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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE TREIZIEME

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Masques de Venise
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MessageSujet: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE TREIZIEME    Jeu 4 Jan - 19:15

XIII


Des Renseignements Sur Eatanswill ;
Sur L'Etat Des Partis En Cette Ville ;
Et Sur L'Election D'Un Membre Du Parlement
Destiné A Défendre Cette Circonscription
Antique, Loyale & Patriotique



Nous ne ferons pas de difficultés pour reconnaître que jusqu'au jour où nous commençâmes à nous plonger dans la volumineuse documentation du Pickwick Club, nous n'avions jamais entendu parler d'Eastanswill ; nous avouerons, avec tout autant de franchise, que nous avons cherché vainement une preuve de l'existence réelle de cette ville à notre époque. Sachant quelle profonde confiance méritent toutes les remarques et toutes les affirmations de Mr Pickwick, et n'ayant pas l'audace d'opposer nos souvenirs personnels aux déclarations conservées par écrit de ce grand homme, nous avons consulté toutes les autorités que nous avons pu trouver sur ce sujet. Nous avons examiné tous les noms inscrits sur les rôles A et B, sans y rencontrer celui d'Eatanswill ; nous avons minutieusement étudié dans tous leurs recoins les cartes de poche des Comtés d'Angleterre publiées pour le plus grand bénéfice de la société par nos distingués éditeurs, sans que ces investigations connussent plus de succès. Nous en sommes donc venu à croire que Mr Pickwick, animé par le désir attentif d'éviter de blesser quiconque et par ces sentiments délicats dont tous ceux qui l'ont bien connu savent qu'il les possédait à un degré éminemment remarquable, substitua à dessein une désignation fictive au nom réel de l'endroit où il avait fait ses observations. Nous sommes confirmé dans cette croyance par un petit détail, apparemment mince et banal en lui-même, mais qui, envisagé de ce point de vue, n'est pas indigne d'être pris en considération. Sur le calepin de Mr Pickwick, nous pouvons tout juste déchiffrer la mention que les places de ses disciples et la sienne avaient été retenues dans la diligence de Norwich ; mais cette mention avait ensuite été barrée, comme pour dissimuler jusqu'à la direction dans laquelle se trouvait située la circonscription. Nous ne nous risquerons donc pas à faire des conjectures sur ce sujet, et nous allons reprendre immédiatement le cours de ce récit, nous contentant des matériaux que ses acteurs nous ont fournis.

Il apparaît que les gens d'Eatanswill, comme ceux de mainte autre petite ville, se considéraient comme étant d'une extrême et capitale importance, et que chacun des habitants d'Eatanswill, conscient du poids qui s'attachait à son exemple, se sentait obligé de s'unir de cœur et d'esprit à l'un des deux grands partis qui se partageaient la ville : les Bleus et les Beiges. Et les Bleus ne perdaient pas une occasion de contrecarrer les Beiges, non plus que les Beiges une occasion de contrecarrer les Bleus ; il en résultait que, chaque fois que Bleus et Beiges se trouvaient assemblés publiquement, à l'Hôtel de Ville, à la foire ou au marché, des querelles et des injures éclataient entre eux. En raison de ces dissensions, il est presque superflu de dire que tout à Eatanswill devenait affaire de parti. Si les Beiges proposaient de mettre une nouvelle lucarne aux halles, les Bleus organisaient des réunions publiques pour dénoncer cette entreprise ; si les Bleus proposaient d'ériger une pompe supplémentaire dans la Grand-Rue, les Beiges se dressaient comme un seul homme et restaient bouche bée devant cette erreur monumentale. Il y avait des boutiques bleues et des boutiques beiges, des cafés bleus et des cafés beiges ; et jusque dans l'église il y avait un bas-côté bleu et un bas-côté beige.

Bien entendu, il était de nécessité urgente et impérieuse que chacun de ces puissants partis eût son organe choisi pour le représenter : en conséquence il y avait deux journaux dans la ville, La Gazette d'Eatanswill et L'Indépendant d'Eatanswill ; le premier défendait les principes bleus, et le second était conduit en vertu d'une politique résolument beige. C'étaient là de brillants journaux avec quels articles de fond, quelles énergiques attaques ! "Notre indigne confrère, La Gazette" - "Ce journal abject et poltron, L'Indépendant" - "Cette feuille mensongère et ordurière, L'Indépendant" - "Les calomnies viles et perfides de La Gazette" ; ces dénonciations, ainsi que d'autres, non moins stimulantes, étaient généreusement répandues dans les colonnes de l'un et l'autre journal jour après jour, et éveillaient dans le cœur des citoyens des sentiments de joie et d'indignation les plus intenses.

Avec sa prévoyance et sa sagacité habituelles, Mr Pickwick avait choisi un moment particulièrement favorable pour sa visite à la circonscription. Jamais on n'avait vu rivalité pareille. L'Honorable Samuel Slumkey, du Manoir de Slumkey, était le candidat des Bleus ; et Mr Horation Fizkin, du Pavillon Fizkin, près d'Eatanswill, s'était laissé convaincre par ses amis de se présenter pour défendre les intérêts des Beiges. La Gazette avertissait les électeurs d'Eatanswill que les yeux, non seulement de l'Angleterre, mais de tout le monde civilisé, étaient fixé sur eux ; et L'Indépendant posait impérativement la question de savoir si les votants d'Eatanswill étaient bien les magnifiques gaillards qu'on avait toujours vus en eux, ou des outils abjects et serviles qui ne méritaient ni le nom de citoyens anglais ni les bienfaits de la liberté. Jamais encore la ville n'avait été agitée de telles secousses.

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"Mon Âme est une Infante en robe de parade,
Dont l'exil se reflète, éternel et royal,
Aux grands miroirs déserts d'un vieil Escurial,
Ainsi qu'une galère oubliée en la rade."  - 
Albert Samain

La France a perdu une bataille mais elle n'a pas perdu la guerre !
Charles de Gaulle


Et ce qui importait en fin de compte, c'était moins d'être vaincu que d'avoir une âme de vaincu car cela seul est sans remède.

