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Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXVI

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Masques de Venise
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MessageSujet: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXVI    Lun 1 Jan - 16:20

XXVI


Complots Dans L'Ombre




M. de Beaupréau parti, sir Williams s'habilla, et fit une minutieuse toilette du matin ; puis il demanda son tilbury, y monta, saisit les rênes et prit le chemin de l'Ambassade d'Angleterre.

Le baronnet était incontestablement un homme habile.
Forcé de quitter Londresla Police était à ses trousses, il était venu à Paris, et son premier soin avait été de se recommander de l'ambassadeur anglais, dont il avait surpris la bonne foi et capté la confiance à l'aide de faux papiers.

Au bout de huit jours, sir Williams était au mieux dans les bureaux de l'Ambassade, et il s'était lié avec deux jeunes secrétaires dont il comptait bien se servir à la première occasion. Or, cette occasion se présentait : sir Williams avait un duel, - un duel avec Bastien, - et il lui fallait d'honorables témoins.

Il sauta lestement à terre dans la cour de l'hôtel et se dirigea la tête haute vers les bureaux, à l'entrée desquels il fit passer sa carte aux deux gentlemen.

Sir Arthur G ... et sir Ralph O ... étaient deux jeunes gens à peu près de l'âge du baronnet.

Sir Williams possédait un très grand charme de séduction, et ce charme s'exerçait sur les hommes aussi bien que sur les femmes ; il avait plu énormément aux deux jeunes gens, et ils l'accueillirent avec une cordialité sans égale.

- "Mes amis," dit sir Williams, "je viens vous demander un service, un service réel.

- Parlez," dirent-ils tous deux.

- "J'ai une affaire d'honneur.

- Vous cherchez des témoins ?

- Oui, et j'ai songé à vous.

- Nous sommes prêts," dit sir Ralph.

- De quoi s'agit-il ?" demanda sir Arthur.

Le baronnet leur raconta de point en point son entrevue avec Bastien, et manifesta toute son indignation d'avoir pu être un moment pris pour un drôle de la taille du vicomte Andrea.

Les deux secrétaires d'ambassade étaient jeunes, et par conséquent ils manquaient de sagesse et d'indulgence, ces ceux qualités si nécessaires à ceux qui ont un rôle de témoin à jouer ; de plus, ils étaient anglais, c'est-à-dire fort chatouilleux sur le point d'honneur et les convenances.

- "Il n'y a point à hésiter," dit sir Arthur, "et ce monsieur ... Bastien doit vous rendre raison.

- Une seule chose me chagrine," objecta sir Ralph, "c'est qu'un homme qui se conduit ainsi ne saurait être un parfait gentleman.

- Raison de plus pour le corriger,"
répondit sir Williams.

L'argument était sans réplique. 

Les deux gentlemen demandèrent une voiture de l'Ambassade et prirent leurs paletots.

- "Je vous attends chez moi," dit le baronnet ; "mais, je vous en prie, soyez inflexibles et posez bien mes conditions : demain au bois de Boulogne, à sept heures du matin, l'épée. Je ne veux pas tuer ce monsieur ; je lui percerai un bras ou lui ferai une boutonnière à la poitrine."

Sir Williams
remonta dans son tilbury en se disant :

- "Je joue gros jeu en me trouvant demain en présence d'Armand, mais cette audace me sauvera. A moi les douze millions ... et Jeanne ! Un homme comme moi doit avoir une maîtresse de bonne race."

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."

Albert Samain

Celui qui n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire n'a rien fait.
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La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.
Jean Hougron



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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXVI    Lun 1 Jan - 16:50

Cependant sir Arthur et sir Ralph couraient au galop de deux chevaux anglais vers la rue Culture-Sainte-Catherine, et tandis que le baronnet rentrait chez lui, ils arrivaient à l'hôtel de Kergaz. Bastien n'était pas à l'hôtel ; il se trouvait rue Meslay, auprès de Jeanne ; mais Armand, qui s'attendait depuis deux jours à la visite des deux témoins de sir Williams, avait prévenu son suisse, et lorsque les deux secrétaires d'ambassade se présentèrent et prononcèrent le nom de Bastien, ils furent introduits dans un salon au rez-de-chaussée, où le comte les reçut avec une froide courtoisie.

