petit homme en posant son chapeau sur la table. "Réfléchissez, je vous en prie. Diffamation ; poursuites en dommages-intérêts. Calmez-vous, mon cher Monsieur, je vous en prie ...

- Comment avez-vous osé entraîner ma sœur hors de chez moi ?" dit le vieil homme.

- "Oui - oui - très bien," dit le petit personnage, "vous pouvez lui poser cette question. Comment avez-vous osé, Monsieur ? dites, Monsieur ?

- Qui diable êtes-vous ?" demanda Mr Jingle sur un ton si violent que le petit homme recula involontairement de deux ou trois pas.

- "Qui il est, canaille," dit Wardle, intervenant. "C'est mon homme de loi, Mr Perker, de Gray's Inn. Perker, je veux faire poursuivre cet individu, le faire traduire en justice - le - le - l'anéantir. Et vous," poursuivit Mr Wardle en se tournant brusquement vers sa sœur, "et vous, Rachel, à un âge où vous devriez être autrement raisonnable, qu'est-ce que cela signifie de vous sauver avec un vaurien, pour déshonorer votre famille et faire votre propre malheur ? Vous allez mettre votre chapeau, et rentrer au logis. Qu'on m'appelle une voiture de louage,  tout de suite, et qu'on m'apporte la note de Madame, vous m'entendez - vous m'entendez ? 

- Certainement, Monsieur," répliqua Sam, qui avait répondu au violent coup de sonnette de Wardle avec une célérité qui aurait pu paraître miraculeuse à quiconque ignorait que son œil était resté collé à l'extérieur du trou de serrure pendant toute la durée de l'entretien.

- "Mettez votre chapeau," répéta Wardle.

- "N'en faites rien," dit Jingle. "Sortez, Monsieur - rien à faire ici - Mademoiselle a le droit de faire ce qui lui plaît - plus de vingt-et-un ans.

- Plus de vingt-et-un ans !" s'exclama Wardle avec mépris. "Dites : plus de quarante-et-un ans !

- Ce n'est pas vrai !" dit la tante célibataire, dont l'indignation fut plus forte que sa résolution de s'évanouir.

- "Mais si," répliqua Wardle, "vous avez cinquante ans comme un jour."

Là-dessus la tante célibataire poussa un cri strident, et tomba inanimée.

- "Un verre d'eau," dit le bon Mr Pickwick, faisant appel à l'hôtesse.

- "Un verre d'eau !" dit Wardle, courroucé. "Amenez-en un seau, et jetez-le lui tout entier sur la tête ; cela lui fera du bien, et elle l'a amplement mrité !

- Fi, brutal !" s'exclama l'hôtesse au cœur tendre. "La pauvre chérie !"

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIXIEME   Mar 26 Déc - 16:09

Et tout en proférant diverses exclamations, telles que : "Voyons, ma chérie, buvez-en un peu, cela vous fera du bien, ne vous laissez pas aller comme cela, là, mon trésor," etc., l'hôtesse, aidée d'une femme de chambre, se mit en devoir de passer du vinaigre sur le front de la tante célibataire, de lui tapoter les mains, de lui titiller le nez, de lui délacer son corset, et de lui administrer tous les autres reconstituants qu'appliquent en général les femmes compatissantes aux dames qui tentent de s'exciter jusqu'à la crise de nerfs.

- "La voiture est prête, Monsieur," dit Sam, apparaissant à la porte.

- Venez," s'écria Wardle. "Je vais la descendre dans mes bras."

A cette proposition, la crise de nerfs reparut avec un surcroît de violence.

L'hôtesse allait émettre une violente protestation contre cette tentative, et elle avait déjà laissé échapper une question indignée à l'effet de savoir si Mr Wardle se considérait comme le seigneur de la création, quand Mr Jingle intervint.

- "Garçon," dit-il, "allez me chercher un agent de police.

- Un instant, un instant," dit le petit Mr Perker. "Réfléchissez, Monsieur, réfléchissez.

- Je n'ai pas besoin de réfléchir. Elle est libre de disposer d'elle-même - on va voir qui osera l'emmener - contre sa volonté.

- Je ne veux pas qu'on m'emmène," murmura la tante célibataire. "Je ne le veux pas." (Ici il y eut une effrayante rechute.)

- "Mon cher Monsieur," dit le petit homme à voix basse en prenant à part Mr Wardle et Mr Pickwick ; mon cher Monsieur, nous sommes dans une situation très difficile. C'est une affaire affligeante - extrêmement ; je n'en ai jamais vu de plus affligeante ; mais en réalité, mon cher Monsieur, en réalité nous n'avons aucun pouvoir, aucune autorité sur les actions de cette demoiselle. Je vous avais averti avant de venir, mon cher Monsieur, que nous n'avions rien de mieux à espérer qu'un compromis."

