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Les Historiettes - Tallemant des Réaux - Henri Quatrième (I)

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Masques de Venise
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MessageSujet: Les Historiettes - Tallemant des Réaux - Henri Quatrième (I)   Jeu 28 Déc - 14:18

HENRI QUATRIEME




Si ce prince fut né roy de France et roy paisible, apparemment ce n'eût pas été un grand personnage ; il se fût noyé dans les voluptés, puisque malgré toutes ses traverses, il ne laissait pour suivre ses plaisirs, d'abandonner ses plus importantes affaires. (Je ne me servirai point ici d'un manuscrit intitulé "Les Amours d'Alcandre", c'est-à-dire d'Henri Quatrième, dont j'ai la clef ; car on le trouvera tout entier avec ce recueil.) Après la bataille de Coutras, au lieu de poursuivre ses avantages, il s'en va badiner avec la comtesse de Guiche et lui porte les drapeaux qu'il avait gagnés. Durant le siège d'Amiens, il court après Mme de Beaufort, sans se tourmenter du cardinal d'Autriche (depuis l'archiduc Albert) qui s'approchait pour tenter le secours de la place. (Sigogne en fit cette épigramme : "Ce grand Henri qui voulait être  / L'effroi de l'Espagnol hautain, / Fuit aujourd'hui devant un prêtre / Et suit le cul d'une putain.")

Il n'était ni trop libéral ni trop reconnaissant. Il ne louait jamais les autres et se vantait comme un Gascon. En récompense, on n'a jamais vu un prince plus humain ni qui aimât plus son peuple. D'ailleurs, il ne refusait point de veiller pour le bien de son Etat, et il a fait voir en plusieurs rencontres qu'il avait l'esprit vif et qu'il entendait raillerie.

Pour reprendre donc ses amours, si Sébastien Zamet, comme quelques uns ont dit, donna du poison à Mme de Beaufort [= mieux connue peut-être comme Gabrielle d'Estrées, qui mourut effectivement, le 10 avril 1599, à l'Hôtel que son royal amant lui avait construire rue de la Cerisaie, après avoir été saisie de violentes douleurs et au bout de trente heures de souffrances atroces. Des rumeurs d'empoisonnement coururent et certains, comme d'Aubigné, ne doutent pas de l'empoisonnement. Quant à des gens comme De Thou, L'Estoile et Bassompierre, ils ne disent rien en ce sens. Précisons toutefois que, si nos souvenirs sont bons, Gabrielle se trouvait alors enceinte et que les historiens modernes ont vu, dans sa mort si brutale, une crise d'éclampsie.], on peut dire qu'il rendit un grand service à Henri IV, car le bon prince allait faire la plus grande folie qu'on pouvait faire ; cependant, il y était résolu (voyez-en les raisons dans les "Mémoires" de M. de Sully).

On devait déclarer feu Monsieur le Prince bâtard. Monsieur le comte de Soissons se faisait cardinal, et on lui donnait trois-cent-mille écus de rente en bénéfices, et Monsieur le Prince de Conti était marié alors avec une vieille qui ne pouvait avoir d'enfants (c'est-à-dire Madame de Montafier, mère de feu Madame la Comtesse). Monsieur le maréchal de Biron devait épouser la fille de Mme d'Estrées qui depuis a été Mme de Sanzay. Monsieur d'Estrées la devait avouer. Elle était née durant le mariage, mais il y avait cinq ou six ans que M. d'Estrées n'avait couché avec sa femme qui s'en était en allée avec le marquis d'Allègre et qui fut tuée avec lu à Issoire, par les habitants qui se soulevèrent et prirent le parti de la Ligue. Le Marquis et sa galante tenaient pour le Roy ; ils furent tous deux poignardés et jetés par la fenêtre [= Antoine d'Estrées avait épousé Françoise Babou de la Bourdaisière, laquelle ne fut autre que la mère de Gabrielle d'Estrées. François devait abandonner son mari pour suivre Yves d'Allègre, marquis de Millau et tous deux périrent effectivement dans les conditions dramatiques qu'évoque Tallemant. Cela se passait le 8 juin 1592, à Issoire].