Jean Hougron

Il y a si longtemps maintenant que j'attends mon cancer, je ne vais quand même pas partir sans lui. - Pierre Desproges

Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman. - Pierre Desproges


Dernière édition par Masques de Venise le Mar 9 Jan - 18:38, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE TREIZIEME    Jeu 4 Jan - 19:37

La soirée était déjà avancée quand Mr Pickwick et ses compagnons, aidés de Sam, descendirent de l'impériale de la diligence d'Eatanswill. De grands drapeaux de soie bleue flottaient aux fenêtres de l'Auberge des Armes de la Ville, et des pancartes affichées sur toutes les vitres annonçaient en lettres gigantesques que le comité de l'Honorable Samuel Slumkey y siégeait quotidiennement. Une foule d'oisifs était assemblée dans la rue et regardait un homme enroué qui, au balcon, avait l'air de s'empourprer le visage à force de parler en faveur de Mr Slumkey ; mais la finesse et la puissance des ses arguments étaient quelque peu amoindries par le battement incessant de quatre gros tambours que le comité de Mr Fizkin avait postés au coin de la rue. Il y avait à côté de lui un petit homme affairé qui, de temps à autre, se découvrait et faisait signe à la foule d'acclamer, ce qu'elle faisait régulièrement, avec le plus grand enthousiasme ; et comme le personnage rougeaud continua à parler jusqu'au moment où il eut le visage plus rouge que jamais, on peut penser que cet arrangement répondait à ses intentions tout comme si quelqu'un avait pu l'entendre.

Les Pickwickiens ne furent pas plus tôt descendus qu'ils se virent entourés par un détachement de la foule des gens honnêtes et indépendants ; ce détachement poussa sur le champ trois clameurs assourdissantes, qui furent reprises par le groupe principal (car une foule n'a nul besoin de savoir ce qu'elle acclame) et s'enflèrent jusqu'à devenir un formidable hurlement de triomphe, qui interrompit le rougeaud du balcon lui-même.

- "Hourrah !" s'écria la foule pour conclure.

- "Encore une fois," hurla le petit meneur du balcon, et la foule de crier de nouveau, comme si tous les poumons avaient été de fer forgé, et mus par des rouages d'acier.

- "Vive Slumkey !" hurlèrent les citoyens honnêtes et indépendants.

- "Vive Slumkey !" dit Mr Pickwick en écho, et d'enlever son chapeau.

- "A bas Fizkin !" hurla la foule.

- "Bien sûr !" s'écria Mr Pickwick.

- "Hourrah !"

Puis vint un autre rugissement, qui faisait penser à une ménagerie tout entière, lorsque l'éléphant vient de sonner la cloche qui annonce l'heure de la viande froide.

- "Qui est Slumkey ?" demanda Mr Tupman à voix basse.

- "Je n'en sais rien," répondit Mr Pickwick sur le même ton. "Chut. Pas de questions. Il vaut toujours mieux dans ces circonstances faire comme la foule.

- Mais s'il y a deux foules ?" déclara Mr Snodgrass.

- "Crier comme la plus nombreuse," répliqua Mr Pickwick.

Des volumes n'auraient pu en dire davantage.

Ils entrèrent dans l'auberge, tandis que la foule s'écartait à droite et à gauche pour leur livrer passage et les acclamait à grand bruit. Leur première préoccupation était de s'assurer un logement pour la nuit.

- "Pourrions-nous coucher ici ?"
demanda Mr Pickwick après avoir fait venir le garçon.

- "J'en sais rien, Monsieur," répondit l'homme ; "j'ai peur qu'on soye complet, Monsieur - je vas demander, Monsieur."

Et de sortir afin de s'acquitter de cette mission ; il revint aussitôt pour demander si ces messieurs étaient "Bleus."

Comme ni Mr Pickwick, ni ses compagnons ne prenaient un intérêt passionné à la cause de l'un ou l'autre candidat, il était assez difficile de répondre à cette question. Dans cet embarras Mr Pickwick se souvint de son nouvel ami Mr Perker.

- "Connaissez-vous un certain Mr Perker ?" demanda Mr Pickwick.

- "Bien sûr, Monsieur ; l'agent électoral de l'Honorable Samuel Slumkey.

- Il est Bleu, je crois ?

- Oh oui, Monsieur.


- Alors nous aussi, nous sommes Bleus," dit Mr Pickwick.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE TREIZIEME    Ven 5 Jan - 16:57

Mais voyant que l'homme n'avait pas l'air convaincu par cette déclaration accommodante, il lui remit sa carte en le priant de la présenter aussitôt à Mr Perker, si ce dernier se trouvait dans la maison. Le garçon se retira, reparut presque aussitôt pour prier Mr Pickwick de le suivre, et le conduisit dans une vaste salle du premier étage où se tenait Mr Perker, assis à une longue table couverte de livres et de papiers.

- "Ah - ah ; mon cher Monsieur," dit le petit homme en s'avançant à sa rencontre ; "je suis très heureux de vous voir, mon cher Monsieur, très heureux. Asseyez-vous, je vous en prie. Ainsi vous avez mis votre projet à exécution. Vous êtes venu ici pour assister à une élection, dites-moi ?"

Mr Pickwick répondit affirmativement.

- "C'est une lutte acharnée, cher Monsieur," dit le petit homme.

- "Je suis ravi de vous l'entendre dire," répondit Mr Pickwick en se frottant les mains. "J'aime à contempler un robuste patriotisme, de quelque côté qu'il se manifeste ; ainsi donc, c'est une lutte acharnée ? 

- Ah oui," dit le petit homme, "extrêmement, je vous assure. Nous avons ouvert tous les cafés de la ville, et nous n'avons laissé à notre adversaire que les brasseries - n'est-ce pas une stratégie de génie, dites-moi, mon cher Monsieur ?"

Le petit homme
eut un sourire satisfait et s'offrit une prise de tabac.

- "Et quel est le résultat probable du conflit ?" demanda Mr Pickwick.

- Très incertain, mon cher Monsieur ; ou du moins, encore assez incertain," répondit le petit homme. "Les gens de Fizkin tiennent trente-trois votants sous clef dans la remise du Cerf-Blanc.

- Dans la remise !" dit Mr Pickwick, complètement abasourdi par ce nouveau trait de génie stratégique.

- "Ils les garderont enfermés là jusqu'au moment où ils auront besoin d'eux," reprit le petit homme. "L'idée, comprenez-vous, est de nous empêcher de les atteindre ; et même si nous y arrivions, cela ne servirait à rien, car ils les tiennent en état d'ivresse accentuée, exprès. Il est malin, l'agent électoral de Fizkin, très malin, en vérité."

Mr Pickwick ouvrit de grands yeux mais ne dit mot.


- "Et pourtant, nous ne perdons pas du tout confiance," dit Mr Perker, baissant la voix jusqu'à un simple murmure. "Nous avons donné un petit thé ici hier soir - avec quarante-cinq dames, cher Monsieur, et nous leur avons donné à chacune une ombrelle verte au moment du départ.