Il y eut un instant de silence.

- "Quelle sorte de compromis conseilleriez-vous ?" demanda Mr Pickwick.

- "Eh bien, mon cher Monsieur, notre ami est dans une position désagréable - extrêmement désagréable. Il faut accepter de subir une petite perte d'argent.

- Je subirai n'importe quelle perte, plutôt que de me soumettre à ce déshonneur et de la laisser, si bête qu'elle soit, se condamner au malheur pour toute sa vie," dit Wardle.

- "J'ai comme l'impression que la chose est possible," dit l'actif petit homme. "Monsieur Jingle, voulez-vous nous accompagner un instant dans la pièce d'à-côté ?"

Mr Jingle acquiesça, et le quatuor passa dans une chambre vide.

- "Voyons, Monsieur," dit le petit homme en refermant soigneusement la porte, "n'y a-t-il aucun moyen d'arranger cette affaire - venez par ici, Monsieur, un instant - devant cette fenêtre, Monsieur, où nous pourrons être seuls - voilà, Monsieur, voilà, asseyez-vous, Monsieur, je vous prie. Voyons, mon cher Monsieur, de vous à moi, nous savons fort bien, mon cher Monsieur, que vous avez enlevé cette demoiselle à cause de son argent. Ne froncez pas le sourcil, Monsieur, ne froncez pas le sourcil ; je vous dis, de vous à moi, que nous le savons. Nous connaissons le monde l'un et l'autre, et nous savons fort bien que ce n'est pas le cas de nos amis ici présents, n'est-ce pas ?"

Les traits de Mr Jingle se détendirent progressivement ; et un mouvement qui n'était pas sans ressembler à un clignement anima un instant son œil gauche.

- "Fort bien, fort bien," dit le petit homme, en observant l'effet qu'il avait produit. "Or c'est un fait qu'à part quelques centaines de livres, la demoiselle n'a presque rien jusqu'à la mort de sa mère - solide vieille dame, mon cher Monsieur.

- Vieille," dit Mr Jingle avec autant d'emphase que de brièveté.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIXIEME   Mar 26 Déc - 16:51

- "Ma foi, oui," dit l'avoué en toussotant légèrement. "Vous avez raison, mon cher Monsieur, elle est assez vieille. Toutefois, elle vient d'une vieille famille , mon cher Monsieur ; vieille dans tous les sens du mot. Le fondateur de cette famille est venu dans le Kent quand Jules César a envahi l'ïle de Bretagne ; il n'y a qu'un seul membre de cette famille, depuis lors, qui n'ait pas vécu jusqu'à quatre-vingt-cinq ans, et c'est celui qui fut décapité par l'un des rois Henry. Cette vieille dame n'a pas encore soixante-treize ans, mon cher Monsieur."

Le petit homme se tut et s'offrit une prise.

- "Alors ?" s'écria Mr Jingle.

- "Alors, mon cher Monsieur - vous ne prisez pas ! - ah ! tant mieux - c'est une habitude qui coûte cher - alors, mon cher Monsieur, vous êtes un jeune homme brillant, et qui connaît le monde - et vous seriez capable de faire votre chemin, si vous aviez des capitaux, n'est-ce pas ?

- Alors ?" dit encore une fois Mr Jingle.

- "Me comprenez-vous ?

- Pas tout-à-fait.

- Ne croyez-vous pas - voyons, mon cher Monsieur, je vous le demande, ne croyez-vous pas vraiment, que cinquante livres, avec la liberté, vaudraient mieux que des espérances avec Miss Wardle ?

- Impossible
- ce n'est pas moitié assez !" dit Mr Jingle en se levant.

- "Voyons, voyons, mon cher Monsieur," dit le petit avoué sur un ton de protestation en le prenant par le revers de son habit. "Une bonne somme rondelette - qu'un homme comme vous pourrait tripler en un rien de temps - on peut faire beaucoup de choses avec cinquante livres, mon cher Monsieur.

- Et encore plus avec cent-cinquante," répliqua calmement Mr Jingle.

- "Bon, mon cher Monsieur, nous n'allons pas perdre notre temps à couper des cheveux en quatre," reprit le petit homme, "mettons - mettons - soixante-dix.

- Impossible," dit Mr Jingle.

- "Ne vous éloignez pas, mon cher Monsieur - je vous en prie, ne soyez pas si pressé," dit le petit homme. "Quatre-vingts ; allons, je vous fais le chèque tout de suite.

- Impossible,"
dit Mr Jingle.

- "Alors, mon cher Monsieur, alors," dit le petit homme en le retenant toujours ; "dites-moi donc ce qui vous paraît possible.

