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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE ONZIEME

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Masques de Venise
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MessageSujet: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE ONZIEME   Mer 27 Déc - 15:33

XI


Comporte Un Nouveau Voyage
Et Une Découverte Archéologique.
Enregistre La Résolution Prise
Par Mr Pickwick D'Assister A Des Elections ;
Et Contient Un Manuscrit Présenté
Par Le Vieil Ecclésiastique



Une nuit de calme et de repos dans le silence profond de Dingley Dell, et une heure passée à en respirer l'air frais et embaumé le lendemain matin, permirent à Mr Pickwick de ne plus se ressentir le moins du monde de ses fatigues corporelles et de ses tourments d'esprit. Il y avait deux jours entiers que cet homme illustre était séparé de ses amis et disciples ; et c'est avec un degré de plaisir et de joie que seule une imagination peu commune permettrait de se représenter adéquatement, qu'il alla au-devant de MM Winkle et Snodgrass quand il les rencontra en revenant de sa promenade matinale. Le plaisir était réciproque ; qui donc aurait pu, sans en éprouver, contempler le visage radieux de Mr Pickwick ? Et pourtant ses compagnons paraissaient assombris par un nuage que le grand homme ne put manquer d'apercevoir, mais qu'il ne pouvait en aucune manière s'expliquer. Ils avaient tous deux un air de mystère aussi inquiétant qu'inhabituel. 

- "Dites-moi," demanda Mr Pickwick, quand il eut serré la main de ses disciples et échangé avec eux de chaleureuses salutations et des souhaits de bienvenue, "comment va Tupman ?"

Mr Winkle, à qui s'adressait plus précisément cette question, ne répondit pas. Il détourna la tête et parut se plonger dans de mélancoliques réflexions.

- "Snodgrass," dit Mr Pickwick avec vivacité, "comment va notre ami - serait-il malade ?

- Non," répondit Mr Snodgrass ; et une larme trembla sur sa paupière sentimentale, comme une goutte de pluie au bord d'une fenêtre. "Non, il n'est pas malade."

Mr Pickwick s'immobilisa,
et regarda tour à tour ses deux amis. 

- "Winkle - Snodgrass," dit Mr Pickwick ; "qu'est-ce que cela signifie ? Où est notre ami ? Qu'est-il arrivé ? Parlez, je vous en conjure, je vous en supplie - ou plutôt, je vous l'ordonne, parlez."

Il y avait dans l'attitude de Mr Pickwick quelque chose de solennel et de digne qui était irrésistible.

- "Il est parti," dit Mr Snodgrass.

- "Parti !" s'écria Mr Pickwick. "Parti !

- Parti," répéta Mr Snodgrass.

- "Où ?" s'exclama Mr Pickwick.

- "Nous pouvons seulement faire des conjectures d'après ce message," répondit Mr Snodgrass en tirant de sa poche une lettre qu'il plaça entre les mains de son ami. "Hier matin, quand il arriva une lettre de Mr Wardle annonçant que vous alliez rentrer le soir avec sa sœur, on vit augmenter la mélancolie qui avait accablé notre ami tout le jour précédent. Il disparut peu de temps après : on ne le vit pas de toute la journée, et le soir cette lettre fut apportée par le palefrenier de l'Hôtel de la Couronne, de Muggleton. Elle lui avait été confiée le matin, et il avait reçu l'ordre formel de ne pas la remettre avant le soir."

Mr Pickwick ouvrit cette épître. Elle était écrite de la main de son ami, et le contenu en était le suivant :

"Mon cher Pickwick,

Vous êtes, vous, mon cher ami, hors d'atteinte de nombre de ces fragilités et de ces faiblesses que le commun des mortels ne peut pas surmonter. Vous ne savez ce que c'est que d'être, d'un seul coup, abandonné par une créature adorable et séduisante, en même temps que l'on est victime des ruses d'un scélérat qui dissimulait le rictus de la perfidie sous le masque de l'amitié. J'espère que cela ne vous arrivera jamais.

Toute lettre qui me serait adressée à La Gourde de Cuir, Cobham, Kent, me serait transmise - à supposer que je vive encore. Je m'empresse de disparaître aux regards de ce monde qui m'est devenu odieux. Si j'en devais bientôt disparaître pour tout de bon, ayez pitié de moi - pardonnez-moi. La vie, mon cher Pickwick, m'est devenue intolérable. La flamme qui brûle en chacun de nous est comme un crochet de portefaix auquel nous suspendons le lourd fardeau des soucis et des peines de ce monde ; et quand cette flamme défaille en nous, le fardeau devient trop lourd pour être supporté. Nous succombons sous le poids. Vous pourrez dire à Rachel ... Ah, ce nom ! ..."
Tracy Tupman

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. - Pierre Desproges

Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. - Pierre Desproges
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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE ONZIEME   Mer 27 Déc - 16:26

- "Il faut que nous partions d'ici immédiatement," dit Mr Pickwick en repliant ce billet. "Il n'aurait pas été convenable que nous restions ici, en tout état de cause, après ce qui s'est passé ; et maintenant nous sommes tenus d'aller à la recherche de notre ami."

Ce disant, il entraîna ses compagnons vers la maison.

Il eut bientôt fait connaître sa décision. On le pria avec insistance de rester, mais Mr Pickwick fut inflexible : ses affaires, disait-il, le réclamaient immédiatement. 

Le vieil ecclésiastique était présent.

- "Vraiment, vous partez !" dit-il, prenant Mr Pickwick à part.

Mr Pickwick exprima de nouveau sa résolution.

- "En ce cas," dit le vieil homme, "voici un petit manuscrit que j'espérais avoir le plaisir de vous lire moi-même. Je l'ai trouvé après la mort d'un de mes amis, un médecin qui s'occupait de l'Asile d'aliénés du Comté, parmi différents documents, qu'il m'avait laissé la liberté de détruire ou de conserver, comme bon me semblerait. J'ai peine à croire que ce manuscrit soit authentique, quoiqu'il ne soit assurément pas de l'écriture de mon ami. En tout cas, que ce soit vraiment l'œuvre d'un fou furieux, ou, ce que je crois plus probable, un récit fondé sur les divagations de quelque malheureux, lisez-le, et vous jugerez par vous même."

