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Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXIII

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MessageSujet: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXIII   Mer 27 Déc - 12:45

XXIII


Bastien



Le tilbury allait bon train, mais le boulevard était encombré de voitures, et souvent il était forcé de ralentir sa marche, ce qui permit au cabriolet de régie de le suivre à courte distance.

D'ailleurs, les deux louis de pourboire stimulaient si bien le cocher de Bastien, que son fouet donnait en réalité des ailes à son cheval.

- "Andrea," murmurait cependant Bastien , "Andrea avait les cheveux blonds ; mais les cheveux se teignent, et c'est bien lui ! c'est lui, je le jurerais sur le salut de mon âme ! Or, Andrea à Paris, Andrea mis comme un lion et roulant tilbury, est devenu riche, à coup sûr. Riche, ce démon est capable de tout, et mon cher Armand est en péril !"

Et Bastien, après un moment d'anxieuse réflexion, se dit encore :

- "Tant que le comte de Kergaz a eu le cœur saignant, tant qu'il ne s'est occupé que d'œuvres philanthropiques, je n'ai point redouté Andrea. Il est trop vil pour oser le provoquer, et, s'il le faisait, je ne craindrais rien encore ... Le fils de mon colonel est brave comme un lion ! ... Mais voici que mon cher Armand, mon fils, est peut-être sur le point d'être heureux, et je ne veux pas que ce misérable, ce séducteur, vienne se jeter au travers de son bonheur. Dussé-je le tuer, il quittera Paris sur le champ."

Pendant que Bastien se tenait cet énergique raisonnement, le tilbury avait quitté le boulevard, et bientôt il arrivait rue Saint-Lazare ; mais le cocher de cabriolet avait tenu parole, et, grâce aux deux louis, Bastien eut le temps de voir l'élégant attelage s'engouffrer sous la porte cochère de cet hôtel, au fond des jardins duquel le baronnet sir Williams occupait provisoirement un pavillon.

Le baronnet, qui était sur le point de louer un petit hôtel tout meuble, rue Beaujon, et que Colar avait déniché la veille, songeait à monter ses écuries sur un bon pied. 

Au moment où Bastien l'avait aperçu, il revenait de la rue de Picpus, où il avait assisté à une vente de chevaux faite après décès, et où il avait acquis, à raison de deux mille écus, une magnifique pouliche irlandaise alezan brûlé, âgée de cinq ans, et qui avait couru à Chantilly l'automne précédent.

En entrant dans la cour de l'hôtel, sir Williams jeta les rênes à son groom et traversa le jardin à pied.

En ce moment même, Bastien franchissait le seuil de la porte cochère, s'approchait du groom, occupé à dételer, et lui disait :

- "Pardon, l'ami, pourriez-vous me dire si ce cheval est à vendre ?"

Et il passait la main sur l'encolure lustrée du noble animal, qu'il examinait en fin connaisseur.

- "Ce cheval n'est pas à vendre,"
répondit le groom.

- Cependant, si on en offrait un bon prix ? ..."

Et Bastien mit un louis dans la main du groom.

- "Ma foi," dit celui-ci, "voyez mon maître.

- Qui est votre maître ?

- C'est un Anglais, le baronnet sir Williams.

- Où demeure-t-il ?

- Là-bas, dans ce pavillon, au fond du jardin.

- Serait-ce le jeune homme qui conduisait ce tilbury ?" demanda naïvement Bastien.

- "Oui, mon officier," dit le groom, fasciné par la rosette qui ornait la boutonnière de l'ancien hussard.

Cependant Andrea ôtait déjà son habit et revêtait une robe de chambre, tout en méditant les plans de cette vaste intrigue qu'il ourdissait lentement, lorsque trois coups discrètement frappés à la porte de son fumoir lui annoncèrent une visite.

- "Entrez," dit-il, assez étonné, car il n'attendait personne à cette heure.

La porte s'ouvrit et Bastien entra.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

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Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. - Pierre Desproges

Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. - Pierre Desproges
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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXIII   Mer 27 Déc - 13:16

Il y avait trois ans que le vicomte Andrea avait quitté Paris, et il n'avait point revu l'ancien intendant du comte Felipone depuis le soir où ce dernier le chassa de la maison paternelle.

Mais trois années apportent peu de modifications au visage d'un homme de soixante ans. Bastien avait les cheveux blancs depuis dix ans, et il n'avait point vieilli. Sir Williams le reconnut donc sur le champ. Tout autre que l'ancien chef de pickpockets aurait tressailli, laissé échapper un cri, un geste de surprise.