- "Monsieur ... Bastien ?" demanda sir Arthur avec une nuance de dédain dans la voix pour ce nom roturier.

- "Messieurs," répondit Armand, "je ne suis pas celui que vous désirez voir, mais bien le comte de Kergaz."

Les deux gentlemen s'inclinèrent.

- "En ce cas, monsieur le comte," dit sir Ralph en s'inclinant, "veuillez pardonner notre méprise et nous indiquer ...

- Ceci est inutile, messieurs. M. Bastien est un ami de mon père, feu le colonel de Kergaz, il est le mien, il habite sous mon toit, et je le remplace sur toutes choses.

- Cependant, monsieur le comte, permettez-nous d'insister ...

- Bastien est sorti ; il ne rentrera que ce soir fort tard.

- Alors nous reviendrons.

- Inutile encore, messieurs. Bastien m'a muni de ses pleins pouvoirs.

- Vous connaissez donc, monsieur, quel motif nous amène ?

- Je m'en doute ... Vous venez de la part de sir Williams ? 

- Précisément, monsieur."

Le comte indiqua un siège aux deux jeunes gens et reprit :

- "Bastien a été abusé par une ressemblance étrange ; dominé par une conviction profonde, il s'est présenté chez sir Williams.

- Il l'a grossièrement violenté," dit sir Ralph.

- "Outragé ..." insista sir Arthur.

- "Mais," interrompit froidement le comte, "il lui a sur le champ, en reconnaissant sa méprise, adressé de franches et loyales excuses.

- Que sir Williams n'accepte point, monsieur.

- Cependant, messieurs," poursuivit le comte de Kergaz, "pensez-vous que nous ne puissions trouver un biais, un arrangement convenable pour empêcher une rencontre entre un jeune homme et un vieillard ? ..."

Un sourire dédaigneux glissa sur les lèvres de sir Arthur. Ce sourire froissa Armand, qui désirait ardemment empêcher ce duel, et le rappela à des sentiments plus fiers.

- "Monsieur Bastien est brave," dit-il, "et brave comme une lame d'épée. S'il était là, il se lèverait et vous demanderait simplement votre heure et vos armes, messieurs. Mais moi, son témoin, je crois pouvoir ...

- Monsieur le comte,"
interrompit sir Arthur d'un ton impertinent, "nous ne sommes venus ici que pour vous dicter nos conditions."

Armand réprima un mouvement de fierté blessée et répondit : 

- "Je le vois, messieurs, vous êtes entêtés. Dites vos conditions : je les écoute.

- Le baronnet sir Williams, notre ami, désirerait rencontrer M. Bastien demain.

- Très bien. En quel lieu ?

- Au bois de Boulogne. Non loin du pavillon d'Armenonville.

- Nous y serons, monsieur."


Sir Ralph et sir Arthur s'inclinèrent.

- "A quelle heure ?" demanda Armand.

- A sept heures,
monsieur.

- Très bien ... Quelles sont vos armes ?

- L'épée, si vous n'y voyez pas d'inconvénients.

- Aucun. C'est l'arme des soldats et des gentilshommes."

Les deux gentlemen se levèrent et prirent congé du comte qui les reconduisit cérémonieusement  jusqu'à la porte de son hôtel.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXVI    Lun 1 Jan - 17:21

Sir Ralph et sir Arthur couraient rue Beaujon, où le baronnet les attendait.

- "Eh bien ?" demanda-t-il.

- "Tout est accepté.

- Pour demain ?

- Pour demain, sept heures.

- Tout est pour le mieux."


