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Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXIV

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Masques de Venise
Souverainiste, Patriote & Fière de l'Être !
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MessageSujet: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXIV    Sam 30 Déc - 15:56

XXIV


La Rue Meslay




Bastien était revenu pâle et agité chez Armand, en lui disant :

- "C'est étrange ! j'ai cru voir Andrea."

A ce nom, Armand tressaillit et se leva vivement.

- "Andrea !" s'écria-t-il, "tu as vu Andrea ?

- Non," dit Bastien, "ce n'est pas lui, ce ne peut être lui !"

M. de Kergaz
était devenu pâle subitement, comme l'homme saisi d'un mouvement de terreur ; et, en effet, il avait peur, lui qui était brave toujours, au seul nom de cet homme qui avait brisé son premier amour.

- "Jeanne ..." murmurait-il en lui-même ; "s'il allait rencontrer Jeanne !"

Mais Bastien lui raconta succinctement ce qui lui était arrivé, demeurant convaincu qu'il s'était trompé, qu'il n'y avait rien de commun entre Andrea et le baronnet sir Williams ...

Et alors Armand respira bruyamment, tant son émotion avait été grande.

- "Voyons, maintenant," dit-il à Bastien, se remettant un peu, "songeons à toi. Ton dévouement, l'affection que tu m'as vouée, t'ont poussé si loin, que tu t'es attiré une mauvaise querelle. Il s'agit d'aviser. Je ferai, s'il le faut, une visite à cet intraitable insulaire, mais je ne veux pas que tu te battes. A ton âge, mon vieil ami, c'est presque ridicule.

- Bon !" fit Bastien d'un ton piqué, "vous me croyez plus vieux que je ne suis, monsieur le comte. Je n'ai que soixante-cinq ans, et je suis solide encore, soyez-en bien sûr.

- Soit, mais tu ne te battras pas ; je me battrai plutôt, moi !"

Bastien haussa les épaules.

- "L'Anglais a affaire à moi et non à vous," dit-il. "Par conséquent ..."

M. de Kergaz comprit qu'avec un vieillard entêté la ruse est la seule arme qu'on puisse employer, et il se décida à chercher quelque moyen détourner d'empêcher cette rencontre.

- "C'est bien," dit-il, "nous verrons plus tard ... A présent, parle-moi de Jeanne.

- J'aime mieux cela !"
répondit Bastien, qui raconta ce que nous savons déjà de son emménagement rue Meslay et du plein succès qu'avait obtenu le petit mensonge à l'endroit du piano.

- "Eh bien," dit Armand, "tu vas retourner rue Meslay, tu feras une visite à cette jeune fille à titre de voisin et d'ancien ami de son père ; puis, tandis que tu seras chez elle, je me présenterai chez toi et sonnerai à ta porte.

"Au bruit de la sonnette, tu te lèveras. Sans doute que Jeanne t'accompagnera jusqu'à la porte et que je pourrai l'entrevoir ...

- Je comprends," dit Bastien, qui se leva sur-le-champ pour obéir.

Comme ce dernier sortait, le valet de chambre du comte entra, une lettre à la main. Depuis qu'il s'était imposé cette œuvre mystérieuse à l'accomplissement de laquelle il dépensait ses immenses revenus ; depuis que, sous tous les costumes, dans tous les quartiers de Paris, le comte Armand de Kergaz recherchait des infortunes pour les soulager, et poursuivait ces malfaiteurs qui échappent si souvent à la loi, il avait une sorte de police secrète dont les ramifications embrassaient tous les degrés de l'échelle sociale.

Chaque jour lui parvenaient de longs et minutieux rapports remplis de renseignements : tantôt c'était une honnête famille à soulager, tantôt un enfant à soustraire à de mauvais traitements, tantôt un de ces crimes ténébreux de tyrannie domestique, qui échappent à la loi et qu'il était urgent de punir.

Armand rompit le cachet de la lettre apportée par le valet de chambre, et lut ce qui suit :

"En octobre 18.., pendant la guerre d'Espagne, une jeune femme, nommée Thérèse, se retira, en compagnie d'une femme âgée qui passait pour sa tante, dans les environs de Fontainebleau, à Marlotte, et y passa l'hiver et le printemps qui suivirent. La jeune femme était enceinte. Etait-elle veuve, ou avait-elle commis une faute ? Cette dernière hypothèse est la plus admissible.

"A la fin du printemps, la jeune femme mit au monde un enfant du sexe féminin, qui reçut le nom d'Hermine.

"Les deux femmes, la nièce et la tante, passèrent encore une année à Marlotte, la mère allaitant son enfant.

"Vers le mois de novembre suivant, elles partirent pour Paris.

"Le bruit courut à Marlotte que la jeune femme allait se marier. Ce qui confirmait ce bruit, du moins en apparence, c'étaient les visites réitérées, pendant les derniers mois de leur séjour, d'un homme jeune encore, qui occupait, disait-on, un emploi dans un ministère."

Là s'arrêtaient les renseignements transmis à M. de Kergaz.

Armand demeura rêveur pendant quelques minutes ; puis il écrivit sur son livre mystérieux ces quelques lignes :

"Rechercher si, en novembre 18.., un employé de ministère n'aurait point épousé une jeune femme du nom de Thérèse ; et si cette jeune femme n'était point déjà mère d'une enfant appelée Hermine."