Sir Williams, lui, resta impassible, et son visage ne trahit que l'étonnement banal qu'occasionne la vue d'un homme qu'on ne connaît pas.

- "Le baronnet sir Williams ?" demanda Bastien.

- C'est moi, monsieur," répondit sir Williams avec un léger accent britannique.

- "Monsieur," dit Bastien qui le regardait avec une scrupuleuse attention, "daignerez-vous m'accorder un moment d'entretien ?"

Sir Williams indiqua un siège à son visiteur, de ce geste un peu raide qui n'appartient qu'aux Anglais.

- "C'est pourtant bien lui," pensait l'ancien hussard, qui continuait à le regarder ; "c'est bien, sauf l'accent anglais, le même timbre de voix."

Puis il reprit tout haut :

- "Monsieur, vous avez un superbe cheval anglais.

- Oui, monsieur ; je l'ai payé deux cents louis, et j'en ai refusé trois cents.

- Le refuseriez-vous encore ?


- Oui, monsieur."


Sir Williams se leva, prit une boîte à cigares sur la cheminée et l'offrit à Bastien ; mais, dans les deux pas qu'il fit, il s'oublia et laissa échapper un mouvement qui fit jeter un cri à Bastien.

- "C'est lui !"
dit-il.

Dans sa jeunesse, le vicomte Andrea s'était cassé le bras en tombant de cheval, et il lui en était resté une sorte de tic dont Bastien se souvenait à merveille.

A cette exclamation : "C'est lui !", le baronnet tourna son visage impassible vers l'ancien hussard.

- "Plaît-il ? ... Vous me connaissez ? ..." fit-il avec le plus grand calme.

- Oui, je vous connais.

- Ah ! je ne crois pas vous avoir vu, cependant.

- Vous vous nommez le baronnet Williams, m'a-t-on dit ?

- Yes, sir.

- Vous avez les cheveux bien noirs pour un Anglais.

- Je ne suis pas anglais, je suis irlandais," répondit Williams, toujours calme.

- "Je crois plutôt," répliqua froidement Bastien, "que vous êtes né en France.

- Vous vous trompez, monsieur.

- A Kerloven, en Bretagne.

- Non," fit le baronnet d'un signe de tête.

- "Votre père, sir Williams," poursuivit Bastien qui s'était levé et le regardait en face, "votre père se nommait le comte Felipone. 

- Vous vous trompez, monsieur.

- Il avait épousé la veuve du colonel-comte de Kergaz, qui avait un fils aîné, votre frère.

- Je n'ai pas de frère, monsieur.


- Ce frère," poursuivit Bastien, toujours calme, "se nomme le comte Armand de Kergaz, comme vous êtes, vous, le vicomte Andrea.

- Erreur profonde ! je n'ai jamais porté ce nom."

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXIII   Ven 29 Déc - 12:51

L'aplomb froid de sir Williams commençait à déconcerter un peu l'ancien hussard.

Il continua cependant :

- "Monsieur Andrea, veuillez m'écouter. Votre frère vous a fait chercher, il vous a demandé à tous les échos, vous pardonnant par avance et décidé à vous ouvrir ses bras, à partager avec vous sa fortune ... Son noble cœur est inaccessible à la haine ; vous avez eu la même mère, et il veut que vous ayez le même toit pour abri ... J'ai fini par vous retrouver, pourquoi vous cacher encore ?

- Monsieur," dit sir Williams, toujours impassible, "je vous jure que vous vous méprenez. Je ne connais pas le comte de Kergaz, je ne suis pas le vicomte Andrea, et je n'ai jamais eu l'honneur de vous voir."

A mesure que l'aplomb imperturbable du gentleman se traduisait en dénégations d'une logique rigoureuse, Bastien sentait, au contraire, son sang-froid lui échapper peu à peu.

Il avait usé de ruse d'abord ; il avait parlé du partage de cette immense fortune que le comte de Kergaz possédait seul, espérant, à l'aide de cet appât, contraindre sir Williams à se démasquer et à reprendre son vrai nom.

Espérance vaine ! Andrea était muet comme la statue du Destin.

Bastien, malgré son âge, était d'une force herculéenne, et peu d'hommes jeunes et forts eussent pu lutter avantageusement avec lui. Un éclair de colère passa dans ses yeux, et il regarda sir Williams d'une façon si étrange que celui-ci tressaillit involontairement, et glissa une de ses mains dans la poche de sa robe de chambre pour y caresser le manche d'un petit poignard caché dans le fond de la doublure.

