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Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXII

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MessageSujet: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXII   Lun 25 Déc - 14:09

XXII


Gertrude



Avant d'aller plus loin, transportons-nous rue Meslay, et pénétrons un moment dans le modeste logis de mademoiselle de Balder.

Une petite antichambre de quelques pieds carrés précédait une salle-à-manger dont Jeanne avait fait un salon ; à droite, une porte menait à la chambre à coucher de la jeune fille ; à gauche était la cuisine, et un cabinet noir où Gertrude faisait son lit.

Rien n'était plus modeste que ce petit appartement : du papier à soixante centimes le rouleau couvrait les murs ; les portes et les croisées étaient peintes en gris, et le parquet était remplacé par un affreux carreau rouge, passé à l'encaustique.

C'était, à vrai dire, un logement d'ouvrier ; mais Jeanne, en y transportant les débris de son mobilier, - mobilier jadis fort beau et qui s'en était allé pièce à pièce, surtout depuis la mort du colonel - lui avait donné une apparence presque opulente, eu égard à la petitesse et à la modestie de ses décorations. Un meuble en velours, soigneusement recouvert de housses grises, et que Gertrude époussetait minutieusement chaque jour, avait pris place dans la salle-à-manger, convertie en salon. Un tapis un peu fané de ton et commençant à montrer la corde avait dissimulé les briques rouges ; des rideaux de soie, un peu décolorés il est vrai, garnissaient les croisées.

Au milieu, un guéridon d'acajou, dont la forme un peu lourde rappelait les meubles du Premier empire, supportait quelques livres, un album, une boîte de pastilles ; dans un coin, on voyait encore un cahier rempli de musique, mais le piano avait disparu. Jeanne avait été contrainte de le vendre pour payer les dettes qu'elle avait contractées durant la maladie de sa mère, se réservant d'en louer un, un peu plus tard, lorsque Cerise lui aurait procuré de l'ouvrage.

La chambre à coucher de la jeune fille était en damas bleu. Un grand Christ en ivoire, relique de famille, était appendu au chevet de son lit, entre une branche de buis bénit et les deux croix de son père, celle de Saint-Louis et celle d'officier de la Légion d'Honneur. 

Tout cela était impuissant à dissimuler une gêne profonde.

Dès le matin, Gertrude, une femme encore robuste malgré ses cinquante ans, ayant conservé l'embonpoint et le visage des campagnardes, bien qu'elle fût venue à Paris dès son jeune âge, Gertrude se mettait à la besogne, cirait, frottait, époussetait, préparait l'humble déjeuner de sa chère maîtresse, puis donnait un coup d'œil au linge, qu'elle raccommodait avec le plus grand soin, et, tout cela fini, elle entrait sur la pointe du pied dans la chambre à coucher de Jeanne. Jeanne se levait tard ; c'était peut-être la seule habitude qu'elle eût conservée de son ancienne aisance.

Cependant, le lendemain du jour où la jeune fille avait accompagné Cerise à Belleville, et où Armand de Kergaz lui avait offert le bras jusqu'à sa porte, la vieille Gertrude était à peine levée, qu'elle vit apparaître Jeanne déjà habillée, déjà coiffée.

- "Jésus Dieu !" s'écria la pauvre servante, "qu'avez-vous donc, mademoiselle, que vous vous levez si matin ? 

- Je me suis éveillée de bonne heure et je me suis levée, ma bonne Gertrude.

- Comment ! sans feu dans votre chambre ? ... Quelle imprudence !


- Bah !" fit Jeanne en souriant, "je n'ai pas eu froid ...

- Vous étiez déjà enrhumée ... Mais pourquoi ne m'avez-vous point appelée ... pourquoi ?

- Rassure-toi," dit la jeune fille, "je ne suis plus enrhumée ; et comme il est toujours temps de renoncer à une mauvaise habitude, je veux désormais me lever de grand matin.

- Vous lever de grand matin, Seigneur ? ... et pour quoi faire ?

- Ah !" dit Jeanne, "ceci est tout un gros secret que je vais te confier, ma bonne Gertrude, surtout si tu me promets de ne pas gronder encore en prenant ta méchante voix. 