Mr Pickwick
reçut le manuscrit et quitta l'aimable vieillard avec mainte expression de cordialité et d'estime.

Ce fut une plus rude tâche de prendre congé des habitants de la Ferme du Manoir, qui avaient fait preuve de tant d'hospitalière bonté envers eux. Mr Pickwick embrassa les jeunes demoiselles (nous allions dire : comme ses propres filles, mais, étant donné qu'il mit peut-être plus de chaleur encore dans ses salutations, la comparaison ne serait pas tout à fait adéquate) ; il serra la vieille dame dans ses bras avec une cordialité toute filiale ; il tapota les joues roses des servantes en parfait patriarche, tout en glissant dans la main de chacune d'elles un témoignage plus tangible de sa satisfaction. Les expressions de cordialité échangées avec leur brave vieille hôte et Mr Trundle furent encore plus chaleureuses et prolongées ; et c'est seulement quand on eut appelé plusieurs fois Mr Snodgrass, et qu'il eut fini d'émerger d'un couloir obscur, suivi de près par Emily (dont les yeux brillants étaient singulièrement voilés), c'est seulement alors que les trois amis parvinrent à s'arracher à l'amitié de leurs hôtes. Ils jetèrent plus d'un regard derrière eux, vers la Ferme, en s'éloignant à pas lents ; et Mr Snodgrass lança plus d'un baiser à travers les airs en réponse aux mouvements d'un objet qui ressemblait fort à un mouchoir féminin, et qu'on voyait s'agiter à l'une des fenêtres de l'étage supérieur ... jusqu'au moment où un tournant de l'allée déroba la maison à leurs yeux.

A Muggleton, ils prirent une voiture pour aller à Rochester. Au moment où ils atteignirent cette ville, la violence de leur chagrin avait assez décru pour leur permettre de dîner de bonne heure et d'excellent appétit ; et, après avoir obtenu les renseignements nécessaires quant à leur itinéraire, les trois amis se remirent en route dans l'après-midi pour gagner Cobham à pied.

Ce fut une charmante promenade ; car l'après-midi de juin était agréable, et leur chemin passait par un bois profond et ombreux, rafraîchi par la brise légère qui agitait doucement les épais feuillages, et égayé par le chant des oiseaux perchés sur les branches. Le lierre et la mousse grimpaient en masse compacte sur les vieux arbres, tandis qu'un tendre gazon vert couvrait le sol comme un tapis soyeux. Ils débouchèrent sur un parc ouvert à tous, où un vieux manoir offrait l'architecture singulière et pittoresque du temps d'Elizabeth. On voyait de tous côtés de longues avenues de chênes et d'ormes majestueux ; de grands troupeaux de daims broutaient l'herbe fraîche ; et de temps à autre un lièvre effarouché filait au ras du sol, à la même allure que l'ombre des petits nuages qui traversaient rapidement ce paysage ensoleillé comme un souffle passager de l'été.

- "Si c'était là," dit Mr Pickwick en regardant autour de lui ; "si c'était là l'endroit où venaient tous ceux qui souffrent du même mal que notre ami, je crois que leur ancien attachement pour le monde aurait tôt fait de les ressaisir.

- C'est aussi mon impression," dit Mr Winkle.

- "Et en vérité," ajouta Mr Pickwick, lorsqu'une heure de marche les eut conduits au village, "en vérité, pour le lieu d'élection d'un misanthrope, c'est bien l'une des résidences les plus ravissantes et les plus enviables que j'aie jamais vues."

A cette nouvelle opinion, MM Winkle et Snodgrass donnèrent encore tous deux leur assentiment ; et après s'être fait indiquer La Gourde de Cuir, auberge de campagne propre et spacieuse, les trois voyageurs y entrèrent, et demandèrent aussitôt un monsieur répondant au nom de Tupman.

- "Faites entrer ces messieurs dans le salon, Tom," dit l'hôtesse.

Un solide gars de la campagne ouvrit une porte au bout du couloir, et les trois amis pénétrèrent dans une longue salle à plafond bas, meublée d'un grand nombre de chaises de cuir à hauts dossiers de forme bizarre, et ornée d'une grande variété de vieux portraits et de gravures assez anciennes, grossièrement coloriées. A l'extrémité de la salle se trouvait une table recouverte d'une nappe blanche, et bien garnie d'un poulet rôti, de lard, de bière, etc. ; à cette table était assis Mr Tupman, qui avait aussi peu que possible l'apparence d'un homme qui a dit adieu au monde.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE ONZIEME   Ven 29 Déc - 14:55

A l'entrée de ses amis, il posa fourchette et couteau, et s'avança à leur rencontre d'un air lugubre.

- "Je ne m'attendais pas à vous voir ici," dit-il en serrant la main de Mr Pickwick. "C'est beaucoup de bonté.

- Bah !" dit Mr Pickwick, en s'asseyant et essuyant à son front la sueur qu'avait fait venir la promenade à pied. "Finissez de dîner et venez faire quelques pas avec moi. Je voudrais vous parler seul à seul."

Mr Tupman fit comme on l'en priait ; et Mr Pickwick, après s'être désaltéré d'une copieuse rasade de bière, attendit le bon plaisir de son ami. Le dîner fut promptement expédié, et les deux amis sortirent de compagnie.

Pendant une demi-heure on put voir leurs silhouettes parcourir le cimetière de long en large, tandis que Mr Pickwick s'évertuait à combattre la résolution de son ami. Il serait vain de reproduire ses arguments ; quels mots, en effet, leur donneraient la force et l'énergie que leur conférait la manière de leur génial auteur ? Que Mr Tupman fût déjà las de la solitude ou qu'il fût absolument incapable de résister à l'éloquent appel qui lui était adressé, toujours est-il qu'en définitive il ne résista pas.

Peu lui importait, déclara-t-il, en quel lieu il traînerait le misérable reste de ses jours ; et puisque son ami attachait tant de prix à son humble compagnie, il acceptait de partager ses aventures.

Mr Pickwick sourit ; ils se serrèrent la main, et retournèrent auprès de leurs compagnons.