- Il y a eu de gros frais," dit Mr Jingle. "Sommes déboursées - voyage, neuf livres ; dispense, trois - qui font douze - dédommagement, cent - cent-douze - manquement à la parole d'honneur - renonciation à la demoiselle ...

- Oui, mon cher Monsieur, oui," dit le petit homme, avec un regard entendu, "laissons de côté ces deux derniers articles. Cela nous fait cent-douze - mettons cent - allons.

- Cent-vingt," dit Mr Jingle.

- "Voyons, voyons, je vais vous établir le chèque," dit le petit homme et il s'assit devant la table pour ce faire.

- "Je le fais payable après-demain," dit le petit homme en jetant un regard du côté de Mr Wardle ; "et dans l'intervalle, nous aurons pu éloigner la demoiselle ?"

Mr Wardle acquiesça d'un geste morne.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE DIXIEME   Mer 27 Déc - 14:15

- "Cent," dit le petit homme.

- "Cent-vingt," dit Mr Jingle.

- Mon cher Monsieur," dit le petit homme, protestant.

- "Donnez-les-lui," dit Mr Wardle, l'interrompant, "et qu'il s'en aille."

Le chèque fut établi par le petit homme, et empoché par Mr Jingle. 

- "Et maintenant, quittez cette maison à l'instant même !" dit Wardle, qui se leva d'un bond.

- "Mon cher Monsieur !" dit le petit homme d'un ton pressant.

- "Et notez bien," dit Mr Wardle, "que rien ne m'aurait persuadé de conclure ce compromis - pas même le respect de ma propre famille - si je n'avais été sûr que dès l'instant où vous auriez cet argent dans votre satanée poche, vous iriez au Diable plus vite encore, si possible, que vous n'y seriez allé sans lui ...

- Mon cher Monsieur ..." dit encore le petit homme d'un ton pressant.

- Taisez-vous, Perker," reprit Wardle. "Sortez, Monsieur.

- Je file," dit l'impudent Jingle, "Pickwick, salut."

Si un spectateur impartial avait pu voir les traits de l'homme illustre dont le nom constitue l'élément principal du titre de notre ouvrage, pendant la dernière partie de cette conversation, sans doute se serait-il étonné que les éclairs d'indignation que jetaient ses yeux ne fondissent pas le verre de ses lunettes, si majestueux était son courroux. Ses narines se dilatèrent, et ses poings se serrèrent involontairement quand il s'entendit interpeller par le scélérat. Mais il sut encore se dominer - il sut ne pas le réduire en poussière. 

- "Tenez," poursuivit le traître endurci en jetant la dispense de bans aux pieds de Mr Pickwick ; "faites changer le nom - reconduisez la demoiselle - peut servir à Tuppy."

Mr Pickwick était philosophe, mais un philosophe, somme toute, n'est qu'un homme revêtu d'une armure. Le trait l'avait atteint et, traversant son harnais philosophique, l'avait pénétré jusqu'au cœur. Dans les transports de sa colère, il lança follement l'encrier devant lui, et se lança lui-même à sa suite. Mais Mr Jingle avait disparu, et il se trouva arrêté par les bras de Sam.

- "Holà !" s'écria ce préposé excentrique, "ils coûtent pas cher, les meubles, dans votre pays, Monsieur. C'est de l'encre qu'écrit d'elle-même ; elle a marqué votre signature sur le mur, mon petit père. Calmez-vous, Monsieur ; à quoi que ça sert de courir après un gars qui s'est tiré des flûtes et qu'est déjà arrivé à l'autre bout du Borough ?"

Mr Pickwick, comme tous les vrais grands hommes, avait l'esprit accessible à la persuasion. Il raisonnait vite et puissamment ; et un instant de réflexion suffit à lui rappeler combien sa colère était impuissante. Elle s'apaisa aussi vite qu'elle s'était déclenchée. Il reprit haleine, et promena sur ses amis un regard bienveillant. 

Allons-nous rapporter les lamentations qui succédèrent à cette scène, quand Miss Wardle sut qu'elle était abandonnée par l'infidèle Jingle ? Allons-nous publier la description magistrale que donne Mr Pickwick de cette scène déchirante ? Son calepin, taché par les larmes d'une compassion humanitaire, est ouvert sous nos yeux ; un mot, et il est entre les mains de l'imprimeur. Mais non ! soyons ferme ! Nous ne voulons pas torturer le cœur du public en retraçant de telles souffrances.

Lentement
et tristement les deux amis et la demoiselle abandonnée revinrent le lendemain par la lourde diligence de Muggleton. Profondes et obscures étaient les ténébreuses ombres de la nuit estivale qui enveloppaient la contrée quand ils atteignirent Dingley Dell et se retrouvèrent à  l'entrée de la Ferme du Manoir.

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