Cette Mme d'Estrées était de la Bourdaisière, la race la plus fertile en femmes galantes qui ait jamais été en France. (On dit même qu'une Mme de La Bourdaisière  se vantait d'avoir couché avec avec le pape Clément VII à Nice ; avec l'Empereur Charles-Quint quand il passa en France, et avec François Ier.) On en compte jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six, soit religieuses, soit mariées, qui toutes ont fait l'amour hautement. De là vint qu'on dit que les armes de La Bourdaisière c'est une poignée de vesses ; car il se trouve, par une plaisante rencontre, que dans leurs armes, il y a une main qui sème de la vesse (le mot "Hinc pleno copia cornu"). On fit sur leurs armes ce quatrain :
Nous devons bénir cette main
Qui sème avec tant de largesses,
Pour le plaisir du genre humain,
Quantité de si belles vesses.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

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Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

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MessageSujet: Re: Les Historiettes - Tallemant des Réaux - Henri Quatrième (I)   Ven 19 Jan - 15:28

Voici ce que j'ai ouï conter à des gens qui le savaient bien, ou croyaient le bien savoir : une pauvre femme, veuve d'un procureur ou d'un notaire à Bourges, accepta un méchant pourpoint à la Pourpointerie, dans la basque duquel elle trouva un papier où il y avait : "Dans la cave d'une telle maison, six pieds sous terre de tel endroit (qui était bien désigné), y a tant en or dans des pots, etc ..." La somme était très-grande pour le temps (il y a bien cent cinquante ans). Cette veuve, voyant que le lieutenant général de la ville [= ou Tallemant fait erreur ou on l'a mal renseigné car Philibert Babou, aïeul du maréchal d'Estrées, ne semble jamais avoir été lieutenant général de Bourges] était veuf et sans enfants, lui dit la chose, sans lui enseigner la maison, et offrit, s'il voulait l'épouser, de lui dire le secret. Il y consent ; on découvre le trésor ; il lui tint parole et l'épousa [= l'épouse de Philibert Babou était née Marie Gaudin et était fille de l'Argentier de la Reine, ce qui nous conforte dans la conclusion que les renseignements de Tallemant sont erronés]. Il s'appelait Babou. Il acheta la Bourdaisière : c'est, je pense, le grand-père de la mère du maréchal d'Estrées.

Mme d'Estrées eut six filles et deux fils. L'aîné fut tué au siège de Laon ; le cadet destiné à l'Eglise, nommé à l'Evêché de Lyon et au cardinalat [= il est par contre tout-à-fait exact que François Annibal, le fils cadet de la famille, avait déjà reçu l'évêché de Noyon et se préparait à recevoir la pourpre cardinalice lorsque la mort brutale de son aînée, François-Louis, bouleversa les cartes et le fit adopter la carrière des armes. Nommé gouverneur de La Fère à dix-neuf ans, il avait aussi hérité du titre de son aîné, à savoir marquis de Cœuvres], est le maréchal d'Estrées qui vit encore aujourd'hui. Son cousin de Sourdis eut le chapeau. Les six filles étaient Mme de Beaufort que Mme de Sourdis, aussi de la Bourdaisière, gouvernait ; Mme de Villars, dont nous parlerons ensuite ; Mme de Nan ; la comtesse de Sanzay ; l'abbesse de Maubuisson, et Mme de Balagny, c'est Délie dans L'Astrée. Elle avait un peu la taille gâtée, mais c'était la plus galante personne du monde. Ce fut d'elle que feu M. d'Epernon eut l'abbesse de Sainte-Clocine de Metz. On les appelait, elles six et leur frère, les Sept Péchés Mortels.