- Jésus Dieu ! mademoiselle, pouvez-vous parler ainsi ?" murmura la vieille servante en prenant dans sa grosse main la main blanche et longue de Jeanne et la portant respectueusement à ses lèvres. "Moi, vous gronder ?

- Donc," reprit la jeune fille d'un ton caressant, "si je te dis quelque chose de bien étrange pour toi, tu ne te fâcheras pas ?"

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. - Pierre Desproges

Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. - Pierre Desproges
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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXII   Lun 25 Déc - 15:10

Gertrude enveloppa sa jeune maîtresse de ce regard dévoué et rempli de suaves tendresses que le chien fidèle lève sur son maître.

- "Bonne Gertrude," poursuivit Jeanne, "sais-tu que tu te donnes bien de la peine depuis longtemps, et que tu travailles toujours comme si tu n'avais que vingt ans ? Notre petit ménage te prend les trois-quarts de la journée, et tu travailles encore le soir pour gagner de l'argent.

- Je travaille avec tant de joie ! mademoiselle," murmura la servante qui, en effet, travaillait chaque soir jusqu'à minuit pour gagner soixante-quinze centimes à un ingrat ouvrage de couture. "Et puis, voyez-vous, le travail, c'est ma vie, à moi. Je m'ennuierais à ne rien faire.

- C'est ce que je me dis," interrompit la jeune fille d'une voix câline, "et moi qui ne travaille pas, ma bonne Gertrude, je m'ennuie très fort.

- Vous n'êtes pas faite pour travailler, mademoiselle !" s'écria la vieille servante avec vivacité. "Cela ne se peut pas, cela ne saurait être. D'ailleurs, si vous voulez vous occuper, n'avez-vous pas votre boîte à couleurs, vos livres, votre ..."

Gertrude s'arrêta tout émue ; elle se souvenait que le piano était vendu.

- "Mais," dit Jeanne avec gravité, "je suis allée voir hier, tu le sais, la petite Cerise, et elle m'a promis de m'avoir de l'ouvrage.

- Jésus Dieu !"
s'écria Gertrude indignée, "vous, travailler, mademoiselle ! vous, gagner votre vie tant que je serai là, moi ? Ah ! jamais ... jamais ! ...

- Tu le vois bien," dit Jeanne avec tristesse, "tu m'avais promis de ne pas gronder comme à ton ordinaire, et tu ne tiens pas parole.

- C'est vrai, c'est vrai, mademoiselle," murmura Gertrude un peu confuse, "mais cependant ...

- Ma bonne Gertrude," reprit Jeanne d'un ton caressant, "tu ne veux pas empêcher ta chère enfant, comme tu m'appelles, de chercher à se distraire un peu, et le travail sera pour moi une véritable distraction. Je te le jure, je brode très bien, tu le sais ; Cerise me fera avoir de la broderie ... Allons ! c'est convenu ...

- Mais ..."
voulut objecter Gertrude.

- "Non, je n'écoute rien ; si tu grondes encore, je me fâche."

Et Jeanne mit une gentille caresse sur le front de cette vieille servante qui l'aimait comme une mère, et dont l'existence était un poème de dévouement et d'abnégation.

Gertrude
courba le front et essuya une larme. 

- "Mon Dieu !" murmura-t-elle, "pourquoi n'envoyez-vous pas à mon cher ange un peu de ce bonheur que vous donnez à tant d'autres !"

Puis elle ajouta tout haut :

- "Pourquoi vous lever si matin, pourtant, mademoiselle ?

- D'abord pour en prendre l'habitude, ensuite pour aller chez Cerise."

Et Jeanne s'habilla lestement, drapa sa taille svelte dans ces sombres habits de deuil qui la rendaient cependant si belle, et sortit.

Il était environ huit heures.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXII   Mar 26 Déc - 13:04

De la rue Meslay au faubourg du Temple le trajet est court. En dix minutes, Jeanne eut atteint le sixième étage de Cerise. C'était deux jours avant cette soirée funeste où, trompée par la lettre de sa sœur, la pauvre enfant devait tomber aux mains de M. de Beaupréau. Cerise était déjà à l'ouvrage, chantant comme une fauvette, et songeant à son bonheur prochain.