Et sir Williams, avec le plus grand calme, offrit des cigares aux deux gentlemen, causa négligemment de toutes sortes de choses, et finit par laisser entendre qu'il était accablé de courses pour le reste de la journée et qu'il désirait mettre un peu d'ordre dans ses affaires, ainsi qu'il convient à un homme qui va jouer sa vie le lendemain.

Sir Ralph et sir Arthur se levèrent, après avoir pris rendez-vous pour six heures le lendemain.

On devait partir de chez Williams dans son américaine, dans le coffre de laquelle on placerait les épées, et de là se rendre au bois de Boulogne. 

A peine les deux témoins de sir Williams étaient-ils partis, qu'un nouveau personnage entra dans l'hôtel, traversa cour, vestibule, sans rien demander à personne, et monta jusqu'au cabinet de travail du baronnet.

C'était Colar.

Sir Williams avait reçu le Beaupréau et les jeunes Anglais avec courtoisie, mais sans empressement, et il ne s'était point départi avec eux de ce flegme tout britannique qu'il affectait si bien ; mais à la vue de Colar, il redevint français des pieds à la tête et laissa échapper une exclamation de joie.

- "L'affaire marche," dit Colar, "tout va bien.

- Comment cela ?

- Le vieux ne couchera point rue Meslay.

- En es-tu sûr ?

- Très sûr. Le comte est venu le chercher.

- Qu'en sais-tu ? et comment le sais-tu ?"

Avec la familiarité des subalternes se sentant nécessaires, Colar s'assit sur un divan, jeta dans le feu le bout de son cigare et regarda le baronnet.

- "Mon capitaine,"dit-il, "j'ai écouté aux portes, comme c'était convenu, ou plutôt, pour parler franc, j'ai écouté à travers les planchers.

- Plaît-il ?" demanda sir Williams.

- "Comme c'était convenu du reste, j'ai pris mes renseignements dès hier soir. J'ai appris que l'étage au-dessus de celui où loge la petite était habité par une ouvrière qui va en journée mais qui, à l'occasion, fait une partie fine. Je l'ai attendue au sortir de son magasin, et je lui ai conté un tas de bêtises qui lui ont tourné la tête.

- Et puis ?" fit sir Williams pressé de savoir.

- "Si bien," poursuivit Colar, "qu'elle m'a emmené chez elle, que j'y suis resté ; que ce matin nous avons fait une noce à tout casser en mangeant du pâté de foie gras et en buvant du bordeaux, et que, tandis que la petite allait et venait par sa chambre, je me suis aperçu qu'on entendait tout ce qui se faisait et se disait à l'étage inférieur. Alors j'ai grisé mes amours, si bien grisé même qu'elle s'est endormie, et que j'ai pu me coucher à plat ventre et écouter tout à mon aise.

- Et qu'as-tu entendu ?

- Des choses insignifiantes chez la petite ; puis, vers deux heures, la voix du comte chez le vieux Bastien.

- Et que disait le comte ?

- Il venait d'arriver sans doute, et il disait : 'Mon vieil ami, tu as la tête verte comme un jeune homme, et maintenant que le vin est tiré, il faut le boire. Tu te bats demain.

- 'Très bien,' a répondu Bastien. 'Quelle heure et quelle arme ?

- A sept heures, l'épée.' Or, a ajouté le comte : 'Il faut revenir à l'hôtel et y coucher ce soir, c'est le plus simple.'

- Oh ! oh !" interrompit sir Williams, "nous aurons le champ libre : en ce cas, Jeanne est à nous !"

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXVI    Mar 2 Jan - 13:10

Deux jours s'étaient écoulés depuis que mademoiselle de Balder, reconduisant Bastien jusqu'à sa porte, avait entrevu Armand de Kergaz.

La jeune fille était rentrée chez elle toute pensive et le cœur palpitant.

C'était donc lui.

Lui dont avait parlé le vieux soldat avec enthousiasme, lui que déjà elle aimait et qu'elle avait deviné.