C'est alors que Mr Pickwick fit cette découverte immortelle, qui fut la fierté et la gloire de ses amis et l'envie de tous les archéologues d'Angleterre et du monde entier. Mr Tupman et lui avaient dépassé la porte de leur auberge et fait quelques pas vers l'intérieur du village avant de se rappeler l'emplacement exact de l'établissement. En revenant en arrière, le regard de Mr Pickwick se posa sur un petit fragment de pierre, partiellement enseveli dans le sol, devant la porte d'une maisonnette. Il s'arrêta.

- "C'est très curieux," dit Mr Pickwick.

- "Qu'est-ce qui est curieux ?" demanda Mr Tupman, en regardant avec empressement tous les objets alentour, sauf le bon. "Juste ciel, que se passe-t-il ?"

Ces derniers mots étaient une exclamation d'irrépressible surprise, poussée à la vue de Mr Pickwick, qui dans l'enthousiasme de sa découverte, tombait à genoux devant la petite pierre et commençait à en essuyer la poussière avec son mouchoir.

- "Il y a ici une inscription," dit Mr Pickwick.

- "Est-ce possible ?" dit Mr Tupman.

- "Je distingue," poursuivit Mr Pickwick, en frottant de toutes ses forces et en regardant fixement à travers ses lunettes, "je distingue une croix, et un S, puis un B. Voici qui est important," poursuivit Mr Pickwick en se levant d'un bond. "Nous avons ici une très ancienne inscription qui existait peut-être longtemps avant les antiques hospices de ce village. Il ne faut pas la laisser perdre."

Il frappa à la porte de la maisonnette. Un ouvrier lui ouvrit.

- "Savez-vous comment cette pierre est venue ici, mon ami ?" demanda Mr Pickwick, sur un ton de bienveillance.

- "Non, je sais pas,  Monsieur," répondit poliment l'homme. "Elle était là longtemps avant que je soye né, ou personne d'autre ici."

Mr Pickwick jeta à son compagnon un regard de triomphe.

- "Vous - vous n'y tenez pas particulièrement, j'imagine ?" dit Mr Pickwick, en tremblant d'anxiété. "Cela ne vous ennuierait pas de la vendre, dites-moi ?

- Mais qui me l'achèterait ?
" demanda l'homme, en donnant à son visage une expression qu'il avait sans doute l'intention de rendre très rusée.

- "Je vous en donne dix shillings tout de suite," dit Mr Pickwick, "si vous acceptez de me la dégager."

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE ONZIEME   Ven 29 Déc - 15:44

On peut sans difficulté imaginer la stupeur du village quand, la petite pierre ayant été soulevée d'un coup de pelle, Mr Pickwick, au prix de rudes efforts, la porta à l'auberge de ses propres mains, et, après l'avoir soigneusement lavée, la posa sur la table.

L'exultation et la joie des Pickwickiens
ne connurent plus de bornes, quand leur patience et leur application, leurs lavages et leurs grattages eurent été couronnés de succès. La pierre était inégale et brisée, et les lettres mal formées et placées en désordre mais on pouvait clairement déchiffrer le fragment d'inscription suivant :

SEB
ILMACH
INQUAS
IGN
EISI

Les yeux de Mr Pickwick étincelaient de joie tandis qu'il regardait goulûment le trésor qu'il avait découvert. Il avait atteint l'un des plus hauts objectifs de son ambition. Dans un comté connu pour renfermer en abondance des vestiges des temps anciens ; dans un village où existaient encore certains souvenirs du passé, il avait lui - lui - le Président du Pickwick Club, découvert une inscription étrange et mystérieuse dont l'antiquité ne pouvait être mise en doute, et qui avait totalement échappé à l'attention des nombreux savants qui l'avaient précédé. Il avait peine à en croire le témoignage de ses sens.

- "Voici," dit-il, "voici qui me décide. Nous rentrons à Londres demain.

- Demain !"
s'écrièrent ses disciples, admiratifs.

- "Demain," dit Mr Pickwick. "Il faut que ce trésor soit déposé sans retard dans un lieu où il pourra être examiné à fond, et convenablement interprété. J'ai d'ailleurs une autre raison d'agir ainsi. Dans quelques jours vont avoir lieu des élections dans la circonscription d'Eatanswill, et Mr Perker, dont j'ai fait récemment la connaissance, est l'agent électoral de l'un des candidats. Nous irons contempler et observer par le menu un spectacle si plein d'intérêt pour tous les citoyens de notre pays.

- Oui,"
s'écrièrent trois voix avec animation.

Mr Pickwick promena son regard autour de lui. L'affection et la ferveur de ses disciples allumaient en lui une flambée d'enthousiasme. Il était leur chef, et il en avait conscience.

- "Célébrons cette heureuse rencontre en vidant un verre dans la cordialité," dit-il.

Cette proposition, comme la précédente, fut accueillie par une approbation unanime. Après avoir lui-même déposé l'importante pierre dans un petit coffret en bois blanc, qu'il avait tout spécialement acheté à l'hôtesse, il s'assit dans un fauteuil au haut bout de la table ; et la soirée fut consacrée à festoyer et à converser.

Il était plus de onze heures - heure tardive pour le petit village de Cobham - quand Mr Pickwick se retira dans la chambre à coucher qu'on avait préparée pour l'accueillir. Il ouvrit la fenêtre treillissée, et, posant la bougie sur la table, se livra à une série de réflexions sur les éléments précipités des deux derniers jours. 

L'heure et le lieu étaient favorables à la méditation ; Mr Pickwick en fut tiré par l'horloge de l'église qui sonnait minuit. Le premier des douze coups retentit majestueusement à son oreille, mais quand la cloche se tut le silence lui parut intolérable ; il eut presque l'impression d'avoir perdu une compagne. Il se sentait nerveux et agité ; aussi, se déshabillant en hâte et mettant sa bougie dans la cheminée, se coucha-t-il.