- Une ombrelle !"
dit Mr Pickwick.

- "C'est la vérité, cher Monsieur, la pure vérité. Quarante-cinq ombrelles vertes, à sept shillings six l'une. Toutes les femmes aiment les colifichets ; c'est extraordinaire, l'effet que produisent ces ombrelles. Cela nous assure les voix de tous les maris et de la moitié des frères ; les ombrelles battent à plate couture les bas, les flanelles et tout ce qui s'ensuit. C'était mon idée personnelle, mon cher Monsieur, entièrement. Qu'il grêle, qu'il pleuve ou qu'il fasse beau, vous ne pouvez pas faire six pas dans la rue sans rencontrer autant d'ombrelles vertes."

Là-dessus le petit homme se laissa aller à un accès de rire convulsif qui ne fut interrompu que par l'arrivée d'une tierce personne.

C'était un homme grand et mince ; il avait des cheveux poivre et sel tendant à la calvitie, et un visage où se mêlaient un sentiment d'importance solennelle et un air d'insondable profondeur. Il était vêtu d'un long pardessus brun, avec un gilet de drap noir, et un pantalon gris-brun. Un pince-nez pendait sur son gilet ; et il portait sur la tête un chapeau très bas à large bord. Ce nouveau venu fut présenté à Mr Pickwick comme étant Mr Pott, rédacteur en chef de La Gazette d'Eatanswill. Après avoir proféré quelques remarques préliminaires, Mr Pott se tourna vers Mr Pickwick, et lui dit sur un ton solennel :

- "Notre lutte est suivie avec un intérêt considérable dans la métropole, Monsieur.

- J'en suis convaincu," dit Mr Pickwick.

- "Et j'ai de bonnes raisons de savoir," dit Pott en regardant Mr Perker pour obtenir son assentiment, "et j'ai de bonnes raisons de savoir que mon article de samedi dernier a contribué dans une certaine mesure à cet état de choses.

- Cela ne fait pas le moindre doute," dit le petit homme.

- "La presse est une puissante machine, Monsieur,"
dit Pott.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE TREIZIEME    Ven 5 Jan - 17:45

Mr Pickwick accorda à cette proposition son assentiment le plus total.

- "Mais je crois pouvoir dire, Monsieur," dit Pott, "que je n'ai jamais abusé de l'énorme pouvoir que j'ai entre les mains. Je crois pouvoir dire que je n'ai jamais tourné le noble instrument qui m'était confié contre le sein intangible de la vie privée, ni contre le cœur sensible de la réputation individuelle ; je crois pouvoir dire, Monsieur, que j'ai toujours consacré mon énergie ... à des efforts ... humbles, peut-être, humbles, certes, je le sais ... pour inculquer ces principes de ... qui ... dont ..."

A ce moment, comme le rédacteur en chef de La Gazette d'Eatanswill paraissait être en difficulté, Mr. Pickwick vint à son secours en disant :

- "Sans aucun doute.

- Et permettez-moi, Monsieur," dit Pott, "permettez-moi de vous demander, à vous qui êtes impartial, quel est l'état d'esprit du public de Londres, touchant ma lutte contre L'Indépendant ?

- Très ému, sans aucun doute," dit Mr Perker, intervenant avec un regard de malice qui était très probablement accidentel.

- "Cette lutte," dit Pott, "se poursuivra aussi longtemps que j'aurai force et santé, et ce peu de talent dont je suis doué. De cette lutte, Monsieur, même si elle risque de troubler l'esprit des gens, d'envenimer leurs sentiments et de les rendre inaptes à s'acquitter des devoirs quotidiens de la vie courante ; de cette lutte, Monsieur, je ne me retirerai jamais, tant que je n'aurai pas foulé aux pieds L'Indépendant d'Eatanswill. Je désire faire savoir au peuple de Londres, et au peuple de tout le pays, Monsieur, qu'il peut compter sur moi ; que je ne l'abandonnerai pas, que je suis résolu à le défendre, Monsieur, jusqu'au bout.

- Votre attitude est très noble, Monsieur," dit Mr Pickwick, étreignant la main du magnanime Pott.

- "Je vois, Monsieur, que vous êtes un homme de bon sens et de talent," dit Mr Pott, à qui la véhémence de sa harangue patriotique avait presque coupé le souffle. "Je suis très heureux, Monsieur, de faire la connaissance d'un homme comme vous.

- Quant à moi, Monsieur," dit Mr Pickwick, "je suis profondément honoré par l'opinion que vous voulez bien exprimer. Permettez-moi, Monsieur, de vous présenter mes compagnons de voyage, les autres membres correspondants du Club que j'ai la fierté d'avoir fondé.

- J'en serai enchanté," dit Mr Pott.

Mr Pickwick disparut, puis revint avec ses amis et les présenta cérémonieusement au rédacteur en chef de La Gazette d'Eatanswill.

- "Maintenant, mon cher Pott," dit le petit Mr Perker, "la question qui se pose est de savoir ce que nous allons faire de nos amis ici présents ?

- Nous pouvons loger ici, j'imagine ?" dit Mr Pickwick.

- Il n'y a pas un seul lit libre dans la maison, cher Monsieur, pas un.

- C'est extrêmement ennuyeux," dit Mr Pickwick.

- "Tout-à-fait," dirent ses compagnons de voyage.

- "J'ai une idée à ce sujet," dit Mr Pott, "qu'on pourrait adopter, je pense, avec succès. Il reste deux lits au Paon, et je peux sans crainte affirmer de la part de Mrs Pott qu'elle sera ravie d'héberger Mr Pickwick et l'un de ses amis, si cela n'ennuie pas les deux autres de camper tant bien que mal au Paon, avec leur domestique."

Après que Mr Pott eut à plusieurs reprises insisté, et que Mr Pickwick eut à plusieurs reprises protesté, disant qu'il ne pouvait songer à infliger à cette aimable épouse tant d'ennui et de dérangement, on reconnut que ces dispositions étaient les seules qu'il fût possible de prendre. Elles furent donc adoptées en définitive ; et après avoir dîné ensemble aux Armes de la Ville, les amis se séparèrent, MM Tupman et Snodgrass pour se rendre au Paon, et MM Pickwick et Winkle pour gaqner la demeure de Mr Pott ; non sans qu'il eût été préalablement décidé que tous se retrouveraient le lendemain matin aux Armes de la Ville, pour accompagner le cortège de l'Honorable Samuel Slumkey jusqu'à l'endroit où l'on présentait les candidats.