Mme de Neufvic, une dame d'esprit qui était fort familière chez Mme de Bar [= Catherine de Bourbon, princesse de Navarre et sœur d'Henri IV, lequel la fit épouser Henri de Lorraine, duc de Bar], fit cette épigramme sur la mort de Mme la Duchesse :
J'ai vu passer par ma fenêtre
Les Six Péchés Mortels vivants,
Conduits par le bâtard d'un prêtre,
Qui tous ensemble allaient chantant
Un requiescat in pace

Pour le Septième trépassé.

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MessageSujet: Re: Les Historiettes - Tallemant des Réaux - Henri Quatrième (I)   Ven 26 Jan - 16:56

Henri IV, à ce qu'on prétend, n'en avait pas eu les gants [= Henri IV n'en avait pas eu la virginité], et ce fut pour cela qu'il ne fit pas appeler M. de Vendôme Alexandre, de peur qu'on ne dit Alexandre le Grand, car on appelait M. de Bellegarde, Monsieur le Grand [= c'est ainsi qu'on appelait toujours le Grand Ecuyer du Roi, de même qu'on appelait le Premier Ecuyer, Monsieur le Premier. Or Bellegarde était Grand Ecuyer] et apparemment il [= Bellegarde] y était passé le premier. Le Roy commanda dix fois qu'on le tuât ; puis il s'en repentait, quand il venait à considérer qu'il la lui avait ôtée ; car Henri III, voyant danser M. de Bellegarde et Melle d'Estrées ensemble, dit : "Il faut qu'ils soient le serviteur et la maîtresse."

[Henri IV] a eu une quantité étrange de maîtresses ; il n'était pourtant pas un grand abatteur de bois ; aussi était-il toujours cocu. On disait en riant que son second avait été tué. Mme de Verneuil l'appela un jour Capitaine Bon vouloir ; et une autre fois, car elle le grondait cruellement, elle lui dit que bien lui prenait d'être roi, que sans cela on ne le pourrait souffrir, et qu'il puait comme une charogne. Elle disait vrai, il avait les pieds et le gousset fins, et quand la feu Reine [= Marie de Médicis] coucha avec lui la première fois, quelque bien garnie qu'elle fût d'essences de son pays, elle ne laissa pas d'en être terriblement parfumée. Le feu Roi pensant faire le bon compagnon disait : "Je tiens de mon père, moi, je sens le gousset [= l'anecdote est célèbre. Disons, pour faire simple, que Henri IV sentait plutôt fort ...]."

Quand on lui produisit la Fanuche, qu'on lui faisait passer pour pucelle, il trouva le chemin assez frayé et il se mit à siffler. - "Que veut dire cela ?" lui dit-elle. - "C'est," répondit-il, "que j'appelle ceux qui sont passés par ici. - Piquez, piquez," dit-elle, "vous les attraperez."

Henri III fit bien pis avec une illustre courtisane.
Il coucha une nuit avec elle ; le lendemain elle faisait l'entendue et disait à tout le monde qu'elle avait couché avec les Dieux. "Mais," lui dit quelqu'un, "les Dieux font-ils mieux que les hommes ? - Ils paient mieux," dit-elle, "mais ils ne font que cela ; patience, 1200 écus d'or sont bons." Le Roi le sut et lui fit passer douze Suisses sur le corps à cinq sous pièce. "Cette fois-là," dit-il, "elle pourra se vanter d'avoir été bien foutue et 'mal payée'."

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MessageSujet: Re: Les Historiettes - Tallemant des Réaux - Henri Quatrième (I)   Lun 19 Mar - 14:03