Le pavillon, on le sait, était situé au fond du jardin et dans un isolement complet ; le groom, avec qui sir Williams demeurait seul, était occupé à panser le cheval, dont l'écurie se trouvait dans un des corps du logis de l'hôtel, et par conséquent Bastien et le baronnet se trouvaient parfaitement seuls.

Rapide comme la pensée, et tandis que Williams posait froidement sa boîte à cigares sur la cheminée, l'ancien hussard se plaça devant la porte et, mesurant son interlocuteur, il lui dit

- "Vicomte Andrea, vous ne m'abuserez pas plus longtemps, et vous allez convenir sur le champ que vous ne vous nommez point sir Williams.

- Ah çà ! monsieur," répondit le baronnet avec un flegme tout britannique, "allez-vous enfin me laisser tranquille ? Je commence à vous croire fou.

- Fou !" exclama Bastien d'une voix irritée ; "je vais savoir si je le suis."

Et il s'approcha de sir Williams et l'enlaça de ses bras robustes.

- "Monsieur le vicomte Andrea," dit-il, "je suis plus fort que vous, et je vous étoufferais en trois secondes ... Ainsi, ne criez pas ... N'appelez pas à votre aide, c'est inutile ..."

Andrea caressait toujours le manche de son poignard, mais avec un si grand calme, que Bastien ne soupçonna pas une minute que cet homme qu'il croyait à sa merci, tenait, en réalité, sa vie dans ses mains et pouvait, se dégageant de son étreinte avec la souplesse d'une couleuvre, bondir en arrière et lui planter en pleine poitrine la lame de son stylet.

- "Vous voulez m'assassiner ?"dit le baronnet qui manifesta une feinte émotion. "J'ai donc affaire à un fou furieux ?

- Je vais vous déshabiller ..." répondit Bastien.

- "Pour quoi faire ?"
demanda le faux Anglais. "Suis-je un forçat ?

- Non ... mais vous devez avoir sur le corps une marque, un signe indélébile, ce qu'on appelle une envie ...

- Vous croyez ?" ricana le gentleman, feignant toujours un violent effroi.

- "Oui," dit Bastien, "oui, j'en suis sûr. Vous devez avoir une tache noire sous le sein gauche ... je vous ai vu enfant, je vous ai vu tout nu ...

- J'en ai plusieurs,"
répondit sir Williams, qui glissa des mains du hussard avec une merveilleuse souplesse, déchira sa chemise et mit à nu sa poitrine.

Cette poitrine, velue comme celle d'un singe, était couverte de taches brunes que les femmes nomment des grains de beauté ;
et cependant Bastien se souvenait très bien que le vicomte Andrea n'en avait qu'une, et que son corps était entièrement blanc.

Ceci suffisait pour ébranler cette conviction profonde qu'il avait, une minute auparavant, de l'identité de sir Williams, baronnet, avec le vicomte Andrea, et son visage, que la colère avait d'abord empourpré, se couvrit tout-à-coup d'une pâleur mortelle.

- "Ce n'est pas lui !" murmura-t-il.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXIII   Ven 29 Déc - 13:33

C'était pourtant bien, en réalité, le vicomte Andrea que Bastien avait sous les yeux, mais l'honnête vieillard ne savait pas que l'ancien chef de pickpockets, contraint de quitter Londres précipitamment, de teindre en noir ses cheveux blonds et de faire disparaître en lui tout signe particulier, avait eu recours à un de ces jongleurs anglo-indiens que les navires de la compagnie des Indes amènent en Angleterre, et qui possèdent l'art merveilleux de bizarres tatouages, qu'ils obtiennent à l'aide de poisons et de sucs de certains végétaux de leur pays.

Puis le hasard, ou plutôt le temps, avait servi miraculeusement sir Williams. Sa poitrine, d'abord sans poils, et demeurée telle jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, s'était peu à  peu couverte d'un duvet blond que le baronnet avait teint en noir comme ses cheveux ; et les taches artificielles du jongleur indien ressemblaient si parfaitement à celle qu'il portait depuis sa naissance, qu'il devenait impossible de distinguer cette dernière.

Bastien était devenu très pâle en s'apercevant de sa méprise ; et si un vague sentiment de joie devait s'emparer de lui à la pensée que cet homme n'était point Andrea, et que, par conséquent, Armand de Kergaz ne courait plus aucun danger, cette joie devait nécessairement être précédée d'une impression toute contraire.

Sir Williams
, malgré cette ressemblance frappante, n'avait rien de commun avec le vicomte Andrea. Or, cédant à une conviction contraire, Bastien s'était introduit chez lui, l'avait menacé et pour ainsi dire outragé.