Le cercle familial de Mr Pott se composait exclusivement de sa femme et de lui-même.
Les hommes que la puissance de leur génie ont placés dans le monde sur une glorieuse éminence ont en général quelque petite faiblesse, rendue d'autant plus manifeste par le contraste qu'elle offre avec l'ensemble de leur personnalité. Si Mr Pott avait une telle faiblesse, c'était peut-être un léger excès de soumission au gouvernement et à la domination un peu méprisante de sa femme. Nous ne croyons pas avoir le droit d'insister particulièrement sur cette circonstance, car dans le cas présent toutes les manières les plus séduisantes de Mrs Pott furent mises en œuvre pour accueillir les deux visiteurs.

- "Ma chérie," dit Mr Pott, "Mr Pickwick - Mr Pickwick, de Londres."

Mrs Pott
reçut la poignée de main paternelle de Mr Pickwick avec une suavité enchanteresse ; et Mr Winkle, qui n'avait pas été présenté du tout, s'inclina et gagna sans se faire remarquer, en marchant de biais, un recoin obscur.

- "P., mon ami,"
dit Mrs Pott.

- "Mon amour," dit Mr Pott.

- "Veuillez me présenter notre autre invité.

- Je vous demande mille fois pardon," dit Mr Pott. "Si vous me permettez ... Mrs Pott, Mr ...

- Winkle,"
dit Mr Pickwick.

- "Winkle,"
dit Mr Pott en écho.

Et le cérémonial des présentations fut ainsi complété.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE TREIZIEME    Sam 6 Jan - 17:13

- "Nous vous devons bien des excuses, Madame," dit Mr Pickwick, "pour la façon dont nous venons troubler votre régime domestique sans guère de préavis.

- N'en parlons pas, je vous en prie," dit avec vivacité la dame Pott. "C'est pour moi, je vous assure, une vraie fête que de voir des visages nouveaux : car je vis, jour après jour, et semaine après semaine, dans cette morne ville, sans jamais voir personne.

- Personne, ma chérie !" s'écria Mr Pott sur un ton espiègle.

- "Personne d'autre que vous," répliqua Mrs Pott sur un ton acerbe.

- "Voyez-vous, Monsieur Pickwick," dit l'hôte pour expliquer les lamentations de sa femme, "nous sommes dans une certaine mesure tenus à l'écart de bien des amusements et de bien des plaisirs dont nous pourrions normalement profiter. Ma situation publique, ma qualité de rédacteur-en-chef de La Gazette d'Eatanswill, la position qu'occupe ce journal dans le pays, le fait que je suis sans cesse plongé dans le tourbillon de la politique ...

- P., mon ami," dit Mrs Pott, l'interrompant.

- "Mon amour,"
dit le journaliste.

- "Je voudrais, mon ami, que vous trouviez un sujet de conversation auquel ces messieurs puissent raisonnablement prendre quelque intérêt.

- Mais, mon trésor," dit Mr Pott avec beaucoup d'humilité, "je vous assure que Mr Pickwick s'y intéresse réellement.

- Tant mieux pour lui s'il y parvient," dit Mrs Pott avec vigueur ; "je suis lasse à en mourir de votre politique, de vos querelles avec L'Indépendant, et de toutes ces sornettes. Je suis fort surprise, P., que vous donniez ainsi votre absurdité en spectacle.

- Mais, ma chérie ..." dit Mr Pott.

- "Ah, en voilà assez, ne m'adressez pas la parole," dit Mrs Pott. "Êtes-vous joueur d'écarté, Monsieur ?

- Je serai très heureux d'apprendre sous votre direction," dit Mr Winkle.

- "Eh bien alors, mettez-moi cette petite table devant la fenêtre, et ne restons pas à portée d'oreille de cette verbeuse politique.

- Jane," dit Mr Pott à la servante qui apportait des bougies ; "descendez au bureau et apportez-moi la collection de La Gazette de mil-hui-cent-vingt-huit. Je vais vous lire," ajouta le rédacteur-en-chef en se tournant vers Mr Pickwick, "je vais simplement vous lire quelques uns des articles de fond que j'écrivis à l'époque sur le projet formé par les Beiges de nommer un nouveau péager à la sortie de la ville ; j'ai idée qu'ils vous amuseront.

- Je serai vraiment très heureux de les entendre lire," dit Mr Pickwick.

La collection fut donc apportée, et le journaliste s'assit avec Mr Pickwick à ses côtés.

C'est en vain que nous avons examiné les pages du calepin de Mr Pickwick dans l'espoir d'y trouver un résumé d'ensemble de ces beaux ouvrages. Nous avons toutes les raisons de penser qu'il fut absolument ravi par la vigueur et la fraîcheur de leur style ; en fait Mr Winkle a noté qu'il garda les yeux clos, comme sous l'effet d'un excès de plaisir, pendant toute la durée de cette lecture.

L'annonce du souper mit un terme à la partie d'écarté et à l'étude rétrospective des beautés de La Gazette d'Eatanswill. Mrs Pott était pleine d'entrain et d'humeur fort agréable. Mr Winkle avait déjà progressé très avant dans son estime, et elle n'hésita pas à lui déclarer confidentiellement que Mr Pickwick était "un charmant vieux bonhomme." Ces termes révèlent une familiarité dans l'expression à laquelle peu d'entre ceux-là mêmes qui connaissaient intimement cet homme à l'esprit colossal se seraient permis de recourir. Nous les avons reproduits, toutefois, car ils nous donnent la preuve touchante et convaincante à la fois de l'estime en laquelle il était tenu par toutes les classes de la société, et de l'aisance avec laquelle il savait trouver le chemin de la sympathie et des cœurs.

La nuit était déjà avancée, et il y avait longtemps que MM Tupman et Snodgrass s'étaient endormis dans les recoins les plus secrets du Paon, quand les deux amis allèrent se coucher. Le sommeil eut tôt fait d'envahir les sens de Mr Winkle, mais ses émotions avaient été éveillées, et son admiration suscitée ; et des heures après que le sommeil l'eût rendu insensible à la présence de tous les objets terrestres, le visage et la silhouette de l'avenante Mrs Pott se présentèrent mainte et mainte fois à son imagination égarée.