- "Déjà !" fit-elle en voyant entrer Jeanne. 

- "Vous savez bien qu'il a été convenu hier, ma bonne Cerise," répondit mademoiselle de Balder, "que nous irions ce matin à ce magasin de broderies.

- Oui, oui," répondit Cerise, "et je suis prête. Seulement, je ne veux pas qu'on vous voie, ma chère demoiselle ; vous m'attendrez à quelque distance dans la rue, n'est-ce pas ?

- Mais je ne rougis point du travail," dit Jeanne, "le travail est une noble chose.

- N'importe ! j'ai mon idée," répondit Cerise avec la ténacité mutine d'un enfant gâté.

Les deux jeunes filles sortirent, et une heure après, Jeanne rentrait chez elle triomphante avec un petit rouleau de canevas et se disait :

- "Je vais donc travailler enfin et soulager ma vieille Gertrude."

Sur le carré de son quatrième étage, elle trouva le concierge de la maison ouvrant portes et fenêtres dans l'appartement que Bastien venait de louer il y avait quelques minutes à peine. 

Le concierge salua avec respect, et lui dit !

- "Vous allez avoir un voisin, mademoiselle.

- Ah !" dit Jeanne avec indifférence.

- Un vieux monsieur décoré, qui a l'air d'un officier en retraite,"
poursuivit le loquace concierge. 

Jeanne tressaillit.

- "Un officier ?" dit-elle en songeant à son père.

- "Oui, mademoiselle, et il emménage ce matin-même, m'a-t-il dit."

Jeanne rentra chez elle toute rêveuse et ne songea pas davantage au voisin qu'on venait de lui annoncer.

Un autre sentiment la dominait à son insu.

Elle avait bien dit à Gertrude qu'elle ne s'était levée de bonne heure que parce qu'il est toujours temps de renoncer à une mauvaise habitude, mais la vérité était que Jeanne n'avait point dormi de la nuit ; et nous allons tâcher d'expliquer cette insomnie.

Jeanne avait vingt ans, une âme ardente et pleine de foi, et un esprit déjà plein de raison et de maturité. Jeanne avait passé son adolescence auprès de sa mère, son unique affection, l'être qui devait naturellement absorber toutes ses tendresses. Sa mère morte, elle avait reporté une partie de ses affections sur Gertrude, cette servante que son noble cœur plaçait au-dessus de sa condition ; mais alors, et d'abord à son insu, un vide avait commencé à se faire dans le cœur de la jeune fille, ce vide fatal et inévitable qui s'opère à vingt ans dans une âme vierge. Un jour, la pauvre orpheline s'éveilla en songeant qu'elle n'avait plus autour d'elle qu'un seul être qu'elle aimât, un être que la Mort lui prendrait bientôt peut-être, qu'alors elle demeurerait seule, isolée au milieu du monde ainsi qu'en un vaste désert, sans qu'une main amie pressât la sienne, sans qu'un autre cœur battît à l'unisson du sien. Et alors encore, Jeanne se prit à songer qu'il y avait peut-être de par le monde un homme loyal et bon, un noble cœur exempt des âpres calculs et des cupidités vulgaires de ce siècle, qui, rencontrant sur sa route une femme chaste et belle, à l'âme aimante et dévouée, pourrait se réjouir de sa pauvreté, et ne lui demander qu'une affection sans bornes en échange de son nom et de sa main. Et Jeanne, à cette pensée, s'était sentie tressaillir, elle avait rêvé cet homme, encore et peut-être toujours inconnu, ce protecteur que lui enverrait la Providence, et elle s'était juré, dans l'austère religion de son cœur, de lui dévouer sa vie et d'entourer la sienne de toutes les tendresses de son âme.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXII   Mar 26 Déc - 14:27

Cette pensée, pensée touchante et sublime en sa vulgarité, et qui vient à toutes les jeunes filles, s'était si bien emparée de l'imagination de mademoiselle de Balder, que l'orpheline pauvre et brisée, l'enfant à demi abandonnée et demeurant le front pur et l'âme chaste au bord béant de l'abîme, s'était prise insensiblement à vivre de ce parfum qui vient de l'avenir et qu'on nomme l'espérance ...