Il avait usé de violence et de voies de fait avec un honorable gentleman, qui ne le connaissait pas et ne l'avait jamais vu, et cela chez lui, ce qui constituait une offense grave, difficile à réparer.

Il y eut donc un moment d'angoisse indicible pour le vieux soldat, dans les quelques secondes qui s'écoulèrent alors.

Sir Williams et lui se regardèrent d'abord en silence, et comme s'ils eussent été embarrassés l'un et l'autre de leur situation.

Enfin, le baronnet ouvrit le premier la bouche. Il était redevenu calme et froid, et il attachait un regard tranquille sur Bastien.

- "Monsieur," dit-il, "laissez-moi croire que vous avez été pris d'un accès de folie, car votre conduite à mon égard est étrange.

- "Monsieur ..." balbutia Bastien d'un ton suppliant.

- "Vous vous introduisez chez moi sans être annoncé, sans me faire passer votre carte, j'ignore jusqu'à votre nom ;  - vous me demandez avec une insistance discourtoise si je ne suis pas un certain vicomte Andrea dont je n'ai jamais ouï parler - et comme je décline poliment l'honneur de cette identité, vous vous jetez sur moi comme un furieux ...

- Monsieur ... monsieur ... veuillez me pardonner," murmura Bastien, dont la voix tremblait.

Un sourire dédaigneux glissa sur les lèvres du baronnet.

- "Vous m'avez insulté,"
dit-il.

- "Monsieur," supplia Bastien, "daignez m'écouter ... Daignez m'entendre une minute ...

- Parlez,"
fit le gentleman en réparant le désordre de sa toilette et s'asseyant dans un grand fauteuil. "Je désire que vous me donniez une explication plausible de votre étrange façon d'agir.

- Monsieur," reprit Bastien, "l'homme à qui vous ressemblez si parfaitement est un misérable, un infâme, capable de tous les crimes.

- Ceci est flatteur pour moi,"
fit observer le baronnet avec cette ironie grave qui caractérise le parfait gentilhomme.

- "Ce misérable, cet infâme a un frère utérin, le comte de Kergaz, dont le cœur est aussi noble que celui de cet homme est vil. Le vicomte Andrea a voué une haine féroce à son frère ; une femme, jadis, a été le premier mobile de leur haine ; une fortune immense, volée par le père du vicomte et restituée par lui au fils aîné de sa femme, a creusé entre eux un abîme. Depuis trois années, le vicomte a disparu ; mais un homme comme lui ne renonce pas aisément à son œuvre de haine et de vengeance ; il reparaîtra au premier jour, et je crains, moi, cette apparition. Car vous ne savez pas de combien de mal cet homme est capable, monsieur ..."

Sir Williams
paraissait écouter avec une grave attention.

- "Le comte de Kergaz, que j'aime comme mon fils," reprit Bastien, "aime une jeune fille ... une jeune fille que ce terrible misérable chercherait certainement à séduire ...

- Ah !" dit sir Williams avec une indifférence parfaite, bien qu'en lui-même il eût éprouvé une violente émotion.

- "Car," acheva Bastien, "cet infâme possède de merveilleux secrets de séduction ; il sait envelopper une femme de ses artifices comme un reptile fascine un oiseau ... Vous comprendrez donc, monsieur, que, persuadé d'abord, tant votre ressemblance avec lui est étrange, que le vicomte Andrea et vous ne faisiez qu'un, j'aie pu agir comme j'ai agi ..."

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXIII   Ven 29 Déc - 14:22

Et Bastien, dont la tête était couronnée de cheveux blancs, qui portait à sa boutonnière le signe de l'honneur ; Bastien, qui n'eût pas, lui tout seul, reculé devant une armée tout entière, Bastien s'approcha de sir Williams et lui dit humblement :

- "Monsieur, je vous fais mes excuses."


Sir Williams garda un moment le silence,
puis on eût dit que cet homme, qui avait le génie du Mal, se plaisait à torturer celui qui l'avait offensé et savourait l'humilité de ce vieillard, persuadé de sa méprise.

Mais, en réalité, sir Williams réfléchissait ; et comme chacune de ses pensées se rattachait énergiquement au but ténébreux vers lequel il marchait, son infernal esprit venait d'entrevoir de merveilleuses ressources dans cette circonstance fortuite, qui lui livrait Bastien pieds et poings liés.

- "Monsieur," dit-il enfin avec cet accent glacé de l'homme toujours maître de lui, "l'histoire que vous venez de me narrer est évidemment très intéressante, et elle ferait les délices de ceux qui cherchent à introduire par toutes les portes le roman dans la vie réelle, mais elle ne me satisfait point complètement. Veuillez me donner votre nom et votre adresse, car, enfin, rien ne me prouve que vous n'êtes pas un spirituel mystificateur.