Le bruit
et l'agitation qui annoncèrent le matin suffisaient à chasser de l'esprit du visionnaire le plus romantique du monde toute autre idée que celles qui concernaient directement l'élection imminente. Les battements de tambours, les sonneries de cors et de trompettes, les clameurs des hommes et les pas des chevaux retentirent et se répercutèrent à travers les rues dès les premières lueurs de l'aube ; et de temps à autre un combat entre tirailleurs légers des deux partis venait mettre de la gaieté et de la diversité tout ensemble dans les préparatifs.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE TREIZIEME    Sam 6 Jan - 18:08

- "Alors, Sam," dit Mr Picwick, quand son valet apparut à la porte de sa chambre au moment précis où il terminait sa toilette ; "il y a de l'animation aujourd'hui, j'imagine ?

- Ils y vont franc jeu, Monsieur," répondit Mr Weller ; "y a nos gens qui se rassemblent aux Armes de la Ville, et ils sont déjà tout enroués à force de crier.

- Ah," dit Mr Pickwick, "ont-ils l'air d'être attachés à leur parti, Sam ?

- Jamais vu un attachement pareil de toute ma vie, Monsieur.


- Un sentiment puissant, n'est-ce pas ?" dit Mr Pickwick.

- "Extraordinaire,"
répondit Sam. "J'avais encore jamais vu des gens manger et boire comme ça. Ça m'étonne qu'ils aient pas peur d'en crever.

- Voilà bien la générosité inconsidérée de l'aristocratie locale," dit Mr Pickwick.

- "Très probablement,"
répondit Sam sur un ton bref.

- "Comme ces hommes m'ont l'air bien portants, frais et vigoureux," dit Mr Pickwick en regardant par la fenêtre.

- "Très frais," dit Sam ; "moi et deux garçons du Paon, on a mis sous la pompe les électeurs indépendants qu'avaient soupé là hier soir.

- Mis les électeurs indépendants sous la pompe ?" s'écria Mr Pickwick.

- "Oui," dit son serviteur ; "ils avaient dormi là où qu'ils étaient tombés ; on les a traînés dehors, un par un, ce matin, et on les a mis sous la pompe ; ils sont en pleine forme maintenant. Un shilling par tête que le Comité a payé pour ce travail-là.

- De tels agissements sont-ils possibles ?"
s'écria Mr Pickwick, stupéfait.

- "Dieu vous bénisse, Monsieur," dit Sam, "ou c'est-il que vous avez reçu qu'un demi-baptême, Monsieur ? - mais c'est rien du tout, ça !

- "Rien du tout ?"
dit Mr Pickwick.

- "Rien de rien," répondit son valet. "La veille au soir des dernières élections qu'ont eu lieu ici, le parti adverse avait soudoyé la fille de comptoir des Armes de la Ville, pour qu'elle trafique le grog à l'eau-de-vie de quatorze électeurs qui demeuraient là et qu'avaient pas encore voté.

- Qu'entendez-vous par "trafiquer" du grog à l'eau-de-vie ?" demanda Mr Pickwick.

- "Y mettre du laudanum," répondit Sam. "Je veux bien être pendu si ça les a pas fait dormir tous jusqu'à douze heures après la fin des élections. Ils ont essayé de conduire l'un des gars au bureau de vote, tout endormi , dans une brouette, histoire de voir, mais ça n'a pas marché - on n'a pas voulu compter son vote ; alors ils l'ont ramené, et ils l'ont recouché.

- Ce sont là d'étranges pratiques," dit Mr Pickwick, moitié pour lui-même et moitié à l'adresse de Sam.

- "Pas moitié aussi étrange qu'une aventure miraculeuse qu'est arrivée à mon propre père en période d'élections, ici même, Monsieur," répondit Sam.

- "Qu'était-ce donc ?" demanda Mr Pickwick.

- "Eh bien voilà : autrefois il conduisait une diligence qui faisait le service d'ici," dit Sam ; "le moment des élections arrive, et il est engagé par un des partis pour amener des électeurs de Londres. La veille du jour qu'il devait faire la route, le Comité de l'autre parti le fait venir en douce, il accompagne le messager qui le fait entrer ; une grande salle, des tas de messieurs, des piles de papiers, des plumes et de l'encre, et tout ce qui s'ensuit. 'Ah, monsieur Weller,' qu'il dit, celui qui présidait, 'ravi de vous connaître, Monsieur ; comment allez-vous ? - Très bien, Monsieur, je vous remercie,' que dit mon père ; 'et vous,' qu'il dit, 'j'espère que ça va pas trop mal,' qu'il dit. - Pas mal, merci, Monsieur,' qu'il dit, l'autre, 'asseyez-vous, monsieur Weller, je vous en prie, Monsieur.' Alors mon père, il s'assied, et le monsieur et lui, ils se regardent dans le blanc des yeux. - 'Vous vous souvenez pas de moi ?' qu'il dit, le monsieur. - 'Ma foi, non," que dit mon père. - 'Mais moi, je vous connais,' qu'il dit, le monsieur, 'je vous connaissais déjà quand vous étiez tout petit,' qu'il dit. - 'Ma foi, je vous reconnais pas,' que dit mon père. - ' C'est très bizarre,' que dit le monsieur. - 'Très," qu'il dit, mon père. - 'Vous devez pas avoir bonne mémoire, monsieur Weller', qu'il dit, le monsieur. - 'Elle est très mauvaise, ma foi,' que dit mon père. - 'C'est bien ce que je pensais,' que dit le monsieur. Alors ils y versent un verre de vin, ils lui racontent des boniments sur sa façon de conduire, ils le mettent franchement de bonne humeur, et pour finir, ils y fourrent un billet de vingt livres dans la main. - 'La route, elle est très mauvaise d'ici à Londres,' que dit le monsieur. - 'Y a des coins où elle est coriace, en effet,' que dit mon père. - 'Surtout près du canal, je crois,' que dit le monsieur. - 'Ça, c'est un sale coin,' que dit mon père. - 'Voyons, monsieur Weller,' que dit le monsieur, 'vous êtes un fin cocher, et vous faites de vos chevaux ce que vous voulez, nous, on le sait bien. On vous aime tous beaucoup, monsieur Weller, alors des fois que vous auriez un accident en amenant ces électeurs en question, et que vous les renverseriez dans le canal sans leur faire de mal, cet argent, il est à vous,' qu'il dit. - 'Messieurs, vous êtes bien bons,' que dit mon père, 'et je vais prendre encore un verre de vin pour boire à votre santé,' qu'il dit ; et c'est ce qu'il fait, et puis le voilà qui empoche l'argent, qui salue et qui sort. Eh bien, croiriez-vous, Monsieur," poursuivit Sam en regardant son maître d'un air d'indicible impudence, "croiriez-vous que le jour même où il a fait le voyage avec les électeurs en question, sa voiture a effectivement versé à l'endroit en question, et qu'ils ont tout été précipités dans le canal ?