Elle avait fini par espérer un rayon de soleil, un sourire du ciel, une vie calme et heureuse en ses joies, cette jeune fille, dont l'enfance avait vu se fermer deux tombes, et dont les larmes avaient coulé si abondamment.

Or, l'espérance soutient et fait vivre ; Jeanne était pleine de foi, elle avait foi en Dieu, le père des orphelins ; elle semblait attendre avec courage et demi-souriante ce cœur inconnu à qui elle donnerait le sien.


Eh bien ! la veille de ce jour, son âme avait tressailli tout-à-coup et comme agitée par une sensation toute magnétique  : un homme lui était apparu l'espace d'une heure, qui avait fait vibrer soudain cette corde, muette jusque là, que l'amour éveille au fond d'un cœur de jeune fille.

Jeanne avait vu Armand, Armand beau comme un jeune roi sous sa blouse d'ouvrier, dont le visage noble et un peu triste respirait une distinction et une douceur infinies, dont les mains étaient blanches et longues comme des mains de duchesse, dont la voix caressante était empreinte d'une vague et mystérieuse harmonie.

Elle avait passé quelques minutes à peine appuyée à son bras, à peine avait-elle échangé avec lui quelques paroles insignifiantes, et pourtant elle était rentrée  chez elle toute rêveuse, et l'insomnie s'était assise à son chevet, et sous les rideaux de son alcôve de jeune fille, il lui avait semblé voir encore dans l'ombre ce visage à demi-souriant, à demi-rêveur et sérieux du comte de Kergaz.

Et le jour était venu, et Jeanne, en proie à un trouble inconnu, n'avait point fermé l'œil encore. Mais alors, cependant, à l'aide de cette froide raison qui suit presque toujours les plus fiévreuses hallucinations d'une nuit sans sommeil, Jeanne s'était prise à réfléchir ; elle avait songé à son père, mort en soldat et en gentilhomme, à ce noble nom qu'il lui avait laissé et qu'elle ne devait point mésallier ; elle s'était demandé si les distinctions sociales n'avaient point creusé un abîme entre elle et cet homme qu'elle avait aperçu sous l'humble bourgeron d'un ouvrier ; et si, tout honorable et loyal qu'il pût être, elle aurait le droit de lui tendre la main ... 

Ce qu'il y avait de race et de sang aristocratique dans ses veines s'était révolté alors contre les faiblesses de son cœur, puis un grain de romanesque était entré dans son âme ; et, songeant à cette noblesse de maintien, à ces mains blanches qui n'accusaient aucune profession manuelle, Jeanne s'était rappelé ces histoires d'autrefois, représentant des grands seigneurs déguenillés ; et un vague pressentiment lui avait dit qu'Armand était autre chose que ce qu'il paraissait être.

Touts ces rêveries, tous ces babillages de l'âme, toutes ces suppositions d'une jeune et poétique imagination, s'étaient donc petit à petit emparé de l'esprit de mademoiselle de Balder ; elle était sortie et rentrée en s'y abandonnant ; elle y demeura en proie en se mettant à l'ouvrage ; elle répondit aux questions de la vieille Gertrude avec distraction.

La première rêverie
d'une jeune fille l'absorbe si complètement, que Jeanne vit s'écouler une partie de la journée sans y prendre garde, et ne fut distraite que par le bruit qui se fit sur le carré et dans l'appartement voisin, où le nouveau locataire emménageait son mobilier.

Le logement de Jeanne avait fait partie autrefois de celui que venait de louer le vieux Bastien, et n'en était séparé que par une porte condamnée, et qui réunissait, lorsqu'elle était ouverte, le salon de la jeune fille à celui du nouveau locataire. 

Jeanne entendit donc malgré elle quelques mots échangés entre Bastien et le concierge.

- "Monsieur," disait ce dernier, "a beaucoup trop de meubles, il ne pourra jamais placer dans cette pièce ce piano et cette grande armoire.