- Monsieur ! ..." s'écria Bastien qui se redressa.

- "J'attends," dit froidement sir Williams.

- "Je m'appelle Bastien ..." dit le vieillard.

- "Bastien ... quoi ?" fit dédaigneusement le baronnet.

- "Bastien tout court, monsieur," répondit l'ex-hussard avec une noble fierté. "Je suis un enfant de Paris, je n'ai jamais connu mes parents ; mais j'ai été décoré par l'Empereur à Wagram, et j'ai porté l'uniforme des hussards de la Garde Impériale.

- Eh bien, monsieur ... Bastien," reprit le baronnet, "de soldat à gentleman la distance est nulle ; et j'imagine que vous ne verrez aucun inconvénient à me donner satisfaction de votre conduite. Entre nous, qu'est-ce qu'un coup d'épée ? Une misère, n'est-ce pas ?"

Bastien s'était redressé comme le vieux destrier de bataille qui entend retentir le clairon. Du moment qu'il s'agissait d'une rencontre, le vieillard ne tremblait plus, ne suppliait plus, n'adressait plus d'humbles excuses.

- "Comme vous voudrez, monsieur," dit-il. "Je demeure rue Culture-Sainte-Catherine, à l'hôtel de Kergaz.

- Très bien, monsieur," dit le baronnet. "Seulement il me sera impossible de vous envoyer mes témoins avant quarante-huit heures, car je ne m'appartiens ni ce soir, ni demain. Ignorant que j'aurais l'honneur de recevoir votre visite aujourd'hui, j'ai pris de sérieux engagements pour des affaires d'une haute gravité et qu'on ne saurait remettre.

- Je serai à vos ordres le jour qu'il vous plaira, monsieur,"
répondit Bastien.

L'ancien hussard tira une carte de sa poche, la posa sur la cheminée, prit son chapeau et salua sir Williams.

Le baronnet s'inclina à son tour et reconduisit son visiteur jusqu'à la porte extérieure du pavillon.

Puis il monta dans le fumoir, alluma un cigare, croisa ses jambes devant le feu et laissa bruire entre ses lèvres un éclat de rire moqueur.

- "Allons !" murmura-t-il, "décidément, monsieur le comte Armand de Kergaz, vous êtes mal servi, et votre bras droit n'est qu'un imbécile plein de zèle."

Et, continuant à rire, le baronnet ajouta :

- "J'ignorais véritablement, mon cher frère, que vous fussiez amoureux de nouveau, mais je croyais que Marthe ne dût pas être votre unique et dernier amour. Cet excellent Bastien a pris soin de me le confirmer, et j'en ferai mon profit.

"Or, puisque Bastien est désormais convaincu que le baronnet sir Williams n'a rien de commun avec le vicomte Andrea, ce sera pour moi une excellente chose, car vous serez bien forcé de partager avec lui cette conviction, et l'ennemi qu'on ne reconnaît pas est d'autant plus fort. Vous serez le témoin de Bastien, c'est incontestable ; nous nous verrons face à face, et je vous persuaderai si bien de mon origine irlandaise, que le jour où, devenu l'époux de mademoiselle Hermine de Beaupréau, je vous réclamerai les douze millions du bonhomme Kermarouet, vous me les compterez sans difficulté."

Le baronnet parut réfléchir quelques minutes et poursuivit à part lui :

- "Ah ! tu aimes de nouveau, Armand de Kergaz ; eh bien, voici qui me permettra de distraire un peu ton attention et d'entraver tes actives recherches à l'endroit des héritiers de Kermor. A la rigueur, monsieur le comte, on fera disparaître l'objet de vos amours.

"Mais," s'interrompit le baronnet, "songeons d'abord à nos petites affaires avec Baccarat, Fernand et le Beaupréau."

Or, ce fut ce soir-là que sir Williams retourna chez Baccarat, que cette dernière écrivit à Cerise pour l'envoyer rue Serpente, que M. de Beaupréau tomba aux mains du baronnet et fut contraint de devenir son complice.

Et, pendant que tous ces événements s'accomplissaient, l'infatigable Colar transmettait à son capitaine la note suivante :

'La jeune fille qu'aime le comte de Kergaz demeure rue Meslay, et se nomme mademoiselle Jeanne de Balder. Elle est fort belle.'


-"Tiens !" dit le baronnet, "quand j'aurai tué Bastien, j'en ferai ma maîtresse."

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