- Et on les en a tirés ?" s'empressa de demander Mr Pickwick.

- "Ma foi," répliqua Sam très lentement. "J'ai dans l'idée qu'il manquait un vieux monsieur à l'appel ; je sais qu'on a trouvé son chapeau, mais je suis pas trop sûr que sa tête était dedans. Mais ce que je remarque, moi, c'est la coïncidence extraordinaire et merveilleuse qu'après ce que le monsieur, il avait dit, la voiture de mon père ait versé à cet endroit-là, et ce jour-là !

- C'est sans aucun doute une coïncidence vraiment extraordinaire," dit Mr Pickwick. "Mais brossez-moi donc mon chapeau, Sam, car j'entends Mr Winkle qui m'appelle pour le petit-déjeuner."

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE TREIZIEME    Dim 7 Jan - 15:42

Sur ces mots Mr Picwick descendit au petit salon, où il trouva le déjeuner sur la table et la maisonnée déjà rassemblée. Le repas fut expédié à la hâte ; les chapeaux de tous les messieurs furent décorés d'énormes cocardes bleues, confectionnées par les gracieuses mains de Mrs Pott elle-même ; et comme Mr Winkle s'était engagé à escorter la dame sur le toit d'une maison dans le voisinage immédiat de l'estrade, MM Pickwick et Pott se rendirent seuls aux Armes de la Ville, où, du haut d'une fenêtre sur cour, un membre du Comité de Mr Slumkey haranguait six petits garçons et une petite fille ; il les décorait, toutes les deux phrases, du titre imposant d'"hommes d'Eatanswill", ce qui suscitait les acclamations enthousiastes des six gamins susnommés.

La cour des écuries présentait des signes sans équivoque de la gloire et de la puissance des Bleus d'Eatanswill. On y voyait une véritable armée de drapeaux bleus, les uns avec une hampe, les autres avec deux, portant des devises appropriées en lettres d'or de quatre pieds de haut et épaisses en proportion. Il y avait une magnifique fanfare de trompettes, de bassons et de tambours, rangés sur quatre de front, et si jamais hommes gagnèrent leur argent, c'est bien eux, surtout les joueurs de tambour, qui étaient très musclés. Il y avait des groupes de soutien de l'ordre avec des bâtons bleus, vingt membres du Comité avec des écharpes bleues, et une foule d'électeurs avec des cocardes bleues. Il y avait des électeurs à cheval et des électeurs à pied. Il y avait une voiture découverte à quatre chevaux pour l'Honorable Samuel Slumkey ; et il y avait quatre voitures à deux chevaux pour ses amis et partisans ; et les drapeaux flottaient, et la fanfare jouait, et les soutiens de l'ordre juraient, et les vingt membres du Comité se chamaillaient, et la foule hurlait, et les chevaux reculaient, et les postillons transpiraient ; et toutes les personnes et tous les objets rassemblés à cet instant en ce lieu, étaient là tout spécialement pour servir, aider, honorer et glorifier l'Honorable Samuel Slumkey, du Manoir de Slumkey, l'un des deux candidats à la députation pour la circonscription d'Eatanswill à la Chambre des Communes du Parlement du Royaume-Uni.

Longues et bruyantes furent les acclamations, et triomphal le bruissement de l'un des drapeaux bleus, portant l'inscription "Liberté de la Presse", quand les cheveux poivre-et-sel de Mr Pott furent aperçus à l'une des fenêtre par la foule qui se trouvait au-dessous ; et l'enthousiasme fut à son comble quand l'Honorable Samuel Slumkey lui-même, vêtu de bottes à revers et d'un foulard bleu, s'avança et prit la main du susnommé Pott, et montra à la foule, avec des gestes mélodramatiques, quelles inoubliables obligations il avait envers La Gazette d'Eatanswill.

- "Tout est-il prêt ?" demanda l'Honorable Samuel Slumkey à Mr Perker.

- "Tout, cher Monsieur," lui fut-il répondu par le petit homme.

- "On n'a rien négligé, j'espère ?" dit l'Honorable Samuel Slumkey.

- Nous n'avons rien laissé de côté, cher Monsieur, absolument rien. Il y a vingt hommes propres devant la porte pour que vous leur serriez la main ; et six enfants dans les bras de leurs mères pour que vous leur caressiez la tête, en demandant quel âge ils ont ; soyez très attentif aux enfants, cher Monsieur : ce genre de choses-là fait toujours beaucoup d'effet.

- J'y veillerai," dit l'Honorable Samuel Slumkey.

- Et peut-être, cher Monsieur," dit prudemment le petit homme, "peut-être, si vous pouviez vraiment - je ne veux pas dire que ce soit indispensable - mais si vous pouviez vous arranger pour embrasser un des enfants, cela ferait grande impression sur la foule. 

- L'effet ne serait-il pas aussi favorable si c'était le premier ou le deuxième orateur qui s'en chargeait ?" demanda l'Honorable Samuel Slumkey.

- "Ma foi, je crains fort que non," répondit l'agent électoral ; "si vous le faisiez vous-même, cher Monsieur, vous seriez assuré d'une grande popularité.

- Bien," dit l'Honorable Samuel Slumkey, d'un air résigné, "il le faut donc. N'en parlons plus.

- Disposez le cortège," s'écrièrent les vingt membres du Comité.

Sous les acclamations de la foule assemblée, la fanfare, les soutiens de l'ordre, les membres du Comité, les électeurs, les cavaliers et les voitures gagnèrent leurs places ; chacune des voitures à deux chevaux étant bondée d'autant de messieurs debout qu'elle en pouvait contenir ; celle qui avait été attribuée à Mr Perker emportait aussi MM Pickwick, Tupman et Snodgrass, outre une demi-douzaine de membres du Comité.

Il y eut une pause émouvante quand le cortège attendit que l'Honorable Samuel Slumkey montât dans sa voiture. Soudain la foule poussa une grande clameur.

- "Il est sorti !" dit le petit Mr Perker, d'autant plus agité que leur position ne leur permettait pas de voir ce qui se passait.

Nouvelle clameur, encore plus forte.

- "Il a serré la main des hommes !" s'écria le petit agent électoral.

Nouvelle clameur, infiniment plus véhémente.


- "Il a caressé la tête des nouveaux-nés !"
dit Mr Perker, tremblant d'anxiété.

Un tonnerre d'acclamations déchira les airs.


- "Il en a embrassé un !"
s'écria le petit homme, ravi.