- Je ne puis cependant me séparer de mes meubles.

- Monsieur, s'il n'est pas musicien, pourrait vendre son piano.

- Vendre mon piano !" s'écria Bastien avec une feinte émotion qui trompa mademoiselle de Balder, "le piano de ma pauvre fille ! Ah ! jamais ... plutôt tout jeter par la fenêtre que vendre ce cher piano."

Jeanne tressaillit, et elle pensa que cet homme, ce vieux militaire, lui avait-on dit, pleurait sans doute son unique enfant ; et, comme la douleur réunit ceux qui sont séparés, la jeune orpheline, qui pleurait son père, éprouva une sympathie subite pour ce père qui n'avait plus sa fille. 

Alors, cédant à un mouvement de pieuse curiosité, mademoiselle de Balder marcha sur la pointe du pied et alla coller son œil au trou de la serrure de la porte condamnée.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXII   Mar 26 Déc - 14:52

Elle put voir ainsi son nouveau voisin. C'était un homme de haute taille, vêtu d'une redingote bleue ornée d'une rosette et boutonnée militairement. Son visage était noble et bon, une forêt de cheveux blancs taillés en brosse couronnait son front. Jeanne crut revoir son père, et l'expression de tristesse, la voix émue du vieux soldat achevèrent de lui gagner le cœur de l'orpheline.

- "Oh ! non," poursuivait Bastien, "je ne veux me défaire ni de cette armoire, ni de ce piano ; mais j'ai une maison de campagne près de Paris, où je ferai transporter l'armoire. Seulement, comme cette maison est louée jusqu'au terme d'avril, si vous aviez encore quelque chose dans la maison à louer, ne fût-ce qu'une mansarde ?

- Nous n'avons rien, monsieur," dit le concierge, à qui, sans doute, Bastien avait déjà fait la leçon en lui glissant quelques louis dans la main.

- "Mais," reprit-il sur le champ, "peut-être y aurait-il moyen de tout arranger.

- Comment cela ?

- Si un locataire se chargeait de votre piano pour quelques jours."

Bastien poussa une exclamation de joie qui fit tressaillir la jeune fille.

- "Il y a ici, sur le carré," poursuivit le concierge, "une demoiselle bien honnête et bien complaisante ; je crois qu'elle aurait de la place dans son salon.

- Ah !" murmura Bastien, "si elle pouvait me garder mon piano quelque temps, quel service elle me rendrait !"

La voix du vieillard était émue, et le cœur de Jeanne battait d'émotion, et elle avait momentanément oublié Armand.

- "Ecoutez", poursuivit Bastien, élevant un peu la voix, ce qui aurait pu donner à penser qu'il espérait être entendu, "je suis une vieille bête de soldat, et je n'ai jamais su manier autre chose qu'un sabre de cavalerie, mais l'ange que je pleure m'avait fait aimer la musique ... et lorsque, à présent, j'entends une de ces valses allemandes si tristes qu'elle me jouait autrefois, je me prends à pleurer, à pleurer comme un enfant, mais les larmes que je verse me font du bien.

- Je vais sonner chez mademoiselle de Balder," dit le concierge, "et lui demander si elle veut prendre votre piano. Justement, je crois qu'elle est un peu musicienne."

Le cœur de Jeanne battait à rompre.

- "Mademoiselle de Balder !" interrompit brusquement Bastien qui avait entendu un léger bruit dans la pièce où se trouvait la jeune fille, et était désormais sûr d'être entendu, "mais j'ai connu un officier de ce nom, il me semble !

- Le père de cette demoiselle était colonel en effet, m'a-t-on dit.

- Et il a été tué à Constantine,
n'est-ce pas ?

- Oui, je crois, monsieur.

- Eh bien !" acheva Bastien, "allez dire à cette demoiselle que si elle voulait garder mon piano, elle rendrait un grand service à un ancien ami de son père."

Jeanne avait les yeux pleins de larmes, et il lui sembla que Dieu lui envoyait un ami.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXII   Mer 27 Déc - 12:10

Une minute après, le concierge sonnait, et la jeune fille courait lui ouvrir, car Gertrude était partie.