Quand il eut refermé le livre, M. de Kergaz s'habilla, sortit à pied et se dirigea vers la rue Meslay,Bastien l'avait précédé.

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Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
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Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXIV    Sam 30 Déc - 16:33

L'ancien hussard, boutonné militairement jusqu'au menton, était d'abord entré dans son nouveau logement ; puis il avait sonné à la porte de Jeanne. 

Mademoiselle de Balder était tout heureuse d'avoir provisoirement la jouissance d'un piano ; depuis que Bastien était parti, elle était assise devant l'instrument, et n'avait cessé de promener ses belles mains sur le clavier, répétant tous les morceaux qui lui rappelaient son enfance. Lorsque le vieux soldat se présentat, elle était encore au piano, et elle le reçut en rougissant.

Bastien avait, depuis trente années, pris du monde, comme on dit. En vivant d'abord près du père d'Andrea, puis, avec M. de Kergaz, il était devenu peu à peu un de ces hommes rigoureusement distingués, à qui un reste de tournure militaire donne ce qu'on appelle du cachet.

Bastien
avait été nommé sous-lieutenant après la campagne de Russie ; et bien qu'il n'eût jamais rempli l'emploi de son grade, car il avait quitté le service en 1815, on l'eût pris, grâce à sa rosette d'officier de la Légion d'honneur, pour un colonel retraité, ou même pour un officier général dans le cadre de réserve.

Rien n'était donc plausible, aux yeux de Jeanne, comme l'intimité qui avait pu exister entre lui et son père.

- "Pardonnez-moi, mademoiselle," dit-il en baisant respectueusement la main de la jeune fille, "pardonnez-moi d'avoir abusé de vos bontés.

- Monsieur ..." dit Jeanne d'un ton de doux reproche.

Bastien regarda le piano.

- "J'y tiens," dit-il, "j'y tiens beaucoup, je n'aurais point voulu m'en défaire : aussi vous serai-je reconnaissant toute ma vie de ce service.

- Ah !" dit Jeanne, "pouvez-vous appeler cela un service ? N'êtes-vous point un ancien camarade de mon père ?"

Bastien s'inclina ; puis comme s'il eût voulu éviter à la jeune fille de pénibles souvenirs, il mit la conversation sur un terrain neutre.

- "Habitez-vous ici depuis longtemps ?" demanda-t-il.

- "Depuis le dernier terme," répondit-elle.

- "Connaissez-vous déjà quelques personnes dans la maison ?

- Aucune. Je vis si retirée ! ..."

Le vieux soldat regardait la jeune fille, admirant sa beauté aristocratique, ses belles mains blanches et jusqu'à cette expression de mélancolie qui imprimait à son visage une distinction suprême. Il se disait tout bas que si elle était vertueuse autant que belle, Armand serait heureux en l'aimant, et le cœur de l'ancien hussard tressaillait de joie à la pensée qu'un jour peut-être il verrait une jeune et belle femme entrer pour n'en plus sortir, dans ce vieil hôtel de la rue Culture-Sainte-Catherine, où le dernier comte de Kergaz vivait triste et seul. 

Et bien que le vieux soldat n'eût point de très grandes ressources dans l'esprit, il trouva moyen cependant d'amener peu à peu la conversation sur Armand, sur la noble mission qu'il s'était imposée, sur sa vie si austère et si triste jusque là, et sur ce charme grave et indéfinissable qui était en toute sa personne.

Et, bien qu'il n'eût prononcé ni le nom de Kergaz, ni le sien à lui Bastien, qui auraient pu faire souvenir la jeune fille des paroles d'Armand en quittant Léon : "Je demeure à l'hôtel de Kergaz, rue Culture-Sainte-Catherine ; si vous venez me voir, demander M. Bastien," Jeanne tressaillit au portrait de cet homme qui, sous tous les déguisements, portait aide et secours à ceux qui souffraient, et elle songea au jeune ouvrier aux mains blanches, et murmura tout bas :

- "Si c'était lui !"

Le cœur de la pauvre enfant battait déjà d'une émotion inconnue, lorsqu'un coup de sonnette vigoureux se fit entendre sur le carré.

- "On sonne chez vous," dit-elle à Bastien.

Bastien
se leva, demanda à la jeune fille la permission de revenir la voir quelquefois, permission qu'elle lui accorda en souriant, et il se retira.

Ce qu'Armand avait prévu se réalisa : Jeanne reconduisit Bastien jusqu'à la porte qui donnait sur l'escalier ; mais à peine cette porte était-elle ouverte que mademoiselle de Balder pâlit et sentit tout son sang affluer à son cœur.

Elle venait d'apercevoir sur le palier de l'escalier, tenant encore dans sa main le cordon de sonnette de Bastien, un homme de trente-deux à trente-cinq ans, de haute taille, beau de cette beauté hardie et sévère où la tristesse de l'âme a mis son cachet, et dans lequel elle reconnut immédiatement celui qu'elle aimait ...

C'était Armand.

Non plus Armand vêtu d'un bourgeron d'ouvrier et coiffé d'une casquette, mais le comte Armand de Kergaz, mis avec une élégante simplicité, Armand qui fit un mouvement de surprise à la vue de Jeanne et la salua avec respect.

La jeune fille s'inclina et referma précipitamment sa porte. 

Mais son trouble n'avait point échappé au comte, et une joie immense envahit son âme.

Il se sentait aimé !

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