Second tonnerre.


- "Il en a embrassé un autre !" dit l'organisateur, haletant d'émotion.

Troisième tonnerre.


- "Il les embrasse tous !"
hurla le petit homme, enthousiasmé.

Et, salué par les cris assourdissants de la multitude, le cortège s'ébranla.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE TREIZIEME    Dim 7 Jan - 16:24

Comment, de quelle manière, il se trouva mêlé à l'autre cortège, comment il put être dégagé de la confusion qui s'ensuivit, c'est plus que nous ne pouvons nous charger d'expliquer, car le chapeau de Mr Pickwick fut enfoncé sur les yeux, le nez et la bouche par le coup de hampe d'un drapeau beige, presque au début des opérations. Il se décrit comme ayant été entouré de tous côtés, lorsqu'il put jeter un coup d'œil sur le spectacle, par des visages courroucés et farouches, par un grand nuage de poussière et par une épaisse foule de combattants. Il déclare avoir été tiré de force de la voiture par une puissance invisible, et s'être trouvé participer en personne à une rencontre pugilistique ; mais il est dans l'impossibilité absolue de dire contre qui ou pourquoi et comment. Puis il se sentit hissé de force au sommet de quelques degrés de bois par les gens placés derrière lui ; et, enlevant son chapeau, il se vit entouré de ses amis, au tout premier rang, du côté gauche de l'estrade. Le côté droit était réservé au parti des Beiges, et le centre au Maire et à ses fonctionnaires ; l'un d'eux, le gros crieur public d'Eastanswill, agitait une énorme clochette afin d'ordonner le silence, cependant que Mr Horatio Fizkin et l'Honorable Samuel Slumkey, la main sur le cœur, s'inclinaient avec une extrême affabilité à l'adresse de la mer houleuse de têtes qui inondait l'espace découvert situé devant eux, et d'où montait une tempête de gémissements, de cris, de hurlements et de huées qui eût fait honneur à un tremblement de terre.

- "Voilà Winkle," dit Mr Tupman, en tirant son ami par la manche.

- "Où donc ?" demanda Mr Pickwick en mettant ses lunettes, qu'il avait heureusement gardées dans sa poche jusqu'à cet instant.

- "Là," dit Mr Tupman, "en haut de cette maison."

Et c'est, en effet, dans la gouttière de plomb d'un toit de tuiles, que se trouvaient Mr Winkle et Mrs Pott, confortablement assis sur deux chaises, et agitant leur mouchoir en signe de reconnaissance - compliment dont Mr Pickwick les remercia en envoyant un baiser à Mrs Pott.

Les opérations n'avaient encore commencé ; et comme une foule inoccupée est en général portée à la jovialité, ce geste très innocent suffit à éveiller son esprit facétieux.

- "Regardez-moi ce vieux coquin," s'écria une voix, "tu lorgnes les filles, pas vrai ?

- Va donc, eh, pécheur endurci," cria une autre.

- "Il met ses lunettes pour zyeuter les femmes mariées !" dit une troisième.

- "Je l'ai vu y faire un clin d'œil avec ses yeux de vieux coquin," hurla une quatrième.

- "Surveille ta femme, Pott," mugit une cinquième, suscitant un rire bruyant.

Comme ces sarcasmes s'accompagnaient de comparaisons blessantes entre Mr Pickwick et un bélier d'âge mûr, et de divers traits d'esprit du même ordre ; comme, de surcroît, ils n'étaient pas sans tendre à jeter le discrédit sur l'honneur d'une dame innocente, Mr Pickwick en conçut une indignation extrême ; mais on enjoignit le silence à l'instant même, aussi se contenta-t-il de foudroyer la foule d'un regard de pitié pour ces esprits égarés, ce qui la fit rire plus tumultueusement que jamais.

- "Silence !" hurlèrent les auxiliaires du Maire.

- "Whiffin, faites faire silence," dit le Maire, sur le ton majestueux qui convenait à sa situation élevée.

Conformément à cet ordre, le crieur public exécuta un nouveau concerto sur la cloche, après quoi quelqu'un dans la foule cria "Rétameur !" ce qui souleva de nouveaux rires.

- "Messieurs," dit le Maire, sur le ton le plus aigu qu'il put forcer sa voix à atteindre, "Messieurs. Concitoyens et électeurs de la circonscription d'Eatanswill. Nous sommes aujourd'hui réunis afin de choisir un représentant à la place de notre regretté ..."

A ce moment le Maire fut interrompu par une voix dans la foule.

- "Longue vie et prospérité au Maire !" s'écria cette voix, "et puisse-t-il ne jamais abandonner le commerce des clous et des casseroles qui a fait sa fortune."

Cette allusion aux activités professionnelles de l'orateur fut accueillie par une tempête de gaieté qui, s'ajoutant à un accompagnement de cloche, empêcha d'entendre le reste de son discours, à l'exception de la phrase de conclusion, par laquelle il remerciait l'assemblée de l'attention patiente avec laquelle on l'avait écouté jusqu'au bout ; et cette expression de gratitude déclencha une nouvelle explosion de gaieté, d'une durée d'un quart d'heure environ.

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MessageSujet: Re: Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE TREIZIEME    Mar 9 Jan - 18:35

Ensuite, un grand monsieur mince, portant une cravate blanche très raide, s'entendit inviter plusieurs fois par la foule à envoyer un jeune garçon chez lui pour voir s'il n'aurait pas oublié sa voix sous l'oreiller, puis déclara qu'il se permettait de présenter une personnalité éminemment digne de représenter la circonscription au Parlement. Et quand il ajouta que cette personnalité était Mr Horation Fizkin, du Pavillon Fizkin, près d'Eatanswill, les Fizkinistes applaudirent, et les Slumkistes protestèrent, si longuement et si bruyamment, que cet orateur et son second auraient aussi bien pu chanter des chansonnettes comiques au lieu de parler, sans que personne s'en aperçût.

Lorsque les amis de Mr Horation Fizkin eurent ainsi abattu leurs cartes, un petit homme coléreux et rougeaud s'avança pour proposer une autre personnalité éminemment digne de représenter au Parlement les électeurs d'Eastanswill ; et l'exposé de l'homme rougeaud aurait pu se poursuivre tout tranquillement, s'il n'avait été un peu trop irascible pour apprécier à sa juste valeur l'humour de la foule. Mais après quelques phrases d'éloquence imagée, le monsieur rougeaud commença par invectiver ceux qui l'interrompaient dans la foule, et continua en échangeant des défis avec les occupants de l'estrade ; là-dessus se déchaîna un tumulte qui le réduisit à la nécessité d'exprimer ses sentiments par le canal de la pantomime tragique ; c'est ce qu'il fit donc, avant de laisser la place à son second, qui prononça un discours écrit d'une demi-heure, et refusa de se laisser interrompre, parce qu'il l'avait déjà envoyé tout entier à La Gazette d'Eatanswill, et que La Gazette d'Eatanswill l'avait déjà imprimé sans en omettre un seul mot.