Et comme le premier amour d'une femme se développe avec une merveilleuse rapidité, Jeanne, toute frissonnante d'émotion, était allée s'enfermer dans son petit salon, et s'était prise à écouter la voix d'Armand qui lui arrivait affaiblie, mais distincte, à travers cette porte condamnée, et voici ce qu'elle entendit :

- "Mon vieux Bastien," disait le comte à mi-voix, "dis-moi donc quelle est cette jeune fille chez qui tu étais tout à l'heure ?

- Une orpheline, monsieur le comte," répondit Bastien. "C'est la fille de feu le colonel de Balder.

- Je l'ai entrevue un soir, il y a deux jours," reprit Armand ; "c'est elle à qui j'ai donné le bras, le soir où j'ai tiré un ouvrier d'un mauvais pas, à Belleville.

- Elle ?" fit Bastien qui jouait la surprise. 

- "Oui, elle," répondit Armand ; "elle qui m'a paru vertueuse et belle, à moi qui, depuis si longtemps, rêvais ..."

Armand s'arrêta, et Jeanne sentit son cœur battre violemment.

Elle entendit alors le comte parler bas à Bastien, si bas qu'elle ne put saisir le sens de ses paroles ; mais aux pulsations précipitées de son cœur elle devina qu'il parlait d'elle, et elle pensa qu'Armand l'aimait déjà peut-être.

Alors, obéissant à cette innocente curiosité des jeunes filles, elle se glissa sur la pointe du pied jusqu'à ce trou de serrure par où, le matin, elle avait entrevu Bastien, et elle put voir Armand assis, tenant sa belle tête grave et un peu triste dans ses mains, l'œil empli d'une mélancolie charmante, dans l'attitude d'un homme qui fait, tout éveillé, un rêve d'amour. Et Jeanne, une fois encore, se prit à songer que c'était là peut-être ce protecteur mystérieux que lui destinait la Providence, cet époux du ciel réservé à l'orpheline, ce bras robuste et loyal sur lequel le sien devait s'appuyer un jour.

- "Bastien," dit tout-à-coup le comte en élevant un peu la voix, "je crois que je l'aime."

Jeanne chancela, et, toute pâle, appuya la main sur son cœur.

Son cœur battait à briser sa poitrine.

- "Mon Dieu !" reprit le comte, "qui sait si ce n'est point là l'être que j'ai rêvé pour lui faire partager ma vie ? ..."

Jeanne, frémissante,
entendit alors M. de Kergaz dérouler à son confident tout un vaste plan de bonheur conjugal, le programme charmant de cette vie à deux qui ne finira que par la mort de l'un de ceux que l'amour a réunis ... existence toute de joies calmes et pures : l'hiver, au fond de ce vieil hôtel si triste, si désert aujourd'hui, si empli et si gai le jour où une femme en franchirait le seuil, des fleurs d'oranger au front ; l'été, en quelque vieux manoir perdu sous les coulées ombreuses de cette noble Bretagne où l'on aime si bien ... Vie d'extases sublimes et de félicités sans nombre que celle-là, et qui s'écoulerait comme un rêve pour cet homme à genoux devant la femme aimée, pour cette femme à qui le bonheur et la fortune allaient peut-être arriver par la porte du hasard, cette suprême sagesse de Dieu ! ...

Armand passa environ une heure chez Bastien, puis Jeanne l'entendit sortir disant au vieillard :

- "A ce soir."

Et son cœur battit, à la pensée que le soir, peut-être, elle le verrait encore.

Lorsque Armand fut parti, le vieux Bastien vint sonner de nouveau à la porte de Jeanne.

- "Mademoiselle," lui dit-il, "vous avez aperçu le jeune homme qui est venu chez moi tout à l'heure ?

- Je l'ai entrevu," dit Jeanne en rougissant.

- "Ne l'avez-vous pas reconnu ?"
demanda Bastien avec ce sourire bienveillant et fin des vieillards interrogeant les jeunes gens.