Tout le monde connaît cet état d'esprit désagréable, dans lequel une sensation de lassitude physique lutte en vain contre l'incapacité à trouver le sommeil. Telle était en cet instant la situation de Mr Pickwick : il se tournait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre ; et fermait les yeux avec persévérance comme pour se contraindre au sommeil à force de cajoleries. En vain. Etaient-ce les efforts inaccoutumés auxquels il s'était livré, était-ce la chaleur, ou l'eau-de-vie, ou ce lit inconnu - quoi qu'il en fût, ses pensées ne cessaient de se reporter de façon très désagréable aux lugubres tableaux du rez-de-chaussée et aux vieilles histoires que ces tableaux avaient suscitées au cours de la soirée. Après avoir passé une demi-heure à se retourner en tous sens, il en arriva à la conclusion décevante qu'il ne servait à rien d'essayer de dormir ; il se leva donc, et s'habilla partiellement. Tout, se dit-il, vaut mieux que de rester là étendu, à se représenter toutes sortes d'horreurs imaginaires. Il regarda par la fenêtre : il faisait très sombre. Il alla et vint dans la chambre : elle était très déserte.

Il avait fait plusieurs fois le trajet de la porte à la fenêtre, et de la fenêtre à la porte, quand le manuscrit de l'ecclésiastique lui vint pour la première fois à l'esprit. C'était une bonne idée. Si le manuscrit ne parvenait pas à l'intéresser, il pourrait l'endormir. Mr Pickwick le tira de la poche de son habit, et poussant une petite table au chevet de son lit, il moucha sa bougie, mit ses lunettes et se disposa à lire. L'écriture était bizarre, et le papier tout taché et souillé. De plus, le titre le fit brusquement sursauter ; et il ne put s'empêcher de jeter un regard inquiet tout autour de lui. Mais, à la réflexion, il se dit qu'il serait absurde de céder à de tels sentiments, moucha de nouveau sa bougie, et lut ce qui suit :

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE ONZIEME   Ven 29 Déc - 16:59

MANUSCRIT D'UN FOU


"Oui ! d'un fou ! Comme ce nom m'aurait transpercé le cœur, il y a bien des années ! Comme il aurait éveillé cette terreur qui m'envahissait parfois, et faisait bouillonner et bourdonner le sang dans mes veines, jusqu'au moment où une froide sueur de crainte  perlait en grosses gouttes sur ma peau et où mes genoux s'entrechoquaient d'effroi ! Et maintenant, je l'aime. C'est un beau nom. Qu'on me montre le monarque dont le froncement de sourcil courroucé ait jamais été craint comme la lueur de l'œil d'un fou, ou celui dont la corde et la hache aient jamais eu moitié autant de sûreté que la poigne d'un fou. Ha ! ha ! c'est splendide d'être fou ! d'être dévisagé furtivement à travers les barreaux de fer comme un lion furieux - de grincer des dents et de hurler, pendant les longues nuits silencieuses, sur l'accompagnement joyeux du bruit des lourdes chaînes, et de se rouler et de se tordre dans la paille, exalté par une si belle musique. Vive l'asile d'aliénés ! Oui, c'est un endroit unique !

"Je me rappelle le temps où j'avais peur de la folie ; où je me réveillais en sursaut et tombais à genoux pour implorer que me fût épargnée la malédiction de ma race ; où je fuyais précipitamment le spectacle de la gaieté et du bonheur, pour me cacher dans un lieu solitaire et passer d'interminables heures à guetter les progrès de la fièvre qui devait consumer mon esprit. Je savais que la folie était mêlée à mon sang même, et à la moelle de mes os ; qu'une génération avait passé sans que ce fléau se manifestât en elle, et que j'étais le premier en qui il allait revivre. Je savais qu'il devait en être ainsi : qu'il en avait toujours été ainsi, qu'il en serait toujours ainsi ; et quand je me tapissais dans l'angle obscur d'une pièce pleine de monde, et que je voyais les gens parler à voix basse, me montrer du doigt et tourner la tête vers moi, je savais qu'ils parlaient entre eux de l'homme condamné à la folie ; et je me dérobais une fois encore pour broyer du noir dans la solitude.

"J'agis de la sorte pendant des années ; qu'elles furent longues, ces années ! Ici aussi les nuits sont longues parfois - très longues ; mais ce n'est rien en comparaison des nuits agitées et des rêves épouvantables que j'ai connus à cette époque. J'ai froid dans le dos rien qu'à les évoquer. De grandes formes ténébreuses aux visages rusés et ricanants se terraient dans les recoins de la pièce, et se penchaient sur mon lit la nuit pour m'attirer vers la folie. Elles me disaient, dans un souffle, que le parquet de la maison où était mort le père de mon père , était teinté de son propre sang, versé de sa propre main dans un accès de folie furieuse. J'enfonçais mes doigts dans mes oreilles, mais les formes me hurlaient dans la tête, à en faire retentir toute la pièce, que pendant la génération qui l'avait précédé le mal avait dormi, mais que son grand-père avait vécu pendant des années les mains enchaînées au sol pour l'empêcher de se lacérer. Je savais qu'elles disaient vrai, je le savais bien. Je l'avais découvert depuis des années, bien qu'on eût essayé de me le dissimuler. Ha ! ha ! j'étais trop malin pour eux, si fou que l'on me crût.

"Finalement le mal me prit ; et je m'étonnai d'avoir jamais pu le redouter. Maintenant je pouvais sortir dans le monde, et rire et élever la voix dans les meilleurs milieux. Je savais que j'étais fou, mais personne ne s'en doutait le moins du monde. Avec quel plaisir je me félicitais en songeant au bon tour que je leur jouais après tous leurs ricanements et leurs doigts tendus d'autrefois, du temps où je n'étais pas fou, mais où je craignais seulement de le devenir un jour ! Et comme je riais de joie, quand j'étais seul, en songeant à la façon dont je gardais mon secret, et dont mes bons amis se seraient écartés de moi s'ils avaient su la vérité. J'en aurais hurlé de délice, quand je dînais en tête à tête avec quelque brave braillard, en pensant à la pâleur qui l'aurait saisi, et à la vitesse à laquelle il aurait pris la fuite, s'il avait su que le cher ami assis tout à côté de lui, et qui aiguisait un beau couteau brillant, était un fou possédant tout le pouvoir, et une bonne partie du désir, de le lui plonger dans le cœur. Ah ! la joyeuse vie que c'était !