Je pense que personne n'a approuvé sa conduite avec la feu Reyne-mère [= Marie de Médicis, mère de Louis XIII et de Gaston, duc d'Orléans], sa femme, sur le fait de ses maîtresses ; car que Mme de Verneuil fût logée si près du Louvre [= elle vivait très  précisément à l'hôtel de La Force et le détail se retrouve dans "Les Amours d'Alcandre"] et qu'il souffrît que la Cour se partageât en quelque sorte pour elle, en vérité il n'y avait ni politique ni bienséance. Cette Mme de Verneuil était fille de ce M. d'Entragues qui épousa Marie Touchet, fille d'un boulanger d'Orléans, mais qui avait été maîtresse de Charles IX [= prédécesseur immédiat de son frère, Henri III, sur le trône de France]. Elle avait de l'esprit, mais elle était fière ; elle ne portait guère de respect ni à la Reyne, ni au Roy. En lui parlant de la Reyne, elle l'appelait quelquefois Votre grosse banquière [= les Médicis, avant d'acquérir leur noblesse, étaient une famille de financiers], et le Roy lui ayant demandé ce qu'elle eût fait si elle eût été au port de Nully quand la Reyne s'y pensa noyer : "J'eusse crié," lui dit-elle, "la Reyne boit !" [= le même mot d'humour noir est parfois prêté à Mme de Montespan, évoquant la reine Marie-Thérèse, à qui serait arrivée pareille mésaventure. On dit d'ailleurs que Louis XIV en fut fort fâché.] On dit que la Reyne, en cet accident, prit M. de La Châtaigneraie [= Henry de Vivonne, seigneur de La Châtaigneraie, devenu, après cet accident, Capitaine des Gardes de Sa Majesté] où vous savez. "Elle avait raison," dit le cardinal du Perron, "cette partie-là ne va jamais au fond." [= dans les versions données par d'autres chroniqueurs, Marie de Médicis se serait raccrochée à son époux, mais de la même manière. Quoi qu'il en soit, le mot quasi rabelaisien du cardinal du Perron reste, pour sa part, attesté.]

Enfin le Roy rompit avec Mme de Verneuil ; elle se mit à faire une vie de Sardanapale ou de Vitellius : elle ne songeait qu'à la mangeaille, qu'à des ragoûts, et voulait même avoir son pot dans sa chambre. Elle devint si grosse, qu'elle en était monstrueuse ; mais elle avait toujours bien de l'esprit. Peu de gens la visitaient. On lui ôta ses enfants [= Mme de Verneuil avait eu deux enfants d'Henri IV : Henri, qui devint naturellement duc de Verneuil, sans que l'époux trompé osât dire quoi que ce fût, et Gabrielle-Angélique, qui épousa Bernard de La Vallette, mieux connu sous son titre de duc d'Epernon] ; sa fille fut nourrie auprès des Filles de France.

La feu Reyne-mère, de son côté, ne vivait pas trop bien avec lui, elle le chicanait en toutes choses. Un jour qu'il fit donner le fouet à Monsieur le Dauphin [= futur Louis XIII] : "Ah !" lui dit-elle, "vous ne traiteriez pas ainsi vos bâtards. - Pour mes bâtards," répondit-il, "il les pourra fouetter, s'ils font les sots ; mais lui, il n'aura personne qui le fouette."

J'ai ouï dire qu'il lui avait donné le fouet lui-même deux fois : la première pour avoir eu tant d'aversion pour un gentilhomme que, pour le contenter, il fallut tirer à ce gentilhomme un coup de pistolet sans balle, pour faire semblant de le tuer ; l'autre, pour avoir écrasé la tête à un moineau ; et que, comme la Reyne-mère grondait, le Roy lui dit : "Madame, priez Dieu que je vive ; car il [= le Dauphin] vous maltraitera si je n'y suis plus." [= On sait que Tallemant n'aimait guère Louis XIII et que celui-ci aimait sincèrement sa mère, laquelle lui préféra toujours Gaston, avec qui elle complota contre son aîné devenu roi. La disparité prononcée  entre le caractère de l'enfant Louis XIII, avant l'assassinat de son père, et celui du Louis XIII adulte, est telle qu'on peut accepter comme exact la réplique d'Henri IV sans pour autant douter que le même Henri IV aurait approuvé son successeur toutes les mesures que celui-ci se vit, par la suite, contraint de prendre contre sa mère, laquelle, rappelons-le, mourut en exil.]

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