- "Oui," répondit Jeanne, "je me suis souvenue l'avoir vu, il y a deux jours, à Belleville. Il était vêtu comme un ouvrier, il m'a donné le bras.

- C'était le comte Armand de Kergaz," dit Bastien.

Jeanne rougit de nouveau.

- "Il m'a chargé," poursuivit Bastien, "de vous demander la permission de se présenter chez vous avec moi, dans la soirée."

La jeune fille était si émue qu'elle ne put répondre, mais sa tête s'inclina en signe d'acquiescement.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXVI    Mar 2 Jan - 13:44

Le soir, en effet, vers neuf heures, Armand franchit le seuil de Jeanne, en compagnie du vieux Bastien.

Ce fut charmant à voir que ce premier tête-à-tête de ces deux jeunes gens qui s'aimaient déjà et ne se l'étaient point avoué.

Armand était musicien : Jeanne avait fait un peu de peinture : les Arts sont un trait d'union pour les âmes élevées et les intelligences d'élite. Ils causèrent musique, peinture, sculpture ; ils oublièrent le temps qui passait, et le vieux Bastien qui, à l'écart, souriait à cet amour naissant.

Et lorsque Armand se retira, il avait obtenu la permission de revenir le lendemain ; et le cœur de Jeanne éclatait. La bonne Gertrude, elle aussi, avait deviné que sa jeune maîtresse allait bientôt perdre cette vie calme en son isolement qu'elle menait depuis son enfance, pour entrer dans cette phase d'émotions, de joies, de douleurs souvent, qui a nom le premier amour.

Mais, d'un coup d'œil, la vieille servante avait jugé et apprécié Armand, et elle s'était dit les larmes aux yeux :

- "Ma pauvre chère enfant aurait-elle donc trouvé un mari ?"

Et Gertrude avait fait pour Jeanne ce rêve de chien fidèle que Bastien faisait pour Armand.

La servante et le vieux soldat se rencontrèrent sur le carré le lendemain matin. Jeanne dormait encore, ou plutôt elle avait fini par s'assoupir à la fin d'une nuit sans sommeil.

Bastien salua Gertrude avec déférence, et, sur la pointe du pied, il entra avec elle dans l'appartement et la suivit dans le petit salon où était son piano.

- "Ma bonne Gertrude," lui dit-il en clignant confidentiellement de l'œil, "je voudrais causer un peu avec vous."

Gertrude lui fit la révérence à la mode de son pays ; ce qui était la façon la plus respectueuse de saluer.

- "C'est bien de l'honneur pour une pauvre servante comme moi," dit-elle en avançant un fauteuil à Bastien. "Je vous écoute, capitaine."

On s'en souvient, l'ancien hussard avait loué rue Meslay sous le nom du capitaine Bastien.

- "Ma chère Gertrude," dit-il en s'asseyant, "vous aimez beaucoup votre jeune maîtresse, n'est-ce pas ?

- Si je l'aime, Seigneur Dieu !"
répondit Gertrude. "Mais je l'ai vue naître, monsieur, je l'ai portée dans mes bras, et, sauf votre respect, je la regarde censément comme mon enfant.

- Vous voudriez la voir heureuse, n'est-ce pas ?

- Ah !" murmura la servante avec un accent parti du cœur, "je donnerais ma part de paradis pour cela ! Quand on pense, mon bon monsieur, que cette chère enfant du Bon Dieu, qui semble faite pour habiter un palais et rouler voiture comme une jeune fille de bonne maison qu'elle est, s'est mise à travailler depuis deux jours, ni plus ni moins qu'une mercenaire, une pauvre servante comme moi ... C'est à fendre le cœur !

- Bonne Gertrude," murmura Bastien ému.

- "Est-ce Dieu possible, monsieur," continua la servante avec véhémence, "que la fille d'un colonel, une demoiselle noble et belle comme les amours, en soit tout à l'heure réduite à travailler pour vivre ! ..."