"La richesse me vint, la fortune m'inonda de biens, et je me livrai à des débordements de plaisirs, multipliés mille fois à mes yeux par la connaissance de mon secret bien gardé. J'héritai d'un domaine. Et la loi - la loi aux yeux de lynx elle-même - avait été trompée - et avait remis entre les mains d'un fou une fortune contestée. Qu'était devenue l'astuce des gens sains d'esprit et lucides ? Et la dextérité des gens de loi, toujours à l 'affût d'un vice de forme ? La ruse du fou les avait tous circonvenus.

"J'avais de l'argent. Comme on me courtisait ! Je le dépensais largement. Comme on me louait ! Comme ces trois frères superbes et arrogants s'humiliaient devant moi ! Et leur vieux père avec ses cheveux blancs, donc - quelle déférence - quel respect - quelle amitié fervente - il me vénérait ! Ce vieil homme avait une fille, et les jeunes gens une sœur ; et tous cinq étaient pauvres. J'étais riche ; et quand j'épousai la sœur, je vis un sourire de triomphe éclairer le visage de ses parents nécessiteux, qui pensaient à leur coup bien monté, et à leur bonne prise. C'était à moi de sourire. De sourire ! de rire aux éclats, et de m'arracher les cheveux, et de me rouler la terre avec des hurlements de gaieté. Ils ne se doutaient guère qu'ils lui avaient fait épouser un fou.

"Attention. S'ils l'avaient su, l'auraient-ils épargnée pour autant ? Le bonheur d'une sœur contre l'or de son mari. La plus légère des plumes que d'un souffle je lance en l'air, contre la chaîne chatoyante qui orne mon corps !

"Sur un point, malgré toute ma ruse, je me trompais. Si je n'avais pas été fou - car, nous autres fous, nous avons beau être perspicaces, nous nous égarons quelquefois - j'aurais compris que cette jeune fille eût préféré se voir placée, toute raide et froide, dans un triste cercueil de plomb, plutôt que d'être conduite, en jeune épouse enviée, à ma riche et étincelante demeure. J'aurais compris que son cœur appartenait à ce garçon aux yeux noirs dont je l'entendis un jour prononcer le nom dans un souffle au cours de son sommeil agité ; et qu'elle m'avait été sacrifiée, pour atténuer la pauvreté du vieillard aux cheveux blancs et des frères hautains.

"Je n'ai plus aujourd'hui le souvenir des corps ni des visages, mais je sais que cette fille était belle. Je le sais de façon certaine ; car, par les nuits où brille le clair de lune, quand je m'éveille en sursaut et que tout est silence autour de moi, je vois, debout, immobile et muette dans un coin de ma cellule, une figure mince et émaciée aux longs cheveux noirs qui lui flottent dans le dos, agités par quelque vent surnaturel, tandis que ses yeux tiennent leur regard fixé sur moi sans jamais cligner ni se fermer. Chut ! mon sang se glace dans mon cœur quand je l'écris : c'est elle ; le visage est très pâle, et les yeux ont un éclat vitreux ; mais je les reconnais bien. Cette figure ne remue jamais ; jamais elle ne se contorsionne ni ne grimace, comme le font d'autres, qui emplissent parfois ces lieux ; mais elle est encore bien plus redoutable pour moi que les esprits qui m'attiraient il y a des années, car elle vient tout droit de la tombe ; et elle ressemble tant à la Mort !

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE ONZIEME   Dim 31 Déc - 17:34

"Pendant près d'une année je vis pâlir ce visage ; pendant près d'une année je vis couler des larmes furtives sur ses pauvres joues, sans en jamais savoir la cause. Je finis pourtant par la découvrir. On ne put pas me la cacher longtemps. Elle ne m'avait jamais aimé ; je n'avais jamais cru qu'elle m'aimât ; elle méprisait ma fortune, et haïssait le faste dans lequel elle vivait ; à cela je ne m'étais pas attendu. Elle en aimait un autre. A cela je n'avais pas songé un seul instant. D'étranges sentiments s'emparèrent de moi, et des pensées que m'imposait une force secrète, tourbillonnèrent dans mon cerveau. Je ne la haïssais pas, mais je haïssais le jeune homme qu'elle pleurait encore. Je prenais en pitié - oui, en pitié, la vie misérable à laquelle l'avaient condamnée des parents insensibles et égoïstes. Je savais qu'elle ne vivrait pas longtemps, mais la pensée qu'avant sa mort elle pourrait donner le jour à un malheureux être destiné à transmettre la folie à sa postérité, me décida. Je résolus de la tuer.

"Pendant des semaines
je pensai au poison, puis à la noyade, puis au feu. Quel beau spectacle que la superbe maison en flammes, et la femme du fou réduite en cendres, à petit feu. Et quelle plaisanterie, en outre, que d'offrir une grosse récompense, et de faire pendre haut et court un homme sain d'esprit pour un crime qu'il n'aurait pas commis, tout cela par la ruse d'un fou ! Je pensai plusieurs fois à ce projet, mais pour finir j'y renonçai. Ah ! quel plaisir de repasser le rasoir jour après jour, d'en tâter le fil aiguisé, et de songer à l'entaille que ferait un seul coup de ce fil mince et luisant.

"A la fin les esprits familiers qui m'avaient si souvent hanté me glissèrent à l'oreille que le moment était venu, et me mirent le rasoir ouvert à la main. Je l'étreignis fermement, je me levai sans bruit, et me penchai sur ma femme endormie. Elle avait la figure cachée dans ses mains. Je les écartai avec douceur, et elles retombèrent inertes sur sa poitrine. Elle avait pleuré ; car les traces de ses larmes étaient encore humides sur sa joue. Son visage était calme et paisible ; et au moment même où je le regardais, un sourire tranquille en éclaira les traits pâlis. Je posai doucement la main sur son épaule. Elle sursauta, mais comme sous l'effet d'un rêve passager. Je me penchai de nouveau. Elle poussa un cri, et s'éveilla.