Un sentiment de pudeur aisé à comprendre empêcha Jeanne de dire qu'elle avait tout entendu ; elle se laissa donc exposer le motif de la visite du concierge, et accueillit avec empressement la demande de Bastien. 

- "Le capitaine Bastien," dit le concierge, tandis que les hommes de peine chargés de l'emménagement installaient le piano dans le petit salon, "viendra remercier mademoiselle dans la journée."

Et il se retira.

Demeurée seule, la jeune fille retourna à son trou de serrure, et aperçut le vieux soldat chassant des clous et posant des tableaux sur les murs.

Les déménageurs étaient partis, et Bastien achevait de s'installer.

Alors, obéissant à une pieuse inspiration, et se souvenant des paroles du vieillard à propos des valses allemandes, Jeanne ouvrit le piano, laissa errer ses belles mains sur le clavier, et entama ce morceau sublime échappé de la plume d'un pauvre maître de chapelle, et qu'on nomme La Dernière Pensée de Weber, hymne suprême, chant du cygne de ce maître si tôt disparu au milieu de sa gloire, et que ses œuvres ont inspiré, s'il ne l'a point écrit lui-même.

Et, les yeux pleins de larmes, Jeanne arracha à l'instrument ces notes plaintives qui ont fait verser tant de pleurs , et lorsqu'elle eut fini, lorsque retournant à son poste d'observation, elle regarda de nouveau, Bastien était assis, la tête dans ses mains, dans l'attitude d'un homme qui vit tout entier dans la pensée et s'abîme tout entier en ses souvenirs.

Certes, le vieux soldat, dont Jeanne ne pouvait voir le visage, ne pleurait point cette enfant imaginaire dont il venait de parler, mais il murmurait à part lui, et le cœur palpitant d'émotion, car il avait déjà deviné le noble cœur de l'orpheline :

- "Mon Dieu ! je viens de mentir, mais si je n'ai jamais eu de fille, il est un homme que j'aime comme mon enfant, un cœur qui a souffert et à qui vous devez sa part de joie en ce monde. Faites que cet homme soit heureux, mon Dieu ! et que cette noble enfant, qu'il aime déjà, vienne à l'aimer." 

L'emménagement était terminé ; Bastien n'avait plus rien à faire rue Meslay, sans avoir pris les ordres et les instructions d'Armand ; il se leva donc, prit son chapeau, ferma sa porte à double tour et sortit.

Jeanne l'entendit descendre l'escalier à pas lents. 

Arrivé dans la rue, Bastien, qui s'en allait rue Culture-Sainte-Catherine, où se trouvait, on s'en souvient, l'hôtel de Kergaz, prit par le boulevard, et se jeta dans un cabriolet de régie qui passait. 

Comme il atteignait l'angle de la rue du Pas-de-la-Mule, un élégant tilbury attelé d'un cheval anglais passa rapidement comme le vent, venant de la Bastille et se dirigeant vers le boulevard Saint-Martin.

Un jeune homme conduisait ; il avait auprès de lui son groom, les bras croisés.

Bastien, du fond de son fiacre, eut le temps de regarder tour à tour le cheval, la voiture et le jeune homme, et quand il eut envisagé ce dernier, il tressaillit et étouffa une exclamation de surprise.

- "Mon Dieu !" dit-il, "mon Dieu ! c'est Andrea ! Andrea dont la barbe et les cheveux sont devenus noirs."

Et il dit au cocher avec vivacité :

- "Cent sous ! un louis, deux louis, s'il le faut ! mais suis ce tilbury et ne le perds pas de vue.

- Oh ! oh !" répondit le cocher, "si monsieur est un prince russe, et qu'il paie de la sorte, mon vieux cheval aura des ailes aux pieds !"

Et il enveloppa sa rosse du plus magnifique coup de fouet qu'un cocher en colère eût jamais laissé tomber du haut de son siège.

Le vieux cheval partit comme une flèche à la poursuite du brillant tilbury, que traînait un des plus vigoureux demi-sang qui jamais eussent passé le détroit.

_________________
"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. - Pierre Desproges

Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. - Pierre Desproges
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Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXII

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