Et Gertrude essuya une larme.

Bastien prit la grosse main de la servante dans les siennes, la pressa affectueusement, et lui dit :

- "Qui sait ! peut-être mademoiselle Jeanne s'éveillera-t-elle riche, heureuse, aimée, un matin ? 

- Oh !" murmura Gertrude dont la voix tremblait d'émotion, "Dieu serait juste et bon s'il faisait cela ...

- Il le fera peut-être," répondit Bastien.

Et il ajouta d'un air mystérieux !

- "Vous avez vu le jeune homme qui est venu hier soir ? ...

- Oui," dit Gertrude, "un beau garçon, distingué autant qu'un prince.

- C'est le comte Armand de Kergaz.

- Ah !" dit la servante avec joie.

- "Il a six-cent mille livres de rente," poursuivit l'ancien hussard.

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MessageSujet: Re: Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXVI    Mar 2 Jan - 14:09

Gertrude soupira.

- "C'est trop," dit-elle, "beaucoup trop.

- Pourquoi cela, Gertrude ?

- Parce que lorsqu'on est si riche, on n'aime pas une pauvre demoiselle comme mademoiselle Jeanne.

- Vous vous trompez, Gertrude, il l'aime déjà !'

Un cri de joie étouffé vint mourir sur les lèvres de la vieille servante.

- "Oui," murmura Bastien, "il l'aime ... il l'aime éperdument."

Mais Gertrude était devenue toute rouge, et une sorte de terreur se manifestait sur son visage.

- "Monsieur," dit-elle, "monsieur le capitaine ... Si vous me trompiez, cependant ?

- Moi, vous tromper, Gertrude ?

- Je m'entends," dit-elle ... "Si le comte aimait mademoiselle ... comme on aime, quand on est riche, une jeune fille ... qui est pauvre ...

- Gertrude !" s'écria Bastien qui comprit la subite défiance de la servante.

- "Ah ! c'est que, voyez-vous," s'écria-t-elle, "je suis sa mère à présent, moi, je dois veiller sur elle comme sur un trésor ... Je mourrais plutôt ... il faudrait me mettre en pièces avant qu'un homme arrivât jusqu'à elle ... si cet homme n'était pas son mari ...

- Rassurez-vous, Gertrude. M. le comte de Kergaz est un gentilhomme, il ne séduit pas les jeunes filles ... Il aime votre jeune maîtresse ... et il veut l'épouser.

- Ah !" dit Gertrude avec joie, "à la bonne heure ! Nous pouvons parler maintenant.

- Eh bien !" reprit Bastien, "il faut nous entendre, nous, Gertrude. J'aime M. de Kergaz autant que vous aimez mademoiselle Jeanne, je le regarde comme mon enfant et je veux qu'il soit heureux.

- Que dois-je faire, monsieur ?

- Il faut m'aider, faire comprendre à mademoiselle Jeanne qu'elle ne vous aura pas toujours ; qu'un jour viendra où il lui faudra un protecteur, un mari, et vous parlerez de M. de Kergaz.

- Soyez tranquille,
monsieur," répondit Gertrude avec une joie d'enfant.

Et Gertrude, en effet, s'acquitta de sa mission avec cette diplomatie du cœur qui rend intelligentes et fortes les natures les plus incultes. Et Jeanne, que son secret étouffait, se laissa aller à des confidences : elle avoua qu'elle aimait Armand, et la bonne Gertrude se prit à fondre en larmes, tant elle se sentait heureuse à la pensée que sa jeune maîtresse allait bientôt quitter cet affreux taudis où elle était, pour habiter un bel hôtel, avoir des chevaux, des gens, un train de maison.

L'imagination de la pauvre servante lui déroulait l'avenir sous les plus riantes couleurs.

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Rocambole - Tome Premier : L'Héritage Mystérieux - Alexis, vicomte Ponson du Terrail - Chapitre XXVI

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