"Il eût suffi d'un seul geste de ma main pour qu'elle n'émît plus jamais le moindre cri ni le moindre bruit. Mais je fus saisi de surprise, et je reculai. Elle avait les yeux fixés sur les miens. Je ne sais comment cela se fit, mais ses yeux m'intimidèrent et m'épouvantèrent ; et je tremblai sous leur regard. Elle se leva du lit, sans cesser de me fixer d'un regard ferme et intense. Je frissonnais ; j'avais le rasoir à la main, mais j'étais incapable de remuer. Elle se dirigea vers la porte. Au moment de l'atteindre, elle se retourna, et ses yeux se détachèrent de mon visage. Le charme se rompit. Je fis un bond en avant, et je l'empoignai par le bras. Poussant hurlement sur hurlement, elle s'effondra sur le sol.

"J'aurais pu la tuer alors sans résistance ; mais l'alerte avait été donnée dans la maison. J'entendis un bruit de pas dans l'escalier. Je rangeai le rasoir dans son tiroir habituel, je déverrouillai la porte, et j'appelai à l'aide à grands cris.

"On vint, on la releva, on la mit sur le lit.
Elle resta inanimée pendant des heures ; et quand elle retrouva, avec la vie, la faculté de regarder et de parler, elle avait perdu la raison, et ce fut pour délirer de façon désordonnée et furieuse.

"On fit venir des médecins, de grands hommes qui arrivèrent jusqu'à ma porte dans de confortables voitures, avec de beaux chevaux et des laquais fastueux. Ils restèrent des semaines à son chevet. Ils tinrent une grande réunion, et délibérèrent à voix basse et grave dans une pièce voisine. L'un d'eux, le plus intelligent et le plus célèbre, me prit à part, et après m'avoir invité à m'attendre au pire, me dit, à moi, le fou ! que ma femme était folle. Il était debout, tout contre moi, devant une fenêtre ouverte ; il me regardait dans les yeux, et il avait la main posée sur mon bras. D'un seul effort, j'aurais pu le précipiter dans la rue à mes pieds. C'eût été une chose fameusement drôle à faire ; mais mon secret était en jeu, et je laissai le médecin tranquille. Quelques jours plus tard, on me dit qu'il fallait la faire surveiller de près, qu'il fallait que je lui trouve un gardien. Moi ! Je m'en allai dans la campagne, à un endroit où personne ne pouvait m'entendre, et je fis retentir l'air de mes hurlements de gaieté.

"Elle mourut le lendemain. Le vieillard à cheveux blancs suivit l'enterrement, et les frères hautains versèrent un pleur sur la dépouille inanimée de celle dont, vivante, ils avaient contemplé les souffrances d'un front d'airain. Je trouvai dans tout cela un aliment pour ma gaieté secrète, et derrière le mouchoir que je tenais levé contre mon visage, en rentrant du cimetière, je riais, à en avoir les larmes aux yeux.

"Mais si j'avais atteint mon but en la tuant, j'étais inquiet et agité, et je sentais que mon secret allait être bientôt révélé. Je ne pouvais cacher la gaieté et la joie déréglées qui bouillonnaient en moi et me poussaient, quand j'étais seul, à sauter en l'air, à battre des mains, à tourner en rond et à pousser des rugissements de rire. Quand je sortais et que je voyais les foules diligentes se presser par les rues ; quand j'allais au théâtre, que j'entendais le bruit de la musique, et que je voyais les gens danser, j'en éprouvais une telle allégresse que j'étais tenté de m'élancer au milieu d'eux pour les mettre en pièces, leur arracher les membres, et hurler d'exaltation. Mais je grinçais des dents, je tapais du pied sur le sol, et j'enfonçais dans mes mains mes ongles acérés ; je contenais mon envie, et personne encore ne savait que j'étais fou.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE ONZIEME   Dim 31 Déc - 18:42

"Je me rappelle (mais c'est une des dernières choses que je puisse me rappeler ; car maintenant je mêle mes rêves aux réalités, et j'ai tant à faire, bousculé comme je le suis ici, que je n'ai pas le temps de séparer les unes des autres, de les démêler de l'étrange désordre où tout se trouve embrouillé), je me rappelle comment je finis par laisser échapper mon secret. Ha ! ha ! je crois voir encore ces mines effrayées, et sentir encore la facilité avec laquelle je les écartais de moi en lançant contre ces visages livides mes poings serrés, avant de filer comme le vent pour laisser ces gens hurler et crier derrière moi. Je suis pénétré d'une force gigantesque quand j'y repense. Tenez : voyez comme ce barreau de fer ploie quand je tire dessus comme un furieux. Je pourrais le briser comme un fétu si seulement il n'y avait ici de si longs couloirs et tant de portes ; je ne crois pas que j'y pourrais retrouver mon chemin, et, même si je le pouvais, je sais qu'il y a en bas des portes de fer qu'on tient verrouillées et barricadées. On sait quel fou rusé j'ai été, et on est fier de m'avoir ici, pour m'exhiber.

"Voyons - oui, j'étais sorti. Il était tard quand je rentrai chez moi le soir, et trouvai le plus fier des trois frères arrogants qui m'attendait - pour une affaire urgente, disait-il, je m'en souviens bien. Je haïssais cet homme de toute ma haine de fou. Mainte et mainte fois, mes doigts avaient eu envie de le déchiqueter. On m'informa qu'il était là. Je montai en courant. Il avait un mot à me dire. Je congédiai les domestiques. Il était tard, et nous étions seuls ensemble, pour la première fois.

"J'évitai tout d'abord soigneusement de le regarder, car je savais (et je me glorifiais de le savoir) ce dont il se doutait bien un peu : qu'une lueur de folie brillait comme une flamme dans mes yeux. Nous restâmes silencieux pendant quelques minutes. Il finit par parler. Mes récentes dissipations, dit-il, les étranges remarques que j'avais faites si tôt après la mort de sa sœur, étaient une insulte à sa mémoire. En rassemblant diverses circonstances qui avaient tout d'abord échappé à son attention, il lui paraissait que je ne l'avais pas bien traitée. Il venait me demander s'il avait raison d'en déduire que j'avais l'intention de jeter le discrédit sur sa mémoire et de manquer d'égards envers sa famille. L'uniforme qu'il portait lui imposait d'exiger des éclaircissements. 