Puis Mr Horation Fizkin, du Pavillon Fizkin, près d'Eatanswill, se présenta, avec l'intention de s'adresser aux électeurs ; mais dès l'instant où il parut, la fanfare placée au service de l'Honorable Samuel Slumkey commença à jouer avec une puissance en comparaison de laquelle sa vigueur du matin devenait insignifiante ; en réponse à quoi, la foule des Beiges commença à faire pleuvoir une grêle de coups sur la tête et sur les épaules des Bleus ; et la foule des Bleus tenta alors de se défaire de voisins aussi désagréables que les Beiges ; et une scène de lutte, de bourrades et de bagarre s'ensuivit, à laquelle nous ne sommes pas plus capables de rendre justice que ne le fut le Maire : et pourtant il donna l'ordre impératif à douze gardiens de la paix de se saisir des fauteurs de désordre, dont le nombre s'élevait sans doute à quelques deux-cent-cinquante. Au cours de tous ces assauts, Mr Horatio Fizkin, du Pavillon Fizkin, et ses amis devinrent de plus en plus courroucés et furieux ; et finalement Mr Horatio Fizkin, du Pavillon Fizkin, en vint à se permettre de demander à son adversaire, l'Honorable Samuel Slumkey, du Manoir de Slumkey, si cette fanfare jouait avec son consentement ; et comme l'Honorable Samuel Slumkey refusait de répondre à cette question, Mr Horatio Fizkin, du Pavillon Fizkin, tendit le poing en direction du visage de l'Honorable Samuel Slumkey, du Manoir de Slumkey ; sur quoi, l'Honorable Samuel Slumkey, s'échauffant, lança un défi à Mr Horatio Fizkin, et le provoqua à un duel à mort. En présence de cette violation de toutes les règles et précédents connus touchant l'ordre public, le Maire ordonna l'exécution d'une nouvelle fantasia sur la cloche, et déclara qu'il allait faire comparaître devant sa propre personne aussi bien Mr Horation Fizkin, du Pavillon Fizkin, que l'Honorable Samuel Slumkey, du Manoir de Slumkey, pour leur enjoindre de ne pas troubler l'ordre public. Devant ces menaces terrifiantes, les partisans des deux candidats intervinrent, et lorsque les amis des deux partis se furent querellés pendant trois-quarts d'heure, par groupes de deux, Mr Horatio Fizkin donna un coup de chapeau à l'Honorable Samuel Slumkey ; l'Honorable Samuel Slumkey donna un coup de chapeau à Mr Horatio Fizkin ; la fanfare fut réduite au silence ; la foule fut partiellement apaisée ; et Mr Horatio Fizkin put poursuivre son discours.

Les discours des deux candidats
, s'ils différaient à tous autres égards, s'accordaient pour rendre un bel hommage aux mérites et à la haute valeur des électeurs d'Eatanswill. Chacun d'eux exprima l'opinion qu'il n'avait jamais existé sur la surface du globe de groupe humain plus indépendant, plus éclairé, plus patriotique, plus noble d'esprit, et plus désintéressé que les gens qui avaient promis de voter pour lui ; chacun d'eux fit de ténébreuses allusions à sa crainte que les électeurs du parti adverse ne souffrissent de certaines infirmités bestiales et abrutissantes qui les rendaient incapables de s'acquitter des devoirs importants qu'ils étaient appelés à remplir. Fizkin se déclara prêt à faire tout ce qu'on lui demanderait ; Slumkey se dit résolu à résister à toutes les sollicitations. L'un et l'autre dirent que le négoce, l'industrie, le commerce et la prospérité d'Eatanswill seraient plus chers à leur cœur que tout autre objet ici-bas ; et chacun d'eux était en mesure d'affirmer, avec une pleine confiance, que c'était lui qui serait élu en définitive.

Il y eut un vote à main levée ; le Maire en déclara le résultat favorable à l'Honorable Samuel Slumkey, du Manoir de Slumkey. Mr Horatio Fizkin, du Pavillon Fizkin, exigea un scrutin, qui fut décidé en conséquence. Puis fut votée une motion de remerciement au Maire pour sa conduite appropriée dans le fauteuil présidentiel ; et le Maire, qui regrettait amèrement de n'avoir pas eu de fauteuil pour y faire étalage de sa conduite appropriée (car il était resté debout pendant toute la durée des opérations) remercia les électeurs. Les cortèges se formèrent de nouveau, les voitures roulèrent lentement dans la foule, dont les membres les escortèrent de cris perçants ou d'acclamations, selon l'inspiration ou la fantaisie du moment.

Pendant toute la durée du scrutin, la ville connut une agitation fiévreuse et incessante. Tout se déroula dans une charmante atmosphère de générosité. Les marchandises soumises à l'impôt indirect étaient d'un bon marché extraordinaire dans tous les cafés ; et des fourgons à ressorts défilaient dans les rues pour la commodité des électeurs atteints d'un de ces étourdissements passagers dont une épidémie sévit parmi les votants, pendant cette bataille, à un degré inquiétant, car sous l'influence de ce mal on pouvait les voir étendus sur les trottoirs dans un état d'insensibilité complète. Le tout dernier jour du scrutin, un tout petit groupe d'électeurs n'avait pas encore pris part au vote. C'étaient des individus avisés et méditatifs, que n'avaient encore convaincus aucun des arguments des deux partis, encore qu'ils eussent tenu de fréquentes conférences avec les uns et les autres. Une heure avant la clôture du scrutin, Mr Perker sollicita l'honneur d'un entretien particulier avec ces hommes intelligents, ces nobles cœurs, ces patriotes. Il lui fut accordé. Ses arguments furent succincts mais satisfaisants. Ils allèrent aux urnes en corps constitué ; et quand ils prirent le chemin du retour, l'Honorable Samuel Slumkey, du Manoir de Slumkey, avait trouvé celui du Parlement.

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Les Papiers Posthumes du Pickwick Club ou Les Aventures de Mr Pickwick - CHARLES DICKENS - CHAPITRE TREIZIEME

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