"Cet homme avait un brevet d'officier dans l'armée ; un brevet acheté avec mon argent, au prix des souffrances de sa sœur ! C'était lui qui avait été au centre du complot ourdi pour me prendre au piège et faire main basse sur ma fortune. C'était lui qui avait été l'instrument principal de la contrainte exercée sur sa sœur pour aboutir au mariage, tout en sachant fort bien qu'elle avait donné son cœur à ce gamin geignard. Des devoirs envers son uniforme ! La livrée de son déshonneur ! Je tournai les yeux vers lui (je ne pus m'en empêcher), mais sans mot dire.

"Je vis s'opérer en lui sous mon regard une transformation subite. C'était un homme brave, mais ses joues perdirent leurs couleurs, et il recula sa chaise. Je rapprochai la mienne de lui, et quand je me mis à rire (j'étais de très joyeuse humeur) je le vis frissonner. Je sentis que la folie montait en moi. Il avait peur de moi.

"- "Vous aimiez beaucoup votre sœur quand elle vivait," dis-je, "beaucoup vraiment."

"Il promena autour de lui un regard inquiet, et je vis sa main se crisper sur le dossier de sa chaise, mais il ne dit rien.

" - Scélérat," dis-je, "je vous ai percé à jour, j'ai découvert vos machinations infernales contre moi : je sais que le cœur de votre sœur s'était attaché à un autre avant que vous la forciez à m'épouser. Je le sais. Je le sais."

"Il se leva d'un bond, brandit sa chaise en l'air et m'intima l'ordre de reculer, car je prenais soin de me rapprocher sans cesse davantage tout en parlant.

"Je hurlais plutôt que je ne parlais, car je sentais tourbillonner dans mes veines des passions tumultueuses, et j'entendais les esprits familiers m'inciter à voix basse et sur un ton sarcastique à lui arracher le cœur.

- "Damné gredin," dis-je en me levant d'un bond et en me ruant sur lui. "Je l'ai tuée. Je suis fou. A mort ! Du sang ! du sang ! je veux du sang !"

"Je détournai d'un coup de poing la chaise que, dans sa terreur, il avait lancée sur moi, et nous nous prîmes corps à corps ; avec un bruit lourd, nous roulâmes ensemble sur le sol.

"Ce fut là une noble lutte ; car l'homme était grand et fort, et il défendait sa vie ; et moi, dans toute la puissance de ma folie, j'avais soif de l'anéantir. Je savais qu'aucune force ne pouvait égaler la mienne, et c'était vrai. Je savais la vérité encore une fois, tout fou que j'étais. Il se débattit plus faiblement. Je m'agenouillai sur sa poitrine, et je serrai fermement des deux mains son cou musclé. Son visage devint violacé ; les yeux lui sortaient de la tête, et, de sa langue tirée, il avait l'air de se moquer de moi. Je serrai plus fort.


"La porte s'ouvrit soudain avec un grand bruit, et une foule de gens se précipita dans la pièce, chacun criant de toutes ses forces aux autres de maîtriser le fou.

"Mon secret était découvert, et je n'avais plus à lutter que pour la liberté et l'indépendance.
Je fus sur pied avant qu'une seule main me touchât, je me jetai au milieu de mes assaillants, et je me frayai un chemin à la force de mon bras, comme si j'avais eu une hachette à la main pour les abattre sur mon passage. J'atteignis la porte, je sautai par-dessus la rampe, et en un instant je fus dans la rue.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE ONZIEME   Dim 31 Déc - 19:23

"Je courus droit devant moi à toute allure, et nul n'osa m'arrêter. J'entendis un bruit de pas derrière moi, et je redoublai de vitesse. Ce bruit devint de plus en plus faible et lointain, et finit par s'estomper complètement, mais je continuai ma course bondissante, franchissant marais et ruisseaux, murs et palissades, avec une clameur sauvage reprise par les êtres mystérieux qui se pressaient autour de moi, et qui enflaient le bruit jusqu'à ce qu'il parût déchirer le ciel. J'étais porté sur les bras de démons qui filaient avec le vent, et emportaient sur leur passage haies et talus, et m'entraînaient dans une ronde effrénée, avec un bruissement, à une allure qui me faisaient tourner la tête ; jusqu'au moment où ils finirent par me rejeter loin d'eux avec une violente secousse et où je tombai lourdement sur le sol. A mon réveil je me trouvai ici - ici dans cette cellule grise où pénètre rarement la lumière du soleil, et où la lune glisse de furtifs rayons qui ne servent qu'à souligner les ombres noires qui m'entourent, et cette figure silencieuse dans son coin habituel. Quand je suis étendu, sans dormir, j'entends parfois venir de régions lointaines de cette vaste maison des cris et des hurlements bizarres. Je ne sais ce que c'est ; mais ils n'émanent pas de cette forme pâle, qui n'y prête pas attention. Car, des premières heures du crépuscule jusqu'à la première lueur du matin, elle reste toujours immobile au même endroit, à écouter la musique de ma chaîne de fer et à contempler les cabrioles que je fais sur ma paillasse !"

A la fin du manuscrit
une autre main avait ajouté la note suivante :

[Le malheureux dont les divagations sont ici rapportées est un triste exemple des conséquences néfastes qui peuvent résulter d'un mauvais emploi des énergies dans les débuts de la vie, et d'excès prolongés jusqu'à rendre leurs ravages irréparables. La dissipation, le dérèglement et la débauche auxquels il se livra dans sa jeunesse, engendrèrent fièvre et délire. Le premier résultat de ce mal fut la croyance erronée (fondée sur une théorie médicale bien connue, fortement défendue par certains, et contestée non moins fortement par d'autres), qu'une folie héréditaire existait dans sa famille. Cette croyance provoqua une mélancolie permanente qui, peu à peu, se mua en aliénation pathologique, et finit par prendre la forme d'une folie furieuse. Il y a tout lieu de croire que les faits relatés en détail, quoique la description en soit défigurée par son imagination maladive, se sont réellement produits. Ceux qui ont connu les vices de ses jeunes années s'étonnent seulement que ses passions, lorsqu'elles ne furent plus sous le contrôle de la raison, ne l'aient pas conduit à commettre des actes plus atroces encore.]



La bougie de Mr Pickwick expirait dans sa bobèche à l'instant précis où il termina la lecture du manuscrit prêté par le vieil ecclésiastique ; et quand la lumière s'éteignit brusquement, sans l'avoir averti par le moindre vacillement préalable, ce fut pour ses esprits troublés une secousse très brutale. S'empressant de rejeter les quelques vêtements qu'il avait mis en se relevant de son lit de tourment, il lança un regard de crainte autour de lui, se glissa de nouveau, en toute hâte, entre ses draps, et s'endormit bientôt d'un profond sommeil.

Le soleil illuminait brillamment sa chambre quand il s'éveilla, et la matinée était déjà avancée. L'ombre qui l'avait accablé la nuit précédente avait disparu avec les obscures ténèbres qui voilaient le paysage, et il avait des pensées et des sentiments légers et gais comme le matin lui-même. Après un substantiel déjeuner, les quatre amis se mirent en route pour gagner Gravesend à pied, suivis d'un homme qui portait la pierre dans sa caissette de bois blanc. Ils arrivèrent dans cette ville à une heure (ils avaient donné l'ordre qu'on fît suivre leurs bagages de Rochester à Londres) et comme ils eurent la chance de trouver des places sur l'impériale d'une diligence, ils arrivèrent à Londres en excellente condition physique et morale, au cours de ce même après-midi.

Les trois ou quatre jours suivants furent consacrés aux indispensables préparatifs de leur voyage dans la circonscription d'Eatanswill. Comme toute allusion à cette importante entreprise exige un chapitre distinct, nous pouvons consacrer les quelques lignes qui nous restent à la fin de celui-ci, à relater fort brièvement les suites de la découverte archéologique.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE ONZIEME   Lun 1 Jan - 18:04

Le texte des Travaux du Club fait donc apparaître que Mr Pickwick donna une conférence sur cette découverte au cours d'une assemblée générale du Club convoquée pour le soir du lendemain de leur retour, et émit un grand nombre d'hypothèses ingénieuses et savantes quant au sens de l'inscription. On apprend en outre qu'un habile artiste exécuta une reproduction fidèle de cette curiosité qui fut gravée sur pierre, et offerte à la Société Royale d'Archéologie et à d'autres sociétés savantes ; que d'innombrables rancœurs et jalousies furent suscitées par les textes polémiques et contradictoires qui furent rédigés sur ce sujet, et que Mr Pickwick lui-même écrivit une brochure contenant quatre-vingt-seize pages de très petit texte et vingt-sept lectures différentes de l'inscription. Que trois vieux messieurs coupèrent les vivres à leur fils aîné pour avoir osé mettre en doute l'antiquité de ce fragment, et qu'un exalté alla jusqu'à couper prématurément le fil de ses propres jours, désespéré de n'en pouvoir pénétrer le sens. Que Mr Pickwick fut élu membre honoraire de dix-sept sociétés anglaises et étrangères, pour avoir fait cette découverte ; qu'aucune des dix-sept sociétés ne trouva de sens à l'inscription ; mais que toutes les dix-sept étaient d'accord pour la trouver extraordinaire.

A vrai dire, Mr Blotton - que son nom soit voué au mépris éternel de ceux qui recherchent le sublime et le mystérieux - Mr Blotton, donc, animé par cet esprit de doute et de chicanerie qui caractérise les êtres vulgaires, ose exprimer sur cette affaire des vues aussi viles que ridicules. Mr Blotton, dans le désir mesquin de ternir le lustre du nom immortel de Pickwick, alla jusqu'à se rendre en personne à Cobham, et, à son retour, déclara sarcastiquement dans une allocution prononcée au Club, qu'il avait vu l'homme à qui la pierre avait été achetée ; que l'homme supposait que la pierre était ancienne, mais niait solennellement que l'inscription le fût, qu'il l'avait lui-même gravée grossièrement pour se distraire, que l'ensemble des lettres qu'elle offrait au regard devait être interprété tout simplement comme signifiant : "C'EST BILL MACHIN QU'A SIGNE ICI" ; et que M. Machin, n'étant guère expert dans l'art de la composition originale, plus habitué à se laisser guider par le son des mots que par les règles strictes de l'orthographe, avait commis quelques omissions et inexactitudes.

Le Pickwick Club (comme on pouvait s'y attendre de la part d'un organisme aussi éclairé) reçut cette déclaration avec le mépris qu'elle méritait, exclut le présomptueux et malveillant Blotton, et décida par un vote d'offrir à Mr Pickwick une paire de lunettes en or, en témoignage de confiance et d'admiration ; à titre de remerciement, Mr Pickwick fit exécuter son portrait pour le mettre au mur dans la salle du Club.

Mr Blotton était exclu, mais non vaincu. Il écrivit à son tour une brochure, adressée aux dix-sept sociétés savantes, anglaises et étrangères, renouvelant les affirmations qu'il avait déjà proférées, et faisant presque ouvertement connaître qu'à son avis les dix-sept sociétés savantes n'étaient qu'"un ramassis de farceurs." Sur quoi la vertueuse indignation des dix-sept sociétés savantes, anglaises et étrangères, ayant été mise en branle, plusieurs nouvelles brochures furent publiées ; les sociétés savantes étrangères correspondirent avec les sociétés savantes d'Angleterre ; les sociétés savantes d'Angleterre traduisaient en anglais les brochures des sociétés savantes étrangères ; les sociétés savantes étrangères traduisirent les brochures des sociétés savantes d'Angleterre en toutes sortes de langues ; et c'est ainsi que commença la célèbre discussion scientifique si connue de tous sous le nom de controverse pickwickienne.

Mais cette abjecte tentative pour nuire à Mr Pickwick retomba sur la tête de son calomnieux auteur. Les dix-sept sociétés savantes, avant de se remettre à pondre plus de traités que jamais, furent unanimes à voter des motions décrétant que le présomptueux Blotton était un ignorant et un importun. Et aujourd'hui encore la pierre demeure, monument illisible de la grandeur de Mr Pickwick, et témoignage impérissable de la mesquinerie de ses ennemis.

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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE ONZIEME

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